RÉCIT DE JULIEN DORSENNE
e voudrais raconter aujourd'hui quelques épisodes de la guerre des rues auxquels j'ai assisté par hasard, lors de cette terrible semaine de mai 1 871, où les héroïques petits chasseurs emportèrent d'assaut sur les insurgés le quartier du Panthéon. Ces souvenirs, d'il y a vingt-quatre ans, sont précis pour moi comme s'ils dataient d'hier. Pourquoi ne les ai-jepas notés plus tôt? Peut-être à cause de cette précision même. Elle me rend présentes jusqu'à l'hallucination les heures les plus affreuses de ma jeunesse, celles où j'ai eu, adolescent, presque enfant, une trop précoce révélation de la férocité de la vie. Et puis le temps a fait son oeuvre, même
sur ces souvenirs. S'il n'en a pas diminué la sensation d'horreur, ce puissant maître en scepticisme m'a enseigné à en dégager leur part d'ironie, et cela seul en corrige le tragique. Lorsque j'entends déplorer les révolutions futures et le danger dont elles menacent le vieil édifice lézardé, mais protecteur, de notre civilisation, je pense à ces épisodes, et si j'y trouve de quoi m'attrister sur les perspectives d'autres guerres sociales, j'y découvre aussi de quoi me rassurer sur le lendemain de ces guerres, quelle que doive être leur violence. Certes le civilisé cache un sauvage qui se réveille trop vite, et ce récit ne le montrera que trop, mais que ce sauvage a vite fait aussi de redevenir l'animal apprivoisé qu'il était avant la crise! C'est tout l'enseignement, ou, comme disaient les fabulistes d'aman, la moralité de cette aventure.
Au cours de ce terrible mois de mai qui eut avec cela de si lumineuses, de si tièdes journées de douceur printanière, — j'ai presque honte de l'avouer, — j'achevais ma philosophie au lycée
Louis-le-Grand. J'y suivais cette classe en qualité d'externe, et j'étais interné tout à côté, dans l'annexe d'une célèbre école préparatoire. Cette annexe était installée à l'angle de la rue des Sept- Voies, au coin d'une impasse aujourd'hui détruite, la rue de Reims, et dans une vieille maison croulante, adossée à ladite école et surnommée Haldé. C'avait été autrefois un hôtel meublé de ce nom, et la bâtisse, appropriée tant bien que mal aux exigences de la vie scolaire, enfermait le plus incroyable. dédale de corridors et d'escaliers, d'études grandes et petites, de chambres et de dortoirs. Tout un peuple y logeait en temps habituel. Le médecin y avait un appartement à l'entresol. Des maîtres d'étude mariés y résidaient, le préparateur de physique, les chefs des garçons, les lingères, et parmi les élèves, les plus âgés seulement parmi les vétérans de rhétorique et de philosophie. A l'époque dont je parle, c'est-à-dire vers la fin du second siège de 1871, ces élèves étaient momentanément réduits à quatre, que surveillait, très peu, un maître d'étude de quarante ans, étudiant en médecine à cet âge, M. Vincent Finouy, pauvre diable de minus habens qui préparait ses examens avec autant de patience que si le continuel grondement des coups de canon ne nous eût pas avertis à chaque moment que nous étions dans une ville bloquée. On se fait à tout, et quand je pense
à cette période qui aurait dû être affreuse d'angoisse, ce que je revois le plus distinctement, c'est le patient Finouy courbé sur un atlas d'anatomie, et nous accoudés sur des livres d'esthétique ou de psychologie, à moins que l'excellent homme ne nous dît :
— « Allez vous promener au Luxembourg, mais tâchez de ne pas rencontrer l'inspecteur. »
L'inspecteur, M. Dupuy, dit Poche, — qui saura jamais pourquoi? — se souciait fort peu de nous, lui qui avait un fils dans l'armée de Versailles! Nous nous échappions donc vers le vaste jardin de la rue de Médicis, verdoyant désert, empli de l'arôme des lilas en fleurs. Il n'était plus interdit de marcher sur les gazons. Nous nous y couchions des après-midi entières, manquantcertaines classes, celles des sciences entre autres, — Avec délice, et si jeunes, si naïfs, si peu pénétrés du sentiment de la réalité que nous nous félicitions de ces demi-vacances improvisées en nous disant : ce Pourvu que cela dure... »
Des trois camarades que j'avais avec moi durant cette étrange époque de la Commune, un surtout m'était particulièrement cher. C'est aussi le seul dont je parlerai. 11 est aujourd'hui doyen d'une Faculté de lettres en province, et, pour des raisons de discrétion que la suite de ce récit expliquera, je tairai son vrai nom pour le déguiser sim-
PENDANT LA BATAILLE 2J^f
plement sous celui de Jean Renaud. C'était un garçon très pauvre, venu chez nous comme boursier, afin de piocher le prix d'honneur du Concours et l'École normale. Il avait profité de l'amnistie pour reprendre sa place aussitôt à son pupitre de Tialdé — et surtout au réfectoire du collège. Il était de Lyon et le type le plus étonnant que j'aie rencontré de ce que nous appelions — autre nom d'une étymologie aussi mystérieuse que celui de Poche — un potasseur. Lourd d'esprit, sans facilité aucune, son application prodigieuse triomphait des pires obstacles. II avait dix-sept ans à peine :
— petit, de larges épaules, une figure grise d'enfant mal nourri, où luisaient de beaux yeux noirs pleins de flamme. J'aurai, je crois, donné une idée exacte de son assiduité scolaire quand j'aurai dit qu'il profitait du désarroi général des classes pour se perfectionner dans le vers latin, sa partie faible ; et, s'étant imposé la tâche d'en composer vingt par jour, il ne manqua pas une fois à son programme,
— excepté durant cinq jours, les cinq premiers de la sanglante semaine.
Elle s'ouvrit pour nous, cette semaine, fantastiquement, — par une leçon sur l'Impératif Catégorique de Kant! Notre professeur de philosophie, M. Emile André, était un républicain de la génération des Jacques et des Despois, plus ou moins persécuté au lendemain du 2 Décembre. Les
2j6 RECOMMENCEMENTS
désordres de l'insurrection communaiiste l'atteignaient au vif de ses chères* utopies. Il nous avait dit avec une émotion si profonde que nous n'avions pas pensé à en rire, vers le début de ce mois :
— « Messieurs, par des temps tels que celui-ci, il faut que la conscience se retrempe aux vérités éternelles. Tant de honte et de crimes ne doivent pas nous faire douter qu'il y ait un bien, un mal, des devoirs, des droits. Messieurs, nous laisserons là l'esthétique, pour commencer la morale... »
Je ne crois pas que jamais cet excellent homme ait soupçonné notre perspicacité. Il était si peu démonstratif et nous étions si enfants. Nous devinions pourtant la tragédie intérieure qui se jouait en lui : sa muette et poignante douleur devant ce démenti infligé par les faits à ses déraisonnables idées sur la bonté du monstre à mille têtes qui est le peuple. Quant à Renaud, il prenait ses notes sur la morale avec la même indifférence attentive que sur les volcans de la lune ou les religions de l'Océanie. Du moins j'en jugeais ainsi par son flegme de bon élève. Je devais bientôt reconnaître qu'il y avait en lui quelque chose d'autre encore : un civisme latent que cette fois je ne soupçonnais pas.
