II DÉDICACE
que la perte d'un être trop cher nous immobilise, nous, dans la contemplation d'un passé à jamais passé, — vérité désenchantante lorsque Von constate, après quarante ans, l'irrémédiable monotonie de notre propre destin et de tout destin; — vérité consolante lorsque . l'on se dit que ce patient et invincible labeur de l'éternelle ouvrière doit pourtant avoir un sens. — Il y a un peu de toutes ces impressions dans ces dix récits de Recommencements, tristes ou heureux, volontaires ou involontaires. Et à qui les offrir sinon à l'artiste qui a lui-même célébré cette continuité ininterrompue de la vie à travers les jours dans cet admirable poème : les Romains dans mon champ :
« Moi-même je ressens les choses avec l'âme Dont ils ont contemplé jadis ces deux lointains... »
Le Plantier. 14 janvier 1897.
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Le Vrai Père
Le Vrai Père
j uand la comtesse de Bréau encra dans le petit salon de ce rez-de-chaussée où elle n'avait plus rejoint son amant depuis des mois, elle était affreusement pâle. La lueur de l'après-midi de décembre, — une avantveille de Noël, — blafarde et rendue presque glauque par les vitraux des fenêtres, fonçait cette pâleur en lividité. Elle était enveloppée d'un manteau de loutre qu'elle ne dépouilla point, quoiqu'un brasier brûlât dans la cheminée. Elle marcha droit vers un jeune homme qui ne l'avait
pas entendue ouvrir la porte, car il demeurait assis au coin de ce feu qu'il regardait fixement, la tête dans ses mains. Il devait être arrivé dans l'appartement depuis longtemps, — à en juger par l'état des grosses bûches aux trois quarts consumées qui blanchissaient dans le foyer, — et son anxiété sans doute égalait celle de sa maîtresse, car il avait allumé, sans les finir, plus de vingt cigarettes de tabac russe. Les bouts de carton mâchonnés trahissaient l'impatience des dents et gisaient, jetés au hasard, contre les chenets et le garde-feu. L'arôme de ce tabac, très doux et un peu fade, se mélangeait à l'odeur de poussière qu'exhalent les chambres rarement ouvertes, où il y a trop d'étoffes, trop de rideaux, un étouffement du bruit, de la lumière, de l'atmosphère. Les deux portes de celle-là disparaissaient sous de lourdes tapisseries. Sur la moquette du fond s'épaississaient des carpettes d'Orient, jetées au hasard. D'autres tapis drapaient le large divan, parmi les coussins. Cette pièce, une seconde à côté qui servait de chambre à coucher, une troisième, meublée en salle à manger, composaient tout le rez-de-chaussée. Ce n'était pas l'asile improvisé et momentané de l'adultère qui se sait une passade et ne redoute rien tant que les installations de rendez-vous, difficiles à détruire. Cet appartement, dans cette rue si calme de Chateaubriand, dénonçait le rêve d'un foyer caché à côté
du foyer avoué, l'illusion du début d'une liaison qui a caressé la chimère d'une intimité éternelle, avant de finir, comme toutes les autres, sur la haine, le dégoût ou l'indifférence. Que de couples à Paris disposent ainsi chaque année, avec une tendresse enivrée, de ces nids de baisers, des champs de bataille plus tard pour les mortelles rancœurs d'une maîtresse délaissée ou d'un amant trahi ! On y est entré quand ces tapis étaient neufs, le cœur battant d'espérance, et on s'y retrouve comme Jeanne de Bréau se retrouvait là, auprès de Louis de Mégrignies, ayant senti couler entre soi et ce qu'on a tant aimé tous les mépris de l'âme humaine!...
La comtesse s'était arrêtée derrière le fauteuil du jeune homme qui continuait de regarder le feu. Sa nervosité de tout à l'heure, celle qui la faisait trembler de tout son corps quand elle avait ouvert la porte, s'était transformée en une ironie douloureuse. Elle qui connaissait Mégrignies comme une femme connaît un homme quand elle Fa aimé huit ans, elle avait l'évidence que cette attitude d'absorption dans la rêverie était feinte, cette ignorance de sa présence simulée, et elle le lui dit, avec cette âcreté presque brutale où les anciennes maîtresses soulagent l'amertume d'inguérissables déceptions :
— « Pourquoi faites-vous semblant de ne pas
m'avoir entendue entrer? » commença-t-elle. oc Si c'est pour me prouver que j'ai été votre dupe une fois de plus en prenant votre lettre au sérieux, c'est bien inutile... Et si ce que vous m'avez écrit est vrai, si je peux réellement vous sauver d'un danger, c'est bien inutile d'essayer de me produire de l'effet... »
— a Pauvre Jeanne ! Vous regretterez tout à l'heure de m'avoir parlé durement... » dit le jeune homme qui s'était levé sous le coup de cette brusque apostrophe. Il la regardait maintenant avec des yeux où elle lisait la confirmation de sa défiance. C'était de ces larges yeux très bruns de charmeur, mais aussi d'aigrefin, comme en ont les hommes qui savent se faire aimer des femmes et les exploiter, de ces yeux dont la prunelle est humide, caressante, veloutée, avec un arrière-fond brutal et implacable. Tout son visage et toute sa personne avaient d'ailleurs un je ne sais quoi de gracieux et d'ambigu, de souple et de dangereux qui donnait l'idée d'un grand félin. La bouche sensuelle et mauvaise se fermait d'un pli dur sous la fine moustache dorée, presque rousse. Le profil, différent de la face jusqu'à ne lui pas ressembler, s'allongeait vaguement en un museau d'animal de proie. Les mouvements étaient efféminés, abandonnés, avec une haute taille et une ampleur de poitrine qui révélaient le demi-athlète, l'hygiériste de club entraîné au cheval, aux armes, à la
paume. Enfin c'était un très joli homme avec une physionomie inquiétante et vile, malgré les plus aristocratiques délicatesses des lignes. La voix était douce, mais on sentait qu'il en jouait, comme on joue d'un instrument dont on manie le registre à volonté. Pour parler à cette maîtresse irritée à laquelle il avait demandé ce rendez-vous après de longues semaines d'une demi-rupture, il avait fait passer dans son accent une grâce enfantine, sûr que ce vague rappel de l'ancienne intimité, joint au charme de la présence, dompterait aussitôt cet être qu'il avait connu si à lui, si troublé par son moindre désir. La comtesse avait un peu fermé les paupières en entendant ce son câlin de voix. C'était bien un signe que l'ancien pouvoir du jeune homme sur elle n'était pas aboli. Mais n'était-elle pas venue, et quelle marque plus certaine aurait-elle su lui donner d'une passion persistante? Il le pensa du moins, et que ce ton désarmé, découragé, vaincu, s'accordait le mieux avec la démarche désespérée qu'il se proposait de tenter. Il continua :
— « Oui, vous regretterez d'avoir été dure... » Et, sans autre préambule, comme un ami qui rencontre un ami dans une circonstance périlleuse, et qui supprime d'un geste une longue suite de malentendus pour aller droit à l'affection dont il est sûr : ce Je suis dans un moment terrible de ma vie, Jeanne, et j'ai besoin de dévouements vrais.
