LE LABOUREUR
Celait en 1794 : une belle journée de mars allait finir, et le soleil couchaot dorait le clocher, l'église et le presbytère fermé de Lucenay. A peu de distance les maisons du village blsoches, paisibles et couronnées de lé-
gères fumées annonçant les apprêts du repas du soir, apparaissaient à travers les branches des arbres ^ qui bordaient la petite rivière, et par delà les ondulations verdoyantes de la plaine la mer s'étendait calme et d*un bleu sombre.
Pierre Hubin labourait lentement; son vieux cheval fatigué s'arrêtait de temps à autre : la terre était lourde , encombrée déracines. Pierre défrichait Tancien verger du presbytère et maugréait contre les vandales qui l'avaient dévasté Thiver précédent. .
« Les imbéciles , les sots I disait-il : à quoi ça leur servait-il de briser les arbres à fruits de ce pauvre bon vieux curé? N'était-ce pas assez de lui avoir fait tant de misères qu'il a dû émigrer? A qui tout ça profitera- 1- il? La commune en est- elle plus riche pour avoir vendu à l'encan le presbytère et changé Téglise en grenier à foin? Ce champ que je laboure appartient maintenant à rhomme le plus avaricieux du pays. Quand c'était le verger du curé et que j'étais petit, que de fois le bon curé ou «a servante Justine m'y firent entrer avec mes sœurs pour ramasser les fruits tombés, et comme nous savions bien aider le venti Ici, à cette place, où ma charrue vient de trancher une racine, s'élevait un bel abricotier. Nous nous amusions à courir : l'arbre était le but, et le premier arrivé y donnait une telle secousse que les fruits tombaient sur le gazon. M. le curé ne faisait qu'en rire. 11 nous disait : « Emportez -les, mes petits, et soyez sages. s> Ce n'est pas le nouveau propriétaire qui laissera glaner de cette façon sur ses terres I Hue donc, Noireau, hue^ fainéant! i>
Mais le cheval refusait d'avancer.
Impatienté, Pierre leva son fouet en jurant. Un vieux naysan qui passait sur la route lui cria de loin :
(c Ne capuche pas ton ch'vai, Pierre, c'est dimanche;
la béte le sait hi, elle ne veut point travailler. vLes miennes n'ont rien voulu faire de la journée. Dételle, crois -moi.
— Et le-moatre? fit Pierre. Il ne s'en prendra pas au cheval, mais à moi, si je n'achève pas la*Jbfiesogne ce soir. Tant pis pour Noireau : il se reposera décadi. »
Il cingla d'un bon coup de fouet les jambes cagneuses du pauvre Noireau, et le cheval se remit en marche, la tête basse et l'œil morne. A mesure que le fer de la charrue déchirait le sol , une troupe d'oiseaux la suivait en ramassant les insectes arrachés à leurs demeures souterraines, et se disputait cette proie à grands coups d'aile et de bec. Arrivé au bout du sillon, Noireau s'abattit. Pierre, n'osant rentrer de si bonne heure à la ferme, le détela, lui permit de paître, et, s'asseyant sur la margelle brisée d'un vieux puits , battit le briquet pour allumer sa pipe. C'était l'heure où les animaux des champs, avant de regagner leurs abris nocturnes, ont coutume de s'agiter, de courir et de mener grand bruit. Dans un pré voisin, une douzaine de poulains couraient en tous sens; plus loin, des vaches meuglaient, de petits agneaux cabriolaient autour des mères brebis : tous les oiseaux saluaient par leurs chants le soleil qui allait disparaître, et les alouettes élancées semblaient vouloir se perdre dans les profondeurs du ciel.
l'arrivée
Au loin, sur la route, parurent des voyageurs. C'était un grand jeune homme, proprement habillé en paysan,
et marchant à côté d'un âne qAî traînait une petite charrette remplie d'eflets mobiliers et de paquets de linge. Une femme assez Agée, enveloppée d'une mante grise à capuchon, était assise sur une chaise, dans Ja voiture. Ce rustique équipage n'allait point fort vite, et Pierre eut tout le temps de le considérer avant qu'il s'arrêtât à la porte du presbytère.
