‹ Récits militairesChapitre 12 sur 12 · BISMARK · texte numérisé non relu

BISMARK

Ostade, la dispute dans un cabaret. Les visiteurs admiraient du Claude Lorrain, du Lebrun, du Oudry; les peintres strasbourgeois, tels que Guérin, Haffner, Brion Jundt, Schuler, avaient enrichi le musée de leurs principales œuvres. Deux belles statues d'Olmacht et deux de Gros furent détruites par le feu.

Le 25 août, au milieu de ces ruines fumantes, Monseigneur l'évêque sortit pour renouveler la demande du général Uhrich de laisser sortir les femmes et les enfants. Le général de Werder refusa. En rentrant dans la ville, le vénérable prélat disait : « Je ne suis pas saint Léon, mais j'ai trouvé pis qu'Attila. »

Monseigneur aurait pu rappeler que, pendant la guerre de la succession d'Espagne, les Anglais commandés par lord Peterboroug assiégeaient Barcelone. Un incendie éclata dans la ville. Le général anglais offrit ses secours pour l'éteindre. Il envoya deux régiments qui, après avoir vaincu l'incendie, revinrent prendre leurs postes dans les lignes sans même accepter les rafraîchissements distribués aux habitants de Barcelone.

La demande adressée par l'évêque attira sans doute sur lui l'attention du général de Werder, car, dans la soirée du même jour, des projectiles incendiaires furent dirigés sur la cathédrale. Le feu ne tarda pas à se déclarer. Un témoin parle ainsi : « Aucune parole ne peut peindre le spectacle de l'embrasement de la cathédrale. Sur toute la longueur de cet immense vaisseau la toiture était en feu. Les tours et la grande flèche, éclairées ou voilées par des nuages de fumée, prenaient des proportions et des formes fantastiques. Un moment, le brasier s'éleva jusqu'au faîte de la flèche. Les flammes gagnèrent les cuivres de la toiture et prirent des teintes bleues et vertes qui éclairaient la ville des lueurs d'un immense feu de Bengale. Aucun secours n'était possible , les pompes n'atteignaient pas à cette

hauteur et des torrents de plomb fondu découlaient des gargouilles (1). »

La destruction de la cathédrale s'arrêta miraculeusement.

Le 27 août, le général Moreno fut blessé à la citadelle.

On exagère singulièrement l'effet destructif de l'artillerie moderne. Les Allemands ont lancé sur Strasbourg 193.000 projectiles, qui n'ont tué que 2.500 personnes. Gela fait pour un seul mort 77 projectiles. Le maréchal de Saxe disait : « Il faut pour tuer un homme son poids de plomb » ; cela est encore vrai. A 40 francs par coup de canon ou d'obus, les 193.000 projectiles représentent une dépense de 8 millions et une masse de fer de 3 millions de kilogrammes.

Les officiers badois faisant partie de l'armée assiégeante se fournissaient d'uniformes dans la ville de Strasbourg. Un tailleur fut arrêté à la porte de Pierre, apportant pantalons et tuniques à ses clients les ennemis.

Le bombardement et par conséquent les incendies continuèrent jusqu'au 30août ; le feu de l'assiégeant était dirigé principalement sur la cathédrale et sur la préfecture.

Malgré le refus du général de Werder de laisser sortir les femmes et les enfants, une issue était restée ouverte par la porte d'Austerlitz sur le Neuhoff. Beaucoup en profitèrent pour s'évader. Plusieurs conseillers municipaux n'eurent pas honte de prendre la fuite.

Le 30 août un rassemblement de 300 à 400 personnes voulut sommer le général Uhrich de donner des renseignements sur les approvisionnements et les moyens de défense de la place. Quelques cris de vive la République ! se firent entendre, cri séditieux, pendant quelques jours encore. Le lendemain 31 août les attroupements furent interdits. C'est au premier jour du siège que cette mesure aurait dû être prise.

(1) Le comte de Malartic, Le siège de Strasbourg.

Il faut cependant rendre au général Uhrich la justice méritée. Il parvint, avec les éléments divers gui comno saient la garnison, à former une véritable petearmét brave et disciplinée. Nos soldats tinrent solidement dans les quatre sorties du 2 septembre onaement

eMZZZ\deVenaieni T6S 6t l6S lé^Umes manquaient entièrement ams. que le lait. Le 25 août la viande de

• trancs. Le pain resta toujours abondant

créeerSder,eld? StraSb°U1'g CUrent bien la P^sée de Z : S fl ambulances 1u e"es auraient servies, mais il

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nTrnrète a rr/' * f T* IeS tk*in^s. Chacun interprète a sa façon le code de la guerre, qui malgré

les théories philanthropiques n'est en réaliWqS la lofdu

Le 4 septembre, le général de Werder fait au général Uhrich une communication relative à des événement graves qui se seraient passés en France. Le gS Uhnch demande une suspension d'hostilités pour envoyer des officiers vérifier l'état des choses, après Z on pourrait traiter de la reddition. De Werder refuse î

moins qu'il ne soit d'abord établi que la garnÏÏ„ ïra pnsonn, de guerre. Uhrjch ne ^ « «m sera

position tout à fait contraire aux règlements Siïï Le gênerai Uhrich aurait dû répondre tout d'abord quun commandant de place assil™* " aaûora> avec lVnnpmi m,-A i assiégée ne correspond

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Le 5 septembre, deux élèves de l'école de santP mil, -e dont l'un était le fils de M. Combier, chef d escadron"

d'artillerie, pansaient un blessé dans l'intérieur même de l'ambulance de la porte de Saverne ; un obus tomba sur tl'ambulance et les éclats tuèrent les deux chirurgiens >sans atteindre le blessé.

Lorsqu'une bombe frappait le pavé, les éclats étaient projetés jusqu'à 400 mètres. La lanterne qui supporte la croix au-dessus de la cathédrale était un but constant. Cette lanterne fut atteinte à 147 mètres de hauteur.

Le général Uhrich, en ne conservant pas tous les pouvoirs, fit naître de sérieuses difficultés. La commission municipale se montra animée d'un esprit d'empiétement de contrôle et de méfiance, qui affaiblissait l'autorité et gênait la défense, le tout au nom de la liberté des citoyens. Cette commission municipale prétendit avoir le droit d'interpeller le général sur les questions militaires.

D'une extrême bonté, d'une bravoure indiscutable, le général Uhrich semble avoir manqué de ce qui porte le nom de courage civil. Son unique devoir était de sauver la place de Strasbourg, et pour remplir ce devoir il suffisait d'imposer silence par des mesures vigoureuses. Un seul exemple d'énergie aurait fait trembler ces quelques hommes qui, sans le vouloir et sans le savoir, servaient le général de Werder.

Le 7 septembre, le frère du maréchal Pélissier, vieillard de soixante-douze ans, fut tué dans sa chambre par un éclat d'obus. On apprit le même jour, par un journal allemand, la capitulation de Sedan et la captivité de l'Empereur.

Un grand événement se produisit le 10 septembre. U maire de Strasbourg reçut la lettre du président de la confédération helvétique lui annonçant l'arrivée de trou délégués des cantons :

MM. le docteur Rohmner, président de la commune de Zurich ;

Le colonel de Bieren, président de la commune de Berne ;

Le conseiller d'Etat, docteur Bischoff de Bâle ;

Chargés de négocier la sortie des femmes et des enfants, et de leur procurer un asile en Suisse.

La barbarie de la Prusse envers les Strasbourgeois commençait à émouvoir l'opinion publique en Europe. Le 11 septembre, le maire, à la tête de la commission municipale, se porta au-devant des Suisses jusqu'à la porte de la ville. Sans faire cesser le feu, le général de Werder autorisa l'entrevue.