Ils ne sont pas nombreux, à Paris, les amis que Ton trouve dans ces crises-là. Mais je sais ce que vaut votre cœur... »
Elle eut aux lèvres la réponse : oc Vous l'avez assez torturé pour cela... » Elle ne la dit pas. Il lui avait tendu la main. Elle lui abandonna la sienne. Il la serra d'une longue étreinte qui cherchait sans doute à réveiller en elle le frisson d'autrefois. Elle s'y prêta, sans que ses doigts bougeassent dans le petit gant sombre qu'elle n'avait pas plus ôté qu'elle n'avait levé son voile, et elle laissa tomber cette phrase d'une signification sinistre, prononcée après cette plainte, car elle supposait que déjà Mégrignies avait eu recours à sa bourse de femme élégante dans des circonstances difficiles :
— « Ne vous attardez pas à tant de détours.
Vous avez joué de nouveau, vous avez perdu, et vous ne pouvez pas payer?... »
— « Il s'agit d'une affaire de jeu, en effet, » répondit-il, après avoir visiblement hésité quelques secondes, « mais ce n'est pas ce que vous croyez. C'est plus grave. C'est beaucoup plus grave... »
Elle crut qu'elle s'évanouissait, tant la hideur de ce qu'elle entrevit lui causa de souffrance. Ses jambes tremblaient sous elle, et elle dut s'asseoir, quoiqu'elle se fût juré à elle-même de ne rester dans cet appartement que dix minutes et debout, comme une passante qui ne veut même pas ou-
vrir son manteau. Cependant Mégrignies contitinuait :
— a En deux mots, voici la chose. Même si l'accusation infamante portée contre moi était vraie, j'aurais voulu que vous l'apprissiez par moi d'abord... Mais je suis la victime de la plus abominable calomnie... Je suis accusé d'avoir volé, moi, Louis de Mégrignies, moi, le fils du colonel de Mégrignies, du héros de Reichshoffen, moi, le descendant de cette vieille famille qui n'a jamais eu une tache sur son blason!... Vous entendez, d'avoir volé!... » Et, avec la sauvage énergie dans la volubilité, de l'homme qui s'énerve à se défendre contre une honte qu'il sait trop méritée : « C'était avant- hier, au cercle... Je tenais la banque... J'avais deux associés, Casai et Salvaney. Ils étaient chacun pour deux cents louis dans mon jeu... J'avais devant moi un tas de plaques qui étaient à nous trois, par conséquent, si je gagnais. Et j'avais une chance, des huit et des neuf, à chaque coup!... Je devais donner les cartes et crouper en même temps. Il faisait très chaud et je n'étais pas très maître de moi... Je m'épongeais le front avec mon mouchoir, que je remettais, tantôt surla table, tantôt dans mon gilet. A un moment, et comme je faisais ce dernier geste, une plaque de cinquante louis se prend dans les plis... Je ne la remarque pas, et je la glisse là, dans ce gilet, avec ce mouchoir. C'est mon valet de
chambre qui l'a trouvée, le soir, en rangeant mes vêtements. Je me dis : oc Bon, je la rapporterai au oc cercle après déjeuner, et j'aviserai Casai et Sal- « vaney. Ça leur fera plaisir d'ajouter à leur maoc got ces trois cent soixante francs... » Si j'avais suivi cette première idée, rien n'arrivait. La fatalité veut que je reçoive une visite, que j'en aie moi-même deux à faire, que je dîne en ville, quej'aille au théâtre ensuite. Un peu migraineux, je rentre me coucher sans avoir paru au club. Et ce matin, à dix heures, je reçois la visite du général de Jardes, le vieil ami de mon père, qui me dit que quatre personnes m'ont vu mettre des plaques dans ma poche, qu'elles en ont témoigné devant le comité, et que je suis rayé du cercle si je ne préfère pas donner de moi-même ma démission. »
— « Et vous l'avez donnée?... » demanda la comtesse froidement, après une minute d'un horrible silence.
— ce Et je l'ai donnée... » répondit Mégrignies.
Sous cette simplicité de ton, il avait senti gronder l'indignation de cette femme qu'il savait si violente. Mais l'aveu était fait. — Du moins l'aveu qu'il voulait faire. — Il n'ajoutait pas qu'il avait étouffé ainsi, non pas une plaque, mais trois, et qu'en outre il en était à sa vingtième opération de ce genre, sans compter des escroqueries pires. Il avait obtenu du général de Jardes la promesse
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que les quatre témoins et les membres du comité garderaient sur l'incident un absolu silence, et avec cette espèce d'étrange acharnement que déploient les déchus sociaux à ne pas abdiquer, il voulait croire que ce silence suffirait à sauver sa situation de monde pour peu qu'il tînt tête au soupçon durant les tout premiers jours. La révolte de sa maîtresse, en lui prouvant la folie de cette espérance, allait encore exaspérer sa furieuse résolution de ne point sombrer.