Arrivé là, le jeune paysan aida la bonne, femme à descendre, et celle-ci, tirant une clef de sa poche, essaya d'ouvrir la porte. La serrure, rouillée, résista un peu, mais enfin elle céda , et la petite caravane entra dans la cour.
Qui sont ces gens- là? se dit Pierre; serait-ce la Justine? Les uns disent qu'elle est morte, les autres qu'elle a émigré comme son maître, et on assure que le presbytère est vendu à un maçon de Janville. Voyons donc ça.
Et Pierre, s'approchant du mur à demi écroulé qui entourait le petit jardin du presbytère, se plaça de manière à voir sans être vu ce qui se passait à l'intérieur du petit enclos.
Il vit le jeune paysan dételer l'Ane, le mettre à l'écurie , et lui porter une botte de foin prise dans la charrette. Les volets du rez-de-chaussée s'ouvrirent, et la bonne femme, débarrassée de son capuchon, se montra coiffée d'un bonnet blanc et appela : a Pierre 1
— Me voilà, mam'selle Justine! » s'écria Pierre en escaladant la brèche du mur et sautant lourdement dans la cour.
Justine fit un cri d'étonnement, et en même temps le jeune paysan qui l'avait amenée répondait : « Me voilà , ma tante ! i» et les deux Pierre, se rencontrant nez à nez, parurent assez déconcertés.
« >Et d'où sortez- vous, Pierre Hubin? dit Justine.
— Dame! je vous avaîb vue arriver, ça m'intriguait, et je r^ardais par^dessus la muraille. Vous m'avez appelé, j'ai sauté, voilà. Il n'y a pas d'offense.
— C'est mon neveu que j'appelais, dit Justine; mais je suis bien aise de vous voir, Pierre. Vous êtes toujours curieux comme une chouette, mais un brave gars tout de même. Je n'ai pas oublié... Eh bien! puisque vous Yoilà, vous allez nt'aider. Battez le briquet, je voudrais allumer une chandelle.
— , J'ai du feu, » fit Pierre; et, posant sur sa pipe un morceau d'amadou, il le présenta tout allumé à la Justine.
« Y a-t-il du nouveau? dit-il. Est-ce que M. le curé va revenir?
— Revenir! pour se faire guillotiner! y pensez- vous, Pierre? Non, il n'y a rien de nouveau, rien de bon, et si je reviens, c'est tout bonnement parce que j'ai fait un petit héritage et que j'ai acheté le presbytère de Lucenay.
— Voire! pas possible! IMais vous n'êtes donc plus dévote? On dit que ça porte malheur d'acheter des biens d'église.
— Ça se peut; mais, que voulez -vous? j'ai vécu ici pendant vingt ans, ça me plaît d'y revenir. Croyez- vous qu'on en soit fâché à Lucenay?
— Oh I pour ça, oui et non. Le bon monde vous aime ; les mauvaises gens vous envieront si vous êtes riche; mais les uns comme les autres sauront bien vous demander des onguents et des confitures, et d'aller voir leurs malades. Depuis votre départ, on a dit bien des fois que c'était une perte pour Lucenay qu'une personnp aussi avisée que vous.
— Ma tante ferait mieux de rester chez nous, dit le jeune paysan. Ici, que fera-t-elle, toute seule, dans cette maison dévastée?
— Laisse-moi y passer l'été , neveu ; si je m'y ennuie, je retournerai chez ta mère. Dès que je serai installée, elle m'amènera la petite avec Babet, et ces enfants me feront compagnie. Nous verrons après.
— Avez- vous quelque commission? dit Aubin; voilà l'heure où je dois rentrer à la ferme.
— Ce n'est pas de refus, Pierre. Devez -vous travailler de ce côté- ci, demain?
— Oui bien ; je dois finir de labourer Ja pièce.
— Eh bien 1 mon garçon, mpportez-moi un pain de six livres. Je n'irai pas au village de sitôt. Voici un assignat. »
Pierre prit congé de M"® Justine, sortit, siffla Noireau, et reprît le chemin de la ferme de son maître.
Le soir, à la veillée, tout en teillant du chanvre, il raconta l'arrivée de Justine au presbytère , et cette nouvelle fut connue de tout le pays dès le jour suivant.