‹ Récits militairesChapitre 11 sur 12 · BAZAINE · texte numérisé non relu

BAZAINE

Quelque limitée que fût l'instruction régimentaire, notre cavalerie eût encore brillé en campagne si elle avait été commandée par les Murât, les Bessière, les Lasalle, les Colbert, les Excelmans, les Pajol ; nos cavaliers possédaient toujours de bons bras et nos chevaux de bons jarrets. Mais le mode d'avancement basé sur le favoritisme avait changé le tempérament de la cavalerie ; de nerveuse elle était devenue lymphatique. Non pas qu'il n'y eût dans nos rangs de véritables officiers de cavalerie, tels que Margueritte, Du Barrail et quatre ou cinq autres, mais ce n'était pas assez pour imprimer un élan en temps de paix. Les ministres de la guerre, en fait d'allures, préféraient le pas au galop, et parmi les sonneries Y extinction des feux était plus à la mode que la charge.

Voilà le mal dont Bonie et de Vittré ont voulu nous guérir. Que les officiers de cavalerie lisent et méditent leurs livres peu volumineux, mais riches de faits et d'observations. Officiers en activité, appartenant à des corps de troupes, les écrivains qui nous occupent ont été d'une réserve extrême dans leurs critiques : ainsi le voulait la discipline. Sur le terrain historique, en présence des cavaleries de la France et de l'Allemagne, ils ont eu des jugements à prononcer. Ces jugements sont en général fort justes. Tout en les discutant, la carte sous les yeux, l'officier de cavalerie doit les prendre en considération, car tous les progrès de l'avenir sont là.

Le lieutenant-colonel Bonie et le chef d'escadron de Vittré ont non seulement écrit des livres utiles, mais chacun d'eux a fait une bonne action dont la cavalerie sera reconnaissante.

L'ouvrage du colonel de Vittré jouit dans l'armée d'une estime d'autant plus grande , qu'avant de se montrer écrivain distingué l'auteur était connu pour un vaillant canitaine. Bonie est aujourd'hui un brillant général.

L'invasion de la France se fît par des opérations stratégiques et tactiques qui donnèrent la mesure de la valeur des armées, et aussi par des sièges auxquels il faut demander le degré du patriotisme des populations. Les unes se montrèrent timides tandis que d'autres en très petit nombre opposèrent une défense héroïque.

Après la guerre, un conseil d'enquête eut à examiner les capitulations des places fortes, au nombre de dix-huit. La place de Bitche ne figure pas dans les rapports de cette commission, parce que le siège durait encore lorsque la paix fut signée. Bitche ne capitula donc pas. Depuis le 6 août 1870 jusqu'au 27 mars 1871, la garnison et les habitants soutinrent victorieusement un siège, tandis que Strasbourg et Metz capitulaient.

La place de Bitche, chef-lieu de canton de l'arrondissement de Sarreguemines (Moselle), est située presque au sommet des Vosges. Au-dessous du fort s'étage la ville. Un mur crénelé en défend rapproche. Le ruisseau nommé la Horn borde la ville dans toute sa longueur et permet d'inonder les jardins. A l'extrémité de la ville un camp retranché s'étend de la rampe qui mène aux glacis du château jusqu'à un fortin avancé de construction récente.

Au moment de la déclaration de guerre, la place de Bitche était à peine armée, et cependant son utilité ne devait pas être oubliée. Située à l'intersection de cinq routes, qui directement ou par leurs embranchements conduisent à Strasbourg, à Wissembourg, à Deux-Ponts, Kaiserslautern et Mayence, à Sarreguemines, à Saint- Avold, à Metz et à Phalsbourg, la place de Bitche offrait une importance stratégique fort sérieuse. La voie

ferrée qui la dessert relie le Rhin à la Moselle et Strasbourg à Metz. La place de Bitche était désignée comme un point naturel de concentration. Sa proximité de la frontière bavaroise, distante de 12 kilomètres environ, l'appelait dès le début de la campagne à un rôle prépondérant. On oublia cette base d'opérations.

Dans la matinée du 6 août 1870, le général de Failly levait le camp. Un bataillon du 86e de ligne, fort de 800 hommes, sous les ordres du commandant Bousquet, était laissé dans le fort.

Heureusement un commandant de place de grande vigueur fut chargé de la défense. Son nom doit être consacré pour servir d'exemple aux gens de guerre. Il se nommait Teyssier.

Le commandant Teyssier, depuis colonel commandant la place de Vincennes, aujourd'hui en retraite, n'a pas obtenu la célébrité qu'il méritait . Cependant un bon peintre, M. Dalsème, a tracé son portrait : « Tempérament modéré, esprit judicieux, intelligence cultivée, nature modeste, cœur loyal, calme dans les conseils, plein de feu dans l'action, il fait le métier des armes en soldat qui a passé par chacune des étapes menant aux grades élevés. »

Teyssier était d'ailleurs de bonne race militaire. Fils d'un officier de l'armée de Napoléon Ier, petit-fils d'un capitaine du célèbre régiment de Champagne, Louis-Casimir Teyssier, né àAlbi en 1821, vit près de son berceau la croix d'honneur de son père et la croix de Saint-Louis de son aïeul. A l'âge de vingt et un ans, il entiait comme soldat au 21e régiment de ligne.

Lieutenant au début de la guerre de Crimée, il était laissé pour mort devant Sébastopol à l'assaut du bastion central. Les Russes relevèrent Teyssier, devenu capitaine, la tête fendue par un éclat de pierre, une jambe atteinte par un boulet, et la main droite broyée par un

coup de feu tiré à bout portant. Nommé chevalier de la Légion d'honneur à sa rentrée de captivité en Russie, il passa au 98° de ligne.

Le capitaine Teyssier était de la campagne d'Italie. Au combat de Montebello, il eut la poitrine traversée de part en part. En 1867 il fut nommé chef de bataillon au 73e de ligne. Officier de la Légion d'honneur en 1870, il fut admis dans le service des places au début de la guerre. Le commandant Teyssier était donc nouveau venu dans cette place de Bitche qu'il devait défendre héroïquement.

Il y parut lorsque se tiraient les premiers coups de canon. Les habitants se demandaient quel serait leur défenseur. Ils virent paraître un homme de quaranteneuf ans, droit, ferme, vigoureux, grave dans son maintien, tempéré dans ses paroles, la physionomie sympathique. Le nouveau commandant de place inspira confiance à. la population civile, et l'on se comprit à première vue.

L'heure était critique, et l'avenir plein de menaces. Les fuyards de l'armée battue à Frceschwiller arrivaient en foule, répandant la terreur par des récits effroyables ; des voitures, des fourgons, des convois de blessés se précipitaient aux portes de la ville, et les habitants anxieux et troublés croyaient voir à l'horizon les uhlans au galop.

Le commandant Teyssier fut admirable d'énergie et de présence d'esprit. Il organisa la défense avec une promptitude extraordinaire. 200 douaniers, sous les ordres de l'inspecteur Narrât, furent placés à la citadelle avec le bataillon du 86e. 250 artilleurs de la réserve, commandés par les capitaines Poulleau, Lair de la Motte et Lesur, occupèrent les remparts Un millier d'hommes échappés de Reichshoffen et appartenant à toutes les armes furent conservés par le commandant Teyssier et augmentèrent le nombre des défenseurs. 250 gardes

nationaux, citoyens de la ville, furent chargés du maintien de Tordre.

Une trentaine de gendarmes, commandés par le capitaine Mathieu, formaient la force publique. Le secrétairearchiviste Brunel, le garde du génie Guichard, le garde d'artillerie Jourmarin, eurent chacun une mission importante. Le capitaine Guéry dirigea le service du génie, et le capitaine Jouart celui de l'artillerie. L'adjoint à l'intendance Simon fut mis à la tête du service des approvisionnements, et le médecin-major Lagarde eut le service de santé. Le fortin du camp retranché fut occupé par une soixantaine de turcos et quelques hommes de divers corps, tous venant de l'armée de Mac-Mahon.

Sans perdre une journée, le commandant Teyssier «nvoya des détachements aux environs pour ramener du bétail ; d'autres détachements transportèrent, de la gare m fort, des convois de vivres et de fourrages qui y furent emmagasinés. 300.000 francs recueillis dans diverses caisses de régiments forment la réserve et le commandant fait nommer un conseil d'administration par les officiers.

L'inventaire des subsistances en farine, viande fraîche ou salée, café, sucre et riz présente un total qui permettra de vivre jusqu'à la fin de novembre. Mais il n'y a ni vin ni éclairage, et fort peu d'eau-de-vie.

L'armement de la place et du château comprend 53 pièces. La seule artillerie qui puisse être utilisée consiste en 2 pièces rayées de 24, 6 pièces rayées de 12 et 5 mortiers de 0,27. L'arsenal renferme des fusils à tabatière et des fusils lisses norî transformés. La poudre à canon dépasse les besoins prévus.

Le commandant Teyssier a pris toutes ses mesures. Il est satisfait et attend l'ennemi avec confiance. La garnison montre un excellent esprit. Les habitants semblent se recueillir, et le maire, vieillard souffrant et craintif,

insiste pour livrer la ville à l'ennemi, et lui disputer le fort si le commandant le désire.

Le 7 août, la sentinelle placée sur la plate-forme du château fait entendre ce cri : les Prussiens ! Le cri se répète, et les habitants de la ville se réunissent dans les carrefours.

Bientôt on distingue des groupes de cavaliers, groupes peu nombreux et qui approchent prudemment. On les suit des yeux lorsque le brait des roues sur les routes annonce l'arrivée de l'artillerie ennemie.

Le commandant Teyssier envoie trois bordées d'une pièce de 24 sur un demi-escadron qui se débande et prend la fuite, laissant sur le carreau bon nombre d'hommes et de chevaux. Le lendemain 8 août, un officier allemand se présente en parlementaire et demande la reddition de la place. Il offre à la garnison de sortir avec les honneurs de la guerre, et de rejoindre l'armée française. « Vous ne serez pas prisonniers », ajoute le parlementaire.

« Des Français ne se rendent pas sans combattre », répond le commandant.

Le conseil de défense approuve cette réponse. Le parlementaire se retire, et deux heures après les obus prussiens tombent sur la place. Notre artillerie répond vivement, et la lutte dure pendant deux heures. L'ennemi cesse le feu et disparaît. Le 9 et le 10 on voit les uhlans battre les routes puis se retirer. Le 11, plusieurs convois de vivres s'arrêtent aux portes de la ville. On s'en empare, et les conducteurs allemands faits prisonniers déclarent qu'ils croyaient Bitche au pouvoir des Prussiens. Une vingtaine de soldats formant l'escorte des voitures sont pris et amenés dans la ville. Ils disent tous que leurs troupes sont convaincues de la capitulation de Bitche. Le 12 août, deux Prussiens, journalistes de Berlin, arrivent à Bitche sans méfiance et sont surpris d'y trouver des

soldats français, au lieu de leurs amis. Ces journalistes rejoignent les prisonniers de la veille.

Quelques jours se passent et rien ne paraît aux horizons. Le commandant se décide à envoyer au dehors des messagers déguisés en paysans et qui apporteront des nouvelles. Quelques-uns sont arrêtés, d'autres ne reparaissent plus. Le sergent Haltenburger, fils d'un garde forestier du pays, parvient jusqu'à Metz, mais le maréchal Bazaine, au lieu de le renvoyer à Bitche où sa présence est nécessaire, le conserve à Metz parce qu'il connaît parfaitement la contrée. Deux émissaires reviennent, et le commandant Teyssier, après les avoir entendus, fait savoir à la garnison que l'un des émissaires a été à Phalsbourg et l'autre à Saverne ; le commandant profite de cette occasion pour encourager son monde à la résistance.

Dans la nuit du 22 août les postes avancés entendent sonner au parlementaire. Deux officiers allemands paraissent, on leur bande les yeux et le commandant les reçoit. Ils viennent sommer la place de Bitche de se rendre. Teyssier répond par un refus. Les officiers ennemis, en se retirant, remettent au commandant Teyssier le texte de la capitulation qu'il devra signer. On lit dans le texte écrit en français quelque peu tudesque : « Dans le cas que M. le commandant devrait rejeter les propositions que je viens de lui faire, j'ai l'honneur de prévenir que le bombardement de la forteresse commencera dès aujourd'hui et qu'à partir du premier coup de feu qui sera tiré des remparts de Bitche aucune condition ne pourra plus être admise, à moins que la place ne se rende à discrétion.

« Trente minutes sont données afin de recevoir la réponse que M. le commandant jugera à propos de donner.

« Le commandant en chef bavarois,

« KOLLERMANN. »

Pour agir sur l'esprit du commandant Teyssier, on lui fait savoir que nos armées sont battues, que nos places se rendent et que le prince royal de Prusse marche victorieusement sur Paris.

Cette sommation diffère de la première en ce que la garnison est prisonnière, au lieu qu'elle était libre ; elle offre comme particularité une grande analogie avec la convention rédigée quelques jours plus tard à Sedan.

Le refus du commandant de place est approuvé parle conseil de défense. Le soir les patrouilles allemandes paraissent de tous côtés. Le canon du château les disperse. Nos obus fouillent tous les replis du terrain, la nuit se passe dans une attente fiévreuse.

Le 23 août, à quatre heures du matin, deux formidables détonations réveillent la garnison et les habitants de. Bitche. Par un hasard singulier un obus de gros calibre, traverse une chambre occupée par douze prisonniers allemands qui poussent des cris horribles. Le commandant leur donne pour refuge un souterrain du château.

Les assiégés répondent vigoureusement aux batteries établies pendant la nuit par les Bavarois à 1.200 mètres. Après un feu très vif, l'ennemi ralentit son tir et deux parlementaires se présentent. Il semble résulter de leur langage, que la présence des Français à Bitche oblige les troupes allemandes à faire, dans leurs marches, un long circuit fort incommode. Ces deux parlementaires prolongent l'entrevue avec intention. Malgré le refus formel du commandant d'entrer en négociations, les officiers étrangers se livrent à d'inutiles discussions. Le commandant de place comprend que leur but est de gagner du temps et d'obtenir ainsi une suspension d'armes favorable à la retraite des assiégeants. Le corn-

mandant Teyssier fait lancer quelques obus sur les arrière-gardes et les deux parlementaires prennent le parti de se retirer. L'un d'eux, oubliant le calme nécessaire en semblable mission, s'écrie : « Nous reviendrons avec vingt mille hommes, de l'artillerie de siège, des projectiles à foison, et nous vous pilerons dans Bitche comme dans un mortier. »

Les pluies commencent à défoncer les terres, le froid se fait sentir, et le commandant de place, pour maintenir l'énergie de sa garnison, fait travailler la troupe aux fortifications. Bientôt il ordonne des reconnaissances à l'extérieur, fait abîmer les routes et va jusqu'à établir des moyens de communication avec les villages au moyen de signaux.