On apprit, à Strasbourg, par les délégués des cantons, là Révolution accomplie à Paris le 4 septembre. En même temps, M. Bénard, ingénieur en chef des ponts et chaussées, et M. Peloux, sous-préfet de Schlestadt, faisaient parvenir des journaux contenant une proclamation de M, Gambetta, relative à la formation du gouvernement de la Défense nationale présidée par le général Trochu, et la nomination de M. Valentin à la préfecture du Bas-Rhin (Strasbourg). Ces journaux renfermaient aussi le décret par lequel le corps législatif avait déclaré que Strasbourg, ses autorités et ses habitants avaient bien mérité de la patrie.

Ce fut le baron Pron, préfet destitué, et non le général Uhrich, qui porta ces nouvelles à la connaissance du public par une proclamation.

L'article d'un journal eût suffi, car il n'y avait rien d'officiel. En de telles circonstances, le ministre compétent peut seul donner des ordres ou des instructions. Or, rien de semblable ne s'était produit. Strasbourg était toujours la ville assiégée, et le chef militaire, auquel la défense était confiée, ne devait pas même arrêter sa pensée d'une minute sur les événements extérieurs. Le général Uhrich

défendait Strasbourg pour la patrie française et non pour l'Empire ou pour la République. Il ne devait avoir nul souci du nom d'un préfet, et M. Valentin comme l'honorable baron Pron n'étaient que de simples citoyens, sans autorité, dans une place en état de siège.

Le général Uhrich avait, par une proclamation, adhéré à la République. M. Humann, maire de la ville, donnait sa démission.

Le général de Werder ayant envoyé 600 sauf-conduits, le départ des émigrants pour la Suisse commença le 15 septembre.

« M. Pron avait annoncé l'intention de garder ses fonctions jusqu'à la fin du siège. Gela ne faisait pas l'affaire de la commission municipale. Elle insista auprès du général Uhrich, pour qu'usant des pouvoirs que lui conférait l'état de siège, il destituât le préfet baron Pron. Le général céda à cette pression (1). »

Ainsi, le 16 septembre, le baron Pron fut destitué par le général Uhrich, ou pour mieux dire par la commission municipale , qui nomma préfet M. Bcerschel, quoique M. Gambetta eût choisi M. Valentin.

L'ennemi établit la batterie de brèche le 18 septembre. Alors une pétition circula dans la ville pour demander la reddition, et la commission municipale ne fit rien pour arrêter cette pétition.

La commission, s'étant attribué tous les pouvoirs, destitua le commissaire central et les agents sur lesquels pouvaient compter les honnêtes gens. Ce même jour, 18 septembre, le général Uhrich, au lieu de dissoudre la commission municipale, se rendit dans son sein. Ce qui se dit dans cette séance est resté secret. Cependant, un journaliste bien placé pour recueillir les confidences a ;publié ceci (2) :

(1) Le comte de Malartic.

(2) M. Fisehbach, Courrier du Bas-Rhin»

« Il n'est si grand secret qui ne soit dévoilé quelque peu, et l'on pouvait affirmer avec une certaine assurance, sans avoir assisté aux délibérations de la commission, que la question de la reddition y avait été débattue et que les déclarations du général avaient été telles qu'on avait pris la résolution de ne plus prolonger longtemps la résistance. »

Cette commission municipale usurpait les pouvoirs du conseil de défense, et le général comparaissait devant ces quarante-cinq citoyens I

Dans la nuit du 19 au 20 septembre, M. Valentin, nommé préfet du Bas-Rhin par le gouvernement de la Défense nationale, put franchir les lignes ennemies, et traverser à la nage le bras de l'Àar, canal de dérivation de 1*111. Le préfet fut conduit, sur sa demande, auprès du général Uhrich. M. Valentin n'avait d'autre titre qu'un numéro du Journal officiel, annonçant sa nomination.

M. Valentin était inconnu à Strasbourg. Ni le générai Uhrich, ni le baron Pron ne l'avaient vu. On ne savait s'il entrait dans la ville en franchissant un cours d'eau comme il le disait, ou bien sous le déguisement d'im cocher conduisant l'une des voitures des émigrants. Cette dernière version qui est celle des Allemands était généralement adoptée. Quoi qu'il en soit, voilà un inconnu qui présente un journal pour prouver sa qualité de préfet ; pourquoi ne pas supposer quelque habile espionnage? D'ailleurs, pourquoi un préfet dans une place assiégée?

Le général Uhrich fait reconnaître le nouveau préfet du Bas-Rhin ; mais pendant ce temps, M. Engelhard , qui avait fui de Strasbourg, exerçait à Schlestadt les fonctions de préfet du Bas-Rhin, tandis que le département était au pouvoir de l'ennemi.

M. Valentin avait été envoyé à Strasbourg dans un intérêt politique. Cet intérêt pouvait et devait nuire à la défense.

Le 23 septembre, le commandant Ducrot, frère du général, et officier du génie extrêmement distingué, fut tué sur les remparts de la citadelle. Le nombre des morts par le feu de l'ennemi arrive à 40 par jour. Le prix des vivres augmente. La viande de bœuf manque totalement, la viande de vache est à 12 francs le kilo, les œufs à 25 centimes pièce, le lait 1 franc le litre, un poulet 8 francs, un lapin 8 francs.

Le 27 septembre la brèche était commencée et l'assaut devait être prévu lorsqu'un drapeau blanc parut au sommet de la cathédrale.

Le général Uhrich, peu jaloux ordinairement de son autorité, n'avait fait part de son projet ni à M. Valentin, ni au payeur qui avait à solder 4 à 5 millions aux fonctionnaires, rentiers et pensionnaires de l'Etat. Il était d'autant plus important de faire les paiements que l'ennemi s'emparerait des caisses en prenantpossession de la ville.

En voyant le drapeau blanc une émeute d'environ 300 individus vint protester contre la capitulation. Des menaces furent adressés aux autorités. M. Valentin dut se présenter et prononcer une harangue.

Lorsqu'il fit arborer le drapeau blanc, le général Uhrich avait consulté son conseil de défense qui comptait parmi ses membres les principaux officiers supérieurs de la place. Le 27, dans la matinée, deux cents pièces avaient ouvert le feu avec une violence inouïe. A deux heures de l'après-midi, le colonel Sabattier, directeur des fortifications, et le lieutenant-colonel Maritz, chef du génie, vinrent prévenir le général Uhrich que la brèche du bastion 11 était praticable, que l'assaut pouvait être donné le lendemain matin ou le soir même.

Le conseil de défense fut aussitôt réuni. À l'unanimité ce conseil décida que la résistance était arrivée à son terme et qu'il y avait lieu d'entrer immédiatement en négociations avec l'assiégeant.

Le général Uhrich entre aussitôt en pourparlers avec le général Werder.

Depuis le 8 août jusqu'au 29 septembre Strasbourg avait résisté cinquante jours. Le bombardement détruisait les édifices publics : la préfecture, le théâtre, le palais de justice, la bibliothèque, le musée de peinture, le Temple-Neuf, le gymnase protestant, trois églises, la gare du chemin de fer, l'arsenal, les casernes, la citadelle et deux écoles ; la cathédrale, l'hôtel-de-ville, l'hôtel de la division militaire, l'évêché, le lycée, le grand et le petit séminaire, plusieurs églises ne présentaient que des ruines ; 420 maisons particulières étaient totalement renversées, un nombre plus considérable menaçaient de s'écrouler.

Les pertes des habitants se montaient à 40 millions d'après l'estimation d'une commission spéciale ; la population avait perdu 1.500 individus dont moitié de femmes et d'enfants.

L'armée assiégeante était de 65.000 hommes et avait mis en batterie 240 pièces de canon dont les projectiles lancés atteignent le chiffre de 193.722.

La capitulation fut signée dans la nuit du 27 au 28 septembre. Dès le matin du 28 les troupes allemandes en* trèrent dans Strasbourg, et les soldats français défilèrent devant elles. Parmi eux un grand nombre au comble de la colère brisait ses armes. La population consternée bordait les rues, et la populace pillait les magasins militaires.

Sans doute égaré par la douleur, le général Uhrich signait le revers et se séparait de ses compagnons d'armes, malgré les lois militaires. Il se rendit auprès de M. Gambetta qui le nomma grand'croix de la Légion d'honneur.