Cette classe du lundi matin allait finir comme toutes les autres, quand le professeur, sur le point de nous quitter, nous tint ce discours :
— « Messieurs, nous ne travaillerons sans doute pas de la semaine. Les troupes régulières sont entrées dans Paris. On va se battre, et la circulation sera interrompue. On ne sait ni qui vit ni qui meurt. Permettez-moi de vous remercier de m' avoir aidé par votre application à faire ma besogne pendant ces amères journées... J'espère que nous nous reverrons. Mais, enfin, les balles et les obus frappent souvent au hasard. Et si nous ne devons pas nous revoir, rappelez-vous, messieurs, que toute la dignité de l'homme tient dans ce mot : ne jamais pactiser avec l'injustice... Adieu, messieurs... »
Je vois encore le vieil homme traverser la cour après cette courte allocution. Nous nous regardâmes avec une émotion que mon voisin traduisit par une formule horriblement vulgaire. Dans* notre argot de collégiens, elle était très expressive :
— oc Voyons, Julien, c'est tout de même un type très chic, le père André!... »
— « C'est vrai, » disais-je quelques minutes plus tard à Renaud, ce c'est vrai que le bonhomme serait bel et bien fusillé par les fédérés, s'il s'avisait de parler un peu trop haut. Et ce ne sont pas des phrases, chez lui. Il mourrait comme un philosophe de Plutarque... En attendant, veux-tu que nous fassions un tour dans notre quartier? Nous n'aurons pas ce spectacle deux fois dans notre vie... »
— a Je veux bien, » répondit Renaud, et voici que, sans réfléchir davantage, nous dévalons par la place de la Sorbonne, le boulevard et les petites rues avoisinantes. Tout dans le tableau qui s'offrait à nos yeux portait le double caractère de la bataille approchante et de l'incurable légèreté parisienne. Plus de voitures naturellement et plus d'omnibus, mais une quantité de promeneurs et surtout de promeneuses, en train d'errer, comme nous, par badauderie. Ici un groupe de gardes nationaux à pied défilait tout en armes. Là une batterie d'artillerie roulait vers quelque destination inconnue. Ailleurs des filles, bras dessus bras dessous, cheminaient en chantant à tuetête. La plupart des cafés restaient ouverts et les échoppes des marchands de vin. Des consommateurs y étaient attablés. Beaucoup de boutiques avaient leurs volets à demi dépliés, comme prêtes à s'abriter au premier signal sous ces fragiles carapaces de bois. La matinée était belle et claire, et cette population avait un air alerte et gai, plutôt que tragique et consterné. Autant que ma mémoire m'est fidèle, — et elle doit l'être sur ce point, — une constatation nous frappa beaucoup, Renaud et moi : les seuls visages âprement décidés et, à vraiment parler, sinistres, étaient ceux des très vieux ou des très jeunes gardes nationaux. Nous en vîmes circuler une dizaine qui avaient notre âge : et leur visible excitation nerveuse annonçait
une volonté irrémissible de vaincre ou de mourir. Et nous allions tous les deux, mêlés à ce peuple, nos casquettes d'uniforme à galons dorés sur la tête, nos serviettes de toile cirée sous le bras, nous arrêtant, musardant, causant, avec une inconscience de la situation qui devait cesser à notre retour. Nous étions descendus de Louisle-Grand jusqu'au quai par le boulevard Saint- Michel, pour remonter par ce boulevard et les petites rues parallèles à la rue Soufflot. Arrivés à la hauteur de la place du Panthéon, une funeste idée nous fit nous approcher d'une énorme barricade que l'on construisait en ce moment à l'entrée de la place. Elle reliait les bâtiments de l'École de droit à ceux de la mairie. Des fédérés y travaillaient avec une activité fébrile. Les uns descellaient les pavés avec des pics, tandis que d'autres les amoncelaient en ayant soin d'y ménager des angles qui constituaient de véritables fortins. Le trottoir demeurait libre sur les deux côtés et à chaque passant nouveau un soldat disait la même phrase :
— <c Citoyen, un pavé... »
Le passant, ouvrier ou bourgeois, regardait régulièrement l'homme avec hésitation, puis, aussi régulièrement, il se baissait, ramassait le pavé qui allait s'adjoindre au tas déjà formidable, et, non moins régulièrement, les ouvriers permanents de ce bastion improvisé raillaient la maladresse de
28o RECOMMENCEMENTS
l'ouvrier de hasard, avec cette gouaillerie qui chez le Français accompagne même la révolution, et Ton entendait des phrases comme celles-ci :
— « Prends garde à la casse, petit père, c'est du cristal... »
— ce Dis donc, (Auguste, fouille dans ton buste: une paire de gants pour les prêter à monsieur?... »
— a II ne Ta seulement pas mis d'aplomb, le propre-à-rien!... »
— a A la bonne heure. Celui-là est placé chouettement. C'est d'un frère... »
J'ai encore ces interjections et d'autres semblables dans les oreilles. J'entends avec plus de netteté encore la voix d'un vieux garde national qui nous regardait depuis quelques minutes, et qui, s' adressant à moi, me demanda brusquement en me tutoyant :
— ce Et toi, moucheron, l'as-tu porté comme les camarades, ton pavé?... »
— ce Nous sommes venus par la rue Cujas, »
répondis-je, « et nous n'avons pas passé la barricade. y>
— ce Et puis, nous l'aurions passée, que nous n'aurions pas mis de pavé. »
C'était Renaud qui répondait maintenant, et il regardait en face l'insurgé. Je vis sur le visage ridé de ce dernier — Dieu ! le terrible masque de misère et de haine! — se dessiner un rire féroce. Jetant son fusil à terre, il nous harponna,
PENDANT LA BATAILLE 28l
Renaud et moi, par les épaules, et interpellant vivement les compagnons qui s'amassaient soudain autour de nous :
— a Hé ! là-bas ! les aminches ! » criait-il, « arrivez donc cueillir ces deux petits bourgeois et me les coller à la besogne, tout de suite... Ces feignants-là prétendent ne pas manier les pavés comme les camarades... Au travail, les morveux, et plus vite que ça... »
— « Nous ne mettrons pas les pavés, » disait Renaud en se débattant, et je répétais comme lui : « Laissez-nous aller, nous ne mettrons pas les pavés... »
— oc Vous ne mettrez pas les pavée? » dit un jeune homme qui tenait un fusil à la main. Il fit sur Renaud qui était près de lui un geste de menace. L'éclair de son sabre-baïonnette frôla la serviette de mon condisciple. Celui-ci s'était écarté d'un mouvement instinctif et, se tournant vers les gardes nationaux réunis autour de lui, il leur cria :
— « Assassins! Assassins! Vous êtes des assassins!... »
— ce Voyons, qu'y a-t-il? » dit en fendant la foule un homme qui portait aux manchesplusieurs rangs de galons. Ce chef était aimé de sa troupe, car les phrases de menace se turent à son approche. Il pouvait avoir quarante ans. Sa face fine et soucieuse d'idéologue devint plus soucieuse encore
quand le plus âgé des gardes nationaux, celui qui continuait à nous tenir par les épaules, lui eut expliqué notre affaire.
— a D'où venez- vous, messieurs? » nous demanda-t-ild'un ton impératif, mais d'une politesse affectée. Et quand nous lui eûmes expliqué que nous retournions dans notre collège au sortir d'une classe, il haussa les épaules avec un air de mépris :
— ce Lâchez ces messieurs, Hardy, » fit-il; et quand nous fûmes libres : « Vous mettrez vos deux pavés, » continua-t-il, <c ou je vous fais arrêter. C'est la consigne et vous vous y conformerez... Croyez-vous que moi qui vous parle, je n'aimerais pas mieux être ailleurs qu'ici ? Je suis horloger, messieurs, et j'ai quitté ma* maison pour ne jamais y rentrer sans doute, comme c'était votre devoir de quitter votre collège... Faites comme moi, servez le peuple. Ce qu'on vous demande est peu de chose, et c'est juste... »
— a Ce n'est pas juste, » dit Renaud, « puisque nous n'avons pas vos idées. Je réprouve la Commune et je ne mettrai pas le pavé. »
Le commandant se tourna vers moi, et comme je marquais par un signe que je pensais comme mon ami :
— « A votre aise, messieurs, » reprit-il. oc Hardy, vous me garderez les deux citoyens jusqu'à ce qu'ils aient exécuté la consigne... »
Hardy ramassa son fusil, nous fit signe de mar-
cher devant lui, et nous poussa plutôt qu'il ne nous conduisit dans la boutique d'un pharmacien, située à droite, en haut de la rue et près de la mairie. Cette boutique était ouverte et abandonnée. Une femme s'y tenait, vêtue d'un fantaisiste uniforme de cantinière, avec une profusion de boutons d'argent qui cliquetaient sur ses manches et d'aiguillettes d'or qui étincelaient sur sa poitrine. Elle avait près d'elle, sur le comptoir, un lot de revolvers d'ordonnance qu'elle chargeait. Elle était jeune, très pâle et très jolie. Tandis qu'elle maniait les cartouches de ses doigts délicats, elle fredonnait un air à la mode, le célèbre morceau de la "Belle Hélène :
... Au mont Ida, trois déesses ...