Tous les matins un certain nombre d'hommes intelligents partent du fort déguisés en paysans et fouillent le pays. Ils rentrent le soir après avoir parcouru les sentiers qui conduisent à Bitche. Le commandant les interroge et construit ainsi une carte détaillée qui lui permettra de voir au loin.

Le 27 août, un maréchal des logis de gendarmerie envoyé en éclaireur vers la Roselle est accueilli par quelques coups de feu. Le lendemain un médecin de la ville, attaché aux ambulances et protégé par la croix de Genève, est arrêté par des Wurtembergeois. Ce médecin allait chercher des médicaments dans les localités voisines. Un officier le fait rétrograder en lui disant : « Donnez la liste de ce que vous désirez, je vous l'enverrai contre remboursement, mais personne ne franchit nos lignes. »

Le commandant Teyssier comprend que l'ennemi l'entoure, et il devine quel est le point choisi pour l'attaque principale. L'ennemi, protégé par les bois, nous cache tous ses travaux, tandis qu'aucun de nos mouvements ne lui échappe.

Teyssier forme un projet audacieux. Mieux inspiré que les généraux en chef, il veut savoir où est l'ennemi afin de n'être pas surpris.

Mais une sortie serait périlleuse. Ce serait donner trop au hasard que d'entreprendre une expédition de longue haleine.

Le 1er septembre, à minuit, le commandant fait prendre les armes à quatre cents hommes, qu'il divise en trois colonnes sous le commandement du capitaine Baron, du 48e de ligne. Ces hommes sortent du fort ; favorisés par l'obscurité de la nuit, ils gravissent les pentes de la Roselle, surprennent l'ennemi et saccagent ses travaux. Une vive fusillade s'engage et les nôtres battent en retraite, lentement, et dans un ordre parfait. Le jour commence à paraître lorsque la reconnaissance est près de Bitche, et le feu de la place protège leur rentrée.

L'opération a réussi. Quarante-huit heures après, le commandant Teyssier fait sortir, à minuit, huit cents hommes du camp retranché. Ils ont deux pièces de campagne, et forment trois colonnes d'attaque. Trois compagnies du 86° de ligne forment la première réserve sous les ordres de Désoubry, Palazzi et Fenoux, les trois autres compagnies du bataillon et les douaniers forment une deuxième réserve. Le capitaine d'artillerie Lair de la Motte dirige l'expédition, on se bat pendant cinq heures et notre retraite se fait en bon ordre.

Le lendemain, le commandant de place fait lire aux appels : « Dans la sortie, MM. les officiers chefs de colonnes et autres ont montré toute l'énergie et le courage que l'on a coutume de rencontrer chez les officiers français; il faudrait les citer tous.

« Parmi les hommes de troupe, se sont plus particulièrement fait remarquer :

« Ferrari, sergent-major au 1er zouaves ;

« Cotte, caporal au 27e ;

« Leloup, sergent au 14e bataillon de chasseurs à pied ;

« Melon, caporal au 49e ;

« Bouret, brigadier au 10e d'artillerie ;

« Richard, sergent au 68e. »

Dans cette sortie, nos troupes ont trouvé l'ennemi sous les armes, et le bruit se répand qu'il y a eu trahison. Un jeune mobile, fils de Dumont, capitaine des douanes, arrive à Bitche venant de Metz ; il a traversé les lignes prussiennes et fait connaître les premiers combats livrés par Bazaine.

Entre les deux sorties, un parlementaire est venu offrir des journaux allemands. Le commandant Teyssier les a refusés. Peu lui importe, dit-il, ce qui se passe hors de ses remparts.

Voilà comment les braves gens exécutent leur devoir.

Dans un ordre du jour du commandant Teyssier nous remarquons ceci : « Les promenades sur les remparts de la place peuvent donner à l'ennemi des indications contre nous. Un observateur judicieux peut prendre des directions très exactes, pour des cheminements contre la place, en observant le point précis où un promeneur, marchant sur les banquettes, change de direction. En conséquence, les douaniers, qui forment la garde des remparts, ne laisseront passer que les officiers de l'artillerie, du génie, et les officiers de service.

« Les hommes ne doivent se montrer ni sur les parapets, ni aux fenêtres. L'ennemi exécute des travaux contre la place ; soyons prudents. »

La population et la troupe se croyaient sans cesse entourées d'espions, et le mot trahison était sur toutes les lèvres. Une lumière aux fenêtres pendant la soirée attirait les soupçons, et le commandant de place dut faire exer-

cer une active surveillance qui prouva que les craintes étaient sans fondements.

Les vieillards de Bitche avaient entendu raconter, dans leur enfance, que la place, assiégée par les Prussiens en 1793, allait être enlevée par surprise, lorsque le hasard ât découvrir l'ennemi brisant les portes à coups de hache pendant une nuit obscure. On avait même conservé le nom du traître, Brunet, qui fut pris et fusillé. Ce souvenir troublait le repos des habitants.

Le 11 septembre, à dix heures du matin, un coup de canon se fait entendre, et le nuage de fumée blanchâtre en se dissipant attire tous les regards vers les hauteurs de la Roselle. Cette détonation est un signal, car, à l'instant même, quatre batteries de gros calibre font feu sur le château. Etablies à 2.000 mètres, ces batteries couvrent de leurs obus la plate-forme et les parapets. Peu après, les incendies se déclarent de toutes parts. Notre artillerie répond à l'ennemi pendant qu'une partie de la garnison se précipite vers les bâtiments en flammes.

Au milieu delà journée, les Allemands démasquent une cinquième batterie qui prend la citadelle en enfilade et cause d'effroyables ravages. Le capitaine Jouard, qui dirige notre artillerie, atteint d'une contusion grave, ne peut marcher. Soutenu par quatre hommes, il se traîne péniblement pour donner ses ordres au milieu des éclats d'obus.

La nuit met fin à cette terrible lutte. Tout le monde reste debout dans la citadelle et à Bitche. Le 12 septembre, dès que le jour paraît, l'artillerie ennemie recommence son tir. La veille les projectiles étaient dirigés sur un magasin à poudre, le 12 ils prennent pour but les bâtiments de l'état-major. Le commandant Teyssier, au milieu de cette tempête de fer et de feu, dicte Tordre du jour sur les événements du 11 septembre. Il cite, parmi ceux qui se sont le plus distingués, les chefs de pièces, le servant Briffaut et

an simple soldat. Celui-ci, pour enlever des gerbes de paille enflammée, est monté sur les combles d'un poste situé près du bastion n° 1, pendant que les projectiles ennemis couvraient le terrain autour de lui, passaient à deux doigts de sa tête, éclataient sous ses yeux au point de l'aveugler.

Le commandant de place venait d'écrire le dernier mot de son ordre, et apposait sa signature, lorsqu'un obus, brisant portes et fenêtres, fait explosion au milieu du bureau. Les éclats volent de toutes parts, et une épaisse fumée enveloppe les cinq officiers qui attendaient les ordres. Pas un seul n'a été touché ; on sort de ce bureau, mais un autre obus éclate et cette fois renverse neuf hommes tués ou blessés.

Teyssier établit un service de sauvetage sous la double direction du chef de bataillon Bousquet et du capitaine du génie Guéry. L'eau manque pour combattre les incendies, et c'est à peine si les assiégés peuvent réparer les brèches faites aux remparts. Cent vingt hommes du 27e de ligne, commandés par le brave capitaine Morlet, remplissent les emplois les plus périlleux. Une poudrière est sérieusement menacée, et tout le monde se dévoue. En même temps, plusieurs de nos pièces sont démontées, et les coups de notre artillerie deviennent plus rares. Alors on voit des traits de courage vraiment extraordinaires accomplis par le capitaine Raveine du 86e, le sergent Bouet, le gardien de batterie Hamann, l'adjudant Wilhem, les lieutenants Lebon, Monclelli, Hardy, de Nonancourt et Cassaigne. Ce dernier est grièvement blessé par un obus qui tue un caporal.

La nuit n'interrompt pas le feu de l'ennemi. Seulement il est dirigé contre la ville qui est couverte de, bombes incendiaires. Au loin, sur le plateau de Sarreguemines, on entend les hurrahs frénétiques des Bavarois que les incendies rendent joyeux.

Une dame, châtelaine des environs, Mme de Turckheim, s'était rendue auprès du commandant des troupes assiégeantes et avait fait appel à ses sentiments d'humanité. Mais l'officier allemand avait répondu qu'il comptait précisément sur la ruine et la mort des habitants pour obliger la garnison à capituler.

Le 13 septembre, le maire de la ville vient supplier le commandant Teyssier de demander une suspension d'armes et l'autorisation de laisser sortir les infirmes, les femmes et les enfants. Cédant aux supplications du vieillard, le commandant de place envoie le capitaine Lesur et l'officier d'administration Schmitt transmettre la demande au colonel Kollermann.

— « Si c'est tout ce que vous désirez de nous, répond l'Allemand, vous n'avez qu'à vous retirer ; nous allons recommencer le feu. »

Cette cruelle réponse porte le désespoir dans la ville de Bitche. Les habitants se réunissent sous la présidence du maire. Celui-ci vient prier le commandant Teyssier de laisser sortir, à leurs risques et périls, les habitants inutiles à la défense. La nature du sol accidenté, tourmenté en tous sens, permettra peut-être de se glisser entre les postes ennemis. Le commandant, le cœur serré, fait ouvrir la porte. Une partie de la population se précipite vers la campagne. Le maire, d'autres autorités civiles, que le devoir eût dû retenir parmi leurs administrés, quelques prêtres suivent le torrent. On se sépare par petits groupes qui ne peuvent échapper aux Bavarois. Plus humains que leurs chefs, les soldats n'osent faire feu sur des vieillards et des femmes terrifiées. La population, qui était de 2.700 âmes, est réduite, dans Bitche, à moins d'un millier d'habitants, dont 119 hommes seulement sont valides, et 269 hors d'état de porteries armes.

Le commandant de place fait nommer une commission municipale formée de MJYL Eusèbe Mauff, Mathias Mangis,

Jacques Muller, Jean-Baptiste Staub, Mayer Faber, Thomson, Christophe Steiner, Jacques Staub, Parquin, Laurent et Nicolas Rémi. Cette commission, parfaitement composée, est présidée par le brasseur Lamberton, entouré de l'estime universelle. Il a pour adjoint Maurer, principal clerc de notaire.

A la tête du service religieux, les habitants placent l'abbé Guépratte.

Bitche n'est plus qu'une vaste fournaise : le sifflement des obus, les craquements de l'incendie, l'effondrement des maisons, les gémissements des femmes, les cris des enfants, les appels des travailleurs, le crépitement de la fusillade, le grondement du canon, toutes les terreurs, tous les fracas emplissent l'air.

Un parlementaire allemand se présente et dit au commandant : Rendez-vous !

— Jamais ! répond Teyssier.

Y a-t-il dans Paris deux rues, l'une portant le nom de Bitche, l'autre celui de Teyssier ? Nous en doutons; mais il appartiendrait à une municipalité patriotique de faire pour la ville ce qui a été fait pour Châteaudun, et d'honorer le défenseur de Bitche à l'égal du défenseur de Belfort.

S'imagine-t-on bien, dans le silence des champs ou du cabinet, au milieu des loisirs de la paix, ce qu'était cette petite ville de France livrée aux colères aveugles de l'ennemi ? Quel courage, quelle abnégation, quel patriotisme ne fallait-il pas pour accomplir nuit et jour des sacrifices vraiment sublimes !

Le commandant Teyssier était surtout aux points les plus périlleux , il exaltait son monde par une audace

calme, par un dédain superbe du danger que les soldats cherchaient à imiter.

Citons un exemple entre vingt autres. Un soir, à l'heure du dîner, les convives pour gagner le mess des officiers devaient traverser un espace découvert, contre lequel le tir de l'ennemi faisait rage. La place était criblée de fer et de feu, les plus braves hésitaient avant de défier cette avalanche de projectiles, plusieurs officiers attendaient une embellie. Le commandant Teyssier arrive et le plus tranquillement du monde, le sourire aux lèvres, il s'avance sans précipitation sur le terrain embrasé. A peine a-t-il fait quelques pas, qu'il chancelle, tombe et demeure immobile. On le croit mort, lorsqu'il se relève au milieu des éclats d'obus, reprend sa marche en boitant et s'écrie : Eh bien, Messieurs, on ne dîne donc pas aujourd'hui ?

Le commandant Teyssier avait un digne émule dans la personne de M. Lamberton. Ce grand vieillard accomplissait une tâche surhumaine. Aussi intrépide que bon, aussi dévoué qu'intelligent, il veillait à tout et son ascendant moral soutenait le patriotisme des habitants.

L'abbé Guépratte, secondé par l'abbé Guérin, assurait le service religieux, visitant les malades et les blessés, apportant des consolations aux malheureux, et répétant sans cesse que Dieu est miséricordieux pour ceux qui servent leur pays. On voyait toujours ces prêtres aux incendies et aux bombardements.

« Les femmes aussi montraient un stoïcisme et une générosité au-dessus de tout éloge. Rien ne les arrêtait dans leur consolante mission. Partout où il y avait une misère à soulager, on était sûr de rencontrer une de ces créatures admirables. Une épidémie de variole et de typhus s'était déclarée en plein bombardement ; dans toute épouse, dans toute jeune fille s'était révélée soudain une sœur de charité (1). »

(1) A. J. Dalsème, Le siège de Bilche*

Le service de santé était assuré par les excellents docteurs Scheftlein et Lagarde, dont la science égalait le patriotisme.

Parmi les Dames qui se distinguèrent pendant le siège de Bitche, il faut ne jamais oublier Mme Louza, qui, douée du génie de l'organisation, se montra fort habile administrateur.