La commission d'enquête présidée par le maréchal Baraguay-d'HilJiers a exprimé un blâme sévère sur ce que

les drapeaux n'avaient pas été détruits, et sur l'état de la brèche. Enfin ce conseil d'enquête a fait entendre un jugement rigoureux contre la population civile de Strasbourg.

Les dix premiers jours du siège le général Uhrich n'a pas fait tirer un seul coup de canon. On pourrait lui reprocher quelques fautes au point de vue de l'artilleur ou de l'ingénieur, mais son caractère n'en reste pas moins pur. Sa garnison était insuffisante, son matériel inférieur, et la population qui l'entourait se composait en grande partie d'Allemands. L'espérance d'un secours extérieur était perdue depuis longtemps, et le bombardement effrayait les plus intrépides.

Dans l'attitude du général Uhrich nous regrettons sa facilité à se soumettre à l'élément civil ; avec une ferme volonté, il eût évité une confusion d'attributions qui porta le trouble dans les esprits. Mais nous ne saurions trop le répéter, l'éducation militaire ne prépare nullement l'officier de haut grade au maniement des affaires et à l'exercice de l'autorité hors de la caserne ou du camp.

Peut-être aussi, dans ses relations avec le général commandant les assiégeants, le général Uhrich n'apporta-t-il pas toujours la réserve, le tact, la fierté désirables. Le mieux est d'éviter toute relation avec l'ennemi.

Du 8 août au 27 septembre, la France entière, Paris surtout, avaient les yeux tournés vers Strasbourg. On ne parlait que de l'héroïsme de la défense. Il semblait à beaucoup que Strasbourg nous consolerait de Sedan et de Metz. Ces illusions nous plaisaient. Nous allions, à Paris, porter des couronnes à la statue de Strasbourg, et nous donnions à une avenue le nom du général Uhrich.

Cet enthousiasme s'est promptement évanoui. Nous n'apercevons plus Strasbourg que voilé par les drapeaux prussiens et notre surprise est grande, en voyant la

cité toujours belle, toujours riche, et ne se plaignant pas trop ouvertement de son sort.

Quant au général Uhrich si souvent acclamé, l'oubli entoure sa retraite. Sa vie militaire est pour lui un souvenir consolateur, et sans nul doute il ne regrette rien de son passé, excepté d'avoir abandonné ses soldats à l'heure de la captivité.

Raconter tous les sièges serait une œuvre facile, mais sans intérêt pour le lecteur. Ce sont toujours les mêmes événements : l'approche de l'ennemi, les terreurs de la population , l'attitude bonne ou mauvaise du commandant, les obus éclatant dans la ville, puis une capitulation trop prompte, mais quelquefois honorable.

Le récit de ces sièges par un historien quelconque ne vaudra jamais les jugements portés par le conseil d'enquête nommé en vertu de l'article 264 du décret du 13 octobre 1863. Chaque jugement a été précédé d'un rapport minutieux établi sur les pièces officielles.

Nous allons donc, ces rapports sous les yeux, examiner les diverses capitulations. Les sièges de Strasbourg, Phalsbourg, Bitche et la Petite-Pierre suffiront pour donner l'idée d'une ville assiégée ou investie.

Les rapports du conseil d'enquête sur les capitulations des places fortes sont froids et se renferment dans les faits. Nous leur laisserons ce caractère.

Capitulation de Lichtemberg.

Le 14 octobre 1871, le conseil examina la capitulation de Lichtemberg. Par sa situation sur un rocher, l'ennemi n'aurait jamais pu y faire brèche. Le commandant du fort, M. Archer, sous-lieutenant au 966 régiment d'in-

fanterie, a fait tout ce qu'il était possible de faire dans la défense de la place ; avant la reddition du fort il a détruit l'artillerie, les munitions de guerre, enfin tout ce dont l'ennemi aurait pu profiter,... il a incendié les bâtiments de la place. Faute d'officiers de santé et d'abris il n'a pu soigner et garantir du feu de l'ennemi les défenseurs. Les parapets une fois démolis, la résistance devenait impossible.

Le sous-lieutenant Archer a fait ce que le devoir exigeait.

Capitulation de Marsal.

M. le capitaine Leroy, de l'état-major des places, commandant. La garnison était insuffisante ; il n'y avait pas un seul artilleur dans la place ; le gouvernement n'avait fourni aucun moyen pour la défense ; toutefois le commandant de ladite place s'est rendu avant qu'il ait été fait brèche au rempart ou que l'assaut eût été donné ; il n'a pas mis hors de service ses nombreuses bouches à feu, ni détruit ses munitions de guerre et de bouche, qui, après la capitulation, ont servi à l'ennemi pour faire le siège à plusieurs places françaises ; le conseil est d'avis à l'unanimité que M. le capitaine Leroy a fait preuve d'une grande faiblesse, d'incapacité, et mérite le blâme.

Capitulation de Vitry-le-Français.

M. Terquem, chef d'escadron d'artillerie, commandant supérieur ;

Et Hamen, capitaine de l'état-major des places, commandant la place.

La place de Vitry-le-Français n'était pas en état de soutenir un siège. La garnison, exclusivement composée de gardes nationaux mobiles complètement ignorants du

service militaire, ne pouvait offrir de sérieux défenseurs. Le commandant supérieur et le commandant de place voulaient se défendre, mais les autorités civiles manifestaient hautement l'intention de ne pas apporter leur concours à cette défense... Le commandant supérieur de Vitry-le-Français, M. le chef d'escadron Terquem, est blâmable de n'avoir pas, avant son départ, fait enclouer les canons, détruit les munitions de guerre, et de s'en être rapporté, pour l'exécution de ces prescriptions, à des autorités civiles qu'il savait animées de sentiments peu patriotiques.

Capitulation de Toul.

M. le chef d'escadron Huck, commandant la place.

La garnison de Toul était de 2.200 hommes, dont 500 provenaient du dépôt du 63e de ligne presqu'entièrement composé de recrues, et 130 du 4e de cuirassiers, plus 30 gendarmes et 25 artilleurs. Le reste appartenait à la garde nationale mobile, sans instruction, sans discipline et même sans uniformes.

Dès le lendemain du jour où parut l'ennemi, le commandant Huck fut forcé d'abandonner les dehors. La population a mérité des éloges pour son bon esprit. Il n'en est pas de même du maire, du conseil municipal et des principaux habitants qui, dès le 16 août, demandaient la capitulation, demande renouvelée après chaque bombardement.

Le conseil d'enquête est d'avis que si le commandant Huck est blâmable pour avoir rendu la place avant qu'il n'y eût été fait brèche, pour n'avoir pas détruit le matériel d'artillerie, les poudres, les munitions et n'avoir pas mis les armes hors de service avant d'être livrées à l'ennemi, d'autre part il mérite des éloges pour avoir prolongé la résistance, malgré les instances réitérées du

conseil municipal et les propositions très avantageuses de l'ennemi.

Capitulation de Laon.

Le général Théremin d'Hame étant mort des suites d'une blessure produite par l'explosion du magasin à poudre qui a eu lieu après la capitulation de la place, le conseil d'enquête considère comme superflu d'exprimer son opinion sur le blâme ou l'éloge qu'aurait mérité cet officier général. Toutefois, le conseil croit devoir dire qu'il a été placé dans une position difficile, qu'il n'avait sous ses ordres qu'un bataillon et une batterie d'artillerie de la garde nationale mobile, non instruits, non équipés, non disciplinés et plus disposés à la désertion qu'à la résistance.

Que la population, épouvantée de la menace de bombardement et connaissant la ferme résolution du général de résister, avait voulu l'arrêter et le livrer à l'ennemi .

Le conseil est d'avis, toutefois, qu'il est regrettable

qu'avant de rendre la place, le général n'eût pas fait enclouer les canons, détruit les 2 millions de cartouches et les 40.000 kil. de poudre renfermés dans les magasins..