Notre arrivée ne l'interrompit ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux occupations. Elle continua de chanter à mi-voix et de remplir les chambres des revolvers, tandis que Hardy lui expliquait la cause de notre arrestation. Le seul signe d'intelligence qu'elle donna fut le mouvement de grâce railleuse avec lequel elle accentua les deux vers :
... Evolué, que ces déesses Ont de drôles de façons!...
Cette voluptueuse et gaie mélodie fredonnée
dans cette boutique et à cette heure, l'occupation de cette jolie fille, la barricade à deux pas, nous, pauvres collégiens, en vestes d'uniforme, assis sur des chaises, avec nos serviettes sous le bras, notre surveillant allumant sa pipe, son fusil posé contre la devanture, — tous ces détails me reviennent à mesure que j'écris ces lignes, et aussi la stupeur qui nous saisit dix minutes plus tard, Renaud et moi, devant l'issue inattendue de notre imprudente escapade :
— « Tiens, » dit tout à coup la jeune femme, en s'arrêtant de chanter, a il y a du nouveau. »
Nous vîmes, en effet, à travers les vitres de la devanture, qu'une estafette à cheval arrivait au grand trot vers la barricade, et que les soldats couraient de son côté. Hardy lui-même n'y put tenir, et il fit comme les autres, non sans avoir crié derrière lui à la chargeuse de pistolets :
— « Tu me réponds de mes petits bourgeois, la blonde?... »
— « Mais f...-moi donc le camp, espèce de gosses... j> nous dit la jeune femme aussitôt que nous fûmes seuls, « et plus vite que ça... »
Nous la regardâmes, et nous comprîmes qu'elle était sincère. A quel sentiment obéissait-elle? D'où cette pitié aussi peu en rapport avec la cause qu'elle servait et avec la besogne qu'elle accomplissait en ce moment? Nous ne pensâmes pas à
PENDANT LA BATAILLE ' 28f
nous le demander. Cinq minutes plus tard, nous nous étions glissés le long de la barricade déjà haute de deux mètres, nous avions gagné la rue Saint- Jacques, puis de nouveau le lycée Louisle-Grand. Le traverser, ressortir par la porte de derrière qui communiquait avec la rue de Reims, nous faufiler dans notre vieux Haldé, — comme des lièvres chassés rentrent au gîte, — ce fut l'affaire de cinq autres minutes. Là seulement, quand nous nous trouvâmes en sûreté dans l'escalier qui conduisait à notre étude, nous dûmes nous asseoir sur une des marches. Nous tremblions de tout notre corps. Nous éprouvions cette peur d'après que tous les novices ont connue, une fois la bataille finie.
— a Au fond, » dis-je à Renaud, « nous avons été bien absurdes de ne pas mettre le pavé, et sans cette fille... »
— « Voyons, Dorsenne, » me répondit-il avec un accent de blâme étonné, <c et notre devoir? »
— a Es-tu sûr que ce fut notre devoir ? Si on nous avait fusillés, cependant, notre mort eût été un crime de plus pour ces coquins, et crois-tu qu'elle eût été très utile à la France? »
— a Je n'en sais rien, mais le père André eût été content de nous. »
La discussion que nous engageâmes à ce sujet dure encore quand nous nous rencontrons, après vingt-cinq ans. Je trouve dans ces quelques repli-
ques une preuve de plus à l'appui que l'homme reste pareil à lui-même à travers toute sa vie. J'étais déjà l'inguérissable dilettante que j'espère continuer d'être jusqu'au bout, et Renaud, lui, le Puritain un peu Prudhomme qu'il est demeuré.
Mais un Puritain de dix-sept ans est romanesque encore, et notre discussion de principe céda vite la place à d'autres causeries d'un ordre moins théorique. Notre inexplicable bienfaitrice en devint aussitôt l'unique objet. Qui pouvait-elle être? Nous étions bien innocents, — d'une innocence mal dissimulée chez moi sous un cynisme d'ordre livresque, et chez Renaud sous la plus comique affectation de misogynie. — Mais nous n'avions pu nous abuser sur la physionomie de cette créature. C'était assurément une femme galante. De quelle catégorie? Pour quels motifs s'était-elle jetée dans l'insurrection au point d'y prendre la part active qu'attestaient et son uniforme et sa besogne ? Était-ce l'amour qui la poussait ? Faisaitelle la guerre de rues en compagnie de quelque officier fédéré dont elle était folle? Était-ce une de ces révolutionnaires convaincues dont Théroigne de Méricourt demeure le type légendaire ? Qu'elle fût capable de délicatesse et de générosité, nous l'avions éprouvé nous-mêmes. Nous nous répétions : oc Enfin, elle nous a sauvé la vie... » — Au fond, tout au fond, nous nous rendions compte que ce n'était pas très exact. Nous ne nous serions
pas laissé fusiller, comme je l'avais dit tout à l'heure, pour ne pas faire le geste de ramasser un pavé! A la dernière minute nous eussions cédé. — Ce qu'elle nous avait réellement sauvé, c'était cette dernière minute, l'humiliation vis-à-vis de nousmêmes de démentir l'héroïque attitude improvisée, moi, je dois l'avouer, par imitation de Renaud, et lui, — son mot sur le père André l'avait révélé, — par fanatisme de bon élève pour un professeur admiré! Et nous nous confondions en exclamations sur la beauté de la jeune insurgée. Nous célébrions sa pâleur, ses cheveux blonds, ses yeux bleus, ses doigts fins, le charme de distinction répandu sur toutesapersonne, même dans cet endroit et parmi ces armes. Jamais je n'avais vu mon camarade dans un tel état d'exaltation à l'égard d'une femme, et, si j'avais pu douter de son enthousiasme, j'en aurais eu la preuve dans l'obstination qu'il mit, durant les heures qui suivirent, à fredonner, d'une voix d'ailleurs fausse :
...Au mont Ida, trois déesses...
Si cet air, délicat et canaille à la fois, — un paradoxe de grâce musicale dans le chahut, du Mozart de cabinet particulier, — m'avait paru très étrange dans une boutique de pharmacien transformée en arsenal, il ne l'était pas moins sur les lèvres de mon compagnon. Ni la reconnaissance attendrie
pour notre inconnue du Panthéon, ni le frisson récent du danger, ni le voisinage de la bataille approchante, ne l'avaient empêché de reprendre sa tâche quotidienne. Je pus le voir, à l'étude de sept heures, raturer indéfiniment une pièce de vers sur Robinson. C'était une matière donnée l'autre saison par notre maître, le regretté Gustave Merlet, et cette pièce de quatre-vingt-dix hexamètres commençait par celui-ci que j'aperçois, distinctement, recopié en tête de ce devoir:
... Quis miser in sold soJus spatiatur arend?...