Mme Louza fut tellement impressionnée par le spectacle du bombardement, que son esprit ne put échapper au trouble. Dans la suite elle voyait partout des Prussiens. Longtemps après, quelqu'un ayant frappé à la porte de sa chambre, la malheureuse femme courut à la fenêtre et se précipita dans l'espace. Ainsi mourut Mme Louza.

Qui oserait rappeler les noms des plus vaillants ? Un trop grand nombre serait oublié. Cependant pouvonsnous ne pas citer le sergent Lour, du 61e de ligne ? L'incendie dévorait une maison et les poutres s'écroulaient ; on crie dans la foule qu'un varioleux cloué dans son lit est au milieu des flammes ; le sergent Lour s'élance dans les nuages de fumée, et reparaît apportant le malade.

Dans une autre maison entourée de flammes une pauvre jeune mère allait périr, lorsque le canonnier Roumaux, du 14e d'artillerie, se dévouant à une mort presque certaine, vient l'enlever dans ses bras.

La municipalité adressait l'hommage de la reconnaissance publique au maréchal des logis Bourgeois, du train des équipages, et au sergent-major Ernau, du 30e de ligne, pour leur belle conduite.

Les habitants avaient aussi leurs braves. Le boulanger Pierné retirait des caves obstruées par les décombres calcinés des maisons deux familles quic allaient être asphyxiées. M. Pierné distribuait du pain aux indigents. Un citoyen fournissait aux pauvres la viande de boucherie. Deux autres, MM. Greff et Berveller, avaient concouru avec un dévouement prodigieux aux travaux

de défense, non seulement de la place, mais des environs

Bitche dut aussi d'importants services au docteur Calvet, vieillard de soixante-quatorze ans, à MM. Blanchet, Perrin Landre, Paquin, Jean Caron, Pierre Biaise, Lolivier, Reichel, à Coulon père et à ses deux fils. Mais, il faut renoncer à citer tous les braves gens qui se sacrifièrent.

Dix mille Wurtembergeois et Bavarois assiégeaient Bitche, et le colonel Kollermann, leur chef, avait dit : « Je prendrai cette place en cinq jours. » Trompé dans son attente, Kollermann éloigna ses troupes de quelques lieues et multiplia ses patrouilles.

Le 22 septembre un parlementaire se présente porteur d'un paquet volumineux. Ce sont des journaux que les Allemands adressent au commandant de place. Teyssier refuse de les recevoir, malgré les privations qui se font sentir. En effet les vivres commencent à devenir rares, on mange les chevaux, le vin et le tabac manquent totalement.

Nul n'ose songer à ravitailler la place, lorsqu'un jour, pendant un furieux bombardement, les avant-postes voient un paysan se glisser vers la porte principale. Conduit devant le commandant cet homme se fait connaître pour un bûcheron des Vosges. Bon nombre d'habitants et de fonctionnaires se portent garants de sa loyauté et de son patriotisme.

Cet homme si bon Français étant aujourd'hui sujet de la Prusse, écrire son nom serait le compromettre. Qu'il soit donc pour nous J. J. 11 connaît les montagnes, les bois, les détours, les moindres sentiers. Patriote ardent, J. J. veut secourir les défenseurs de Bitche et leur apporte du sel dont la place est dépourvue.

Hardi comme le pionnier américain, il propose à Teyssier de faire pénétrer des vivres dans la place.

On passe avec cet homme intrépide un marché de farines, de sel, de sucre et de bétail. Inutile de songer à se procurer ces marchandises dans les environs. Les réquisitions ont épuisé le territoire ; défense est faite, en outre, aux habitants de livrer aux Français aucune de leurs denrées. J. J. vaincra les difficultés. Il s'éloigne de Bitche mystérieusement comme il y était venu, parcourt les campagnes jusqu'à la frontière, prêchant la croisade de ravitaillement, et signant à son tour des traités avec plusieurs entrepreneurs.

« Des villages limitrophes, principalement de Liederscheidt, nos paysans se répandent en Bavière et font leurs achats... Alors, avec l'intelligent concours des campagnards, un vaste système de contrebande étend son réseau sur le pays... (1) »

Bref, la place de Bitche fut ravitaillée. Les détails de ces expéditions aventureuses pourraient être le sujet d'un livre qui ne manquerait pas d'intérêt.

Le commandant Teyssier entreprit des sorties dans les premiers jours du mois d'octobre. Ces sorties peu nombreuses s'exécutaient rapidement tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, afin d'inquiéter l'ennemi et de tenir en haleine la garnison sans la compromettre. « Nous sommes deux mille hommes, disait Teyssier, il faut que nous ayons toujours des vivres pour trois mois. »

Le 27 octobre un nouveau parlementaire se présente. Fatigué de ses sommations , le commandant Teyssier refuse de recevoir l'officier allemand et dit au lieutenant Mondelli, son adjudant de place : « Voyez-le, monsieur, et dites-lui que nous ne nous rendrons jamais. »

Le parlementaire présente deux dépêches , l'une du chef de l'armée assiégeante qui demande l'échange de deux journalistes allemands, prisonniers depuis le com-

(1) Dalsème.

mencement du siège. Le commandant refuse cet échange. L'autre dépêche est u général de Failly, prisonnier à Mayence. Le général réclame sa calèche, son fourgon, ses chevaux, ses bagages, abandonnés à Bitche dans le départ précipité du 5e corps. Il est fait droit à la demande du général de Failly, auquel on renvoie sa calèche par l'intermédiaire de l'ennemi qui écrase les habitants de Bitche.

En se retirant, le parlementaire annonce que le colonel Kollermann a été remplacé par un officier supérieur fort humain, qui permet la récolte des pommes de terre, et les correspondances de la garnison avec l'intérieur de la France.

Le commandant Teyssier déclare qu'il ne laissera sortir que les lettres adressées aux soldats captifs en Allemagne, et que ceux-ci donneront des nouvelles de leurs camarades enfermés dans Bitche. Teyssier trace le modèle des lettres : Je me porte bien — ou : Tenez-vous en bonne santé. Ce style laconique n'est pas compromettant, ajoute le commandant.

Au reste, un ouvrier de Bitche, s'étant mis en rapport avec M. X., bourgeois du village de Liederscheidt, établit une correspondance suivie qui devint bientôt la poste presque officielle de la garnison.

Les Prussiens aiment trop l'espionnage pour n'avoir pas expédié leurs serviteurs occultes dans la place de Bitche. Le 15 octobre, un cuirassier se présente comme échappé au désastre de Frœschwiller et caché depuis dans un village des environs. Le commandant Teyssier le reçoit, mais, suivant sa règle, le fait surveiller de près. Un fantassin de la garnison reconnaît le faux cuirassier. Ils sont du même village et le nouveau venu a été condamné à une peine infamante. On l'arrête et le chef de la prévôté le presse de questions. Le n° de sa tunique n'est pas en rapport avec celui du régiment dans lequel il dit

avoir servi. On lui fait faire l'exercice du sabre, et il en ignore les moindres mouvements. On le déshabille, et en guise de bretelles il porte la ceinture de cuir fauve des soldats bavarois. Déféré au conseil de guerre, le malheureux avoue qu'il a subi une peine de cinq ans d'emprisonnement pour vol. Les Prussiens l'ont enrôlé dans leur troupe d'espions. Condamné à mort, le misérable est fusillé devant la garnison réunie , dans un emplacement que l'ennemi découvre. Au moment où le corps roule à terre, le fort envoie aux assiégeants une bordée de projectiles.

La garnison perfectionne ses moyens de défense. Le 29 octobre, l'ennemi fait connaître au commandant Teyssier la capitulation de Metz. Les yeux mouillés de larmes. Teyssier couvre son visage de ses mains.

Un grave sujet d'inquiétude envahit Pâme si fortement trempée du commandant de place. Les caisses sont vides et il devient impossible de continuer le service de la solde. Depuis quelques semaines, les officiers de tous grades ne touchent que cinquante francs par mois, et la troupe reçoit quelques à-comptes.

Il se trouve toujours en France, dans une réunion d'officiers, un ou plusieurs hommes que nulle difficulté n'arrête. Il en fut ainsi dans cette circonstance. Le lieutenant Mondelli, du 86° de ligne, soldat vigoureux, intelligent, prêt à tous les sacrifices, offre au commandant de partir pour Lille, Tours ou autres lieux, et de rapporter l'argent nécessaire. Il franchira la ligne ennemie. Mondelli part le 31 octobre, en compagnie de M. Erhardt, négociant à Sarreguemines, qui se trouve à Bitche. Le commandant Teyssier a délivré au lieutenant ce singulier passe-port :

« M. Mondelli (Louis), lieutenant au 86e de ligne, est envoyé en mission auprès du gouvernement français

(mission verbale) par le commandant de la place de Bitche.

« Bitche, le 30 octobre 1870.

« Le commandant de la place,

« Teyssier. »

Ceci est moins un passe-port qu'un titre pour se faire connaître des agents du gouvernement.

Nos deux voyageurs, déguisés en marchands du pays, se glissent dans les sentiers de la montagne. Les patrouilles allemandes les arrêtent. M. Erhardt prend la parole en langue allemande et déclare que son compagnon et lui font leur petit commerce de cristaux.

Ils arrivent à Sarreguemines au milieu de 3.000 Prussiens. Le 2 novembre, Mondeîli, seul, entre à Bruxelles; le 3, il est à Lille et se présente au général Bourbaki. M. Testeîin, commissaire de la République, ne peut donner aucune somme. Le lieutenant ira jusqu'à Tours, où il parvient le 5 novembre. Là, il voit Gambetta qui exprime son intérêt pour les braves défenseurs de Bitche.

Mondeîli accomplit sa mission, et revient à Bitche le 19 novembre.

Le mois de décembre 1870 s'écoule sans incidents. L'esprit militaire , le moral du soldat se soutiennent, grâce à une discipline rigoureuse et au travail incessant.

Pendant les premières semaines de 1871, des engagements d'avant-postes rompent souvent la monotonie des journées. La surveillance des assiégeants est devenue plus rigoureuse.

Dans la nuit du 31 janvier au 1er février, un parlementaire se présente au commandant Teyssier. Il annonce qu'un armistice est signé et que la paix ne tardera pas à

se faire. En conséquence la place de Bitche doit cesser les hostilités.

— « Tant que je n'aurai pas d'ordre de mon gouvernement, répond Teyssier, je tirerai sur vous. »

Le parlementaire remet au commandant une dépêche officielle du gouverneur d'Alsace-Lorraine... — « Ceci est affaire de Prussiens », répond le commandant.

Le 5 février, deux parlementaires apportent une copie authentique du traité conclu entre la France et l'Allemagne pour fixer les conditions de l'armistice. Le pacte s'occupe des places de Givetet de Langres, encore investies par l'ennemi. Mais ceux qui gouvernent la France ont oublié Bitche.

Bitche, qui s'écroulait sous les obus, Bitche, dévoré par les flammes, Bitche, dont la France devait être fière, Bitche était oubliée, aussi bien que l'armée de l'Est î

Au commandant Teyssier il faut un ordre du ministre de la guerre pour rendre la place confiée à son courage.

Le capitaine Mondelli part pour Bordeaux afin d'y chercher des ordres. Les Allemands ne lui donnant pas de sauf-conduit, l'intrépide officier est contraint de se déguiser et n'arrive à Bordeaux que le 17 février.

Il est reçu par le général Leflô, ministre de la guerre. Le ministre le renvoie au colonel Barry et celui-ci le dirige sur le général Suzanne, ministre par intérim à Paris. Mondelli part donc de Bordeaux pour Paris. Il y arrive le 22 février. Là on lui remet une lettre du général Leflô au commandant de place de Bitche. On lit dans cette lettre le plus naïf des aveux : « Par une omission que je regrette profondément, M. Jules Favre, notre négociateur avec l'état-major allemand, n'a pas mentionné'' votre place de Bitche que vous avez défendue pourtant avec assez d'honneur pour qu'on ne l'oubliât pas dans la convention... »

Le capitaine Mondelli va de l'un à l'autre dans les ministères ; le général Suzanne lui demande un rapport; M. de Clermont-Tonnerre, chef du cabinet, lui adresse des billets, mais rien ne se décide. Les commis de Paris écrivent aux commis de Bordeaux, ceux-ci répondent; M. Thiers demande des explications, M. Jules Favre n'en peut donner, et le malheureux capitaine Mondelli perd ainsi une semaine , brûlante pour les assiégés de Bitche.

La paix se signe avant que Y affaire ne soit réglée et? malgré la paix, le commandant Teyssier ne veut pas rendre la place sans un ordre du ministre de la guerre.

Le 4 mars, le capitaine Mondelli, qui n'a pu obtenir une solution, reprend tristement la route de Bitche avec un sauf-conduit allemand.

Dans la soirée du 9 mars, un parlementaire se présente porteur de ce télégramme en langue allemande :

« Comme Bitche, d'après l'article l** du traité de paix, est cédé à l'Allemagne, le commandant de place, sur l'ordre du comte de Moltke, doit être sommé immédiatement de l'évacuer et d'abandonner avec ses troupes le territoire allemand par le chemin le plus court,..

Signé : « Louis de Bismarck-Boehlem. »

A cet ultimatum, le commandant cre place répond : « Je n'ai pas encore eu connaissance d'une manière officielle du traité de paix ; je sais néanmoins qu'il existe un traité. Il est de droit international que le commandant d'une place ne l'évacué point — même par cession de territoire — sans une notification de son gouvernement.

« L'officier que j'avais envoyé à Paris est de retour depuis plusieurs jours et il m'a rapporté l'assurance, de la part du minière de la guerre par intérim, qu'un officier me serait envoyé, porteur d'instructions écrites, dès que les conditions d'évacuation seraient arrêtées entre

les deux gouvernements. J'attends d'un instant à l'autre l'arrivée de cet officier, ou du moins des instructions écrites. »

En même temps, le commandant Teyssier (qui avait été nommé lieutenant-colonel) adressait au ministre de la guerre la dépêche suivante :

« Monsieur le Ministre, je reçois avis de sommation d'avoir à évacuer immédiatement la place de Bitche et de quitter le territoire allemand par le chemin le plus court. J'attends un officier venant de votre part ou des instructions écrites sur ce que je dois faire du matériel, des vivres, des munitions et de l'armement. Sur quel point de la France nous dirigerons-nous ? que faire des douaniers? »

En attendant les ordres du ministre, la garnison démonte les pièces de 24 et de 12, et les soldats transportent à la gare une partie du matériel.