— « Et vous vous êtes laissé exécuter ainsi, » continua-t-elle, « sans vous défendre, sans vous justifier?... »
— a Le pouvais-je? a répliqua-t-il, « puisque j'avais contre moi cette fatalité indéniable, cette plaque ramassée sur le tapis sans m'en apercevoir?... »
— a Et vous avez dit cela au général de Jardes, et cet ancien ami de votre père, son frère d'armes, ne s'est pas porté garant de votre honneur? Il ne s'est pas porté votre garant contre ceux qui vous accusaient?... Et ces accusateurs eux-mêmes, ils étaient plusieurs. Ils vous épiaient donc avec bien du soin qu'ils vous ont vu faire ce geste tous ensemble? Et ils n'ont pas eu l'idée de vous avertir de cette distraction?... Et ce comité, il est donc composé de gens qui vous haïssent d'une haine bien profonde pour vous avoir cru coupable, là, tout de suite, sans vous avoir appelé, sans avoir
cherché à vous entendre?... C'est unnom cependant que le vôtre, comme vous l'avez dit, celui d'un héros mort à l'ennemi. Et ces diplomates, ces vieux officiers, ces gentilshommes n'ont pas hésité une minute.Tout de suite ils ont admis que le fils de ce grand soldat volait au jeu comme un ignoble escroc? Quelle opinion ce monde a-t-il donc de vous pour que vous ayez été condamné aussitôt qu'accusé?... Répondez. Je pe^suis qu'une femme, moi. Je ne connais de la vie des cercles que ce que mon mari et mes frères m'en racontent. J'essaie de comprendre. Je ne comprends pas... »
Sa voix s'était saccadée à mesure qu'elle parlait. Un peu de rougeur colorait ses joues, — des joues trop minces, où, dans le masque de la femme de trente-cinq ans encore jeune, le masque de la vieille femme qu'elle serait bientôt se dessinait déjà. Quoique Mégrignies fût préparé à cette attaque, il sentit lui-même son sangfroid diminuer. Il n'avait pas prévu cette résistance à son mensonge, raisonnée et irréductible, et ce fut avec une irritation presque insultante qu'il répondit :
< — ce Vous le voyez bien que je ne pouvais pas me défendre, puisque vous-même, vous, ma maîtresse de huit ans, vous me jugez coupable?... »
— « Malheureux!... » s'écria-t-elle, et cette fois toutes les amertumes de cette liaison qu'il rappelait, qu'il revendiquait si insolemment, débor-
daient dans, ses gestes, dans son cœur, dans ses paroles.: « Et où les aurais-je trouvées, les raisons de croire en vous ?... Ah ! quand il y a huit ans — huit ans ! — j'ai commencé de vous aimer, quand je me suis laissé séduire à votre jeunesse, à la fausse douceur de votre caractère, à ce que j'acceptais pour de l'amour vrai, pour de la tendresse, pour du bonheur, avec quelle fièvre j 'allais à vous, avec quelle.foi! Comme je vous plaçais au-dessus de toutes les bassesses de la vie! Comme je croyais en vous, alors! Comme je vous estimais! Comme je vous admirais! Comme je vous aimais!... J'avais été bien misérable dans mon mariage, mais j'avais trouvé enfin un cœur d'homme sur qui me reposer, à qui me fier, à qui me donner!... Dieu! quelle misère!... Mais si je l'ai descendu marche par marche cet escalier de désillusion, à. qui la faute? Comment! Je vous aurai vu me mentir, comme vous m'avez menti, quand vous avez pris pour maîtresse ma cousine de Corcieux, là, sous mon toit, presque devant mes yeux ? Je vous aurai vu, après que j'ai eu la lâcheté de vous pardonner, me mentir encore, me mentir toujours, quand vous me trahissiez avec celle-ci, avec celle-là, et qu'on venait me le raconter ? J'aurai su qu'après m'avoir engagé votre parole que vous ne joueriez plus, la première fois que je vous ai empêché d'être affiché, vous êtes retourné au jeu le lendemain même ? J'aurai suivi, d'année en
année, de semaine en semaine, votre chute dans ce que les tentations de Paris ont de plus bas et de plus dégradant? J'aurai eu la preuve que vous vous grisiez, que vous viviez dans la plus abjecte compagnie, que vous y traîniez le secret de ma passion pour vous? Et tout cela, je l'aurai supporté avec Tidée que mon dévouement vous arracherait à cet abîme où je vous regardais rouler? Et ce dévouement, vous n'en aurez rien fait, que de l'exploiter comme un bien à vous, qui ne vous manquerait jamais ?... Hé bien ! Il vous manque à la fin. Je ne veux pas, entendez-vous, je ne veux pas de cette boue. Je ne veux pas... Mais avoue-la donc du moins, la vérité, » ajouta-t-elle en éclatant soudain en sanglots, « que j'aie vu en toi un mouvement sincère, quelque chose qui me permette de te plaindre, et pas seulement de te mépriser!... »
— a Je ne peux pas avouer ce que je n'ai pas commis, » répondit le jeune homme plus durement encore. « Je vous ai dit la vérité. J'ai pensé pouvoir compter sur vous dans une circonstance qui serait tragique, si je n'avais pas agi comme j'ai agi et donné la démission qui m'était demandée... Je l'ai fait, » insista-t-il, « beaucoup à cause de vous. Quoique notre liaison ne soit plus qu'un souvenir, puisque voilà trois mois que nous ne nous sommes vus ici, pour le monde elle subsiste toujours, et en épargnant à mon nom une publicité déshonorante dans son atroce in justice, je l'ai épar-
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gnée au vôtre. Je l'ai épargnée aussi à notre fils, du moins pour tous ceux qui ont pu soupçonner le secret de sa naissance... Mais vous-même, si je voulais remonter l'histoire de notre liaison, croyez-vous qu'avec les folies de vos jalousies, avec le despotisme de votre passion, vous ne m'ayez pas fait beaucoup de mal ?... Je vous laisse la triste satisfaction des reproches et des injures. J'ai fait appel à votre amour et à votre justice. Vos rancunes ont été plus fortes... C'est dans Tordre. N'en parlons plus... »