Quel mystère que le souvenir, cette grande fresque intérieure dont certaines portions s'effritent si vite, tandis que d'autres restent si fraîches, si vives, si intactes? Pourquoi les syllabes combinées par mon patient ami en un vers d'une latinité médiocre ne sont-elles jamais sorties de ma mémoire?... ce Quis miser?... » Et voici qu'en transcrivant ces mots, je revis minute à minute les heures singulières durant lesquelles notre quartier
fut pris d'assaut. — Ces heures furent si pareilles les unes aux autres par la monotonie de l'horrible, que je ne peux plus, à cette distance, les distribuer en jours. Fut-ce le lundi, le mardi ou le mercredi que, la poudrière du Luxembourg ayant sauté, un vent d'ouragan souffla sur notre rue, qui fit voler en éclats les vitres de toutes les fenêtres? A quel moment nous précipitâmes-nous, Renaud et moi, jusqu'au dernier étage de Haldé, pour voir les flammes se tordre sur le ciel parmi un nuage de fumée, et le Louvre brûler? A quel autre moment sentîmes-nous se rétrécir l'immense cercle de fusillades qui nous enserrait de tous côtés? Cela faisait une formidable et inexprimable rumeur, qui tenait du grondement de tonnerre et du claquet de moulin. Des sonneries de clairon éclataient, innombrables. Elles marquaient, dans la distance, la ligne mouvante de la bataille. Leur halètement furieux disait l'ardeur de l'action, et de temps à autre, distinct, strident, plus sinistre parmi ces sinistres bruits, le sifflement d'un obus déchirait l'espace... — A quel moment le premier de ces obus décrivit-il son orbe par-dessus notre collège? À quel moment les fédérés installèrent-ils dans ce collège une ambulance, dont les aides, dirigés par un chirurgien galonné jusqu'aux épaules, étaient quatre carabins, trois infirmières et dix sourds-muets? Htait-ce enfin le mercredi ou le jeudi que, penchés à la fenêtre sans vitres de notre second étage, nous
aperçûmes de nouveau la femme qui nous avait renvoyés de la pharmacie ; mais cette fois elle exécutait une besogne plus terrible que celle où nous l'avions vue s'occuper!. .
Le combat s'était donc rapproché davantage encore. Le directeur du collège nous avait fait donner l'ordre de ne plus quitter Haldé, sinon pour revenir par une galerie intérieure dans la cour de l'école préparatoire, où il se tenait, avec ce qui lui restait d'élèves et de maîtres, — une trentaine, en dehors des habitants de l'annexe. Nos deux camarades s'étaient retirés là. Nous étions, M. Finouy, Renaud et moi, demeurés dans notre étude. Tous les deux ils essayaient toujours de travailler. Moi, j'avais renoncé à même ouvrir un livre et j'étais absorbé tout entier par le spectacle de la rue, vide à cette heure.
Notre maison, comme je l'ai déjà dit, faisait l'angle de la rue de Reims et de la rue des Sept- Voies, laquelle s'élargit là subitement pour suivre la bibliothèque Sainte-Geneviève jusqu'au Panthéon. Ce monument et sa place au fond, au premier plan cette rue bordée d'un trottoir, puis la rue de Reims brusquement détachée et finissant à l'autre extrémité en coude sur une étroite ruelle, telle était la topographie de ce coin de Parié. Elle rend seule intelligible la scène à laquelle il me semble encore assister. Il pouvait être une heure
de l'après-midi. Si je ne me rappelle pas le jour, je me souviens bien que nous venions de remonter après le déjeuner. La rue des Sept- Voies était vide, toutes les maisons fermées, et cette solitude comme chargée d'une attente tragique. Subitement je poussai un cri qui fit se précipiter à mes côtés le maître d'étude et mon camarade. Un homme tournait le coin de la Bibliothèque Sainte- Geneviève. Il s'engageait en courant sur le trottoir. C'était un prêtre en soutane, sans chapeau. A cette courte distance, nous distinguions la pâleur de sa face, réellement hagarde de terreur. Il n'avait pas fait vingt-cinq pas qu'une autre personne, évidemment acharnée à sa poursuite, doublait le même angle. Nous reconnûmes, Renaud et moi, avec un saisissement qui nous immobilisa contre cette fenêtre, la femme que nous avions vue charger les pistolets dans la boutique du pharmacien, celle qui nous avait si spontanément rendu la liberté. Elle tenait à la main un revolver encore, mais pour s'en servir elle-même. Elle n'eut pas plutôt aperçu la robe noire du fugitif qu'elle tira sur lui deux balles qui ne l'atteignirent pas. Elle pressa le chien une troisième fois sans que le coup partît. L'arme était vide. Le prêtre fuyait toujours. La femme jeta le pistolet à terre et courut aussi. Le pied lui manqua contre le trottoir. Elle tomba. A peine relevée et désespérant d'atteindre le fuyard, elle se tourna du côté de la place en poussant
2Ç2 RECOMMBNCEMENTS
appel sur appel, pour hâter sans doute l'arrivée de quelque autre poursuivant. Un garde national parut qui s'arrêta pour épauler son fusil. La balle érafla le mur du coin de la rue de Reims, juste comme le prêtre se garait derrière. Le malheureux était devant la porte de Haldé. Nous savions que cette porte avait été verrouillée, puis fermée avec sa barre sur Tordre du directeur, dès le matin. Nous demeurâmes stupéfaits de la voir s'ouvrir et le fugitif s'y précipiter. Quelqu'un se tenait sur le trottoir en qui nous reconnûmes M. Finouy. Tandis que nous nous attardions, en véritables enfants, à regarder ce spectacle de terreur, comme un spectacle, en effet, ce simple maître d'étude avait, lui, couru droit au danger, dans l'instinctif élan d'un homme de cœur qui peut en sauver un autre. Sa conduite était un tel reproche à la nôtre qu'instinctivement aussi nous descendîmes les escaliers, quatre marches par quatre marches, pour voler à son secours. Nous nous trouvâmes en bas juste à temps pour assister au dialogue qui s'engageait entre le maître d'étude et le garde national dont le coup de fusil avait manqué la soutane noire de si près :
— a Mon curé est ici, t> disait le fédéré, « Pas de bêtises. Il me le faut. »
— « Il n'est pas ici, » répondait Finouy, « c'est moi qui viens d'ouvrir la porte... d
— a II n'est pas ici?... » reprit l'autre, « Hé
bien! nous verrons... » D'un coup de crosse il écarte le pion, nous d'un revers de main, et il se rue dans l'étroite cour où s'était, hélas ! engagé le pauvre prêtre. Finouy nous crie :
— « La porte, fermez la porte! »
Puis, tandis que nous mettons la barre et les verrous, il s'élance lui-même à la poursuite du soldat. Cette action avait été si rapide que le fugitif n'avait pas même essayé de se cacher. Il n'en avait pas eu le temps. Il avait fait en courant le tour de l'étroit préau. Ayant trouvé une étude ouverte, il s'y était jeté. Là, il s'était mis à genoux et il priait. Le soldat de la Commune et le maître d'étude le surprirent dans cette attitude :
— « Hé! l'abbé! j> criait le premier quand nous arrivâmes à notre tour, « assez de gyries comme cela. Les camarades attendent. Tu vas retourner là-bas ou je te brûle... » et il esquissa le geste d'épauler son arme.
