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LA SOEUR DU TRAPPISTE

Le matin même du jour de leur mariage, Lucien et Juliette avaient voulu assister à la messe que disait à leur intention le bon curé de Blanchecôte. M°^^ de Valclose les y avait conduits, et, leur action de grâces finie, les deux

iiancés s'étaient rendus au presbytère où le curé les at« tendait.

Il était couché sur une sorte de chaise longue en paille , les jambes enveloppées , et se reposait ; ses infirmités ne lui permettaient presque plus de rester debout. Sa tête blanche , encore énergique , mais émaciée par les souffrances , avait une expression de calme et dB sérénité angéliques ; près de lui , sur une petite table , était posé son chapelet, et, par 'la fenêtre ouverte et encadrée de lierre, on apercevait le cimetière, la grève et la pleine mer.

« Pardonnez- moi de vous recevoir ainsi, Mesdames, fit-il en voyant entrer ses visiteurs ; mais le pauvre vieux curé, dès qu'il a fini de dire la sainte messe, a tout juste la force de regagner son grabat, et ne se relève que. pour dire vêpres. C'est la volonté de Dieu. Tout ce qui me fâchait, c'était de ne plus aller voir les malades; mais demain j'aurai un équipage. La bonne dame du Plessis- Fayard' va m'envoyer le fauteuil roulant qui servait à son défunt mari , et mon sacristain me mènera de maison en maison. Voyez comme je suis heureux ! qui m'aurait dit que je roulerais carrosse ?

— M™«du Plessis aoOU là une excellente idée, monsieur le curé, j'en suis jalouse, dit M™® de Valclose; je ne savais pas que vous ne marchiez plus ; mais cela reviendra. Vous avez un sacristain ; en êtes-vous content comme vous l'étiez du frère Jean?

— Presque, Madame; mais frère Jean n'a pas son pareil au monde.

— Monsieur le curé , dit Lucien , c'est de frère Jean dont je voulais vous parler, ou plutôt c'est J\l>^*» Juliette qui a quelque chose à vous remettre pour lui.

T— Vraiment l ah ! je devine , la chère jeune mariée veut aider à fonder le monastère de Notre- Dame -des-

Bruyères. Elle fait bien ; cela vous portera bonheur ; mais ne me donnez rien , à moi ; je suis trop vieux , trop malade, pour accepter le dépôt en question. M°^* de Valclose m'en a déjà parlé ; il faut le remettre à la sœur du trappiste, à sœur Marthe ; c'est une femme forte et une vraie Normande, entendue aux afîaires de ce monde ; elle était réconome de son couvent, jadis.

— Pardon, monsieur le curé, dit M"»® de Valclose, c'est aujourd'hui que ma fille se marié et il est presque huit heures.

*— Marthe demeure à côté du presbytère, Madame; elle est chez elle; cela ne vous retardera pas; de grâce, allez-y.

— Nous vous obéirons , monsieur le curé ; venez , mes enfants. »

Ils prirent congé et allèrent frapper à la porte de la chaumière de Marthe. Elle était seule, assise dans une pauvre chambre pavée de galets, mais d'une propreté parfaite. Elle filait, et, tout en se levant pour saluer ses hôtes et en leur parlant avec politesse, continuait à tourner son fuseau.

a Madame, lui dit Juliette, je me marie aujourd'hui, et mon fiancé , que voici , est ce jeune homme qui fui blessé, l'automne dernier, sur les Bruyères, et dut la vie aux soins de votre frère. Je sais quels sont les projets de frère Jean , et je veux l'aider à les accomplir en partageant avec lui mes cadeaux de noce. Veuillez, je vous en prie , accepter cette bourse pour lui , et promettez-nioi de me garder le secret. Je compte sur vos soins pour que notre bon fr^re Jean ne passe plus l'hiver sans toit et sans abri. »

A mesure qu'elle parlait, le pâle visage de sœur Marthe se colorait, et des larmes perlaient à ses paupières.

Elle passa son fuseau dans sa ceinture, tendit la main et reçut le présent de Juliette.

« Le bon Dieu vous le rendra au centuple , Mademoiselle, lui dit-elle. Je vous remercie. Avant TUiver il y aura une chapelle aux Bruyères, et deux cellules bien closes. Frère Jean, depuis un an déjà, en a tracé les plans. A mesure que les anges lui amèneront des compagnons, nous bâtirons d'autres cellules, comme les abeilles ajoutent leurs petites logettes Jes unes aux autres. Et vous, épouse chrétienne, vous serez bénie, et Dieu vous accordera de voir les enfants de vos enfants et la paix sur Israël. »

Elle avait, en parlant ainsi, un tel air de dignité, que Lucien et ses deux compagnes s'inclinèrent respectueusement devant elle en lui disant adieu. Elle les reconduisit jusqu'au seuil, et ne rentra dans la maison que lorsqu'ils furent remontés en voiture.

« Cette Marthe a des manières qui ne sont pas d'une paysanne, dit M™® de Valclose. Avez-vous remarqué, Lucien, comme elle sait faire la révérence, et son air de tête, et la forme de ses mains ? Je tâcherai de savoir son histoire.