Il s'arrêta. Il avait prononcé le mot par lequel il pouvait arrêter net cette âme de femme, même dans cette trop juste explosion. Quand ces syllabes : a notre fils » furent tombées de cette bouche, si cruellement injurieuse, Jeanne sentit, malgré sa colère, une terreur la glacer jusqu'aux moelles. Qu'allait lui demander, lui imposer le voleur, en se servant de cette arme contre laquelle la mère était sans défense? Après tout, quoique le petit garçon portât le nom de Bréau, et que l'amour du comte le protégeât contre toute tentative de Mégrignies, ce dernier était le vrai père, et il conservait, malgré ses fautes, malgré son crime, une espèce de droit imprescriptible contre lequel la comtesse était incapable de lutter. Le jeune homme avait frappé à une place sûre, cette fois. Il s'en aperçut, et il continua, sans plus chercher à rien dissimuler du réel motif pour
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lequel il avait tenu à voir sa maîtresse ce jour même:
— « Malgré les promesses que j'ai d'un entier silence sur l'incident d'avant-hier, je connais trop Paris pour ne pas savoir que des indiscrétions seront commises, qu'elles ont déjà dû être commises. De ma démission, je puis fournir un prétexte très plausible. Je n'ai plus de fortune et je réduis mon budget. Quant à la légende qui me représenterait comme ayant dû partir à la suite d'une indélicatesse, j'entends qu'elle ne se forme pas, — et elle ne se formera pas. Il suffit pour cela que j'aille dans le monde autant et plus qu'auparavant, et j'y suis décidé... Vous avez un arbre de Noël demain, dans l'après-midi. Je tenais à vous prévenir que je m'y présenterai, et il faut, comprenez-moi tout à fait, il faut que j'y sois bien reçu... »
— « Et voilà vos pensées en un pareil moment! » dit la comtesse avec une profonde douleur, « Etre reçu, même méprisé! Etre du monde, même sans honneur!... Mais vous oubliez, j> insista-t-elle avec une amertume infinie, « que je ne suis pas seule à la maison. En admettant que j'eusse la faiblesse de vous recevoir maintenant, je ne peux rien sur la volonté de M. de Bréau. J'ignore ce qu'il sait et ce qu'il saura. S'il me dit : « Je ne « veux plus que M. de Mégrignies paraisse ici, » je devrai obéir. »
— « // ne faut pas que M. de Bréau vous dise
cela, » reprit le jeune homme en soulignant les mêmes mots qu'il avait soulignés tout à l'heure. Et il eut, pour formuler cet ultimatum, une expression implacable de tout son visage : « Réfléchissez, » ajouta-t-il, « que si vous me jetez par-dessus bord, si vous me lâchez, pour parler français, je n'ai plus rien à perdre. Je ne sais ni ce que je dirai, ni ce que je ferai, mais je vous affirme que si, demain, je ne suis pas reçu chez vous comme j'ai le droit de l'être, je ne serai pas seul à sombrer dans ce scandale... Ne me répondez plus. Ce n'est pas la peine. Et adieu, ou plutôt, à demain, si vous le permettez. Nous n'avons plus rien à nous dire... »
Devant certaines extrémités de bassesse morale, surtout lorsque nous en sommes les victimes, et que, sachant notre innocence, nous pouvons mieux en mesurer la vilenie, ce n'est pas toujours un sentiment de révolte qui se produit chez nous. La lassitude et le dégoût dominent quelquefois l'indignation. Nous cessons de voir l'individu qui nous a frappé d'un coup si déshonorant pour lui, et nous ne pouvons plus lui en vouloir. C'est
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la vie elle-même et sa hideur foncière qui se révèlent à nous à travers lui. Qu'une telle abjection soit seulement possible, nous ôte la force de résister à cette ignominie. Qui n'a connu cette sensation, la plus amère de ce monde ? Qui n'a souhaité un jour, une heure, d'abdiquer toute action, de s'en aller, de s'endormir pour ne plus jamais rencontrer face à face l'infamie humaine? Cette impression d'un mortel, d'un irrémédiable écœurement, M me de Bréau la subissait trop profonde, trop complète en quittant ce rez-de-chaussée où Mégrignies lui avait montré le fond abject d'une âme dégradée! Et elle avait aimé cet homme! Et elle s'était complu à cet amour! Cette femme dont c'avait été la première et l'unique faute éprouvait une telle nausée intime qu'elle aurait voulu pouvoir s'anéantir, et avec elle-même le souvenir des caresses données à ce drôle et reçues de lui, le souvenir de cet enfant surtout, innocente créature qui l'avait pourtant, par sa seule existence, contrainte à supporter si longtemps le poids de cette liaison. Elle ne s'était pas reconnu le droit d'empêcher son amant de voir leur fils. Maintenant, à l'idée qu'elle avait conçu par cet escroc, ce maître-chanteùr, elle se sentait comme gangrenée, comme empoisonnée d'une contagion de honte. Elle aussi connaissait trop le Paris du monde pour ne pas le comprendre : avant vingt-quatre heures, l'histoire dû jeune homme serait publique. Elle vit en esprit
ses amies affluer chez elle, leur regard d'insultante curiosité, leur sourire d'ironie. Elle les entendit lui parler de son amant, comme elles en parleraient : celle-ci avec une feinte indifférence, cette autre avec une féroce insistance, une troisième avec une abominable compassion. Elle aperçut le hall de son hôtel avec l'arbre de Noël dressé au centre, tous les visages qui le rempliraient le lendemain, l'entrée de Mégrignies — et l'inconnu du dénouement!... Il faut rendre à ce cœur de femme la justice que la vision de ce désastre social la fit moins souffrir que la mémoire des paroles qu'elle venait d'écouter et qui la déchiraient à nouveau chaque fois qu'elle se répétait intérieurement les phrases menaçantes du clubman aux abois. Puis ces phrases lui imposaient des images plus précises encore, et elle se voyait face à face avec son mari. Quoique ce dernier eût été de tout temps assez dur pour elle, qu'il l'eût même trompée peu de temps après leur mariage, et que ses faiblesses de femme eussent du moins cette excuse, avait-il mérité qu'elle lui infligeât l'affront d'un si effroyable scandale? Il avait été avec elle un mari meilleur encore que bien d'autres, et les griefs nourris contre lui en d'autres jours s'évanouissaient tous en ce moment pour céder la place au souvenir des côtés estimables de ce caractère. Un point surtout causait à la mère une douleur affreuse : le comte chérissait, il idolâtrait le petit
garçon qu'il croyait son fils, cet enfant dont le vrai père se servait comme d'un instrument de chantage, et cette comparaison achevait de supplicier l'épouse coupable, mais si punie !