Capitulation de Soissons.

Le lieutenant-colonel de Noë, commandant la place ; le chef de bataillon Mosbach, commandant le génie ; le chef d'escadron Roques, commandant l'artillerie ; M. Denis, major au 15° de ligne, et Farjou, capitaine du génie, employés à Soissons pendant le siège.

Le lieutenant-colonel de Noë a montré de l'activité pour l'approvisionnement, mais il n'a pas déployé assez de sévérité pour le maintien de la discipline.

Il a autorisé plusieurs chefs de corps à s'absenter au

moment où la place pouvait être investie et par cela même a nui à la discipline et à l'esprit militaire.

La brèche faite au corps de place n'était pas praticable. Le commandant est blâmable d'avoir capitulé sans avoir encloué ses canons, détruit ses poudres et ses vivres, et s'est au contraire engagé à les livrer à l'ennemi. La place a été rendue malgré l'avis du commandant du 15e de ligne et celui du commandant du génie. Loin de se rallier à cette opinion, le lieutenant-colonel de Noë, contrairement à l'article 256 du service des places, n'a su imposer sa volonté que pour la capitulation. 11 a manqué aux prescriptions du même article, en stipulant que les officiers qui donneraient leur parole de ne pas servir contre l'Allemagne seraient mis en liberté et conserveraient armes, chevaux et bagages, tandis qu'il ne devait stipuler qu'en faveur des blessés et des malades.

Le conseil d'enquête est d'avis que le lieutenant-colonel de Noë a révélé une profonde incapacité et une grande faiblesse. Il paraît au conseil impropre à exercer un commandement.

Capitulation de Schlestadt.

Le commandant de la place était le chef de bataillon de Reinach de Foussemagne. La garnison, composée de gardes nationales mobiles des environs, était mauvaise.

Le conseil blâme le commandant de s'être rendu avant qu'il ait été fait brèche au corps de place, et sans avoir subi un assaut; de ne pas avoir encloué les canons, brisé les affûts, noyé les poudres et munitions.

S'il y a lieu de blâmer le chef de bataillon de Reinach, le conseil croit devoir le louer d'avoir obtenu la sortie de la garnison avec les honneurs de la guerre, et de ne pas avoir fait insérer dans la capitulation la faculté de se retirer dans leurs foyers laissée aux officiers qui pren-

draient l'engagement d'honneur et par écrit de ne pas servir contre l'Allemagne pendant la durée de la guerre.

Capitulation de Verdun.

Le commandant supérieur de la place de Verdun était le général Guérin de Waldersbach ; la place avait pour commandant M. Turckeim, major au 80e de ligne.

Le conseil d'enquête reconnaît que le général Guérin

a fait preuve de courage, d'habileté et d'énergie Il

reproche au commandant supérieur d'être entré en négociations avec l'ennemi pour permettre aux habitants de faire leurs vendanges et d'avoir ainsi facilité l'espionnage.

Le conseil municipal et les habitants se sont toujours montrés pleins d'abnégation, d'énergie et de résolution... Quoique placé dans de bonnes conditions de défense, le commandant supérieur a entamé avec l'ennemi une négociation qui devait entraîner la chute de la place,

alors qu'aucun travail de siège n'avait été commencé

Le devoir d'un commandant de place est de défendre jusqu'à la dernière extrémité le poste qui lui a été confié.

Les articles 1 et 4 de la capitulation de Verdun disent que tout le matériel de guerre, munitions et approvisionnements devront faire retour à la France à la conclusion de la paix. En signant ces articles, le commandant supérieur a manifesté de bons sentiments, mais il n'appartient pas à un commandant de place de prévoir les conséquences d'une guerre et les conditions d'un traité de

paix Le conseil déclare enfin que si le général Guérin

mérite des éloges pour la première partie de la défense, il est blâmable d'avoir entamé et conclu des négociations qui ont amené la capitulation

Capitulation de Sedan.

Le conseil d'enquête entendit : le général de Wimpfïen, ex-commandant en chef de l'armée de Châlons;

Le général Lebrun, ex-commandant en chef du 12e corps de ladite armée ;

Le général Ducrot, ex-commandant en chef du 1er corps de ladite armée ;

Le général Douay, ex-commandant en chef du 7e corps de ladite armée.

Sans se préoccuper des causes plus politiques que militaires qui, après la réorganisation encore fort incomplète de l'armée de Châlons, ont déterminé le gouvernement de la Régence à prescrire l'expédition très dangereuse tentée par cette armée pour secourir le maréchal Bazaine, le conseil n'a pas non plus à apprécier la manière dont cette expédition a été conduite, jusqu'au moment où, par suite de sa blessure, le maréchal de Mac-Manon, qui en avait le commandement, le remit au général Ducrot, l'un de ses lieutenants.

Nos troupes de l'armée de Châlons, déjà peu sûres d'elles-mêmes à leur départ du camp, avaient éprouvé des retards dans leur marche par suite de l'incertitude dans le plan de campagne et de l'irrégularité dans les distributions ; les mauvais temps qui les assaillirent, les surprises de l'ennemi, la défaite du 5e corps, leur portèrent une atteinte morale qui les avait singulièrement affaiblies et ébranlées ; aussi faut-il bien le constater, elles arrivèrent assez en désordre à Sedan.

Le général Ducrot, auquel le Maréchal remit le commandement après sa blessure, se rendant compte de la situation, et, voyant le danger que courait l'armée française en se laissant enserrer dans Sedan, prescrivit aussitôt des dispositions de retraite sur Mézières, seule direc-

tion dont la route lui paraissait libre en cet instant. Mais à peine une heure s'était-elle passée, et ses ordres recevaient-ils un commencement d'exécution, que le général de Wimpffen, se prévalant d'une lettre qui lui avait été remise par le ministre de la guerre, réclama le commandement en chef, et, désapprouvant les mesures prises par le général Ducrot, sans avoir encore un plan bien arrêté, ainsi qu'il le dit lui-même, mais comptant sur les péripéties de la bataille pour tenter une combinaison moins désastreuse, prescrivit de reprendre les positions abandonnées par suite des premiers ordres.

Dès lors, le général de Wimpffen assuma toute la responsabilité du commandement.

Ce changement d'impulsion ébranla encore davantage la confiance de l'armée et y mit le désordre.

Le nouveau général en chef ne put. ou ne sut se faire complètement obéir. Le 1er corps ne conserva pas toutes ses positions, aussitôt occupées par l'ennemi, et le 7e fut, ainsi que lui, refoulé sur Sedan, où ils apportèrent l'un et l'autre une telle contusion qu'on dut fermer les barrières de la place.

Pendant que ces événements se passaient, le générai de Wimpffen, voyant la vigoureuse résistance du 12e corps, et que l'attaque des Bavarois sur Bazeilles se ralentissait, faiblissait même, avait conçu le projet de concentrer toutes ses forces sur la droite et de percer la ligne ennemie en se portant sur Carignan et Montmédy. Dans ce but, il avait prescrit au 1er corps de venir le rejoindre et au 7e de soutenir la retraite.

Ces corps, nous l'avons vu, par suite de leur marche précipitée sur Sedan, étaient loin de pouvoir répondre à son attente ; toutefois le général de Wimpffen, à la tête d'une partie des troupes de la marine, de deux bataillons de zouaves et du 45e régiment, s'était jeté sur l'ennem et se portait sur Balan pour faire coopérer au mouve-

ment les troupes placées de ce côté, quand, arrivé sur l'emplacement où il les supposait, il ne trouva plus personne ; le 12e corps était également entré à Sedan.

Le général de Wimpffen, en allant à la porte de Balan, rencontra le général Lebrun, qui, suivi d'un homme portant un drapeau parlementaire, allait demander l'armistice. Le général en chef fit abaisser ce drapeau, et, à la tête de 200 hommes qu'il put réunir, se rua sur l'ennemi ; mais, reconnaissant bientôt son impuissance, rentra luimême à Sedan.