Le 12 mars, un officier allemand apporte une dépêche signée du ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre : « Je m'étonne que vous n'avez reçu ni officier, ni ordre de M. le ministre de la guerre. Je l'ai prévenu depuis plusieurs jours. Vous devez sortir avec les honneurs de la guerre, vos armes, vos drapeaux, vos archives, et regagner les premiers postes français par la voie la plus courte. Ceci est entendu avec l'autorité allemande. »

Le colonel Teyssier est trop pénétré du devoir militaire pour se contenter d'un ordre du ministre des affaires étrangères. Il écrit au chef des troupes d'investissement : « 13 mars 1871. — J'ai reçu hier au soir la dépêche de M. Jules Favre que vous m'avez fait l'honneur de me transmettre. L'avis contenu dans cette dépêche me donne l'espoir que je recevrai très prochainement l'officier envoyé par M. le ministre de la guerre avec un ordre écrit, mesures sans lesquelles je ne puis quitter le poste que

j'occupe. Le ministre de la guerre peut seul donner les ordres nécessaires pour que l'évacuation de la place se fasse dans les conditions convenues entre les deux gouvernements »

Un codicille spécial à Bitche avait été signé à Ferrières le 11 mars. Mais le gouvernement français a négligé Tenvoi de ce document.

Pendant la journée du 15 mars, les habitants de Bitche offrirent un drapeau à la garnison réunie sous les armes. Le même jour, une députation de dames de Niederbroon apporte au commandant de place un bouquet et une couronne de lauriers, comme témoignage de reconnaissance et souvenir patriotique.

Cependant rien n'arrive du Ministère, et Teyssier se voit forcé d'envoyer un officier auprès du ministre de la guerre. Mondelli se dévoue et sort de Bitche le 18 mars, protégé par un sauf-conduit.

Il arrive à Paris, qui est au pouvoir de la Commune. Un fédéré obligeant lui conseille de se rendre à Versailles. On ne l'arrête pas.

Mondelli arrive à Versailles. Après de nombreuses démarches, des heures perdues dans les antichambres, des audiences sans résultats, des promesses, des discours inutiles, le brave capitaine repart pour Bitche le 25 mars, avec les instructions qui auraient dû être données le 11 du mois.

Pendant ce temps les Allemands perdent patience et font savoir au colonel Teyssier que le bombardement va recommencer. Les mouvements de troupes ne laissent aucun doute. Cependant la paix est signée entre les deux gouvernements, Teyssier ne l'ignore pas, et le premier coup de canon va faire peser sur sa tête une terrible responsabilité.

Aux sommations il répond en acceptant des négociations pour le 22 ; elles n'aboutissent pas et sont reprises

le lendemain. Enfin, après de longues discussions, il est convenu que les troupes formant la garnison de Bitche évacueront la place, emportant leurs armes et leurs canons de campagne ; qu'elles sortiront enseignes déployées ; que les convois seront fournis par l'autorité allemande ; que les bataillons bavarois n'entreront dans la place qu'après le départ des forces françaises ; que les soldats français ne défileront pas devant les Allemands.

Teyssier fait cette observation :

« Il n'y aura pas d'honneurs de la guerre, puisqu'il n'y a pas de capitulation. »

Le colonel Teyssier consent pour lui à une clause qu'il n'eût acceptée pour nul autre : « Ne sortir de la place « qu'après le règlement définitif des affaires en suspens. »

En revenant de Versailles, le capitaine Mondelli aurait pu voir, le 27 mars, les Bavarois pénétrer dans la place de Bitche.

Comment le Corps législatif n'a-t-il pas déclaré solennellement que le colonel Teyssier avait bien mérité de la patrie ? Comment une grande rue de Paris ne porte-t-elie pas son nom ?

Lichtemberg est un village fort modeste que connaissaient les voyageurs attirés dans les Vosges. A cent mètres au-dessus du village s'élève le fort, véritable nid d'aigle. Il est construit sur une sorte de pyramide, aux angles effacés, et dont le sommet serait tronqué.

En temps de paix, le fort avait pour garnison un détachement fourni par les troupes de Strasbourg et qui se relevait tous les six mois. Au moment de la guerre, 27 hommes du 96e, commandés par le sous-lieutenant Archer, venaient d'arriver à Lichtemberg. Peu de jours après, on y envoya un maréchal des logis d'artillerie et

quatre canonniers, qui s'occupèrent de mettre la place en état de défense. Le fort ne manquait pas de vivres et, au moment de l'investissement, il y avait dans les écuries quinze bêtes à cornes et du fourrage. L'eau était abondante dans les citernes. Quant au fort, par lui-même, par sa structure, l'ennemi ne pouvait s'en emparer de vive force. Les bâtiments construits pendant la période féodale étaient solidement voûtés et creusés dans le grès.

Un décret impérial du 27 juillet mit en état de siège un certain nombre de places, et, quoique Lichtemberg fût du nombre, nul ne s'en émut au pays, car tous croyaient à la victoire.

Cependant, le 25 juillet, des reconnaissances de cavalerie badoise étaient venues jusqu'à trois lieues de Lichtemberg, semant l'épouvante dans la campagne inondée d'espions prussiens.

Le 4 août, le canon de Wissembourg sema la -/terreur aux alentours, et deux jours après la défaite de Frœschwiller enleva tout espoir aux habitants de la contrée. Le 6 août, dans la soirée, on vit arriver les premiers fuyards de Wcerth. C'était une foule désordonnée où les zouaves, lesturcos, les cavaliers, les soldats de la ligne allaient pêle-mêle, accablés de fatigue et mourant de faim. Un hussard passa à cheval au milieu de cette cohue, portant en croupe un fantassin, le chassepot en bandoulière. La population reçut le mieux qu'elle put ces soldats. Alors on reconnut parmi eux quelques officiers qui avaient tenté vainement de les arrêter. Ces officiers, graves et silencieux, regardaient autour d'eux comme s'ils attendaient des ordres. Entre six et sept heures du soir, le général Ducrot arrive avec ce qui reste de sa division. Il s'établit au fort et envoie de suite un jeune garçon de la ville porter une lettre à sa femme qui est encore à Strasbourg. Les soldats, logés chez les habitants, reçurent chacun deux biscuits. Le sous-lieuSenant Archer, commandant de la place,

ne crut pas devoir s'opposer à cette distribution, ordonnée par le général Ducrot. Vers onze heures du soir, le général, craignant d'être coupé par l'ennemi, dont on annonçait déjà la présence à Ingwiller, donna l'ordre de départ pour trois heures du matin. Le 7 août, la petite garnison du fort fut augmentée par une masse de traînards et de blessés, échappée du champ de bataille de Wœrth. Le chiffre s'éleva bientôt à 178 isolés. Pour seconder M. Archer, le général Ducrot avait laissé deux lieutenants.

Le 8 août, dans la soirée, l'ennemi envoya des détachements reconnaître les environs de Lichtemberg. Le lendemain matin on vit déboucher d'un bois dix-huit pièces de campagne, qui, après sommation, commencèrent un feu des plus violents. En même temps des tirailleurs contournaient la base du fort, et de petites colonnes débouchaient par tous les sentiers. C'est en vain que les assiégés tirent sur les masses invisibles cachées derrière les arbres, les maisons et les murs qui entourent les glacis.

Les assiégeants étaient Wurtembergeois et servaient parfaitement leur artillerie. De nos quatre canonniers, deux furent tués, et l'incendie se déclarant, les assiégés se trouvèrent dans une situation extrêmement critique. Ils avaient perdu quatorze hommes, lorsqu'à six heures et demie le feu cessa. Le sous-lieutenant Archer fit détruire tout le matériel, noyer les poudres, enclouer les canons. Le peu de biscuits restants et le vin furent distribués aux hommes ; alors seulement les négociations commencèrent. La capitulation fut signée à huit heures du soir.

Le rapport du conseil d'enquête que présidait le maréchal Baraguay-dHilliers est ainsi conçu :

« Le conseil d'enquête est d'avis que l'article 255 du décret du 13 octobre 1863 n'était pas applicable au fort de Lichtemberg, car, par sa situation sur un rocher,

l'ennemi n'aurait jamais pu y faire brèche ; que le commandant du fort, M. Archer, sous-lieutenant au 96e d'infanterie, a fait tout ce qu'il était possible de faire dans la défense de la place ; ... que, par suite, le sous-lieutenant Archer a fait ce que le devoir exigeait »

Pendant le siège, un brave sergent du 96e, nommé Kessler, qui avait déjà été en garnison à Lichtemberg et venait de Frœschwiller, tirait fort habilement sur les Wurtembergeois. Ce sous-olficier, d'origine allemande, avait adopté une meurtrière fort étroite, et entremêlait ses coups de fusil de lazzis en langue allemande. Semblable aux héros d'Homère, ou aux Arabes de l'Algérie, il, lançait à l'ennemi des discours peu flatteurs. Un Bavarois caché derrière un arbre fut assez habile pour atteindre le sergent derrière sa meurtrière.

Pendant le même siège, un jeune soldat, enfant de Lichtemberg, revint de Wœrth se jeter dans les bras de sa famille, tout heureux de défendre ses loyers. Il fut atteint mortellement et vint tomber au seuil de sa maison.

Le fort de Lichtemberg n'a pas été réparé. Cette ancienne place de guerre, défendue en 1870 par un lieutenant, avait été prise en 1678 aux impériaux par le maréchal de Créqui.

Deux gendarmes bavarois occupent actuellement la place de guerre que nous nommions la Petite-Pierre et que les Allemands connaissent sous le nom de Liïtzelstein.

Dans les premiers jours qui suivirent la déclaration de guerre, le major-général adressa cette dépêche au ministre de la guerre (1) :

(1) Papiers secrets trouvés aux Tuileries.

« Metz, 2 août 1870, six heures du soir.

« L'intention de l'Empereur est de disperser les bataillons de la garde nationale mobile qui se réunissent au camp de Châlons et qui ont déjà fait preuve d'esprit détestable. On pourrait les répartir entre les places de Belfort, Thionville, Longwy, Phalsbourg, la Petite-Pierre, Marsal, Toul, Verdun, Bitche, Mézières, Soissons, Sedan, Langres, etc., et en laisser deux bataillons au camp de Châlons. Veuillez étudier cette question et prendre des mesures pour que, dans son principe, l'ordre de l'Empereur reçoive une prompte exécution. »

Au lieu de mobiles, la Petite-Pierre reçut un détachement du 96e de ligne commandé par le capitaine Mouton, déjà malade. Cet officier avait sous ses ordres le sergentmajor Bœltz et 26 hommes. Plus tard, on envoya un maréchal des logis d'artillerie nommé Jean avec cinq canonniers.

Les vivres et les munitions ne manquaient pas et les remparts étaient armés de 8 pièces.

La Petite-Pierre défend le passage de la route départementale de Saar-Union à Bouxwiller. Elle doit préoccuper tout capitaine qui veut défendre les Vosges.

Le dimanche 7 août, des soldats échappés du champ de bataille de Frœschwiller vinrent en grand nombre annoncer, dès le matin, le désastre de la veille. Vers les onze heures, la division Ducrot venant de Lichtemberg traversa le faubourg. Cette division marchait sur Phalsbourg.

Le soir, on vit arriver le général de brigade Besson, chef d'état-major-général du 5e corps qui cherchait le chef de son corps d'armée. Trois aides-de-camp ou officiers d'ordonnance, et le peloton d'escorte tiré du 12° chasseurs, accompagnaientle général Besson. Après avoir passé la nuit à la Petite-Pierre, les officiers partirent le lendemain, se dirigeant vers Sarrebourg.

— tiS —

Le général de Failly arriva aussi à la Petite-Pierre et reçut la visite du capitaine Mouton. Celui-ci réclamait un renfort et faisait observer qu'il ne pouvait défendre un passage important avec une aussi faible garnison. Le général de Failly, qui semblait en proie à une vive émotion, répondit que le 96e n'étant pas de son corps d'armée, il ne pouvait disposer de ses hommes ; que le mieux serait de détruire le matériel et de se rendre si l'ennemi envoyait des parlementaires. Le général de Failly se fit livrer 200 caisses de biscuits qu'il distribua à ses troupes.

Dès que le général de Failly se fut éloigné, l'état de santé du capitaine Mouton devint plus grave, et on dut le transporter à l'hôpital militaire de Phalsbourg, où il demeura pendant le siège. Le capitaine Mouton partagea le sort de la garnison de Phalsbourg, et fut conduit à Stettin avec les prisonniers.

Le sergent-major Bœltz, le plus élevé en grade, prit le commandement de la garnison.

Jean-Baptiste-Eugène Bœltz est né à Volmerange (Moselle), le 22 mai 1843. Après avoir fait ses études au collège de Pontarlier, il s'engagea au 3e zouaves d'où il passa au 96e. Il fut nommé sergent-major en 1868.

Ce sous-officier était un homme de bonne trempe, intelligent, énergique, dévoué au devoir et sachant inspirer confiance. Il parla fièrement d'honneur et de patrie, et les soldats comprirent qu'ils avaient un chef.

La nuit se passa à faire ce qu'avait conseillé le général de Failly. On détruisit tout ce que l'on put; on jeta les pièces dans la vieille citerne. Tous les traînards qui se présentèrent furent invités à continuer leur route s'ils ne voulaient pas être faits prisonniers.

Le 9 août, vers huit heures du matin, un parlementaire allemand vint proposer la reddition de la place avec les honneurs de la guerre, et la garnison prisonnière. Le sergent-major refusa. Avant de s'éloigner, le

parlementaire lui montra de la main l'artillerie ennemie s'avançant par Weiterswiller, et de petites colonnes d'infanterie faisant halte en attendant le résultat de la conférence.

Bœltz, qui voulait gagner du temps, demanda d'un air d'indifférence une heure de délai pour consulter son conseil de défense. Il savait que toute résistance était impossible, mais un projet audacieux occupait son esprit.

Le parlementaire accorde le délai avec empressement.

Bœltz réunit ses hommes et leur dit que la garnison allait être prisonnière en Allemagne, mais pouvait échapper à la captivité si on voulait le suivre. Tous les soldats y consentirent bravement. « Tentons d'aller à Phalsbourg, poste fortifié le plus près d'ici », proposa le sergentmajor. « A Phalsbourg ! » crièrent les soldats.