— L'Hirondelle m'a dit que Marthe Hervard était une religieuse chassée de son couvent en 93 , et qu'elle s'était fixée à Blanchecôte pour vivre à peu de frais. Elle croit savoir que Marthe Hervard a encore un autre nom ,. très noble, et qu'elle ne dit à personne. Mais nous avons oublié une chose, mon cousin.

— Hé! quoi donc, Juliette ?

— Mais le plan de M. Revol: ne voulez -vous pas le communiquer au curé ?

— Ah ! certainement non . C'est une vraie rêverie ; un temple grec, avec un monastère immense, et un devis de cinquante mille francs au minimum. Fr^e Jean sera

son architecte, maintenant n'y pensons plus. Juliette, songez donc, dans trois heures d'ici vous serez ma femme I Comment pouvons-nous parler d'autre chose?

— Cher Lucien, fit Juliette, ne regrettons pas d'avoir songé à Dieu et à ses serviteurs. Plus il nous comble de bonheur et d'espérances, plus nous devons élever nos cœurs vers lui , plus nous devons lui offrir les premières gerbes de notre 'moisson , les plus belles fleurs de notre printemps. »

LE VOTAQBUR

Hélas! qu'ils fuient d'un vol rapide, les jours de printemps I combien la moisson mûre est -elle vite emportée sur le char des moissonneurs, et le grain vanné recueilli , tandis que les vents emportent dans l'espace la paille légère et les fleurs, naguère si belles, qui mêlaient la pourpre et l'azur à l'or des épis I L'aquilon souffle, et tout semble mourir sous le linceul des neiges, sous la morne clarté du soleil d'hiver. Mais le printemps n'était qu'endormi; il s'éveille, de nouvelles moissoDS germent, et les tombes les plus abandonnées se couvrent de fleurs. Le cycle des saisons ramène toujours les mêmes fêtes, les mêmes harmonies, et nous fait pressentir le renouveau céleste où nos âmes retrouveront les joies évanouies. ^

Plus d'un demi- siècle s^était écoulé depuis le mariage de Juliette, lorsqu'un voyageur égaré vint frapper à la porte d'un grand bâtiment où il avait aperçu de la lumière. Cet homme était jeune et vigoureux, et sa mise annonçait qu'il ne voyageait à jjied que pour son plaisir. C'était, en effet, un touriste qui, fatigué du bruit des villes et des casinos, parcourait la Normandie en quête de beaux points de vue , de repos et d'isolement. C'était un homme comme il y en a tant, un homme du monde, que l'on croyait heureux, et qui enviait le pâtre gardant ses moutons, le laboureur conduisant sa charrue, parce que ceux-là, tout pauvres qu'ils étaient, ne s'ennuyaient pas.

En allant de Valogne à Blanchecôte il s'était égaré dans ces jolis chemins couvert!» qui se ressemblent fous. La nuit était venue, sombre et orageuse, et il fut heureux d'apercevoir enfin une lumière briller au bout d'une avenue de pommiers.

Un religieux vint lui ouvrir la porte, et le voyageur lui demanda s'il était loin de Blanchecôte.

« Vous n'en êtes qu'à une demi-heure de marche, Monsieur, lui dit le religieux en élevant sa lampe pour examiner le visage de l'étranger; mais l'orage qui se prépare éclatera bien avant que vous soyez arrivé. Si vous voulez bien accepter notre hospitalité, vous éviterez le désagrément d'être mouillé. »

Le voyageur accepta d'autant plus volontiers que de larges gouttes commençaient à tomber. II apprit qu'il était au monastère de Notre-Dame des Bruyères, et le bon frère Lubin, l'ayant introduit dans le réfectoire des hôtes, lui servit un souper composé de légumes, de pain bis , de fruits et de cidre. Puis il le conduisit à la chapelle, où l'office du soir finissait, et de là dans une chambre fraîche et propre, où le jeune voyageur dormit à

merveille, bercé par le bruit décroissant de l'orage qui s'éloignait.

Il d'éveilla dès l'aurore, et, se mettant à la fenêtre, regarda la campagne rafraîchie par l'orage de la veille. Devant lui s'étendait une immense prairie peuplée de plus de cent bœufs et vaches, dont le pelage brillait comme du satin. Il y avait aussi des chèvres et quantité de jolis chevreaux d'un blanc de lait, se jouant dans l'herbe touSîie. Â droite et à gauche de cette prairie enclose de haies impénétrables , s'étendaient à perte de vue des champs de blé bientôt mûr. La porte du monastère s'ouvrit; vingt trappistes en sortirent la pioche sur Tépaule, et ils s'en allèrent au loin, silencieusement, et marchant sur deux tiles.

Frère Lubin vint frapper à la porte : <x Voulez -vous entendre la messe , Monsieur ?

— Certainement, mon frère; est-ce U première messe ?