Lors du refoulement des différents corps sur la place, l'Empereur, dans la pensée d'arrêter une inutile et plus longue effusion de sang, et sans consulter le général en chef et les commandants des corps, ainsi qu'ils l'ont unanimement déclaré au conseil, avait fait arborer le drapeau blanc sur la citadelle.

Lorsqu'il se porta sur Balan, pour y faire un dernier effort, le général en chef avait té abordé par un officier d'ordonnance de l'Empereur qui l'invitait à se rendre au quartier-général ennemi pour y traiter de la capitulation; il avait refusé de se charger de cette mission ; cependant, après sa dernière tentative, il céda aux instances de son souverain.

Le conseil peut facilement apprécier la funeste influence qu'exerça sur l'armée le changement de trois généraux en chef différents à quelques heures d'intervalle, et le défaut de suite dans les opérations militaires qui en furent la conséquence ; il peut juger les combinaisons qui se produisirent successivement, les chances de succès ou d'insuccès qu'elles présentaient ; il est de son devoir de dire que le projet du général Ducrot était le plus rationnel, car en admettant que la concentration sur la gauche pût réussir, ce qui était difficile, il est vrai, et qu'après un vigoureux effort on pût s'ouvrir la route de Mézières, on pouvait, tout au moins, concevoir l'espoir de

sauver une bonne partie de l'armée en se jetant sur le territoire belge.

Il doit constater également qu'en réclamant le commandement en chef de Parmée, par suite de la lettre du ministre de la guerre, sans avoir de plan arrêté, ainsi qu'il le dit lui-même, ou sauf l'espoir, après avoir jeté les Bavarois dans la Meuse, de venir battre l'aile droite des Allemands, ou, enfin, de s'ouvrir un passage sur Carignan ou Montmédy, le général de Wimpffen a fait preuve de conceptions trop peu plausibles ou justifiées pour ne pas avoir une grande partie de la responsabilité des funestes événements qui amenèrent la capitulation. Mais il importe de bien définir la part de responsabilité qui incombe à ce général dans l'acte même de cette capitulation et les termes dans lesquels elle fut rédigée.

Or, il paraît bien prouvé au conseil que le souverain, en faisant hisser le drapeau blanc sur la citadelle, sans avoir pris l'avis du général en chef, le dégageait de toute responsabilité sous ce rapport, et l'assumait tout entière.

Le conseil doit donc louer le général de Wimpffen de s'être constamment opposé à cette capitulation, mais il doit dire aussi qu'ayant accepté de la négocier, il a eu tort de ne pas faire maintenir le principe consenti par l'ennemi, lors de la première entrevue (et dont il avait donné connaissance au conseil tenu le matin même), de laisser tous les officiers en possession de leurs armes et bagages, article malheureusement modifié en faveur des seuls officiers qui, en se retirant dans leurs foyers, donnaient leur parole d'honneur de ne pas servir contre l'ennemi pendant la guerre.

Le conseil blâme vivement le général de Wimpffen d'avoir admis cette exception, contraire à l'article 256 du décret du 13 octobre 1863, lequel prescrit aux officiers de ne jamais séparer leur sort de celui deleurs soldats,

exception qui tend à affaiblir, chez les officiers, le sentiment du devoir et de résistance à l'ennemi, et n'est qu'une prime à la faiblesse.

Tel est l'avis du conseil d'enquête sur les capitulations. Un certain nombre d'officiers choisis, présidés par un maréchal de France, ont ainsi jugé les événements de cette douloureuse journée. Notre appréciation avait été la même dans le récit que nous avons fait de la bataille de Sedan. Le général Ducrot nous semblait être dans le vrai.

Capitulations de Neufbrisach et de Fort-Mortier.

Le lieutenant-colonel de Kerhor commandait la place de Neufbrisach. La garnison était de 5.000 hommes, dont 4.000 gardes mobiles ou francs-tireurs sans instruction et sans discipline. Le bombardement commença le 8 octobre et la garnison fut tellement impressionnée que les hommes refusèrent de monter la garde. Il y eut des actes de lâcheté et d'indiscipline abominables. Le commandant supérieur institua des conseils de guerre et une cour martiale, mais ces tribunaux furent d'une telle faiblesse que tous les prévenus étaient acquittés. Le commandant dut renoncer à tout moyen d'action. Il fit désarmer les mobiles et les francs-tireurs, qui menacèrent de livrer la place à l'ennemi.

En présence d'une rébellion complète et d'une incroyable lâcheté, le lieutenant-colonel de Kerhor prescrivit de noyer une grande partie des poudres, de détruire les pièces rayées et les fusils en magasin.

Le conseil de défense fut d'avis de capituler et le commandant supérieur arbora malgré lui le drapeau parlementaire. Avant de le hisser, le lieutenant-colonel de

Kerhor fit distribuer à la garnison les vivres et les effets d'habillement et sut même obtenir de la ville un prêt de 16.000 francs pour acquitter la solde réclamée par les mutins.

Les officiers de la garde nationale mobile avaient la prétention de rentrer dans leurs foyers. Le commandant supérieur eut l'énergie de résister à cet acte de lâcheté et fit considérer les officiers comme prisonniers. Ils partagèrent donc le sort de leurs soldats.

Le conseil d'enquête a donné des éloges au lieutenantcolonel de Kerhor pour la fermeté qu'il a montrée dans des circonstances difficiles.

La place de Neufbrisach a capitulé sans qu'il ait été fait brèche aux remparts, sans avoir subi l'assaut, ce qui est contraire à l'article 251 du décret du 13 octobre 1863 ; mais le conseil a tenu compte des mauvais éléments de la défense, et du danger imminent de voir livrer la place à l'ennemi.. . et d'avoir détruit la plus grande partie de l'armement et des munitions.

Capitulation de Montmèdy.

Le chef de bataillon Teyssier commandait la place qui était bien armée et bien approvisionnée. La garnison, forte de 2.240 hommes, se composait de gardes nationales mobiles, et de 700 soldats de la ligne échappés de Sedan après la capitulation.

Le commandant Teyssier ayant refusé de livrer la place, le bombardement commença le 5 septembre. Les assiégés ripostèrent si vigoureusement que l'ennemi s'éloigna.

Au début, la place était commandée par le capitaine Reboul. Cet officier organisa très bien la défense, fit faire des sorties fréquentes et hardies qui eurent un plein succès. M. Testelin, commissaire de la Défense nationale à Lille, révoqua le capitaine Reboul sur la dénonciation

de trois officiers qui avaient abandonné la ville. Le commissaire remplaça le brave Reboul par un capitaine incapable que, plus tard, il destitua à son tour en rendant le commandement à M. Reboul. Le 18 octobre, M. Gambetta, au nom du gouvernement de Tours, nomma M. Teyssier chef de bataillon du génie, commandant supérieur de Montmédy.

Le 16 novembre, l'ennemi investit la place. Le 11 décembre, il somma le commandant de se rendre, et, sur son refus, recommença le bombardement le 12 ; la place capitula le 14 décembre.

Ni le conseil municipal ni les habitants de Montmédy n'avaient demandé à se rendre.

Le conseil d'enquête a été d'avis que le commandant Teyssier a prolongé la résistance autant que ses moyens le lui permettaient, mais qu'il a eu tort de ne pas détruire, avant la signature de la capitulation, son artillerie, les armes et les munitions de toute nature renfermées dans la place.

Capitulation d'Amiens.

Par suite de la retraite de l'armée du Nord, l'ennemi occupa la ville d'Amiens le 28 novembre, et le même jour investit la citadelle. 300 hommes de garde nationale mobile, avec une batterie d'artillerie entièrement composée d'habitants de la ville, avaient été laissés comme garnison.

Dès le premier jour, 50 hommes désertèrent.

Le commandant de place, capitaine Vogel, sur la demande que lui fît la municipalité de ménager la ville, s'engagea à ne point tirer sur l'ennemi si celui-ci ne l'attaquait pas.