Bien armée, munie de deux jours de vivres, sans voitures ni chevaux, la petite garnison gagna une poterne donnant dans les rochers, au midi du fort, et permettant de rejoindre l'Inthal en tournant l'Altenbourg. La troupe, tout en se dissimulant, marchait en bon ordre, avec avant-garde, arrière-garde et flanqueurs. De temps à autre on apercevait les uhlans, et les précautions augmentaient. Enfin, la brave petite troupe arriva vers une heure et demie à Phalsbourg, où nous la retrouverons.

Le sergent-major Bœltz, nommé chevalier de la Légion d'honneur, habite Besançon. Les Allemands furent grandement surpris lorsque les habitants leur crièrent du haut des remparts que la garnison était partie.

LeUendemain, le prince royal fit son entrée dans le faubourg à la tête d'un bataillon. Parmi les officiers qui suivaient le Prince, on distinguait son chef d'état-major, le général de Blumenthal, le duc de Saxe-Cobourg- Gotha, le prince héréditaire de Mecklembourg-Strélitz et ie prince de Hohenzollern.

Le conseil d'enquête sur les capitulations a ainsi jugé

EBCITS MILITAIRES 29

la conduite de la garnison de la Petite-Pierre. « ...Le 9 août l'ennemi se présenta devant la place et en demanda la reddition : le sergent-major refusa; il fit enterrer ses cartouches, noyer les poudres, puis, à la tête de sa petite garnison évacua la place, parvint à se soustraire à la poursuite de l'ennemi et gagna Phalsbourg.

« Il résulte de ces faits que la place de la Petite-Pierre est tombée au pouvoir de l'ennemi non par suite d'une capitulation, mais après avoir été abandonnée par sa garnison, fait prévu par l'article 213 du code de justice militaire.

« Il résulte d'autre part qu'en raison de son grade et aux termes de l'article 264 du décret du 13 octobre 1863, le sergent-major Bceltz ne saurait être admis à justifier de sa conduite devant un conseil d'enquête.

« En conséquence le conseil d'enquête, tout en constatant que le sergent-major Bœltz , investi accidentellement du détachement appelé à former la garnison de la Petite-Pierre, et par suite du commandement même de la place, et dépourvu de tout moyen sérieux de résistance, a fait preuve de décision et d'intelligence en faisant détruire les munitions de la place avant de l'évacuer, et en assurant le salut de la petite troupe qu'il commandait, estime qu'il ne lui appartient pas d'exprimer un avis sur la perte de la place de la Petite-Pierre. »

En effet, le conseil d'enquête n'avait qu'à examiner la capitulation, et Bœltz n'avait pas capitulé. Mais ce brave sous-officier s'était empressé d'écrire au ministre de la guerre, le priant de faire juger sa conduite.

Ce fut par une faveur toute spéciale, et pour honorer ses services, qu'un sous-officier obtint d'être jugé par le conseil d'enquête que présidait un maréchal de France (1).

(1) Le sergent-major Bœltz a publié son journal rempli d'intérêt. Mulhouse, imprimerie Bader, 1872. Souvenir de la guerre de 1870.

Phalsbourg ! Ce nom seul console les bons Français des malheurs de la patrie.

Avant la guerre de 1870, les jours de fête de la petite ville étaient la revue passée par le général venu de Nancy, de Metz ou de Paris. La garnison occupait la place d'armes où s'élevait la statue du maréchal Lobau, enfant du pays, sorti du peuple. La population tout entière entourait les soldats, non par curiosité, mais par affection, par sympathie, par esprit militaire. Il n'y avait pas dans Phalsbourg une maison qui ne fût le berceau d'un soldat. La place d'armes se couvrait donc de tous les habitants de la ville. Les vétérans, officiers en retraite, prenaient le premier rang et suivaient avec amour les moindres détails de la revue. La jeunesse appelait de ses vœux l'heure où elle prendrait place à l'ombre du drapeau ; les femmes, mères ou sœurs de soldats absents, croyaient les revoir dans les rangs immobiles et fiers ; les petits enfants se sentaient animés de passions généreuses à la vue de ces bataillons si brillants. Le général lui-même (nul ne le sait mieux que nous) éprouvait un sentiment d'orgueil, une joie du cœur, à promener un long regard sur cette foule, sur ces soldats, sur les remparts, qui étaient l'avant-garde de la patrie.

Combien de fois, debout sur l'un des bastions, n'avonsnous pas admiré les montagnes des Vosges à l'horizon, les grands pics boisés avec leurs ruines de châteaux forts, et plus près la grande plaine semée de riches villages! Qui nous eût dit alors ce qui devait arriver n'aurait obtenu pour réponse qu'un démenti. Comment de ces forêts voisines l'ennemi s'élancera sur les champs fertiles, portera l'incendie dans les villages, traînera les canons jusqu'à la ville, lancera les obus sur les maisons, fera mourir les vieillards, les femmes et les enfants, et pour comble de misère arrachera de la patrie ce lambeau de terre et de pierre, ce lambeau arrosé de larmes

et de sang pour en faire une cité allemande ? Gela semblait impossible.

Mais, au cimetière de Phalsbourg, les ossements ont dû tressaillir! Dans ces corps inanimés battaient les cœurs les plus patriotes de la vieille France; et de toutes ies villes, celle qui a été la plus courageuse, la plus noble, la plus française est cette petite place qu'il faut admirer et pleurer, notre ville bien-aimée : Phalsbourg.

Lorsque la guerre fut déclarée, Phalsbourg, ville frontière, n'avait eu ni garnison plus forte, ni approvisionnements ; les munitions manquaient, et les 30 pièces de canon qui garnissaient les remparts étaient sans artilleurs. La garnison se composait de 450 hommes du 63e de ligne. Cette garnison avait été plus forte en pleine paix.

Le commandant de la place était le chef de bataillon Taillant, homme intelligent, énergique, dévoué au devoir et véritable homme de guerre.

Ce fut en vain que le commandant Taillant réclama des hommes et des munitions. Après la défaite de Frœschwiller, il arrêta les soldats débandés au nombre de 600, et reçut le 7 août le personnel d'une batterie d'artillerie et 800 mobiles sans armes et sans instruction. Il mit 150 hommes aux canons et les fit instruire. Le lendemain 8 août des fusils à tabatière arrivèrent à Phalsbourg, et servirent à armer les mobiles.

La faible garnison de la Petite-Pierre parvint aussi à Phalsbourg, conduite par le brave sergent-major Bœltz.

Le 10 août, à six heures du soir, une grêle d'obus éclate sur la ville et le bombardement dure toute la nuit. L'ennemi n'a pas envoyé de parlementaire, voulant d'abord effrayer les habitants, espérant d'ailleurs enlever Phals-

bourg par un coup de main. En effet, derrière les canons qui tiraient en s'avançant sur la porte d'Allemagne, marchait un bataillon du génie destiné à rendre la brèche praticable, et à la suite de ce bataillon l'infanterie qui devait donner l'assaut.

La vigoureuse défense de la place, dont le tir a fait éprouver de grandes pertes à l'ennemi, change ses projets ; il s'éloigne et voit les flammes de l'incendie s'élever au-dessus de la ville.

Le lendemain, trente hommes du 96e parviennent à pénétrer dans Phalsbourg après avoir trompé les postes ennemis. Ces soldats viennent de Frœsclrwiller où leur régiment a perdu 27 officiers et plus de 400 hommes !

Le détachement conduit par le sergent-major Bœltz appartient aussi au 96e. On se reconnaît, on s'embrasse, on se rappelle la bataille. L'un des nouveaux venus dit aux camarades qui étaient à la Petite-Pierre : « Notre colonel, M. de Franchessin, que tout le régiment adorait, reçoit vers la fin de la journée Tordre de marcher en avant. Son cheval est tué ; l'épée à la main, un pied chaussé, l'autre nu et entouré de linges sanglants, il marche à la tête du régiment, l'entraîne et se précipite sur les Allemands. Un coup de feu l'atteint dans le ventre, il tombe et crie : Mes amis, en avant, vengez votre colonel ! Fournier, qui vient derrière lui, l'enlève à moitié évanoui et le transporte dans une ambulance. La déroute commençait. L'ambulance allait être prise. Fournier se saisit d'une voiture attelée et sans conducteur, il emmène le colonel loin du champ de bataille, dans une ferme où les meilleurs soins lui sont prodigués. Hélas ! une heure après arrivait une bande de uhlans... Quelle horrible mort ! pauvre et bon colonel I »

Chaque soldat, raconte ce qu'il a vu de la bataille ; ua caporal dit d'une voix émue : « Vous connaissez tous le capitaine Boulanger, notre vieux, comme nous disions. Il

avait vu tomber ses braves camarades, le capitaine Vitureau, le capitaine Bonjean morts à la tête de leurs compagnies ; il avait vu emporter à l'ambulance, tout sanglants, le capitaine Abadie, le commandant Piétri mort depuis, son adjudant-major et tant d'autres. Le capitaine fut atteint à son tour d'une balle dans le flanc. Ne pouvant se tenir debout, il s'assied, adossé à un arbre. Cet homme ramasse un fusil et des cartouches ; pendant deux heures, il tiraille, jusqu'à ce qu'une voiture d'ambulance vienne l'enlever. Il fallait le voir mordre sa moustache grise et serrer son sabre entre ses mains lorsque les infirmiers l'ont emporté. »

L'un des nouveaux venus, jeune sergent, s'écrie: « Vous ne savez pas l'histoire du drapeau du 96e? L'officier qui le porte est tué en pleine mêlée, un flot de Prussiens se précipite pour l'arracher de ses mains défaillantes. Le sous-lieutenant Bonade, suivi de quelques soldats, contient l'effort de l'ennemi, et reçoit deux coups de feu. Il enlève le drapeau tout souillé de sang et noir de poudre. Les Prussiens entourent Bonade et veulent lai prendre notre drapeau. L'adjudant-major Obry se jette à cheval au milieu de l'effroyable cohue et saisit le drapeau que lui tend Bonade. Dix balles abattent le cheval ; Obry, Bonade et le drapeau roulent à terre', des soldats du régiment accourent au cri des camarades : Le drapeau ! sauvons notre drapeau ! Obry se relève, saute sur un mulet d'ambulance, le drapeau entre le bras gauche et le coeur. Nous nous serrons et à coups de baïonnettes, à coups de crosses nous protégeons la retraite du drapeau. »

Les récits des soldats se prolongèrent fort avant dans la nuit.

Le 12 août, un parlementaire prussien, le capitaine d'état-major de Mœllen, se présente au nom du général de Gersdorff, commandant le 11e corps, pour demander

la reddition de la place. C'est le troisième parlementaire depuis deux jours. Le capitaine Mcellen a été accompagné jusqu'à la porte de Phalsbourg par un bataillon prussien. Le bataillon est tellement près du nrj.r, que les soldats du 63e, presque tous Alsaciens, adressent aux ennemis ces paroles : Têtes de veaux, — têtes d'ânes, — têtes de chiens... le tout assaisonné d'apostrophes peu galantes.

Dès que le parlementaire se retire, et que le drapeau blanc est abaissé, l'artillerie de la place fait pleuvoir sur les Prussiens une grêle de mitraille et de boulets.

Le 13 août, un nouveau parlementaire vient demander à faire relever les morts tombés la veille ; ils sont en grand nombre et sont emportés sur des charrettes de paysans.

Le lendemain 14, un officier allemand déclare que si la place ne se rend pas, le bombardement va commencer. Les batteries ennemies ont été établies pendant la nuit. Le commandant Taillant refuse de se rendre. Vers sept heures du matin un coup de canon retentit, et donne le signal. Quelques minutes après, Phalsbourg est écrasé sous les obus. Ils tombent de toutes parts : l'église et la caserne en sont criblées ; 80 bouches à feu vomissent sur la ville l'incendie et la mort, le feu se déclare, les flammes enveloppent l'église ; les tourbillons s'élancent des fenêtres du clocher. Aux bruits épouvantables de l'artillerie se mêlent les cris des habitants surpris par cette avalanche de mitraille ; la vieille église semble se tordre et gémir ; les cloches tombent bientôt avec un terrible fracas. Les canons de la place répondent de leur mieux. Les arbres sont hachés, les escarpes éventrées, la terre des giacis est labourée comme un champ, des nuages de fumée enveloppent la ville et couvrent le vallon où l'ennemi se met à couvert ; à midi le tir ne s'est pas ralenti.

L'un des acteurs du drame dit dans son journal : « A midi le spectacle qu'offre la ville dépasse tout ce que l'imagination humaine est capable de concevoir comme horreur ; toute la partie de la place comprise entre l'église et la porte de France ne forme qu'un immense brasier, qui gagne et s'étend sans qu'on puisse l'arrêter. Nous sommes aux remparts ; les malheureux habitants sont, ou réfugiés dans les casemates ou cachés dans les caves, et aussitôt qu'un incendie nouveau se déclare quelque part, les projectiles pleuvent à ces endroits pour en activer les ravages et empêcher tout secours. Ah! la guerre! la guerre ! Quel supplice attend donc un jour les rois qiu la provoquent follement et ceux qui la font avec cette barbarie ! »

Après douze heures de bombardement les Prussiens s'arrêtent. Tout brûle, les rues sont encombrées de meubles qu'on a cherché à sauver, les femmes pleurent,, et de tous côtés s'élèvent des cris déchirants ; c'est la ruine, c'est la misère. Les habitants exaspérés demandent des armes, ils veulent combattre avec la garnison. A des intervalles éloignés les Prussiens envoient des projectiles. Un obus éclate au milieu d'un groupe de bourgeois, plusieurs sont tués ou blessés.

Le soir, deux parlementaires viennent proposer au commandant la reddition de Ja place : sortie, avec les honneurs de la guerre, avec armes et bagages, tambour battant. Taillant refuse.

Dans la journée 5.000 projectiles sont tombés sur la ville. Les remparts en ont envoyé 2.000 aux Prussiens. Pendant les heures où le bombardement semblait avoir cessé, un obus tomba dans le fossé. Le jeune Apparut, engagé volontaire de dix-sept ans, né en Alsace et soldat au 63e depuis huit jours seulement, se pencha au-dessus de la plongée du talus pour voir éclater l'obus. Le pauvre enfant eut la tête emportée.