— Oh ! non , c'est la dernière, la messe des paresseux; il est six heures , nos pères se lèvent à trois heures, d

Le voyageur se tint si respectueusement à l'église, qu(^ frère Lubin le prit en amitié et lui offrit de lui faire visiter le monastère. Le jeune Parisien s'écria: a Je n*osais pas le demander, mon frère , cela me fera grand plaisir, je n'ai jamais vu l'intérieur d'un couvent.

— Venez déjeuner d'abord , d fit le bon frère.

Il lui montra ensuite le cloître, les cellules, les granges et la basse-cour, le moulin , les cultures, et le voyageur ne se lassait pas d'admirer l'ordre parfait qui régnait en ces liei|x, la beauté des récoltes et des troupeaux et l'arrangement ingénieux de toutes choses.

a Ce monastère , dit-il , a donc échappé aux vandales de 93? il a donc conservé ses richesses d'autrefois ?

— Oh I non, dit le frère Lubin : il a été fondé en 1806

par un pauvre homme qui ne possédait pas un sou, et se mit tout seul à défricher des bruyères.

— Sommes-nous donc encore au temps des légendes? dit le voyageur.

— Oh ! oui, Monsieur, et des miracles aussi. J'étais tout petit garçon quand frère Jean vint ici, et je lui vis donner le premier coup de bêche parmi les ajoncs qu'il brûlait pour fertiliser la terre. Je lui vis ensemencer son premier champ de blé, grand de vingt pieds carrés tout au plus. Pauvre frère Jean, c'était un saint I Voulez-vous voir son tombeau, Monsieur?

— Bien volontiers. »

Ils allèrent au cimetière ; devant la grande croix placée au centre de ce dernier dortoir des religieux, il y avait deux tombes semblables, deux pierres plates marquées d'une croix. Sur l'une était écrit : ce Frère Jean d ; sur l'autre : a Sœur Marthe ». Le voyageur parut étonné. Frère Lubin remmena hors du cimetière et lui dit :

a Cette Marthe qui repose parmi nous était la sœur aînée de notre fondateur, du. frère Jean. Chassé de son monastère détruit, il vint se réfugier chez un pauvre curé qui déjà avait accueilli sœur Marthe, également exilée. C'était la meilleure fileuse qui fut jamais. Frère Jean servait de sacristain au curé et faisait l'école aux petits enfants; mais il ne rêvait que de redevenir trappiste, et un beau jour, malgré les instances du curé et les railleries des habitants de Blanchecôte, il prit une pioche, une bêche, un morceau de pain, et s'en alla défricher la lande où, disait -on, les sorcières faisaient le sabbat. Sœur Marthe lui donna tout ce qu'elle possédait : ses deux chèvres , et fila jour et nuit pour lui gagner du pain. Elle fut notre première bienfaitrice. D'autres saintes femmes l'imitèrent. Cette bonne M»^* de Douceviile, dont les noces d'or ont réjoui tout le pays le

mois dernier, était jeune alors; elle renonça le jour •même de son mariage à une belle parure , pour donner à sœur Marthe Targent nécessaire à la construction dt; notre chapelle, devenue depuis le chœur de notre église. Elle donna plus encore : son troisième fils est notre abbé , celui qui a béni les noces d'or de ses dignes parents.

— Frère Jean est-il mort depuis longtemps ?

— Depuis vingt ans, Monsieur, et sa sœur et son premier compagnon ne lui survécurent pas plus de trente jours.

— Mon frère, reprit le voyageur, ne pourraîs-je rester encore quelques heures ici? Je voudrais entendre vos of&ces , revoir une seconde fois tout ce que vous m'avez montré. Jamais je n'avais imaginé rien de tel. Il me semble que je découvre un monde.

— Restez tant qu'il vous plaira. Monsieur; voulezvous voir le père abbé ?

— ÎPas encore, demain. »

Il revit toutes choses et s'entretint deux fois avec l'abbé. Il vit les habitants de la contrée d'alentour s'empresser de venir chercher au monastère tout ce qui pouvait améliorer la culture de leurs champs et procurer le progrès des âmes dans la vie chrétienne ; et après avoir passé huit jours dans le monastère , il le quitta en pieu • rant, non sans y avoir laissé une large aumône.

« Au revoir, lui dit frère Lubin , à bientôt.

— Je ne crois pas revenir jamais , dit le voyageur en baissant les yeux, tant de liens m'enchaînent au monde!

— Sont-ils bénis de Dieu? dit le trappiste.

; — Non, dit le jeune voyageur, ohl non!

— Hé bien! alors, dénou.ez et rompez câbles ou lien». de fleiirs, çjiaînçs je fer ou CQrcàns d'or, et que

otre barque s'élance libre sur les flots. Vous allez écouter

encore le chant des sirènes , mais vous ne tarderez pas à regretter notre silence; vous reviendrez^ j'en suis sûr, et je vous attends. »

Il revint, en effet, à Tautomne, et ne repartit jamais. La prière , le travail et le silence lui rendirent le bonheur, et il est encore Tun des plus saints religieux de Notre-Dame des Bruyères.

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