— a Ce n'est pas vrai, » disait Finouy avec autant de calme qu'il mettait souvent de colère à reprendre nos peccadilles d'écoliers, a Vous ne tuerez pas monsieur l'abbé!... » et il écarta de sa main le canon du fusil, « D'abord nous ne le laisserons pas tuer sans le défendre et sans le venger. » Il tira lui-même un revolver de sa poche, que je lui connaissais pour l'avoir vu souvent dans son pupitre : ce Et puis, vous le tueriez, voulez-vous me dire à quoi cela vous avancerait? »
L'homme tenta de dégager son arme, mais Finouy nous avait fait signe. Nous étions trois à tenir le canon, — et le maître d'étude continuait, avec une présence d'esprit qui nous émerveillait, même dans ces tragiques circonstances, à la constater :
— « La porte est fermée derrière vous. Il y a quarante hommes dans le collège. Us accourront si nous crions... Mettons que je vous manque et que vous nous tuiez tous quatre. Il faudra sortir, er vous ne sortirez pas... Et, quand vous sortiriez, ne savez-vous pas que vous êtes perdu? que les troupes de Versailles seront ici ce soir, demain matin ?. . . Pas un des vôtres n'échappera. . . Hé bien ! moi, je suis le directeur de ce collège, » — il avait pris pour usurper ce titre un air d'autorité froide qui acheva d'en imposer au misérable, — « et, je vous en donne ma parole d'honneur, si vous voulez me livrer votre prisonnier, et vous fier à moi, vous aurez la vie sauve... »
Le prêtre s'était levé pendant ce discours. Il se rapprocha de notre groupe. Je verrai toujours ce masque terreux, presque gris, qui portait l'empreinte d'une agonie de plusieurs heures. Nous avons su depuis qu'arrêté par les fédérés rue Notre- Dame-des-Champs, à six heures du matin, on l'avait traîné de barricade en barricade, et contraint de s'exposer, à chaque retraite, au feu des assiégeants, pour ralentir l'attaque. Sur la place du Panthéon, la panique s'était emparée du martyr,
une de ces paniques animales qui fuient devant elles, au hasard. Il s'était échappé, poursuivi par la femme que nous avions vue faire feu et glisser sur le trottoir, et par le garde national à qui notre maître d'étude essayait d'arracher cette proie. Maintenant il avait prié. L'esprit avait vaincu la chair. Il nous voyait, Renaud et moi-même, deux adolescents, presque deux enfants, sur le point d'aider notre maître dans une lutte dangereuse et pas seulement pour nous. Il savait que les désespérés dont il avait été le prisonnier étaient très capables de tout dans ces heures suprêmes : à des barbares qui brûlaient le Louvre, que pouvait coûter l'incendie d'un collège?
— ce Monsieur, » fit-il en s'adressant à notre soi-disant directeur, ce le bon Dieu m'a déjà protégé, il me protégera encore. Je ne veux pas que vous risquiez pour moi votre vie,* celle de ces enfants, celle de vos autres élèves... Je suis prêt à retourner à la barricade... t>
Le fédéré avait écouté M. Finouy d'abord, puis le prêtre, avec une physionomie encore égarée par la fièvre de la bataille. Cependant il s'y démêlait déjà une hésitation. Cet homme, de trente ans peut-être, blond, gras et rose, n'avait pas sur son visage l'irréductible haine dont nous avions lu l'expression dans les yeux de Hardy. On devinait en lui le petit employé ou le modeste ouvrier parisien, sans initiative ni résistance, enrôlé dans
la garde nationale pendant le siège, ayant continué à servir sous la Commune naturellement, pour les trente sous par jour, et naturellement arrivé, dans cette guerre sinistre des rues, au coup de feu criminel sur un prisonnier fugitif. Il y eut une minute, sans aucun doute, pendant la scène dont je traduis mal la rapidité à la fois et la simplicité, — une minute, non, une seconde, où un geste d'un de nous, une intonation de voix, un regard eussent suffi à le rejeter au même sauvage délire. Il y eut une autre seconde où le calme énergique du maître d'étude, notre jeunesse, l'héroïsme résigné du prêtre, l'isolement et aussi l'espérance soudain évoquée du salut réveillèrent en lui le bon garçon de la vie normale. Il ne répondit pas à l'abbé, mais s'adressant à M. Finouy :
— ce Vous en parlez à votre aise, vous, monsieur le directeur, » dit-il; ce et les camarades? x>
— « Les camarades? » reprit le maître d'étude. « Et vous croyez qu'il y en a un seul qui hésiterait à sauver sa peau, s'il en avait le moyen? »
— « Mais s'ils ne me voient pas revenir avec mon homme?... »
— a Ils croiront que M. l'abbé s'est sauvé ou a été tué, vous, que vous avez été pris ou blessé... »
— « Et s'ils cherchent ici ? »
— « Ils ne chercheront pas. Vous voyez bien qu'ils n'ont pas frappé à la porte. Ils auront cru
que M. l'abbé et vous aviez passé par l'autre rue, au bout de celle-ci... Voyons, » ajouta le tentateur, « vous n'êtes pas un méchant homme, cependant. Vous avez quelque part une maman à revoir, une femme, quelqu'un à qui vous tenez .. Dites que vous me donnez la vie de monsieur, et suivez-moi que je vous mette en sûreté. Est-ce oui? Est-ce non? Nous n'avons pas un moment à perdre... »
— a Hé bien! c'est oui! » répondit l'insurgé après un instant du plus terrible silence.
— « Alors, suivez-moi, » dit M. Finouy, a et vous aussi, monsieur l'abbé. Je vais vous cacher tous les deux. »
Les deux hommes se regardèrent, et le soldat fit signe au prêtre de passer devant lui. Le sens du respect social l'avait déjà reconquis ! Le maître d'étude les emmena dans une pièce en sous-sol qui servait de salle d'armes et il nous envoya prévenir le directeur, en nous donnant la clef de la porte du couloir par où Haldé communiquait avec l'école préparatoire. Quand nous reparûmes avec cet important personnage, Finouy était seul. Il avait appréhendé notre étourderie d'écoliers et employé le temps de notre absence à l'exécution de sa promesse. Le fait est que nous ne sûmes jamais dans quelle chambre ou dans quelle cave il avait prudemment enfermé — sous la même clef — le prêtre fugitif et son poursui-
vant. Nous comprîmes seulement, à quelques mots prononcés par le directeur, que la parole donnée serait maintenue, et tout de suite une succession quasi foudroyante d'incidents nouveaux nous empêcha de pousser nos investigations plus avant.
Ce fut d'abord Tordre intimé par ce même directeur aux quelques personnes demeurées dans Haldéde se rendre dans la cour de l'école. On annonçait que les caveaux du Panthéon étaient remplis de poudre, et que l'on mettait le feu à cette poudre. Tout le quartier, construit sur des catacombes, devait s'écrouler. S'échapper du collège quand les fusillades et les claironnées de plus en plus proches attestaient le voisinage immédiat de la mêlée, il n'y fallait pas songer. Des matelas avaient été jetés au milieu de la cour principale. Nos maîtres nous y firent asseoir, et on attendit. J'ai encore dans l'oreille la voix de cet inspecteur farouche, M. Dupuy, — dit Poche, — qui, d'ordinaire, ne nous parlait que pour nous terroriser, me confiant ses inquiétudes avec la familiarité du péril commun :
— a Je voudrais beaucoup être plus vieux de deux heures, mon cher Dorsenne!... »
Ce fut ensuite, vers le milieu de l'après-midi, cette installation soudaine dont j'ai déjà parlé, dans cette même cour et dans les études qui
ouvraient sur elle, d'une ambulance communaliste, présidée par un médecin-major, qui commandait à quatre carabins, tous imberbes, à trois infirmières de mine effrontée et à une dizaine d'infirmiers sourds-muets. Ils apportaient l'appareil habituel des hôpitaux militaires, qu'ils disposèrent, avec une hâte et un étalage où se devinait le besoin, quand la troupe régulière serait là, de fournir une évidente preuve de leur philanthropique occupation. Et ce fut enfin l'arrivée de cette troupe elle-même, annoncée par des coups de feu si voisins que l'on entendait les balles claquer de l'autre côté du mur de la cour. Plusieurs de ces balles ricochèrent, aplaties, jusque parmi nous. Nous étions maintenant au centre de la bataille et tout le monde se taisait. Soudain nous distinguons les gestes désespérés des deux sourds-muets que le chef de l'ambulance avait placés en plantons contre la porte. Ces malheureux relevaient le canon du fusil d'un chasseur qui nous avait aperçus et qui couchait en joue ce groupe compact au milieu de cette cour. Un autre chasseur apparaît, puis un officier, un capitaine, le pistolet au poing, la jugulaire au menton, les yeux brûlants de fureur et d'énergie dans un maigre visage, creusé par dix mois de guerre, de combats et de captivité :
— a Mais c'est un collège, ce sont des en-
fants ! » s'écrie le garçon de loge, qui, après s'être retiré peu courageusement devant le fusil braqué du premier chasseur, s'était jeté sur le capitaine comme sur un sauveur.