Le 15 août, les assiégés ne voient que les vedettes ennemies qui forment un cordon autour de la ville. Les hommes postés aux remparts leur envoient des coups de fusil, et quelques Allemands sont tués. Un sergent-major du 21e de ligne, nommé Walner, renverse un cavalier prussien qui caracolait à plus de 1.200 mètres. On se pique d'honneur, les habiles tireurs font des paris, on rit, et la gaieté française résiste aux incendies qui dévorent la ville.

Les 16, 17 et 18 août des reconnaissances sont faites par les assiégés et le commandant ordonne de raser les maisons et murs qui entourent la place ; les arbres sont coupés ainsi que les haies. Dans la journée du 17, le 8e régiment d'artillerie prussienne passe à Burscheid près de Phalsbourg. Les officiers du régiment font venir le curé de la paroisse et le chargent de leurs félicitations pour les Phalsbourgeois et la garnison qui se défendent bravement. De son côté le prince Frédéric-Charles a témoigné au maire de Sarrebourg son admiration pour Phalsbourg.

Dans l'après-midi du 18 août toute la garnison put voir deux sentinelles prussiennes qui se promenaient gravement à 1.200 mètres environ du bastion n° 2. On se mit à les canarder, mais les sentinelles ne changeaient pas de place, et saluaient en ôtant leurs casquettes lorsque les balles faisaient jaillir la terre autour d'elles. L'adjudant du 63e prend un fusil et fait feu ; cette fois les Prussiens détalent sans saluer, et nos soldats applaudissent joyeusement.

Quelques heures après, un turco ajuste avec soin une troisième sentinelle. Il tire et le Prussien s'affaisse. Un de ses camarades accourt pour le relever, mais le turco qui a rechargé son fusil le renverse. Tout fier de ce double succès l'Africain fait tournoyer son fusil au-dessus de sa tête, en dansant et en chantant d'une étrange façon : Le Prousse morto ! tous les Prousses morto !

Pendant les nuits, les patrouilles ennemies, s'approchant des remparts, envoient souvent des balles dans la ville : il ne faut donc circuler qu'avec prudence. Phalsbourg ne reçoit ni lettres ni journaux, et les habitants ignorent entièrement ce qui se passe en France.

Deux mobiles déguisés en paysans sortent de la ville, ils vont chercher à se rendre à Nancy. Deux parlementaires sont reçus le 20 août, mais le commandant Taillant répond, comme toujours, qu'il ne se rendra pas.

Le 21 août est le jour de la fête de Phalsbourg. Les soldats qui veulent égayer les habitants établissent des jeux, des spectacles forains, mais le tout manque de gaieté et le bal projeté n'a pas lieu faute de danseuses. La garnison accepte volontiers la privation de viande de boeuf, le cheval n'est pas mauvais ; mais la privation de tabac est intolérable et les feuilles sèches ne le remplacent pas.

À la popote des sous-officiers, il a été décidé qu'un journal intitulé le Bloqué serait créé à Phalsbourg. Le prospectus déclare que le besoin se faisait généralement sentir de posséder un organe littéraire, scientifique et même politique. L'abonnement se paiera à la fin du siège ; en attendant le Bloqué fera oublier le tabac.

Le 22 août on enterre dans la demi-lune n° 3 un vieux portier-consigne décoré, né en Alsace, et qui à trois époques a vu bombarder Phalsbourg. Ce vieux brave est mort au bruit du canon en criant : Vive la France ! Les soldats élèvent sur sa tombe une sorte de pyramide avec des éclats d'obus.

Le commandant de place essayait de faire quelques sorties. Nos hommes y prenaient goût parce qu'ils voyaient

le Prussien de plus près, qu'ils respiraient le grand air et parcouraient les environs de la ville. Dans les rencontres, l'Allemand, malgré sa discipline et sa solidité, avait toujours le dessous, à nombre égal et même supérieur. Nos soldats étaient plus lestes, plus hardis, plus intelligents. Leur initiative leur donnait une supériorité incontestable.

Dans la sortie du 27 août, 500 hommes attaquent les postes des assiégeants. Deux zouaves font prisonnier un sous-officier prussien, qui entre dans la place donnant le bras à un turco blessé. Le Prussien, grand garçon d'une trentaine d'années, fait partie de la Landwehr ; le turco, enfant du désert, est d'un noir d'ébène. Sans être ni philosophe, ni songeur, on ne peut se défendre d'une sorte de surprise en voyant les deux hommes marcher ensemble comme de vieux amis. Le Prussien n'a pas l'air mécontent d'être fait prisonnier et le turco lui adresse un petit discours en arabe.

Un nouveau bombardement a eu lieu le 1er septembre, c'est un corps d'armée ennemi qui passe et salue Phalsbourg. L'un des émissaires envoyés au dehors rentre en ville. lia, dit-il, traversé les lignes prussiennes et fait connaître des victoires supposées de Bazaine et de Mac- Mahon. Ces nouvelles portent la joie dans la ville.

Le 4 septembre, deux autres parlementaires viennent encore demander au commandant la capitulation de Phalsbourg. Gomme toujours, Taillant refuse. L'un des parlementaires déclare que l'armée de Mac-Mahon est prisonnière ainsi que l'Empereur et le prince impérial ; il apporte un journal allemand qui fait le récit de la journée de Sedan. On refuse de croire à cette nouvelle.

Un soldat habillé en paysan se faufile à travers les postes ennemis et se rend à Sarrebourg. Il en revient porteur d'une lettre qui annonce au commandant Taillant la prochaine arrivée de Bazaine. La ville va donc être

débloquée et l'ennemi chassé. Tous les habitants se précipitent dans les rues, faisant éclater leur joie. Les maisons encore debout sont pavoisées. Il est question de donner un bal. Les dames courent aux remparts et entourent les canons. Une jeune fille met le feu à un obusier au nom des femmes de la ville. Une sorte de délire s'est emparé de la population qui prend ses habits de fête.

300 hommes de la garnison font une brillante sortie dans la nuit du 15 septembre, et ramènent en rentrant des bœufs, des moutons, sans compter le blé.

La ligne d'investissement se resserre de plus en plus et les sentinelles allemandes, bien abritées, sont fort près de la ville. Ce n'est que le 28 septembre que la garnison de Phalsbourg apprend officiellement la capitulation de Sedan. Le désespoir est dans tous les cœurs. Le dixième parlementaire se présente pour sommer la place de se rendre; il dit que Toul et Strasbourg ont capitulé. Taillant refuse d'entrer en pourparlers. Le parlementaire annonce l'arrivée d'une artillerie de siège qui ne laissera pas pierre sur pierre. « Malgré tout, malgré nos désastres et notre situation difficile, l'espoir ne nous a pas abandonnés et l'esprit des soldats est on ne peut meilleur. »

Les assiégés, qui s'attendent à un bombardement, réparent les défenses. On commence, en ville, à souffrir de la faim et les habitants vont déterrer les pommes de terre dans les champs voisins ; il n'est pas de jour où quelque pauvre bourgeois ne soit tué ou blessé par les postes prussiens.

L'hiver arrive à grands pas et vers le milieu d'octobre la neige tombe et les cimes environnantes sont déjà blanches. Le commandant de place est obligé de donner du pain aux habitants qui sont dans l'indigence. La nourriture de la troupe est moins abondante. Elle consiste en une soupe au café, ou bien une soupe à la semoule, ou bien encore une soupe au bouillon de cheval pour

quarante-huit heures. Le reste du temps du biscuit, et quelque peu de graisse de cheval.

Le 27 octobre, deux soldats bavarois se suicident à 'Lutzelbourg ; ces hommes ne peuvent résister aux fatigues du siège.

A la fin d'octobre, la pluie ne cesse de tomber et les malheureux soldats sont dans l'impossibilité de sécher leurs vêtements. D'ailleurs, ils sont en lambeaux, et les habiles de la troupe se fabriquent des chemises et des pantalons avec toutes les étoffes, couvre-pieds ou rideaux de fenêtres. L'unique chaussure consiste en sabots, et plus d'un, en guise de capote, se drape dans une couverture de laine.

♦Les visages sont blêmes, amaigris et d'une pâleur livide. Les yeux enfoncés dans les orbites ont une teinte rouge, et les barbes longues et hérissées impriment sur l'ensemble un caractère de misère profonde et d'extrême faiblesse. Cependant le parfum de la poudre ranime ces malades.

D'audacieux contrebandiers, trompant la surveillance des postes prussiens, introduisent dans la place, au commencement de novembre, du tabac, du beurre, des conserves de viande, qui se vendent à des prix très élevés, par exemple, 2 francs les 40 grammes de tabac.

Un parlementaire se présente le 2 novembre et dit que l'armée de Bazaine a capitulé à Metz ; il somme le commandant Taillant de ne pas continuer une résistance inutile, sans espoir de secours. Le commandant refuse de se rendre.

Le 6 novembre, un officier prussien est venu à Phalsbourg, en parlementaire, prévenir MM. de Villatte, d'Hoflize et Gerfbeer, officiers de la garde mobile, que leurs parents les attendaient à Lutzelbourg... Le procès de M. Gerfbeer a fait connaître ce qu'était un tel rendezvous.

Quelques jours avant la fin de novembre, la dyssenterie commença ses ravages ; le sel manqua complètement et la misère fut à son comble. Le bombardement était de toutes les heures, tantôt le matin, tantôt le soir, et ne durait pas longtemps. Le 30 novembre, le capitaine Cerfbeer, de la mobile, est condamné à mort par le conseil de guerre, pour désertion à l'ennemi.

Le capitaine d'infanterie prussienne Matthiessen se présente le 3 décembre, et fait au commandant des propositions plus avantageuses que les précédentes. Taillant fait partir pour Lutzelbourg le capitaine Geoffroy, chargé de dire au colonel d'Ann, chef des assiégeants, que la place se défendra jusqu'à la dernière extrémité.

Avec le mois de décembre commence pour la garnison et les habitants l'existence la plus cruelle. Il n'y a plus de pain, et la seule nourriture consiste en un mélange de balayures de magasins et de blé à peine concassé. Il ne reste ni chevaux, ni chiens, ni chats. Le froid est excessif, les malades meurent en grand nombre, et les blessés succombent tous.

Le 7 décembre, la famine prit un caractère tellement alarmant que le conseil de défense dut se réunir pour délibérer sur le parti à prendre. Les hommes sont si affaiblis par le manque de nourriture que toute sortie est impossible. D'ailleurs les troupes assiégeantes augmentent de jour en jour.

Après une nouvelle réunion du conseil de défense, le commandant Taillant se voit forcé, le 11 décembre, de traiter avec l'ennemi. Le chef de bataillon Villatte, les capitaines Desmarres et de Geoffroy sont désignés par le conseil pour négocier les conditions de la capitulation.

Pour échapper à la captivité, quelques sous-ofliciers veulent tenter de faire une trouée. Mais les forces sont épuisées ; il faut renoncer à ce projet désespéré.

Les habitants n'ont plus de vivres et le plus grand

nombre se soutient à peine pour la marche ; les enfants et les femmes font pitié à voir.

Hâves, exténués, mourants de faim, les habitants de Phalsbourg viennent chaque matin, sans un mot de découragement, sans une plainte, attendre à la porte de la caserne la maigre distribution de pain que donnent les soldats non moins affamés. Ils reprennent le chemin de leurs maisons démolies, à travers la neige et la boue glacée. Ce morceau de pain noir serait, en d'autres temps, repoussé avec dégoût. Dans ce lugubre défilé de gens réduits à ce dernier degré de misère, toutes les classes sont confondues : riches et pauvres, ouvriers et bourgeois, courbés, pâles, chancelants, sont là, calmes et résignés, avec la conscience de leur sacrifice et soutenus par un seul sentiment, le plus grand et le plus noble de tous, l'amour de la patrie ! Mais ces cruelles épreuves ne peuvent se prolonger, plusieurs personnes étant mortes de faim Le cœur se serre, les yeux se mouillent de larmes si l'on pénètre dans les ambulances ou à l'hôpital : là règne le silence de la mort.

Un ordre du jour paraît le 12 décembre ; le commandant de place adresse aux troupes un adieu déchirant ; il dit aux soldats qu'ils ont bien mérité de la patrie en défendant Phalsbourg pendant quatre mois. Les poudres sont répandues dans la neige, les canons encloués, toutes les munitions détruites, car le brave Taillant ne veut rien laisser à l'ennemi.

MM. de Villatte, de Geoffroy et Desmarres, nos plénipotentiaires, se rendent au quartier-général prussien porteurs de cette lettre du commandant de place : « Au major de Giese. — Monsieur le Major, le trop grand éloignement de l'armée française et la famine qui torture les habitants, les blessés et les prisonniers de guerre, mais qui ne pourrait nous dompter si nous étions seuls ici, ne nous permettent pas de continuer la lutte,

parce qu'il est de notre devoir d'être humain avant tout.

« C'est aussi pour obéir aux lois de l'humanité que j'ai dû ne pas céder au vœu de mes compagnons d'armes, qui ont demandé à s'ensevelir avec leur chef sous les ruines de la forteresse qu'ils défendent si bien depuis quatre mois...

« Les portes de Phalsbourg sont ouvertes Vous

nous y trouverez désarmés, mais non vaincus. »

Le soir même un détachement prussien vient occuper ia place. Bientôt arrivent de Lutzeibourg des fourgons chargés de provisions.

Le lendemain, 13 décembre, le major de Giese entre en ville avec une escorte de cavaliers. Voici le récit d'un sous-officier de la garnison : « Le major de Giese, en abordant notre brave commandant, remarque son air abattu et sa tristesse, et le spectacle de cet ennemi que ni le feu ni le fer n'ont pu vaincre, et que la faim seule oblige à capituler, l'émeut et fait couler ses larmes. Il s'avance vivement près de M. Taillant et lui serre la main en proie à une émotion qu'il ne cherche pas à dissimuler. Voilà un sentiment qui l'honore et qui a touché tous ceux qui sont présents. »

La garnison fut prisonnière de guerre, avec le droit d'emporter ses bagages.

Le départ des soldats donna lieu aux scènes les plus touchantes. En se séparant de la troupe, tous les officiers embrassaient leurs hommes ; on pleurait dans les rangs ; les habitants accouraient de toutes parts, apportant force provisions achetées à l'instant même, du tabac, des cigares et aussi de l'argent que refusaient les soldats.