L'existence du monde, pour une femme du rang de M me de Bréau, comporte une surcharge quotidienne de devoirs si stricts que, même à travers les tragédies les plus torturantes, ces esclaves de la mode en accomplissent les rites avec un automatisme quasi machinal. Cette après-midi d'agonie intérieure s'était donc passée pour celle-ci à poser des cartes et à vaquer dans des boutiques aux préparatifs de sa fête du lendemain. Mais depuis le moment où elle avait pris sa voiture, commandée à la porte d'un grand magasin, jusqu'à celui où elle se retrouva sous la marquise de son hôtel de la rue de l'Université, chacune de ces corvées, si monotones d'ordinaire, s'accompagna pour elle d'un mortel battement de cœur. Son appréhension de rencontrer un seul visage connu s'exaspérait jusqu'à l'angoisse. Que devint-elle, lorsqu'en descendant de son coupé elle vit dans l'antichambre le chapeau, la canne et les gants de son mari ? Le valet de pied lui dit qu'en effet M. le comte était là. Cette présence à cette heure avait quelque chose de tellement insolite que la comtesse n'eut pas une seconde d'hésitation. Si son mari n'était pas au cercle, selon sa coutume de
tant d'années, attablé à son whist d'avant le dîner, c'est qu'un motif grave l'avait décidé à causer avec elle, et elle ne fut pas plus tôt entrée dans le petit salon qu'elle savait qu'il lui parlerait de Mégrignies.
Hippolyte de Bréau était un homme d'un peu plus de quarante-cinq ans, de haute stature, et taillé en force, avec un teint coloré, qui paraissait plus rouge encore à cause des cheveux et des favoris, assez maladroitement teints. C'était le petit ridicule de cet ancien officier, chez lequel tout était solide et comme carré, depuis ses larges épaules jusqu'à l'ossature de sa tête, et depuis son nez jusqu'à son menton. Bréau offrait exactement le type d'animalité opposé à celui de ce souple et ondoyant Mégrignies. Ces personnages-là, en qui revit une hérédité de hobereaux de province, grands chasseurs, grands buveurs et grands ignorants, sont souvent très frustes, très rudes, brutaux même, dans la jeunesse. Leurs qualités réelles d'honneur et de franchise prennent leur pleine valeur plus tard, de même que l'âge, en enlevant aux autres leur fleur de grâce et de sensibilité sensuelle, met à nu leur radical égoïsme et leur dureté foncière. Jeanne avait cruellement souffert des défauts de son mari dix ans auparavant. Luimême n'avait pas assez ménagé cette jeune femme épousée un peu au hasard après qu'il avait, par
dégoût d'un passe-droit, quitté l'armée. Leur malentendu foncier, presque physiologique, avait eu ce résultat que ce gros garçon, de tempérament très sanguin, était retourné aux filles, tandis que sa femme, trop nerveuse et trop fine, ulcérée d'infidélités, pour elle injustifiables, avait été une proie marquée pour un séducteur adroit. Est-il besoin d'ajouter que jamais Bréau n'avait même soupçonné la liaison de Mégrignies et de la comtesse? Dans les derniers mois, c'était lui qui défendait le jeune homme et qui l'imposait dans son intérieur.
— « J'ai tenu à vous communiquer tout de suite une assez triste nouvelle, ma chère Jeanne, » dit-il aussitôt qu'ils furent seuls. Le maître d'hôtel avait, comme d'habitude, apporté la table à thé. La comtesse, pour dissimuler la fièvre de son agitation, commençait d'allumer la lampe d'argent sous la bouilloire. Elle dosait les petites feuilles noires dans la cuiller en tendant toute sa volonté pour que ses mains ne tremblassent point.
— « Oui, » insista Bréau, <s une très triste nouvelle... Plus pour moi que pour vous, car vous avez prouvé une fois de plus que la perspicacité d'un homme ne vaut pas celle d'une femme. Il s'agit d'un ami qui m'était resté très cher, quoiqu'il ne parût plus en faveur auprès de vous : de Louis de Mégrignies. »
— <c Que lui arrive-t-il donc? » demanda la comtesse sans oser regarder son mari. L'humanité simple dont cet homme très loyal faisait preuve lui était affreusement pénible. Elle l'humiliait à une trop grande profondeur.
— « Il lui arrive, » reprit le comte, ce qu'il est forcé de quitter le cercle. Le malheureux garçon en est tombé à de tels besoins d'argent, qu'il a volé au jeu. Vous entendez bien, volé, lui, le fils du colonel de Mégrignies, lui, que nous avons connu si délicat, si plein de cœur! C'est inconcevable, mais cela est... Il tenait la banque pour le compte de deux ou trois associés, et il soutirait des plaques à même le tas posé devant lui, qu'il mettait dans sa poche en les enlevant sous son mouchoir. On l'a remarqué, dénoncé, surveillé, pris sur le fait. Bref, le comité lui a demandé sa démission qu'il a dû envoyer aujourd'hui. On s'est donné le mot pour que l'affaire ne s'ébruitât point, par respect pour la mémoire de son père. Mais, jalousé comme il était, à cause de ses succès, de son élégance, de son esprit, vous jugez si le secret sera gardé, — d'autant plus qu'il y a une autre affaire plus malpropre encore... »
— « Dieu, quelle honte! Quelle honte! » balbutia la jeune femme en se pressant les mains sur les yeux avec un égarement où son mari vit seulement la révolte épouvantée d'une âme très
pure contre la révélation soudaine d'une hideuse infamie.