— « Où est le directeur? » demanda ce dernier, et quand le savant distingué qui gouvernait l'école préparatoire avec tant de bonté et de justice se fut approché : ce Combien comptez-vous d'élèves? Combien de maîtres? Combien de domestiques? Il faut m'en faire une liste que vous remettrez à mon sergent. . . Bon, x> ajouta-t-il, oc quatre hommes ici, » et il indiqua la porte, « quatre ici, » et il indiqua le coin de l'ambulance, a: et en avant, vous autres, » cria-t-il aux chasseurs entrés avec lui, qui repartirent vers la rue et vers la bataille.
Elle s'éloignait, cette bataille, et nous l'entendions s'éloigner. Ce fut la subite, l'étrange sensation d'un vaste silence immédiat, tandis qu'au loin le crépitement de la fusillade, le sifflement des obus, le grondement de la canonnade continuaient, ininterrompus... Il y avait dans cet apaisement soudain de la furieuse tempête autour
PENDANT LA BATAILLE fOI
de nous je ne sais quoi de déconcertant et de sinistre. De combien de morts notre actuelle sécurité était-elle faite? — Pour Renaud et pour moi, cette prise du Panthéon suggérait encore une image plus précise, celle de la jeune femme que nous avions vue, cette même après-midi, poursuivre le malheureux prêtre à trente pas de nous, et elle nous avait pourtant délivrés, peut-être sauvés, quelques jours auparavant! Avait-elle continué sa chasse à l'homme, et, voyant la porte de Haldé. fermée, pensé que le prêtre et le garde national s'étaient engagés dans l'autre rue ? Avait-elle essayé de s'y engager aussi ou bien était-elle retournée à la barricade? Dans l'un et dans l'autre cas, que de chances pour qu'on l'eût tuée! S'étaitelle retirée avec les insurgés sur le Jardin des Plantes ? Son sort ne valait guère mieux.
— ce Si seulement elle était entrée chez nous avec le prêtre? » me dit Renaud quand nous eûmes regagné notre petite étude.
— « Mais, si elle avait été là, le fédéré auraitil consenti à se rendre? » répondis-je.
— ce Nous essaierons toujours de visiter la barricade... » répondit Renaud. « Si elle n'était que blessée?... »
A dix-huit ans, de pareilles idées ne semblent pas déraisonnables. L'événement devait, pour une fois, dépasser encore notre plus romanesque
attente. Dieu! quelle sinistre expédition nous entreprîmes vers la place du Panthéon, — à la nuit tombée, — lorsque le chef de l'ambulance fédérée prit sur lui d'aller avec quatre de ses infirmiers sourds-muets examiner l'endroit où l'on s'était battu au milieu du jour! Nous lui demandâmes de l'accompagner. Il y consentit. Chacun de nous était muni d'une lanterne, tous les conduits à gaz étant coupés. D'ailleurs à peine s'il était besoin de falots pour cette nuit de mai claire et transparente. La douce lune et les douces étoiles rayonnaient sur le plus lamentable spectacle. Au long des trottoirs de la place, des cadavres étaient couchés, tous pieds nus et reconnaissables à leurs uniformes : ceux des gardes nationaux qui avaient défendu jusqu'au bout l'énorme barricade dont la masse bouchait toujours la large rue. Par une précaution féroce, que justifiait trop l'exaspération du combat, les vainqueurs avaient achevé les vaincus en leur brisant le crâne à coups de crosse. Des débris de cervelle engluaient le pavé, mêlés à des touffes de cheveux et à des filets de sang à peine figés. Ces vainqueurs cependant, épuisés par cette dure journée, s'étaient couchés sur des bottes de paille à même le sol. Ils dormaient en plein air, à côté des cadavres, d'un sommeil que notre marche ne dérangea même pas. Les sourdsmuets penchaient leur lanterne sur chaque mort tour à tour, et tour à tour nous distinguions des
barbes grises et des faces imberbes, — preuve nouvelle de ce fait qui nous avait tant frappés, lors de notre imprudente sortie du lundi : la haine sociale à ses deux âges, avant l'expérience et après l'expérience. Arrivés à l'endroit où nous avions été arrêtés l'autre jour, l'impression devint plus terrible encore : les cadavres, placés tout droits contre le rempart de pavés, semblaient le garder encore. Frémissants, nous hâtâmes le pas et nous arrivâmes seuls au bâtiment de la mairie. La cour en était vide et noire. Un escalier, éclairé par une lampe, montait sinistrement vers le premier étage. On entendait les officiers qui s'y tenaient causer et rire la porte ouverte. Nous nous mîmes à parcourir cette cour, au fond de laquelle se dressait un amoncellement énorme de tragiques débris.
Des fusils, des pistolets, des sacs, des gibernes, des képis, des bidons avaient été jetés là pêlemêle et formaient, dans un angle, un tas plus haut qu'un homme. — Quelle curiosité enfantine nous poussa à regarder par derrière? — ■ Renaud avait avancé sa lanterne qu'il laissa aussitôt tomber en poussant un : « Ah ! mon Dieu ! » dont l'épouvante me figea le sang dans les veines. Une main avait saisi son bras et une voix disait :
— « Ne me vendez pas ! »
Cette voix, où l'avions-nous entendue ? J'avançai ma lanterne à mon tour, et je reconnus, couchée sur le pavé, à l'abri de ce sinistre amas, qui? Cette
femme même dont le souvenir avait été la cause de notre promenade nocturne à travers ce charnier humain. Oui, c'était bien ce même visage, joli et déjà fané, que nous avions vu une première fois souriant d'un sourire de pitié gouailleuse dans la boutique du pharmacien, puis une seconde fois, animé d'une telle fureur de sauvagerie tandis que le prêtre fuyait sous les coups de revolver. Maintenant c'était sur ces traits lassés, dans ces yeux fiévreux, sur cette bouche hagarde, ce frisson de la bête traquée qui sait le chasseur à côté. Comment avait-elle échappé à l'investigation des vainqueurs, dans cette mairie dont chaque coin avait été fouillé à coups de baïonnette? Encore aujourd'hui, je ne le comprends pas. Elle nous regardait, sans plus parler, Renaud et moi. Elle nous avait reconnus, et tremblait très fort, mais pas plus que nous! Certes, c'était une scélérate et que nous avions vue accomplir le plus lâche des attentats. Si elle avait tiré devant nous sur le pauvre prêtre, de cette même main qui tenait toujours le bras de Renaud, quels autres meurtres n'avait-elle pas commis dans la frénésie de la dernière bataille? Mais cette scélérate était une femme, et nous lui devions de la reconnaissance. Faisions-nous bien, faisions-nous mal en essayant de la sauver à notre tour? Nous ne nous le demandâmes pas, tant notre instinct fut irrésistible et irraisonné.
PENDANT LA BATAILLE ^Of
— a Dorsenne, il faut absolument qu'elle sorte d'ici, » dit Renaud, oc ou elle est perdue. s>
— oc Rien de plus simple, » répondis-je après un moment de réflexion, oc je vais lui donner mon manteau et ma casquette... Nous la mettrons entre nous deux, et on la prendra pour un de nos camarades. Mais où la conduire ? »
— « A Halié, d'abord, » dit Renaud, oc nous verrons après... »
— « Je vous remercie, messieurs, » dit la jeune femme. Elle nous avait écoutés sans parler, et elle ajouta : <r Mais, cette maison, est-ce loin? »
— ce Vous ,êtes blessée?» lui demandâmesnous.
