‹ Récits normandsChapitre 30 sur 31 · UNE NOCE EN · texte numérisé non relu

UNE NOCE EN

a Contez-moi toute la noce, ma chère enfant, disait la bonne vieille comtesse du Plessis-Fayard à sa jeune voisine M^^* Henriette de Fieury ; contez -moi tout sans rien omettre, cela m'amusera. J*étais si fâchée de n*y point aller! j*aime tant cette chère Juliette! elle devait être charmante en mariée.

— Oh ! oui, chère Madame ; mais, si vous le voulez bien, nous commencerons par le commencement : la soirée du contrat. Il y avait eu d'abord , bien entendu , lecture et signature du grimoire, et grand dîner assez ennuyeux. Mon père étant témoin et moi demoiselle d'honneur, nous en étions. J'avais une robe de crêpe lilas et une couronne de feuillage ; Juliette était en robe de taffetas blanc garnie de ruches vert pâle, couronnée de roses blanches mêlées de résédas. Elle était fort bien; mais, au grand étonne* ment de tout le monde, elle n'avait pas un bijou. Après dîner elle emmena l^s dames dans sa chambre et leur montra sa corbeille. Ah! qu'elle est jolie! Imaginez, Madame, une urne antique, en satin blanc, avec des anses et des glands d'or, et, dedans, des dentelles superbes, un cachemire bleu de ciel, des éventails, des gants, des flacons d'odeur plus jolis les uns que les autres.

— Et quels bijoux?

Récits normande. t.

— Pas un. Elle se réserve d'en acheter plus tard ; et il y avait au fond de la corbeille une certaine bourse qui, à en juger par son poids, doit contenir au moins cinq cents napoléons.

— Dites donc des louis, petite: vous savez bien que je n*admets pas que Bonaparte ait le droit de battre monnaie.

— Hélas I Madame, plût à Dieu qu'il ne battît que cela 1 Mais enfin, les pièces de vingt francs sont à son eflSgie, et non plus à celle d*un Louis, roi de France.

— Cela reviendra , petite , cela reviendra. Continuez. C'est étrange, en effet, que Juliette n^ait point voulu de bijoux; serait -elle devenue avare?

— Oh I non, la preuve c*est qu*elle a, séance tenante, distribué à ses amies tons ses bijoux de jeune fille. Elle m'a donné les plus beaux : son collier et ses bracelets de perles de Venise; eh bieni loin de paraître contrarié, M. Lucien en était tout joyeux. M"^^ de Dbuceville, au contraire, avait Tair un peu pincé; la bonne dame est fantasque.

— - Ne médisons pas, fillette, c'est bien vilain. A-t-on dansé?

— Oh I oui , très gaiement , mais jusqu'à onze heures et demie seulement. M^^ ^e Valclose a dit qu'elle ne voulait pas voir de mines p&les à la messe de mariage , et, à minuit, chacun rentrait chez soi.

— C'est fort sage; M"^« de Valolose est la prudence même.

-— Dès huit heures j'étais à la Maison -Blanche pour aider à la toilette de la mariée , mais Juliette était sortie avec sa mère et son fiancé. Us ne sont rentrés qu'à neuf heures, fort tranquillement, et j'ai su qu'ils arrivaient de Blanchecôte. Les chevaux étaient en sueur, et le cocher d'assez mauvaise humeur de ce surcroît de besogne.

Juliette a déjeuné en cinq minutes et s'est habillée en moins d'une heure. Sa robe de crêpe blanc, à longue queue, son Yoile de valenciennes et sa couronne de fleurs d'oranger venaient de Paris et lui allaient à ravir. Elle [mraissait fort contente, mais sérieuse comme une première communiante. J'avais une robe de taffetas rose, une guirlande de roses pompons et un bouquet plus gros que moi. Mon garçon d'honneur, M. de Blésy, qui sort du collège, est un peu gauche, mais très bon enfant. Nous avons bien ri le soir ensemble, mais le matin il était grave et moi aussi. Les invités étaient nombreux, et j'ai compté dix-huit voitures de maîtres. A la porte de l'église, les jeunes filles du village ont offert des fleurs à la mariée, qui les a toutes embrassées; puis l'Hirondelle, au nom des femmes, a récité un compliment composé par le maître d'école ; c'était à peu près incompréhensible, mais la bonne femme y a ajouté une péroraison de son cru, qui était fort claire, fort touchante, et qui a fait pleurer toute la noce. La messe s'est passée dans un grand recueillement ; à l'élévation , une voix magnifique s'est élevée et a chanté le plus bel Salutaris ! que j'aie entendu de ma vie.

— Qui donc chantait?

— C'était ce singulier personnage qui a entrepris de défricher les Bruyères. Il s'était placé dans une ancienne tribune, et un ami du mariée le jeune M. d'Aulny, l'accompagnait sur le violoncelle. Sa voix remplissait l'église. A la fin de la messe il a chanté le Laudate Dominum, omnes gentes, si bien, si bien, que rien plus; puis il a disparu et s'en est retourné aux Bruyères.

— Et Juliette ?

— Juliette était radieuse, quoiqu'elle eût beaucoup pleuré. On est revenu à la Maison-Blanche, où des tables avaient été dressées sous plusieurs tentes; et maîtres,

domestiques et paysans ont festiné , bu et dansé jusqu'à Taurore, par la plus belle nuit d*été qu'il fût possible de voir. Jamais je ne me suis tant amusée. Tout le monde disait qu*il fallait remonter à plus de vingt-cinq ans en arrière pour se rappeler une noce aussi joyeuse. Le vieux M. Lediscret, votre notaire, m'a dit que la vôtre avait été encore plus belle, Madame, parce que sous rancien régime on savait mieux s*amuser qu*à présent. Est-ce vrai?

— Oh I certes oui, ma petite, il a bien raison. Imaginezvous... » Et la bonne douairière se mit à conter, par le menu, sa propre noce à Henriette, et cela si longuement et si complaisamment , que la petite demoiselle, fatiguée d*avoir dansé toute la nuit , sentit ses yeux s'appesantir. Elle essaya de se tenir droite, mordit ses lèvres vermeilles, se pinça les bras; mais ell« était assise sur une bergère moelleuse, il faisait chaud, elle avait quinze ans, et, bien malgré elle, s*endormit.

Ce que voyant, la bonne dame, appuyant sa tête sur le dossier de son fauteuil, cessa de parler, soupira, rêva et s'endormit aussi.

Page 1