En dehors des glacis, sombre, muet, se tenait le commandant Taillant. Des larmes glissaient sur ses joues pâles et les soldats allaient à lui comme à un père vénéré. Bientôt de chaudes acclamations saluèrent le commandant, et, lorsqu'il vit sa garnison s'éloigner, pour

défiler devant les Allemands, il porta ses mains à son front et un sanglot s'échappa de sa poitrine.

Nos soldats s'éloignent entre deux haies de Prussiens. Au-dessus de la côte des Baraques, par un mouvement instinctif, tous s'arrêtent pour revoir encore une fois la ville de Phalsbourg couverte de neige. Sur les terrepleins, ils aperçoivent des taches sombres. Ce sont les tombes des camarades. Parmi les prisonniers plus d'un a dû se dire : Heureux ceux qui dorment là-bas leur dernier sommeil ; au moment suprême ils ont pu croire que la patrie leur survivrait !

« L'escorte des prisonniers s'est arrêtée en même temps. Elle semble partager les sentiments de nos soldats. Ce sont des Polonais de Posen qui nous accompagnent. Près de moi, un jeune Feldwebel pleure en nous regardant. Au moment où nous nous remettons en marche, il me prend la main et me dit tout bas et d'une voix entrecoupée : Je suis Polonais. Pauvre, pauvre France ! pauvre Pologne ! »

Le conseil d'enquête sur les capitulations des places fortes, présidé par le maréchal Baraguay-d'Hilliers, a émis cet avis au sujet de la reddition de Phalsbourg : « Au Président de la République. — Considérant que, dans la défense de la place qui lui avait été confiée, le commandant Taillant a rempli tous les devoirs prescrits par le décret du 13 octobre 1863;

« Que, par sa fermeté, son énergie, il a su maintenir la discipline dans la garnison ;

« Que, par une bonne et judicieuse organisation, il a suppléé à l'insuffisance du personnel d'artillerie ;

« Est d'avis que le commandant Taillant et son conseil de défense méritent des éloges.

« D'après ce qui précède, et conformément aux dispositions de l'article 257 du décret précité, j'ai l'honneur de vous proposer : 1° de conférer à M. le lieutenant-colonel

Taillant le grade de commandeur dans Tordre de la Légion d'honneur ;

« Et de décider que l'avis précité du conseil d'enquête sera mentionné dans les états de services de M. le lieutenant-colonel Taillant et des officiers qui composaient avec lui le conseil de défense de la place de Phalsbourg, savoir :

« MM. Darbour, chef de bataillon au 63e d'infanterie de ligne ;

« Villatte, chef de bataillon commandant le 1er bataillon de la garde nationale mobile de la Meurthe ;

« Desmarres, capitaine de lre classe du génie, commandant le génie de la place ;

«Thomas, capitaine au 1er d'artillerie, commandant l'artillerie de la place ;

« Dejean, capitaine au 1er d'artillerie ;

« De Geoffroy, capitaine adjudant-major au 63e régiment de ligne.

« Le Ministre de la guerre,

« E. de Gissey.

« Approuvé :

« A. Thiers. »

Au moment du siège de Phalsbourg, le commandant Taillant était âgé de cinquante-quatre ans : d'une taille moyenne, la tête haute, le front chauve, la lèvre supérieure ombragée de courtes moustaches, le visage plein, les yeux un peu couverts par les paupières, mais vifs, le commandant avait une physionomie qui exprimait, en même temps, l'extrême bonté et la ferme volonté.

Pierre-André Taillant était né le 17 août 1816 au Pont- Saint-Esprit (Gard). Son père exerçait la profession de taillandier, d'où lui venait son nom. Pierre Taillant étudia dans une petite école, et si son instruction ne fut pas

supérieure, son éducation ne laissa rien à désirer. Tous les nobles sentiments étaient développés en lui.

Le 31 août 1834, Taillant, âgé de dix-huit ans, entra au service, en qualité d'engagé volontaire, au 13e régiment de ligne. Il devint promptement sous-officier et fit partie de cet admirable corps de sergents et de sergents-majors, qui était l'orgueil de notre vieille armée.

Le 28 mars 1841, Taillant fut nommé sous-lieutenant au 13e ; puis lieutenant en 1847, enfin capitaine en 1852. Il fit en Afrique les campagnes de 1834, 1835 et 1836 comme sous-officier ; celles d'Italie de 1849 et de 1850, le siège de Sébastopol en 1855.

Ses grades dans la Légion d'honneur offrent une particularité remarquable : chevalier le 12 juillet 1849, étant lieutenant ; officier de la Légion d'honneur le 8 octobre ,1857, étant capitaine ; commandeur le 5 mai 1872, étant lieutenant-colonel. Taillant était en outre décoré des médailles de Grimée, d'Italie, du siège de Rome, où il fut mis à l'ordre de l'armée. Le roi d'Italie lui conféra la croix militaire de Sardaigne.

Taillant avait donc de magnifiques états de services lorsque le commandement de la place de Phalsbourg lui fut confié.

En 1854, il était passé, en qualité de capitaine, au 1er régiment de grenadiers de la garde impériale. Il servit dans ce corps jusqu'à sa promotion au grade de chef de bataillon en 1861.

Sans le siège de Phalsbourg, le nom du lieutenantcolonel Taillant fût demeuré dans l'obscurité. Sa carrière semblait terminée. Parmi ses compagnons d'armes , il en est sans doute qui avaient son courage et son patriotisme, et dont on ne parlera jamais parce que les occasions leur ont manqué. Nous avons pour ces déshérités, ces inconnus, ces oubliés de singulières tendresses. Ils nous rappellent les braves officiers, capitaines et

lieutenants du premier Empire, dont le général Foy dessinait ainsi le portrait : « Nos officiers des régiments resplendissaient de pureté et de gloire. Vaillants comme Dunois et Lahire, sobres et durs à la fatigue parce qu'ils étaient fils du laboureur et de l'artisan, ils marchaient à pied à la tête des compagnies et couraient les premiers au combat et sur la brèche. Leur existence était tissue de privations, car l'administration ne pouvait pas toujours fournir à leurs besoins, et ils eussent cru s'avilir en prenant part au pillage, tant ils avaient le cœur haut placé ! Etrangers aux jouissances d'amour-propre de l'officiergénéral, exempts de l'ivresse du soldat, ces martyrs du patriotisme vivaient de cette vie morale qui se consume dans la résignation du devoir. »

Deux hommes, Taillant, défenseur de Phalsbourg, et Teyssier, défenseur de Bitche, sortis des rangs de la troupe, ont honoré l'armée française aux yeux de l'ennemi. Il n'est pas nécessaire qu'un décret solennel déclare qu'ils out bien mérité de la patrie. Un jour la France le proclamera.

Autour d'eux tous capitulaient, et ces anciens sergents refusaient de se rendre. Ils n'avaient cependant pas de glorieuses réputations à soutenir, des fortunes à conserver, des ambitions à satisfaire. Ils ne connaissaient qu'une chose, une chose sacrée : le devoir.

Vous tous, qui sentez vos yeux se mouiller de larmes en songeant aux capitulations de Sedan et de Metz, redressez vos fronts en donnant un souvenir aux héroïques défenseurs de Phalsbourg et de Bitche.

Les sièges entrepris par les Allemands pendant la guerre de 1870 ont été pour les habitants des villes fortes une épreuve bien cruelle. Lancer des projectiles sur les

maisons et les monuments, faire éclater les obus au milieu des carrefours, incendier, détruire, ruiner habitations, églises, établissements publics et particuliers, c'est donner à la guerre moderne un caractère de barbarie bien contraire à nos mœurs et surtout à nos déclamations philanthropiques.

L'humanité voudrait que les populations civiles, commerçantes, industrielles, ne fussent jamais victimes de la guerre. Si nous pensons à préserver les habitants, le moyen sera de séparer les établissements militaires des centres populeux.

Strasbourg comptait environ 86.000 habitants un peu avant le siège. Aucun travail important de défense n'avait été , depuis plusieurs années , fait à la place. Cependant, divers projets dormaient dans le carton du ministère. Le général Ducrot, lorsqu'il commandait la 6e division militaire, avait écrit la note suivante : « Pour investir la place de Strasbourg et tenter quelque chose de sérieux contre elle, il faut au moins 100.000 hommes. »

Mais Ducrot, en véritable homme de guerre, voulait fortement occuper les hauteurs d'Osbergen, de Mundolsheim, et la tête des principaux villages qui entourent la place. Ces dispositions rendaient l'investissement impossible.

Rien ne fut fait. L'ennemi trouva donc Strasbourg presque désarmé. Aussi un écrivain allemand (1) a-t-il dit que cette ville ne méritait pas le nom de place forte de première classe.

Cependant, la fortification de Strasbourg déjoue une attaque de vive force, et oppose même avec une faible défense des difficultés considérables à un siège en règle.

Si les remparts étaient insuffisants , l'armement de

(1) Rustow, Guerre des frontières du Rhin.

la place ne se trouvait pas plus satisfaisant : 240 à 250 bouches à feu de 14 calibres différents, depuis l'obusier de. montagne jusqu'à la pièce de 24, composaient, avec quelques mortiers en petit nombre, le matériel de la défense.

Le personnel consistait en :

Troupes d'infanterie : 4 dépôts, réduits aux ouvriers des 18e et 96e de ligne, 10e et 16e bataillons de chasseurs.

Artillerie : une partie du 18e régiment (pontonniers), 2 faibles dépôts du 5e et du 20e régiment.

Génie : 8 soldats, 8 sous-officiers, 5 officiers.

Au moment de son départ pour Haguenau, le maréchal de Mac-Mahon laissa à Strasbourg le 87e de ligne.

Enfin, du 6 au 19 arrivèrent dans la ville : 1 détachement du 74e, 1 du 78e et 1 bataillon du 21e. A ces troupes il convient d'ajouter un certain nombre de soldats isolés, zouaves, turcos, etc., qui n'avaient pu rejoindre leurs corps après la journée de Woerth. 11 ne faut pas oublier 150 douaniers, 90 marins et quelques cavaliers débandésv qui formèrent plus tard un régiment de marche.

En résumé, la défense pouvait compter 4.400 gardes, mobiles, 3.800 gardes nationaux, et 20.660 hommes. Les; mobiles et les gardes nationaux ne savaient même pa& charger un chassepot.

Les subsistances ne laissaient rien à désirer, non plus que les munitions.

Le général de division Uhrich, né à Phalsbourg et sorti de l'école de Saint-Cyr le 1er octobre 1820, demanda le commandement de Strasbourg où il avait servi en qualité de général de brigade longtemps avant la guerre. Ce commandement lui fut accordé.

Agé de soixante-dix ans, mais d'une constitution robuste, Uhrich avait de beaux états de services et jouissait dans l'armée d'une excellente réputation. Il arriva à Strasbourg le 21 juillet et s'empressa de prévenir le

ministre de la guerre qu'il allait faire raser les construc-î tions et les plantations comprises dans la zone de servitude militaire de la place. Le ministre répondit aussitôt « qu'il défendait de rien faire abattre, si ce n'était à la dernière extrémité et après une entente préalable avec les autorités civiles. »

Cette décision du général Dejean, alors ministrede la guerre, était d'autant plus regrettable que les arbres étaient tellement nombreux et si rapprochés que sur bien des points du rempart on ne pouvait découvrir à plus de cent mètres en avant.

A la fin de juillet 1870, la guerre était déjà déclarée depuis quinze jours, et l'on s'étonnait, non sans raison, qu'après les allures guerrières du gouvernement impérial les hostilités n'eussent pas commencé. On se demandait pourquoi nous perdions un temps précieux qui laissait à l'Allemagne le moyen de compléter ses rassemblements et de choisir son point d'attaque.

Il n'y avait à Strasbourg que 25 à 30.000 hommes réunis. Ils campaient sur les glacis, au polygone, sur tous les abords de la ville. Ces bivouacs offraient un aspect pittoresque, et les bons bourgeois se faisaient une fête de les visiter. Ils admiraient les zouaves et les turcos. Ceux-ci avec leurs habitudes graves et dignes surprenaient les joyeux en intimidant les craintifs ; ceux-là au contraire, bons compagnons, excitaient la gaîté par leur humeur gauloise.

Le soldat de la ligne était de la famille et les vétérans se bornaient à lui sourire, tandis que le turco représentait le désert et rappelait le lion.

Dans ses bivouacs, chacun faisait son plan de campagne, et pas un ne doutait de la victoire. L'Empereur, disaient les habiles, va entrer dans le pays de Bade, s'emparer de Kehl et des défilés de la forêt noire. Il agira sur le "Wurtemberg et la Bavière pour les détacher de la

confédération du Nord. Pendant ce temps l'armée de Metz opérant sur le Palatinat contiendra les forces prussiennes et les rejettera en Westphalie.

Cette armée réunie à Strasbourg était pleine d'entrain et d'enthousiasme ; on eût pu prendre pour du patriotisme une ardeur guerrière qui ne brillait qu'à la surface.

Cette ville frontière, remplie de soldats de toutes armes, offrait un singulier coup d'oeil. Chaque jour les officiers se réunissaient sur le Broglie, aux camps, aux portes et sur les glacis. Le maréchal de Mac-Mahon occupait le château, ancien palais du cardinal de Rohan, des cavaliers sillonnaient les places, des soldats isolés se croisaient dans les rues et ce n'était partout qu'uniformes et faisceaux d'armes. Tout à coup Strasbourg semble devenir silencieux ; l'armée partait pour la frontière. Ce fut dans la nuit du 31 juillet que commença la marche. Le 4 août, fort tard, le Maréchal apprit la défaite de Wissembourg, et partit le 5 dans la matinée par le chemin ~de fer.

A sept heures du soir, le 6 août, les Strasbourgeois connurent le désastre de Frceschwiller. Des blessés, des fuyards arrivaient par la voie ferrée, leurs récits répandaient une véritable terreur dans la ville. On crut voir l'ennemi aux portes. Après une nuit pleine d'agitation, la journée du 7 août commença triste et désolée. Le lendemain 8 on fut informé de la défaite de Forbach. Ce jour-là le préfet du Bas-Rhin, baron Pron, mit la ville en état de siège. Tous les pouvoirs passaient au général Uhrich, commandant la 6e division militaire, qui avait remplacé le général Ducrot appelé au commandement d'une division dans l'armée de Mac-Mahon. Le nouveau commandant rendit aussitôt aux autorités civiles leurs attributions.