— « Presque rien, » fît-elle, « une égratignure à la jambe. Seulement je n'ai pas mangé depuis ce matin, et je n'aurais pas la force de marcher longtemps... »
— a II n'y a que cinq minutes, » dit Renaud, oc et vous vous appuieriez sur nous. Mais vite, vite... Ah! c'est trop tard!... »
Deux personnes apparaissaient en effet au haut de l'escalier. On ne voyait que leurs silhouettes qui révélaient des officiers, et les points rouges de leurs cigares. J'avais éprouvé, depuis le commencement de cette semaine, bien des émotions. Laquelle était comparable à l'angoisse qui m'étreignit quand ces deux hommes regardèrent de notre côté? Us pensèrent sans doute que nous
étions des employés de la mairie, occupés à quelque besogne de nettoyage, car ils continuèrent de causer, appuyés au parapet de cet escalier, sans plus faire attention à nous. Ce fut là, au bruit de la voix de ces deux témoins, qui heureusement nous tournaient le dos, mais dont un seul soupçon eût coûté la vie à notre compagne, ce fut là que nous aidâmes cette dernière à passer un de nos pardessus d'uniforme. Nous coiffâmes ses cheveux, heureusement coupés courts, d'une de nos casquettes, et nous voici, recommençant, avec la malheureuse entre nous, le chemin que nous avions suivi une demi-heure auparavant, sur cette place où les sourds-muets se penchaient toujours sur les morts ! Qu'elle nous sembla longue, cette traversée, et lent le pas de notre compagne, et léger le sommeil des chasseurs endormis sur la paille, qui parfois faisaient un mouvement!... Si l'un d'eux se réveillait?... Si la porte de TSaldé était fermée?... Si nous rencontrions le directeur, et surtout l'inspecteur, ce terrible Poche, dont la haine pour les insurgés s'était accrue de tout l'amour qu'il portait à son fils en train de se battre contre eux?... Si nous nous trouvions face à face avec le prêtre que notre protégée avait tenté d'assassiner à cet endroit même?... Mais non. A de certaines heures on dirait qu'il n'y a vraiment place qu'à des hasards favorables au milieu des circonstances les plus follement périlleuses. Pas
un des chasseurs ne se réveilla. Une patrouille militaire que nous croisâmes fut trompée par nos uniformes et ne prit pas garde à nous. La porte de Taldé était ouverte, la loge du concierge vide, vide l'escalier. Nous introduisîmes l'insurgée dans un dortoir, abandonné à cette époque de vacances forcées, — et, rentrés dans notre petit dortoir à sens, nous employâmes notre nuit à combiner un plan dont le détail assez compliqué devait réussir comme notre équipée de la veille, jusqu'à la minute où cette hypothèse d'une rencontre avec le prêtre se réalisa d'une manière si simple, — si effrayante aussi, que la seule idée m'en fait tressaillir, après tant d'années !
Ce plan consistait à prévenir le médecin en chef de l'ambulance communaliste installée dans l'école, et à obtenir de lui qu'il enrôlât notre protégée dans son équipe. Il suffisait qu'une des trois infirmières possédât un costume en double et consentît à le prêter. Nous consacrâmes la journée du lendemain à cette négociation et à ce déguisement, si bien qu'à la nuit tombante, l'ex-cantinière de la barricade, installée au chevet d'un des blessés, parfilait de la charpie avec ces mêmes mains qui, trente-six heures plus tôt, jouaient si hardiment du revolver. Le bonnet dont elle était coiffée changeait sa physionomie autant que le long tablier blanc à épaulettes. Quand nous la
vîmes ainsi, au matin, nous jugeâmes qu'elle était méconnaissable. Elle-même en jugeait sans doute ainsi, car après avoir subi, durant la journée de la veille, une folie d'inquiétude qu'elle ne nous avait pas cachée, elle retrouvait, pour vaquer à ce travail d'effilochage, le seul dont elle fût capable, presque son sourire de notre première rencontre, et, au moment où nous la croisâmes, nous l'entendîmes qui fredonnait en nous regardant :
Au mont Ida, trois déesses...
Sa gaieté devait vite céder la place à une nouvelle et plus terrible appréhension. Nous étions venus, comme en flânant, jusqu'à la salle des pansements vers les neuf heures. A dix heures, un ordre courait le collège que tous les habitants de la maison, depuis les élèves jusqu'aux maîtres et depuis les domestiques jusqu'aux hôtes de hasard, eussent à se réunir dans la cour où un colonel devait les passer en revue !
Je le vois encore, cet inspecteur inattendu, avec son rude et sévère profil d'ouvrier de guerre, avec le regard dur de ses prunelles bleues. Je revois les uniformes flétris des officiers qui l'accompagnaient. Comment l'infirmière improvisée subirait-elle cette dernière et suprême épreuve? Quand elle parut, au milieu du groupe suspect de l'ambulance, nous n'eûmes plus d'yeux que pour elle. Nous crûmes mourir d'épouvante en aper-
ce van t, à quelques pas, au milieu de nos maîtres, l'abbé Broussais, - — c'était le nom du prêtre que M. Finouy avait préservé ! Il y avait aussi dans un troisième groupe, celui des domestiques, le fédéré à qui ce même M. Finouy avait promis la vie sauve. La pâleur de cet homme et son tremblement le désignaient trop aux perçantes prunelles bleues du colonel. Mais sous la livrée du collège, et présenté dans le tas par le directeur, il ne fut même pas remarqué. J'observai, au contraire, avec une mortelle inquiétude, qu'un des jeunes officiers de l'escorte, un lieutenant de chasseurs, fixait d'un regard aigu la soi-disant infirmière. Cette fille, heureusement, avait reconquis assez d'énergie pour se faire un masque impassible. Pourtant, si l'officier, devant cette physionomie, se demandait où il avait déjà rencontré cette femme, il doutait encore, au lieu qu'elle avait été reconnue par M. l'abbé Broussais. Nous en eûmes la preuve au geste de saisissement involontaire qui échappa au prêtre. Il le réprima aussitôt pour suivre le reste de l'inspection avec un mutisme attentif qui nous rendit, à Renaud et à moi,un peu d'espoir. L'instant critique approchait : le colonel était arrivé devant le personnel de l'ambulance. Il questionnait le médecin major. Au cours de cet interrogatoire, qui dura plus longtemps à lui seul que n'avaient duré jusqu'ici tous les au très, le prêtre remarqua-t-il le regard du jeune
lieutenant ? — Êprouva-t-il un de ces élans de charité passionnée comme en inspire à certaines âmes très pieuses la gratitude d'un mortel danger évité récemment? — Nous le vîmes insensiblement se rapprocher de la jeune femme. Il était maintenant son voisin. Elle le reconnu t elle aussi, sans que son visage s'altérât, mais avec une terreur dans les yeux qui se changea en une véritable stupéfaction, quand M. Broussais commença de lui parler. Que lui dit-il? Que répondit cette fille à l'homme qu'elle avait voulu tuer, deux jours auparavant? Sans doute il la questionnait afin d'avoir sur elle des détails qu'il pût donner au colonel si on lui demandait qui elle était. Il n'eut pas besoin de s'en servir d'ailleurs. Car à peine avait-il quitté la fausse infirmière que le lieutenant vint à lui et l'interrogea, — c'était tout auprès de nous, et nous entendîmes à la fois la question et la réponse :
— « Vous connaissez cette femme à qui vous parliez tout à l'heure, monsieur l'abbé? »
— <c Si je la connais! » répondit le prêtre, ce beaucoup. Mais pourquoi? »
— «A cause d'une ressemblance singulière, »
fit l'officier; puis, après un silence : ce Ainsi, vous répondez d'elle ? »
— ce Assurément, » répondit le prêtre qui ajouta : « Elle est infirmière dans le mauvais camp ; mais il faut bien vivre, et ce n'est pas une mauvaise fille. La preuve, c'est qu'elle me promettait
tout à l'heure d'assister à la messe que je dirai demain pour remercier le bon Dieu de m'avoir sauvé. »
Et il racontait son supplice de l' avant-veille à son interlocuteur, qui insista :
— « Alors, vous avez été sur la barricade de la rue Soufflot ? »
— « Deux heures durant, » dit le prêtre.
L'officier le regarda, puis il regarda la femme.