— ce C'est, en effet, une grande honte et une grande pitié, » dit Bréau. ce Imaginez-vous que dans cette chasse au billet de banque où il était réduit ces derniers mois, il a fait un faux. Il a imité la signature de Machault et touché ainsi un chèque de douze mille francs. »
— ce Mais alors, » s'écria la comtesse, « c'est l'arrestation, c'est la police correctionnelle, c'est le bagne? »
— « Si Machault dépose sa plainte, sans aucun doute. Nous avons tout fait pour qu'il ne la déposât point. Nous lui avons offert, le général de Jardes et moi, il y a deux heures, de le désintéresser. Il a refusé. Mais c'est un brave garçon. Il reculera, j'espère, devant ce déshonneur jeté publiquement sur un nom comme celui-là. »
— ce II y a deux heures!... » répétait M me de Bréau, comme hébétée.
— ce Toute la question, » continuait le comte qui s'était mis à marcher dans le petit salon, ce est de savoir ce que fera le coupable lui-même. Jardes prétend qu'il va rester à Paris, payer d'audace et aller dans le monde. Je ne veux pas le croire, et la preuve, c'est qu'il ne nous a pas fait visite, à nous qui étions de ses meilleurs amis^ Nous saurons d'ailleurs demain à quoi nous en tenir. Vous l'avez invité à votre arbre de Noël, n'est-ce pas?»
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— ce Naturellement... » fit la comtesse.
— <sc Nous verrons bien s'il osera paraître!... »
— « Et s'il l'ose? » demanda-t-elle, haletante.
— « Alors, » fit Bréau, ce c'est qu'il est vraiment descendu plus bas que je ne peux même l'imaginer, et, dans ce cas-là, c'est moi qui me chargerai de l'exécution... Je devais à nos relations avec lui de le sauver d'un irréparable scandale. Je l'ai fait. A sa place, je serais déjà mort. Il peut vouloir vivre et essayer de se réhabiliter, quoique ce soit bien peu probable. Mais s'il n'a même pas cette dernière pudeur des déchus : cacher sa honte, alors, les honnêtes gens qui l'ont connu se doivent à eux-mêmes d'en nettoyer à jamais la société. Et, s'il m'en fournit l'occasion, je me chargerai de la besogne... Ai-je raison?... »
La comtesse ne répondit pas. Elle avait lu sur la figure de son mari la résolution la plus virile. Elle l'avait toujours cru un très honnête homme. Elle n'avait jamais senti cette honnêteté comme aujourd'hui, et à quel moment! Et comme si la destinée avait voulu qu'elle vidât jusqu'au fond la coupe d'amertume, à la même seconde où Bréau prononçait cette phrase d'une si menaçante portée après ce qu'elle savait des projets de l'autre, la porte s'ouvrait pour laisser entrer une de ses meilleures amies, presque sa parente, la jeune et jolie M me Ethorel, et cette dernière n'avait pas plutôt embrassé ce sa chère Jeanne », serré la main à
« son cher Hippplyce », qu'elle commençait, en dévorant de ses frais yeux noirs la physionomie de la comtesse :
— ce Vous savez la nouvelle?... L'histoire Mégrignies?... A qui se fier après cela?... »
A la question de M me Ethorel, si cruellement et si directement lancée, M me de Bréau avait opposé ce visage impassible que le souverain principe de la tenue ordonne aux femmes de sa caste, comme leur robe et leur coiffure. C'est leur héroïsme professionnel, cette domination d'ellesmêmes dans les plus tragiques circonstances, — un héroïsme presque absurde d'ironie, car il consiste, comme fit celle-ci, durant cette terrible fin d'une terrible après-midi, à offrir des tasses de thé et des tartines de caviar à de bonnes amies qui lui déchiraient gratuitement le cœur. Il n'en vint pas moins de quatorze, — quatorze qui n'eurent pas d'autre sujet de conversation que Mégrignies et que la catastrophe où sombrait son honneur. Et à ces quatorze bourreaux du monde, féroces par vaine curiosité plus que par préméditation, Jeanne
répondit sur le même ton correct d'étonnement un peu attristé qu'elle avait adopté d'instinct dès la première de ces visites. Mais quand elle se retrouva seule, son énergie nerveuse était à bout, et elle s'évanouit sur la chaise longue de ce petit salon où elle venait de tant souffrir. Par bonheur son mari se rendait à un dîner d'hommes ce soir-là, et il était déjà parti, en sorte que cette défaillance n'eut pas ce redoutable témoin qu'elle eût peutêtre éclairé. Rendue à la conscience de sa misère et libre — libre enfin — de s'abandonner à la tempête intérieure, la malheureuse se retira chez elle après avoir renvoyé sa femme de chambre et refusé de se mettre à table, sous le prétexte d'une migraine. Elle refusa même de voir son fils Jacques, le fils du voleur! — Le voisinage de cet enfant lui eût été physiquement intolérable ! — Et là, enfermée, toute lumière éteinte, couchée sur son lit et les yeux grands ouverts sur le vide, elle commença de pleurer avec des soupirs et des sanglots, de pleurer sa honte, son amour abîmé dans un tel gouffre de fange, de pleurer son passé, son présent, son avenir, — de se pleurer, indéfiniment, solitairement, désespérément...
— ce Perdue!... Je suis perdue!... » Elle répétait, à travers ses gémissements, ce cri d'une irréparable détresse où se résumaient tous les incidents de cette journée d'agonie. Oui, perdue dans son
existence de cœur, dans cette estime de ses propres sentiments, dont une créature un peu fière a besoin, même dans la faute, surtout dans la faute. Quand elle regardait dans sa mémoire, qu'y rencontrait-elle qui ne fût souillure, ineffaçable souillure? — Perdue dans son existence de foyer. Sa maison, c'était ce mari qu'elle jugeait aujourd'hui d'une façon trop différente de son jugement d'autrefois pour supporter désormais de l'avoir trompé comme elle l'avait trompé! C'était lui et c'était son fils, ce petit garçon dont elle sentait avec épouvante que maintenant elle le haïssait dans son sang, le sang de Mégrignies ! — Perdue dans son existence de femme. Car cette curiosite qu'elle avait eu tant de peine à braver et dans un cercle si étroit, elle devrait y faire face sur le vrai théâtre du monde, et le cœur lui levait à la pensée de cette inquisition, implacable et frivole, qui la crucifierait de nouveau le lendemain, et pour aboutira quel sinistre? Car Mégrignies viendrait à la fête qu'elle donnait. Il y viendrait, avec cette volonté de la ruiner qu'elle avait lue dans ses yeux. Ce dernier scandale serait sa vengeance contre cette société dont il était proscrit pour toujours. Dans l'éclair d'une demi-hallucination, elle vit de nouveau la foule de ses invités, l'entrée du voleur, son mari chassant l'hôte indigne et ce dernier répondant... Que dirait-il? Qu'elle avait été sa maîtresse ? Que l'enfant était de lui? Ah! Quel
que fut l'outrage su prême auquel se préparait cette bouche infâme, mieux valait mourir que de l'entendre!...