Pourquoi substituer à la loi ce qui n'est à tout prendre

qu'une gracieuseté? L'autorité n'accepte-t-elle pas le poids de la responsabilité? Si le général se sent trop faible, son devoir est de se retirer. Mais dans une place assiégée la grande préoccupation est la défense, tout doit être subordonné à ce grand devoir. Or, la loi, pour faciliter ce devoir, a mis aux mains de l'autorité militaire des attributions qui ne lui appartiennent pas en temps ordinaire. L'autorité militaire, ferme comme la discipline, bienveillante sans faiblesse, n'est pas livrée aux discussions, elle ne sacrifie pas les intérêts généraux aux intérêts privés, elle apporte dans les affaires civiles et de police la simplicité du service en campagne. Les conseils de guerre jugent mieux que les tribunaux civils les crimes et délits commis par les citoyens sur le terrain brûlant de l'état de siège.

Que l'autorité militaire consulte le préfet et le maire, qu'elle s'inspire de leurs avis, rien de mieux ; mais rendre aux autorités civiles des attributions dont la loi les a privées est un acte plein de périls. Le général s'amoindrit, il affaiblit le pouvoir à tous les degrés, et enlève à la défense l'énergie de l'épée.

Alors, dans la place assiégée, on voit des réunions politiques, on assiste aux dicussions du journalisme, on supporte la présence de petits tribuns, on sème la désunion, en un mot on seconde l'ennemi.

Le général Ubrich fut influencé sans doute par la valeur réelle du baron Pron , préfet du département ; d'ailleurs, il est peu d'hommes semblables à Radetzki qui, plus qu'octogénaire, conservait en Italie toute la vigueur de la jeunesse.

Dans l'antiquité le général passait du commandement des armées aux magistratures suprêmes. A l'occasion il était législateur, diplomate, orateur, gouverneur de province. Notre civilisation moderne a parqué les hommes comme le fermier parque les troupeaux. Il en est résulté

que nous sommes des spécialistes dont le domaine est extrêmement borné ; nous tremblons à la seule pensée de poser le pied sur le terrain d'autrui. Les officiers généraux surtout sont craintifs, si une mission civile leur est confiée . Nos administrateurs , nos diplomates et même nos ministres n'ont cependant pas l'expérience et le maniement des hommes, que possède tout officier général. La politique et le barreau, qui conduisent au pouvoir du jour au lendemain, n'offrent pas autant de garanties que le commandement militaire supérieur; mais il suffit, en France, d'être quelque chose, pour ne pouvoir être autre chose.

Nous oublions que Sully, homme de guerre, fut un grand ministre ; Richelieu et Mazarin, hommes d'Eglise, furent aussi des hommes d'Etat incomparables.

Le général Uhrich était atteint du mal de notre temps, il se sentait peu rassuré en présence des attributions que l'état de siège lui ordonnait de prendre. Lui qui n'aurait pas tremblé devant les bataillons ennemis redoutait jusqu'à la pensée des remontrances d'un préfet ou des menaces d'un conseil municipal. Hélas ! ceux qui accusent sans cesse les traîneurs de sabre d'envahissements, connaissent bien peu l'armée. La discipline militaire élève les coeurs, purifie les âmes, mais ne trempe pas toujours les caractères.

Nos villes assiégées n'ont mis en relief que deux ou trois personnalités ; très rarement, il nous a été donné de voir le défenseur d'une place de guerre prendre sur les habitants cette grande et belle autorité, qui vient d'un coeur chaud, d'une intelligence élevée, et -d'un patriotisme sans limite.

Il suffit d'avoir au flanc une épée de général pour être brave devant l'ennemi ; mais, dans les discordes civiles, en présence de la responsabilité, le brave disparaît et l'homme reste, avec ses faiblesses et ses puérilités.

Le 7 août, les Prussiens occupèrent la ville de Haguenau, et une foule de soldats de toutes armes, fuyards de Frœschwiller, arrivèrent à Strasbourg. Ils firent partie de ia garnison avec quatre bataillons de gardes mobiles et le 87e de ligne, commandé par le colonel Blot. 116 marins destinés, dans le principe, à opérer sur le Rhin arrivèrent sous les ordres du contre-amiral Excelmans, du capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars et des lieutenants de vaisseau Ghopart, Humann et Bauer. Les douaniers formèrent un corps excessivement solide ayant à sa tête le directeur des douanes, M. Marcotte.

La population des environs de Strasbourg se réfugia dans la ville avec ses bestiaux. Le siège allait commencer. Les chefs étaient :

Le général de division Uhrich, du cadre de réserve, commandant supérieur ;

Le général de brigade Moreno ;

Le contre-amiral Excelmans ;

Le général de brigade Barrai, commandant l'artillerie ;

Le colonel Ducasse, commandant la place;

Le colonel Sabattier, commandant le génie ;

Le colonel Belu, directeur de l'artillerie ;

Le colonel Fiévet, commandant le régiment d'artilleriepontonniers, dont il ne restait que le dépôt ;

Le capitaine de vaisseau Dupetit-Thouars ;

Le colonel Petitpied, du 20e d'artillerie ;

Le colonel Blot, commandant le 87e ;

Les intendants militaires de La Valette, Brizac et Millou.

Le 8 août, le baron Pron envoya une dépêche à l'Impératrice régente. Cette dépêche, que nous avons sous

les yeux, exposait les périls de la situation et se terminait par un conseil tout militaire. Le préfet pensait qu'il était urgent de faire une diversion en Alsace sur les derrières de l'ennemi.

Pourquoi une démarche de telle importance est-elle faite par le préfet et non par le général Uhrich ?

L'Impératrice répondit : « Je vous remercie de votre dépêche, je l'ai communiquée au conseil des ministres ; mais je crains qu'il n'y ait rien à faire. »

La guerre était déclarée depuis une vingtaine de jours, et déjà il n'y avait rien à faire /Non seulement, cette place de première ligne, cette ville de Strasbourg, l'un des plus beaux souvenirs que Louis XIV ait laissés à la France, semblait abandonnée ; mais , sous nos canons, l'insulte venait jusqu'à ses portes. Pendant que le baron Pron écrivait à la Régente, un faible parti de cavalerie badoise, commandé par le jeune et sémillant major Wilhem N..., de Rastadt, s'arrêtait à la porte de Pierre, et le major sommait la place de se rendre. D'après les usages de la guerre, chez les nations européennes, toute sommation doit être adressée par un parlementaire muni de pouvoirs déterminés.

Le major Wilhem N... n'était pas un parlementaire, mais un fanfaron fort connu à Strasbourg, danseur intrépide au bal de la préfecture pendant l'hiver précédent. Le commandant de la place daigna sortir de la ville pour écouter le major Wilhem. Econduit le premier jour, ce jovial personnage revint souvent aux avant-postes remettre sa carte de visite pour son cousin M. Lambert, conseiller général du département.

Les plaisanteries de cette nature sont, à la guerre, de véritables insultes, et le devoir du général Uhrich était de faire feu sur le major, qui n'était ni parlementaire, ni porteur delà croix rouge de Genève. Espion ou plaisantin, le major Wilhem ne méritait qu'une balle de fusil.

La place eût-elle dû capituler le lendemain, l'incendie eût-il dévoré les maisons, il fallait faire respecter Strasbourg. Plus on est malheureux, plus il est nécessaire de se montrer digne et fier. Le général commandant supérieur devait être audacieux, en renvoyant à l'ennemi le corps percé de balles d'un officier de l'armée ennemie qui se permettait de porter ses cartes de visite à nos avant-postes.

Le 10 août, la proclamation suivante fut affichée sur les murs :

« Aux habitants de Strasbourg,

« Des bruits inquiétants, des paniques ont été répandues ces jours derniers, involontairement ou à dessein, dans notre brave cité. Quelques individus ont osé manifester la pensée que la place se rendrait sans coup férir. Nous protestons énergiquement au nom de la population courageuse et française contre les défaillances lâches et criminelles.

« Les remparts sont armés de 400 canons, la garnison est composée de 11.000 hommes, sans compter la garde nationale sédentaire. Si Strasbourg est attaqué, Strasbourg se défendra tant qu'il restera un soldat, un biscuits une cartouche. Les bons peuvent se rassurer; quant aux autres, ils n'ont qu'à s'éloigner.

« Le général commandant supérieur,

« Uhrich.

« Le préfet du Bas-Rhin, « Baron Pron. »

De son côté, le maire invitait les habitants à s'approvisionner de vivres.

Le général Uhrich continuait à s'effacer. Le dernier train partit le 12 dans la direction de Colmar, emportant 12 millions de la Banque.

Le 13 août seulement, le premier coup de canon se fit

entendre, il partait de nos remparts pour disperser des tirailleurs ennemis. Après le coup de canon il se fit un silence de plusieurs jours. Pendant ce temps, l'ennemi prenait ses dispositions d'attaque, tandis que de notre côté rien ne se faisait, les ouvrages extérieurs étaient abandonnés.

Non loin de Strasbourg se trouvait la maison de campagne de M. le baron de Bussière, transformée en ambulance et protégée par le drapeau de la société internationale de secours aux blessés. M. de Bussière, au mépris du droit des gens et des droits de la guerre, se vit emprisonné dans la citadelle de Rastadt. Le baron de Bussière, membre de la chambre des députés, fut enlevé sans avoir la permission d'emporter du linge et des vêtements. A sa sortie de prison, les Allemands lui présentèrent une note formidable pour prix d'une méchante couchette. Le gendre de M. de Bussière, le comte Pourtalès, commandait un bataillon de gardes mobiles, de la garnison de Strasbourg.

La cavalerie badoise qui parcourait les environs de la place se composait de jeunes gens qui avaient » exercé diverses professions dans la ville. Tous connaissaient Strasbourg et comptaient dans la population un grand nombre de parents ou d'amis. Le général Uhrich, avant l'investissement de la place, avait bien donné l'ordre aux Allemands de sortir de la ville, mais cet ordre était considéré comme non avenu. La trahison agissait presque publiquement. Un brasseur nommé Schott, d'origine allemande, réfugié en France pour banqueroute, se, vit accusé d'avoir reçu chez lui des officiers ennemis déguisés en garçons brasseurs. Il fut emprisonné et une instruction commencée. L'affaire, au lieu d'être conduite vigoureusement, traîna en longueur, et après quinze jours de prison Schott recouvra sa liberté. L'état de siège ne. semblait être qu'une vaine formalité.

Dans la soirée du 15 août, une trentaine d'obus furen* lancés sur la ville. Ce bombardement continua le lendemain.

Comprenant que son inaction indisposait les troupes et la population, le général Uhrich ordonna une sortie. Elle ne fut pas dirigée sur les lignes des assiégeants, mais au sud. Le colonel Fiévet commandait cette opération : sa colonne appuyée de trois pièces de canons rencontra l'ennemi fortement établi dans les bois de Neuhoff. Nos soldats, encore sous l'impression de la défaite de Frcesclrwiller, se débandèrent en abandonnant les trois canons. Le colonel Fiévet fut blessé et ne survécut que quinze jours. Pour éviter l'effet moral de cet échec, l'autorité fit sortir secrètement trois canons par une porte, et ils rentrèrent par celle d'Austerlitz ; ils étaient censés ramenés par les paysans de Neuhoff. Cette ruse puérile ne trompa personne. Nos trois canons étaient au pouvoir des Prussiens.

Les incendies commencèrent à se déclarer dans la nuit du 18 au 19 août et la population en fut d'autant plus effrayée que des femmes et des enfants devinrent les premières victimes. Un obus tomba le 19 sur une école de petites filles : deux furent tuées par les éclats et six moururent les jours suivants.

Le fort de Kehl ouvrit son feu, et Strasbourg y répondit. Le général de Werder, commandant l'armée assiégeante, adressa des plaintes au général Uhrich, au sujet de l'ordre qu'il avait donné de tirer sur Kehl. On répondit au général de "Werder que le commandant de Kehl avait le premier manqué aux lois de la guerre. Il est d'usage et conforme aux lois qu'un général assiégeant une place doit dénoncer le bombardement avant de le commencer.

Le général de Werder, pas plus que le général Uhrich, ne s'était conformé à ce droit de la guerre. On s'en souvint un jour, et M. de Werder fit cesser le feu, en

avertissant qu'il dénoncerait le bombardement avant de le reprendre.

Ce ne fat que le 22 août qu'un arrêté signé du préfet, du maire et du général prévint la population que le bombardement allait être repris. La veille, le général Uhrich avait demandé au général de Werder l'autorisation de faire sortir de Strasbourg les femmes, les vieillards et les enfants. Le général ennemi répondit : « Dans une ville de 85.000 âmes les femmes et les enfants sont une cause de faiblesse qu'il faut laisser à ses adversaires. »

Deux journaux se publiaient à Strasbourg : l'Impartial du Rhin et le Courrier du Bas-Rhin. La liberté de la presse est un péril dans une place assiégée, et ne saurait même être tolérée dans un pays en état de siège.

Le 24 août, commença le vrai bombardement méthodique, qui ne devait plus cesser jusqu'au 27 septembre. Pendant trente-quatre jours consécutifs les projectiles ennemis incendièrent les maisons et les monuments. Il y eut des pertes irréparables, et la bibliothèque mérite les regrets du monde littéraire. 85.000 volumes ont été brûlés au séminaire protestant. Les projectiles ennemis incendièrent le musée de peinture et de sculpture.

La bibliothèque de Strasbourg, fondée en 1765 par le savant Schœpflin, renfermait 200.000 volumes, 7.000 manuscrits, un musée d'antiquités gallo-romaines, un riche médaillier, enfin, des vitraux les plus beaux du monde ; rien ne put être sauvé.

Le temple protestant connu sous le nom de Temple- Neuf fut également détruit. Bâti de 1254 à 1280, cet édifice religieux fut d'abord consacré au culte catholique.

Le musée de peinture et de sculpture renfermait de belles toiles du Corrège, du Tintoret, du Guide, d'Alexandre Véronôse, de Jordaens et de Philippe de Champaigne. Il y avait dans )+ "^usée un chef-d'œuvre de Van

Page 1