Le conseil d'enquête est d'avis qu'une telle détermina-

tion mérite le blâme le plus sévère, car l'ennemi en profita pour élever des batteries.

Dès les premiers instants, le capitaine Vogel fut blessé à mort et remplacé dans le commandement de la citadelle par M. Woirhaye, le plus ancien commandant de la garde nationale mobile.

Agissant avec la même faiblesse que son prédécesseur, M. Woirhaye empêcha de tirer sur la ville dans la crainte de faire des victimes et de nuire à la population. Ce même sentiment étant d'ailleurs général dans la garnison, le conseil de défense résolut de capituler le lendemain 30 novembre.

« Le conseil d'enquête sur la capitulation est d'avis que le commandant Woirhaye, ayant été investi du commandement dans des circonstances très difficiles et qu'il ne dépendait plus de lui de modifier, ne saurait être responsable de la perte de la citadelle d'Amiens.

« Le conseil pense que cette responsabilité doit remonter en grande partie au général qui, conformément à l'article 244 du décret du 13 octobre 1863, aurait dû veiller à ce qu'il restât dans la citadelle une garnison suffisante pour en assurer la garde. Si l'on peut demander à des hommes de grands sacrifices pour défendre la ville qu'ils habitent, on ne peut exiger d'eux la ruine de leur famille et de leurs propres foyers* »

Capitulation de La Fère.

Au sujet de la capitulation de La Fère, le conseil d'enquête a entendu :

Le capitaine de Saint-Guilhem , ex-commandant du génie à La Fère ;

Le capitaine de frégate Planche, ex-commandant supérieur de La Fère ;

Le colonel d'artillerie baron Mène val, ex-directeur de l'artillerie de La Fère ;

Le commandant .Delmas de Lacoste, ex-commandant de la place de La Fère ;

Rigaux, ex-commandant de l'artillerie de la place de La Fère.

Les approvisionnements en vivres et en munitions ne laissaient rien à désirer ; l'armement était suffisant, mais la garnison entièrement composée de garde nationale mobile, à l'exception de 40 ouvriers d'artillerie, n'offrait pas de sérieuses conditions de résistance. Cette garnison était de 2.711 hommes.

La place fut déclarée en état de siège le 12 août. Jusqu'au 9 novembre la défense fut organisée par les soins du commandant Delmas de Lacoste, commandant de place. A cette date, le capitaine de frégate Planche fut nommé commandant supérieur par le général Bourbaki.

L'ennemi s'était montré le 10 septembre aux environs de La Fère, mais il ne s'y arrêta pas et ne revint que le 12 novembre. Le 13, il somma la place de se rendre et, sur le refus du conseil de défense, il l'investit le 15.

La garnison opéra quelques sorties pour se procurer des vivres. Le 25 novembre, l'ennemi ouvrit contre la place un feu de 33 pièces de canon et le continua pendant trente-six heures. La ville fut fort endommagée.

Sur la demande qui lui en fut adressée par le conseil municipal, le commandant supérieur jugeant que les artilleurs de la garde nationale mobile ne pouvaient plus tenir sur les remparts, se décida, le 26 novembre, d'après l'avis unanime du conseil de défense, à conclure une capitulation avec l'ennemi.

L'avis du conseil d'enquête est ainsi formulé :

« Le commandant Planche mérite d'être loué pour avoir prescrit, avant la signature de la capitulation, de

détruire les armes, d'enclouer les canons, de noyer les poudres, de mettre les affûts hors de service, et d'avoir ordonné la distribution aux habitants des vivres qui restaient dans la place. Mais il a eu tort d'admettre, contrairement à l'article 256 du décret du 13 octobre 1863, la clause relative à la faculté laissée aux officiers qui prendraient l'engagement d'honneur de ne pas servir contre l'Allemagne pendant la guerre, de se retirer dans leurs foyers, séparant ainsi leur sort de celui des soldats. »

Capitulation de Thionville.

La place de Thionville était commandée par le colonel Turnier. La garnison, forte d'environ 4.000 hommes, comptait dans ses rangs 400 gardes nationaux sédentaires. Les fortifications étaient en bon état. L'armement consistait en 200 pièces de batterie, dont 77 rayées.

Les approvisionnements en munitions comprenaient : 147.730 projectiles, 185.000 kilogr. de poudre à canon, 20.000 kilogr. de poudre à fusil, 3.013.700 cartouches. Il y avait 22.000 fusils de différents modèles. Les magasins renfermaient des vivres pour plus d'une année.

La place fut investie le 6 septembre et sommée de se rendre ; le commandant refusa, plusieurs autres sommations restèrent sans effet.

La garnison fit des sorties heureuses, dans lesquelles elle prouva sa solidité. Elle s'empara de convois prussiens.

Le 22 novembre, l'ennemi bombarda la ville ; un grand nombre de maisons furent incendiées, les établissements militaires détruits. Mais les remparts restaient intacts. Le colonel Turnier, prenant conseil de ses sentiments d'humanité, plutôt que de ses devoirs militaires, capitula 3e 24, après cinquante-quatre heures de bombardement.

Le conseil d'enquête a exprimé cet avis :

« Considérant que le colonel Turnier, commandant supérieur de la place de Thionville, a rendu à l'ennemi la place dont le commandement lui était confié sans avoir rempli les conditions exigées pour une capitulation, par le décret du 13 octobre 1863 ; que, de son propre aveu, il pouvait encore tenir quelques jours ;

« Considérant qu'il a livré à l'ennemi un matériel de guerre intact, une quantité considérable de munitions et d'approvisionnements sans avoir rien tenté pour les détruire ;

« Qu'il a accepté, dans la capitulation, la clause en vertu de laquelle les officiers, séparant leur sort de celui de la troupe, étaient autorisés à rentrer dans leurs foyers en prenant l'engagement d'honneur de ne pas servir contre l'Allemagne pendant la guerre ;

« Est d'avis que le colonel Turnier mérite le blâme. »

Capitulation de Paris.

A la suite du combat de Buzenval livré le 19 janvier 1871, le général Trochu fut remplacé, le 21 janvier, dans le commandement en chef de l'armée de Paris, par le général Vinoy.

Le 25 janvier 1871 le gouvernement de la Défense nationale investit M. Jules Favre, l'un de ses membres, de pleins pouvoirs, à l'effet d'arrêter les conventions relatives à la ville et à l'armée de Paris, ainsi qu'à la garde nationale, et de conclure un armistice général ayant pour objet des élections en France.

Le 28 janvier 1871 une convention fut conclue stipulant la remise à l'ennemi des forts extérieurs de Paris, de leur matériel de guerre et le désarmement de l'enceinte. Les troupes de ligne, marins et garde nationale mobile des forts et de Paris seront prisonniers de guerre sauf

une division de 12.000 hommes réservée pour le service intérieur de la place.

Cette convention n'était revêtue que de la signature de M. Jules Favre, délégué du gouvernement de la Défense nationale.

L'annexe à cette convention aussi bien que la convention additionnelle du 15 février 1871 ne sont également revêtues d'aucune autre signature que celle de M. Jules Favre.

Les généraux Trochu et Vinoy sont donc restés complètement étrangers, sous le rapport militaire, à la capitulation de Paris, jusqu'à la date du 28 janvier. Si le général Trochu était encore président de la Défense nationale, il ne remplissait plus les fonctions de gouverneur de Paris. D'autre part le général Vinoy, commandant en chef de l'armée de Paris, n'a été ni appelé, ni consulté, et n'a pas eu à apposer sa signature sur un acte qui s'est fait en dehors de son autorité et de sa responsabilité.

La pensée du conseil d'enquête a été exprimée en ces termes :

« La capitulation de Paris a eu lieu par suite d'un traité conclu par le gouvernement de la Défense nationale ; et si chacun peut émettre une opinion sur ce gouvernement de fait, il ne saurait appartenir au conseil de le louer ou de le blâmer pour ses actes ;

« Par ces motifs, le conseil se déclare incompétent pour exprimer un avis sur ladite capitulation. »

Le gouvernement de la Défense nationale avait oublié que si Paris était la capitale de la France, cette ville n'en demeurait pas moins place forte assiégée. Le commandant en chef de l'armée pouvait seul signer une capitulation, après en avoir arrêté les conditions . L'autorité militaire était toujours debout avec sa responsabilité.