— ce Mourir?... » Jeanne s'écouta prononcer cette seconde parole à voix haute. Elle ferma les yeux, et une espèce de langueur inconnue s'insinua dans sa souffrance pour en adoucir l'acuité. Ce n'était pas la première fois, depuis le commencement de ses déceptions d'amour,qu'elle songeait à ce départ après lequel il n'y a plus de retour dans les misères d'ici-bas, à ce sommeil qui n'a plus de rentrée parmi les abominables hideurs de cette vie. Jamais elle n'avait éprouvé à ce degré l'attrait profond, irraisonné, irrésistible, du repos définitif. Ce fut une tentation si forte, si puissamment et si doucement forte à la fois, qu'elle sentit sa volonté s'en aller de ce côté-là, comme une pierre détachée de sa base et précipitée le long d'une pente. Elle répéta : « Mourir, mourir, mourir, » à plusieurs reprises et elle acheva de rouler dans le mystérieux vertige. Tous ceux qui ont essayé de se tuer vraiment et qui en ont réchappé, disent qu'à une minute l'être intime goûte une volupté inexprimable, même dans la crise de dernier désespoir. C'est à l'instant précis où la fatale résolution s'empare de notre âme que cette détente s'accomplit, presque analogue, dans l'ordre moral, à l'invasion du chloroforme dans l'ordre physique. Cette sorte d'a-
nesthésie intérieure, à la seule idée de l'anéantissement, donne raison aux médecins qui voient dans chaque suicide un aliéné passager. Tant que cette anesthésie ne s'est pas produite, les motifs les plus sérieux de nous détruire n'arrivent pas à déterminer un acte si contraire au fondamental instinct de notre nature animale. Quand elle a une fois touché une âme, la désagrégation intérieure est immédiate, presque foudroyante. Ainsi s'expliquent ces rapidités dans la pensée et dans l'exécution qui distinguent certaines morts volontaires. Il y a comme du somnambulisme dans cette hâte et dans cette adresse aux préparatifs qui caractérisent ces suicides improvisés. Aussi bien sont-ils d'ordinaire précédés par quelqu'une de ces secousses morales dont l'ébranlement atteint le Cerveau comme un coup et comme une chute, et qui provoquent en lui un transport momentané. Quand ces commotions de toute la personne rencontrent un organisme aussi usé par les chagrins qu'était celui de M me de Bréau, il n'y a plus même d'allées et venues dans la pensée, de prises et de reprises du projet. C'est du premier coup que l'idée funeste s'installe, et les malades s'étonnent eux-mêmes du peu de temps qu'ils ont mis à se décider. Jeanne s'était jetée sur son lit à huit heures. Il n'en était pas neuf quand elle se leva pour exécuter sa résolution.
Elle sonna sa femme de chambre afin d'avoir des lampes et aussi pour passer une toilette de nuit. Avec la vélocité de conception réellement prodigieuse de ces moments-là, elle avait aperçu dans le moindre détail les circonstances de son suicide. Elle voulait s'empoisonner de la manière la plus simple, en faisant croire qu'elle s'était trompée de drogue. Il lui suffisait de placer sa boîte à pharmacie sur sa table de nuit et d'y prendre un flacon au lieu d'un autre. Elle avait une fiole de noix vomique destinée à traiter des faiblesses d'estomac. Elle la viderait à pleine cuiller au lieu d'une potion contre l'insomnie. On croirait à une erreur, — ou l'on ferait semblant d'y croire. Pour que la vraisemblance fût plus complète encore, elle eut le courage de se laisser déshabiller et coiffer avec autant de minutie lente que si elle se fût réellement disposée à dormir paisiblement dans son lit préparé comme à l'ordinaire. Les draps bordés de dentelles, le couvrepied havane, les petits oreillers noués de rubans se réfléchissaient dans la haute glace de l'armoire à triple panneau avec la soie bleuâtre des murs, avec les mille brimborions d'élégance partout épars dans cette chambre de femme à la mode qu'éclairait un globe d'un rose très doux. Il y avait dans un coin un bureau de forme plus ancienne devant lequella jeune femme s'assit, dès qu'ellefut de nou-
veau seule. Elle fît jouer une petite porte, puis un panneau, et elle découvrit un tiroir secret d'où elle tira une liasse de papiers. C'étaient les quelques billets de Mégrignies qu'elle avait conservés. Lors d'une précédente rupture, suivie, hélas! d'une réconciliation, ils s'étaient rendu leur correspondance. Elle n'avait pu se décider à se séparer des toutes premières lettres, de celles d'avant la faute et d'aussitôt après. C'était, ces lettres d'un jeune homme, alors sensible et romanesque, — du moins elle l'avait tant cru, — le philtre dangereux où elle s'était ensorcelée. Elle commença d'en relire une, puis une autre, puis une troisième. D'habitude son esprit défaillait au contact de ce qui avait été son plus beau rêve avant de devenir sa plus amère rancœur. Cette fois le contraste était trop brutal entre ces phrases écrites et celles que son ancien amant avait prononcées aujourd'hui même. Elle froissa le papier un peu jauni déjà, et elle jeta le paquet au feu, sans même le regarder brûler, tant elle était absorbée à classer quelques autres objets qu'elle voulait détruire, des pages écrites pour elle seule, de petites reliques rangées pieusement, des feuilles et des fleurs séchées avec des dates, des portraits, jusqu'à des menus de soupers où ils s'étaient trouvés assis à la même table. Ces naïfs témoignages d'un sentiment qui avait duré des années rejoignirent les lettres, sans qu'elle y prît garde davantage, sinon pour retourner avec les
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pincettes les débris à demi consumés, afin qu'ils se confondissent avec la cendre des bûches.