A ce moment même elle défilait avec les autres infirmières devant le redoutable colonel. Celui-ci les dévisagea toutes, et ne diagnostiquant rien de suspect, il dit simplement :
— « C'est bien, allez... A qui le tour? »
Distinctement, nous vîmes sur la bouche du
jeune sous-lieutenant une parole qui ne se prononça pas. De nouveau il regarda la femme, il regarda le prêtre, puis il haussa les épaules, sans que nous pussions deviner si ce geste signifiait : — oc Je suis un fou, je me suis trompé, » ou bien : ce Si ce prêtre ne veut pas qu'elle soit reconnue, pourquoi la dénoncer? »
Et l'insurgée fut sauvée.
312 RECOA MENCEMENTS
... Tragiques souvenirs! Bien longtemps ils sont demeurés pour moi comme un cauchemar, associés qu'ils étaient à ces affreuses visions d'une ville prise d'assaut. Partout à l'horizon des incendies, partout dans la rue des ruines, partout des coups de fusil, partout des morts, partout l'inutile frénésie de la destruction!... Aujourd'hui, comme je le disais au début de ce récit, en face de ces tableaux d'autres s'évoquent, — des tableaux, non, de courtes, de vulgaires scènes de la vie de tous les jours, où j'ai retrouvé quelques acteurs de ces épisodes de la semaine sanglante, mais cette fois repris par la vie et redevenus ce qu'ils étaient auparavant, — comme s'il ne se fût rien passé. Inutile! Inutile! Inutile!. . C'est le mot, sinistre dans sa simplicité, qu'il faudrait écrire à toutes les pages de toutes les histoires de toutes les Révolutions. C'est aussi le mot que les survivants ou les victimes de ces accès de démence collective ont toujours répété sous d'autres formes, depuis le général qui disait à Napoléon, lors
du Sacre : « Il y manque les trois cent mille hommes qui se sont fait tuer pour supprimer tout ça... » jusqu'au célèbre agitateur, qui mourait sur cet admirable soupir : « Ceux qui ont servi la Révolution ont labouré la mer!... »
La raison en est qu'une fois traversés, les événements les plus terribles nous laissent identiques à nous-mêmes, par suite totalement distincts de l'être scélérat ou sublime que les circonstances ont, pour une heure, tiré au dehors. Et je revois
— humble commentaire à cette ironique vérité
— l'étude de *Baldé quinze jours plus tard. Les élèves sont rentrés maintenant. Nous sommes vingt-cinq à nous pencher sous la lampe. Je rédige de mon mieux une dissertation pour M. André sur cet intéressant sujet : De la théorie du monde extérieur che\ les Épicuriens! Le pédant de collège qui nous a dicté ce sujet en insistant sur son importance, méticuleusement, est-il le même homme qui, l'autre matin, nous faisait un si fier adieu, sur le seuil du collège, au grondement lointain du canon? Mais le potache, penché sur ses dictionnaires à côté de moi en étude, et qui vient de me dire avec un réel désespoir : — « II paraît qu'il n'y aura pas de concours général cette année, » — est-il le même que le Renaud de la barricade, refusant de placer le pavé, au risque d'être tué; que le Renaud de la cour de Tialdé, saisissant à pleines mains le fusil chargé du
fédéré; que le Renaud enfin de la mairie du Panthéon, soutenant de son bras la cantinière de la Commune, à deux pas des officiers et des soldats de l'armée victorieuse? Et moi-même qui me sens si mortifié d'avoir obtenu une place médiocre à la dernière composition, suis-je la même personne qui traversait, avec une si tragique impression du mystère des choses, la place où les vainqueurs dormaient sous les étoiles, à côté des morts ? Et notre maître, ce cuistre tatillon et difficultueux, qui distribue des heures de « colle » aux bavards, du haut de son pupitre, et peine, avec sa mauvaise mémoire, sur un traité de pathologie, est-il bien le même que cet héroïque Finouy, qui protégeait, au péril de sa vie, un malheureux prêtre traqué? Et le garçon qui fait les lampe*, et se sourit dans le reflet de leur cuivre, poli comme un miroir, est-ce vraiment le garde national qui traquait ce prêtre avec tant de férocité? 11 était soigneux et propre. Il paraissait dévoué et reconnaissant. Le directeur l'a gardé, et voilà un bon domestique de plus.
Je le revois, le prêtre lui-même, cet abbé Broussais, que j'avais dans la mémoire, effrayant de terreur, puis sublime d'énergie reconquise quand il s'était relevé de ses prières, — sublime aussi de charité quand il sauvait la fausse infirmière, après qu'elle avait voulu l'assassiner!... Six mois se sont
PENDANT LA BATAILLE f I f
écoulés. Mon père m'a forcé, à mon grand regret, de passer la soirée — une de mes soirées de congé — chez un ancien recteur de ses amis, excellent homme, mais qui a la fâcheuse manie de me gourmander sur mes religions littéraires :
— a Alfred de Musset, » me dit-il souvent, a tu admires ce garçon-là? Mais je l'ai connu ! J'ai été à côté de lui au Concours général... Veux-tu savoir ce que c'était qu'Alfred de Musset, mon ami ? Hé bien! c'était un paresseux! .. »
Ce terrible sermonneur m'a chambré dans un coin de salon, une pièce outrageusement verte que domine le portrait du philosophe Victor Cousin, avec dédicace. Des universitaires causent debout — en m'enviant; car l'ancien recteur est l'intime du ministre de l'instruction publique, lequel a promis de venir le soir. La porte s'ouvre et livre accès à un ecclésiastique, souriant, mielleux, complimenteur. Le manteau romain sur l'épaule, il salue de-ci de-là, avec une obséquiosité de solliciteur, et l'ennemi de Musset, qui est en revanche un fidèle de Béranger, murmure entre ses dents :
— <c Homme noir, d'où sortez- vous?... » et il ajoute : <c En aura-t-il fait des démarches, cet intrigant d'abbé Broussais, pour être nommé évêque!... »
Et enfin, je la revois, elle aussi, la Théroigne
3 ï6 RECOMMENCEMENTS
de la barricade, l'énigmatique combattante qui tour à tour s'était révélée à nous comme capable des plus généreux élans et des plus féroces attentats, comme une protectrice bourrue et bienfaisante, et comme une lâche assassine... Une année pleine est révolue depuis la semaine sanglante, et le fantôme de la jolie Théroigne repasse trop souvent dans nos discours, à Renaud et à moi. Le printemps fleurit de nouveau les lilas du Luxembourg, et, par un soir de dimanche, je me suis laissé entraîner en compagnie de camarades, moins consciencieux que ce pauvre Renaud, dans un café servi par de pseudo-Italiennes. Ce repaire de prostituées regorge de collégiens, de sain t-cy riens, de polytechniciens, tout l'espoir de cette pauvre France, si cruellement éprouvée. — O pitié ! O inexpiable crime du pouvoir qui permettait et qui continue de permettre que ces tentations immondes souillent sans cesse le printemps sacré du pays! — A une table, une fille rit et parle très haut en buvant des bocks, dans laquelle je reconnais l'ancienne cantinière de la Commune. Deux étudiants sont auprès d'elle qui la pressent en riant et causent aussi haut qu'elle. Tous trois ont dîné trop copieusement. Le délicat visage de la jeune femme est un peu plus fané, mais toujours fin, avec des yeux passés au noir et une bouche passée au rouge, qui rendent plus saisissante sa pâleur de goule blonde, et j'entends
un collégien — un Saint-Louis — qui, en la montrant, dît à un autre :
— « Regarde 1 Voilà Nini-Pécrole! h
— « Cette rousse entre ces deux pîpos? Est-ce que c'est vrai que tu as été avec? »
— o Parfaitement, » dit l'autre avec fierté.
« Ça m'a coûté un louis. Mais ce n'est pas trop cher... Elle est épatante, d'abord... Et puis, c'est l'ancienne maîtresse de Raoul Rigault!... »
Paris. Décembre iSyf.
Table