Capitulation de Guise.

La place de Guise a été évacuée en vertu d'un ordre du ministre de la guerre, en date du 10 septembre 1870. Son matériel d'artillerie et ses munitions ont été transportés à Péronne. La garnison a été dirigée sur cette même ville. Par suite Fennemi a occupé la place le 4 janvier 1871, sans rencontrer de résistance.

Le conseil d'enquête dit qu'il n'y a pas lieu à exprimer un avis sur la perte de la place de Guise.

Capitulation de Mèzières.

Le conseil d'enquête a entendu MM. :

Le lieutenant-colonel de laLobbe, commandant la place de Mèzières ;

Le capitaine Lemaire, commandant du génie ;

Le commandant Gominal, commandant l'artillerie;

Mallarmé, sous-inspecteur des forges à Mèzières, lieutenant-colonel d'artillerie ;

Général Blondeau, commandant supérieur de Mèzières.

Au moment où l'ennemi se présenta devant la place les fortifications étaient en parfait état de défense L'artillerie comptait 132 pièces rayées. Les munitions étaient abondantes, ainsi que les vivres.

La garnison, forte de 3.000 hommes, s'éleva au chiffre de 5.500 hommes par suite de l'arrivée des isolés échappés de Sedan après la capitulation. Une compagnie d'infanterie et une batterie du corps du général Vinoy vinrent renforcer la troupe. 11 est vrai de dire que les éléments de cette garnison laissaient beaucoup à désirer, car on y comptait 1.200 recrues sans instruction militaire et plus de 1.700 gardes nationaux ou francs-tireurs.

L'effectif de cette garnison diminua successivement par suite du départ de détachements envoyés à l'armée du Nord. Au moment de l'investissement, les hommes étaient de service pendant vingt-huit heures sur quarante-huit.

L'ennemi se présenta devant la place dès le 1er septembre, et fit plusieurs sommations de se rendre. Le commandant répondit par un refus. L'investissement eut lieu le 25 décembre seulement. Le feu de l'ennemi commença le 31 et dura vingt-huit heures. La place capitula le 1er janvier 1871. La ville avait été en grande partie réduite en cendres. La garde nationale de Charleville ne fit preuve ni de dévouement, ni de fermeté.

Les instances des autorités civiles et des habitants jointes à des considérations d'humanité déterminèrent le commandant supérieur à capituler. Cette proposition fut votée à l'unanimité moins une voix.

Les poudres et les munitions ne purent être détruites en raison de l'incendie de la ville et le manque d'eau, par suite de la gelée.

L'avis du conseil d'enquête sur les capitulations est que :

«, Le commandant supérieur général Blondeau mérite le blâme pour avoir capitulé sans que les prescriptions de l'article 255 du décret du 13 octobre 1863 aient été remplies; pour n'avoir détruit qu'une partie de son matériel et de son armement, et avoir abandonné à l'ennemi une énorme quantité d'approvisionnements de vivres de toute espèce. »

La seule lecture de ces avis divers du conseil d'enquête sur les capitulations, présidé par le maréchal

Baraguay-d'Hilliers, fait comprendre quels sont les devoirs d'un commandant de place.

Bien peu parmi les officiers auxquels le gouvernement avait confié la défense d'une ville ont mérité les éloges du conseil d'enquête. Il ne faut ni s'en étonner, ni s'en indigner. La plupart des places laissaient à désirer au point de vue des fortifications ; les garnisons étaient faibles et mal composées, et les habitants éprouvaient des souffrances cruelles. Ces sièges ne ressemblaient en rien aux sièges d'autrefois.

Devant la place de Toul les Allemands avaient inauguré une nouvelle méthode pour réduire les villes. Ce procédé consistait à négliger le système des tranchées et les pénibles travaux des pionniers, à renoncer même aux brèches et aux assauts, pour bombarder les édifices et les habitations, en mitraillant les habitants, en incendiant tout, en tuant plus de femmes et d'enfants que de soldats.

Le grand-duc de Mecklembourg-Schwerin a exposé le système : « On bombarda la ville pour en rendre le séjour aussi désagréable (unangenehm) que possible. » Est-ce de la naïveté ou du cynisme ? Gomment, on détruit les cathédrales, les églises, les musées, on foudroie les vieillards, les femmes, les petits enfants ; on engloutit sous des ruines les économies des travailleurs ; on brûle les maisons, pour rendre le séjour désagréable !

Au temps passé, lorsqu'une armée assiégeante arrivait devant la place, le chef de cette armée faisait connaître le jour et l'heure où commencerait le feu. Gela se nommait dénoncer le bombardement. Le chef des assiégés, ainsi prévenu, invitait les personnes civiles à sortir de la ville. Alors le grand duel avait lieu entre deux armées. Ce duel était courtois, généreux, chevaleresque.

La méthode des Allemands est cruelle, mais infaillible. Il ne faut pas demander à l'humanité plus qu'elle ne peut

donner. Ils sont rares les hommes qui assistent froidement à la mort de leurs enfants, à la ruine de leur maison, à la destruction de leurs espérances ; et ces hommes, s'il en existe, feront un tel effort, qu'ils donneront au soldat le spectacle du désespoir.

On devrait espérer que les garnisons des places assiégées, bien abritées derrière leurs murailles, ont montré plus de courage que les soldats sur le champ de bataille. Il n'en a rien été, soit que les habitants aient exercé sur les garnisons des pressions dissolvantes, soit que le personnel de ces garnisons fût mal composé, soit enfin que le commandement n'eût pas la vigueur nécessaire. Mais si l'on excepte quelques places, telles que Bitche et Phalsbourg, on est surpris du manque d'énergie de l'élément civil.

L'Allemagne, en bombardant les villes, a commis un plus grand crime qu'on ne le suppose au premier abord. Il n'est pas bon de répandre l'épouvante jusqu'à paralyser les cœurs, à détruire les sentiments généreux, à faire de l'égoïsme une nécessité et de la peur le dernier refuge de l'humanité.

La guerre a d'étranges caprices; en voici un exemple.

Au mois de décembre 1870, quelques francs-tireurs trouvèrent la lettre suivante dans le sac d'un Prussien tombé à l'attaque du village de Lucien.

Comment cette lettre écrite de Metz par un Français et adressée à sa famille se trouvail-elle au pouvoir d'un ennemi? Avait-il tué lui-même l'auteur de la lettre?

« Ban-Saint-Martin, 21 octobre 1870, 1er grenadiers de la garde-impériale.

« Le régiment est dans une grande émotion que

vous comprendrez, mon cher père. Aujourd'hui notre colonel Péan a reçu une lettre circulaire du maréchal Bazaine qui donne l'ordre à tous les chefs de corps d'envoyer leurs drapeaux au quartier-général pour y être détruits.

« Le colonel prend l'énergique résolution de n'en rien faire, et fait appeler le sous-lieutenant porte-aigle, M. Rueff. Pendant ce temps un grand nombre de sousofficiers et de grenadiers se portent vers la tente du colonel, dans un grand état d'exaltation. On entend dire de tous côtés : Nous ne rendrons pas le drapeau I que les Prussiens viennent le prendre !

« Le colonel sort de sa tente, le visage désolé ; les grenadiers l'entourent, et, les larmes aux yeux, lui disent qu'ils ne veulent pas quitter leur drapeau. Les grenadiers se pressent autour du colonel, en disant : Faites-nous tuer tous, tous, pour sauver le drapeau du régiment !

« Une foule de soldats se trouvaient donc réunis, lorsque le sous-lieutenant porte-aigle Rueff sortit de la tente du colonel, le drapeau déployé. Tous les soldats saluèrent en silence, et plus d'un s'essuya les yeux du revers de sa main.

« Le colonel Péan prit le drapeau et l'éleva au-dessus de la foule. Peut-être voulut-il parler à ses grenadiers, mais l'émotion brisa sa voix. Au nom de tous, un vieux sergent chevronné baisa pieusement l'étoffe noircie de poudre et déchirée par les balles.

« Le colonel Péan saisit le couteau d'un sapeur placé derrière lui, et, d'une main tremblante, fit de petites parts que les grenadiers se partagèrent en les portant à leurs lèvres.

« L'armurier du régiment brisa l'aigle en fragments aussi minces que la pièce de cinquante centimes. Tous les officiers reçurent cette relique militaire. Le

colonel Péan porte toujours sur lui un lambeau de son aigle. »

Quelquefois, dans vos voyages, un paysan vous apparaît aux limites de son champ, appuyé sur sa charrue. Il porte la tête haute. C'est un ancien grenadier du |cr régiment de la garde. Suivez-le dans sa chaumière, et vous verrez au chevet de sa couche, au-dessous du buis bénit, son morceau du drapeau que jamais Prussien n'a touché.

Le chiffre total de l'armée allemande est de 2.800.000 hommes, dont 780.000 hommes appartiennent au landsturm, il est vrai, et dont l'organisation n'existe que sur le papier.

Toutefois, il faut se rappeler que le landsturm comprend tous les soldats qui ont fini leur temps et qu'il sera, par conséquent, très facile de le réorganiser.

Les 2.000.000 d'hommes faisant partie de l'armée active, proprement dite, se décomposent ainsi :

Troupes de campagne comprenant les premières réserves, 1.450.000 hommes ;

Seconde réserve, 150.000 hommes ;

Landwehr, 220.000 hommes ;

Levée annuelle de recrues, 150.000 hommes ;

Volontaires, 50.000 hommes, et volontaires d'un an, 30.000 hommes.

Quatorze cent mille hommes d'armée active, présents, sous les drapeaux en novembre 1883.

La statistique sur la mortalité dans l'armée allemande prouve que le nombre des suicides augmente d'année

en année. En 1879, on comptait 195 suicides; en 1880, le chiffre s'est élevé à 250 et en 1881 à 262.

Dans les deux dernières années citées : 18 sergentsmajors, 40 sergents, 69 caporaux et 356 soldats. Le plus grand nombre des cas de suicides a été constaté dans le 11e corps d'armée (Hesse-Nassau), tandis que le 7° (Westphalie) et le 10e (Hanovre) n'en ont présenté que fort peu.

Les armées réunies de toute l'Europe comptent 9.557.000 hommes qui, placés pour une revue sur la même ligne, auraient une longueur de 6.016 kilomètres. Pour passer sur le front de bataille, il faudrait galoper douze jours et six heures, ou aller en train express quatre jours et dixhuit heures.

Ne sommes-nous pas insensés d'armer ainsi des nations entières pour nous préserver des ambitions de la Prusse ? Cet état de choses ne saurait durer sans entraîner la ruine universelle ; non seulement l'épuisement de la richesse publique, mais l'ébranlement même des sociétés. Les sciences, les arts, l'industrie, le commerce ont besoin, pour vivre et se développer, d'une grande confiance dans le lendemain. Le bruit des armes est inquiétant, et les mères n'embrassent leurs fils qu'en tremblant.

il n'y aura plus, avec les millions d'hommes, ni art, ni science de la guerre. Toute discipline deviendra impossible, surtout avec les races méridionales.

On a d'ailleurs trop exalté la discipline des Allemands, si par discipline nous entendons non seulement l'obéissance, mais l'observation des principes militaires : humanité, désintéressement, abnégation, probité. Il est bon de ne pas oublier à ce sujet la lettre de M. Charles de Bonnechose au duc de Mecklembourg pendant l'occupation prussienne.

Paris, le 13 mars 1871.

Monseigneur,

Du 21 janvier au 5 mars, le modeste manoir de ma famille, situé près de Broglie (Eure), vient d'abriter et de nourrir environ deux cents cavaliers de votre armée.

Pendant ce temps, la cave a été vidée ; le linge, l'argenterie, une partie du mobilier ont disparu, toutes les armoires et tous les tiroirs ont été crochetés ou brisés ; enfin, on a percé jusqu'aux murailles pour découvrir des cachettes qui n'existaient pas.

En dénonçant ce pillage à Votre Altesse Royale, je n'ai pas la naïveté de croire l'instruire : elle sait que, partout sur le passage des armées allemandes, les mêmes faits se sont reproduits avec une précision mathématique ; et ces faits, Monseigneur, vous les déplorez certainement plus que moi, car leur divulgation est le commencement de notre revanche.

Pour ma part, j'attache un si grand prix à perpétuer le souvenir du pillage continué chez moi durant l'armistice et achevé le 4 mars, la paix déjà conclue, qu'une plaque commémorative va être fixée au mur de ma maison ; et, si chacun de mes concitoyens dévalisés en fait autant, il n'y aura pas sur tout le territoire envahi un coin de terre où ne soit pieusement gardée la mémoire de la curée allemande.

Veuillez agréer, Monseigneur, l'expression des sentiments français avec lesquels j'ai l'honneur d'être, de Votre Altesse Royale, le très humble et très obéissant serviteur.

Charles de Bonnechose

La mort récente du vénérable archevêque de Rouen est une perte cruelle pour l'épiscopat français dont il était une des lumières et une des gloires.

Nous aurons occasion, dans ces Récits, de rappeler sa généreuse et patriotique démarche près de l'empereur Guillaume. La lettre indignée que nous venons de citer est due au neveu de réminent cardinal.

Les récits qui précèdent forment l'histoire de Y invasion. Le siège de Paris et la guerre en province ne sont que des efforts désespérés; mais la France est envahie, l'ennemi se montre partout et rien ne pourra l'arrêter. L'armée entière a été transportée en Allemagne, la nation surprise de tant de défaites se laisse aller au découragement.

Un sombre désespoir s'empare de tout Français digne de ce nom, au souvenir de tant de malheurs. Il en recherche les causes et se trouble lorsqu'il voit que ces causes sont aussi nombreuses. Les hommes politiques ont espéré remédier au mal, et rendre à la France sa puissance. Ils se sont mis à l'œuvre.

Malheureusement ils ont tout détruit, pour édifier de nouveau. La forme du gouvernement a été changée, l'Eglise a subi la persécution, la magistrature s'est vue soumise aux caprices de la multitude, et l'armée, au lieu de reprendre des forces, s'est affaissée de jour en jour. La condamnation a frappé tout ce qui était ancien, tout ce qui avait glorieusement vécu, tout ce qui pouvait nous rendre grands et forts.

Sans doute, il fallait améliorer en corrigeant, mais sans détruire les bases de l'édifice séculaire. Depuis la paix, nous avons été plus impitoyables que les Allemands pendant la guerre. Ils détruisaient les monuments, nous

avons anéanti les institutions, pius difficiles à relever de leurs ruines que les palais et les châteaux.

Nous gémissions, en prononçant ces paroles, lorsque, près de nous, la voix d'un compagnon de voyage s'est fait entendre. Son nom, son visage même nous étaient inconnus ; il dit :

C'est beau de rester ferme sur les principes et sur la discipline, de résister aux nouveautés dangereuses qui ont toujours perdu les nations, de s'accrocher au passé comme au salut, de respecter les débris des anciennes mœurs et des anciennes gloires ; c'est si beau d'aimer et de saluer encore ce qui s'en va! Honorons-les, ces âmes qui s'enferment dans l'admiration des choses déjà condamnées, et qui en retardent l'absolue disparition. La vieille roche est la réserve des peuples. Lorsque le dernier des Gaton, qui fut dans l'histoire sa personnification la plus éclatante, se poignarda lui-même « à l'heure où les oiseaux commencent à chanter », Rome dégénéra, et toutes les gloires s'évanouirent.

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