Ensuite, elle revint à son bureau et elle minuta son testament, après avoir eu soin de l'antidater d'une année. Sa pensée était si lucide qu'elle entra dans le détail des moindres legs qu'elle voulait faire. Elle ferma l'enveloppe avec son cachet, aussi soigneusement que l'employé oisif clôt un pli officiel. Elle mit tout en ordre sur son bureau, et elle regarda sa montre. Il était un peu moins de onze heures. Elle se donna un dernier quart d'heure pour passer la revue de sa chambre et se bien convaincre qu'elle ne laissait rien derrière elle qui pût déceler la manière dont elle partait. Jamais, depuis des jours, elle n'avait connu cette sérénité intime. Il lui semblait qu'elle était hors de la vie. Le battant de la pendule qui lui mesurait ses dernières minutes lui paraissait remplir cette chambre d'une musique solennelle et très douce, et quand elle passait devant la glace, elle souriait avec une espèce de pitié amie — comme elle eût fait à une autre — au fantôme blanc qu'elle y entrevoyait, si mince, si pâle, le fantôme en effet de celle qui avait été une femme aimante et malheureuse, une créature de passion et d'anxiété, et qui serait, dans quelques instants, une si heureuse, une si paisible morte.
— ce Le bon Dieu ne serait pas le bon Dieu,
s'il ne me pardonnait pas, » se disait-elle quand ses yeux rencontraient le crucifix pendu au-dessus de son lit, et tel était son délire qu'elle finit par s'agenouiller pour faire sa prière, comme autrefois, — à deux pas du flacon déjà préparé où elle allait boire la mort.
Ce fut à cette minute qu'un bruit la fit tressaillir, imperceptible, mais elle connaissait trop sa maison pour que la moindre rumeur insolite ne lui arrivât point, surtout dans le silence commençant de la nuit et avec son état de surexcitation maladive. Elle avait ordonné aux domestiques de se coucher. Elle savait que dans ces circonstances, le valet de chambre de son mari veillait seul, et que le comte rentrait directement chez lui, par une porte qui ouvrait sur le palier, avant le hall. Or c'était dans ce hall qu'elle venait d'entendre ce bruit, comme d'un meuble jeté à terre. Cette femme, décidée à mourir et qui organisait à son suicide avec cette tranquillité singulière, frémit d'un frisson de terreur à l'idée, folle mais irrésistible, que quelqu'un était là, tout près, à deux pas d'elle, — sa porte donnait sur ce hall, — et que ce quelqu'un était Mégrignies! Dans des crises comme celle qu'elle traversait, la notion des impossibilités s'abolit et celle de l'étonnement. Il n'eût point paru extraordinaire à la malheureuse femme que son ancien
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amant fût là, en train de dévaliser l'hôtel... La tête penchée en avant et toujours à genoux, elle écoutait. Elle crut saisir un nouveau bruit. Elle se leva, marcha vers cette porte du hall, et tendit l'oreille encore. Plus de doute, une personne marchait dans l'autre pièce. Elle eut le courage de tourner le bouton avec assez de lenteur pour qu'aucun grincement ne se produisît. Elle ouvrit le battant et elle attendit. Cette fois, le bruit se fit plus distinct. Si l'individu qui était là n'accomplissait pas une besogne de voleur, il en avait du moins pris toutes les précautions, car le long de l'épaisse portière qui retombait du côté du hall, il ne filtrait qu'un tout mince rayon de lumière, comme d'une lanterne placée à terre. Des froissements de feuillage prouvèrent à la comtesse que Ténigmatique visiteur passait auprès de l'arbre de Noël déjà debout au milieu du hall. En même temps elle reconnut que le personnage remuait une chaise. Ce qu'elle vit dans la pénombre l'immobilisa de surprise et d'épouvante, quoique ce fût une très simple scène et d'un ordre bien puéril par comparaison aux dramatiques événements du jour. Mais cette scène empruntait à ces événements mêmes une signification trop poignante pour la mère cachée dans l'ombre, et qui en suivait l'étrange détail.
La lumière qui éclairait les ténèbres de la pièce
de son filet si grêle, émanait, non point d'une lanterne sourde, mais d'une bougie posée sur le tapis, tout auprès du gigantesque arbre de Noël. Sur une chaise, contre cet arbre, se haussait une forme blanche, celle d'un enfant vêtu de sa longue chemise de nuit. Cet enfant était Jacques, le fils du voleur. Dressé sur la pointe de ses pieds nus qui apparaissaient hors du fourreau de batiste souple, il était occupé à détacher de l'arbre, une par une, des calebasses dorées, de la grosseur d'un fruit de cocotier, qui pendaient aux rameaux. Ces noix tenaient par un anneau à un crochet attaché lui-même aux branches. Elles s'ouvraient comme une boîte, par un ressort, et elles renfermaient des bonbons. L'enfant avait avec lui un sac de soie, où sa mère reconnut une de ses poches à ouvrage. Dans chacune des boîtes, décrochées et ouvertes ainsi, il prenait de sa petite main une pincée de ces bonbons qu'il mettait dans ce sac, puis il rajustait la noix soigneusement, la suspendait de nouveau et passait à une autre. Il avait calculé avec beaucoup de justesse qu'en soustrayant une faible partie seulement du contenu de chaque fruit, son vol resterait inaperçu.
A un moment, il dut descendre de sa chaise pour la rapprocher d'autres branches auxquelles il n'avait pas encore touché. Dans le geste qu'il fit pour exécuter prudemment cette opération,
la lumière de la bougie porta tout entière sur son visage. La ressemblance de sa physionomie et de celle de son vrai père fut si effrayante que M me de Bréau jeta un cri. Le petit garçon lâcha la chaise en répondant à ce cri par un autre cri. Il reconnut sa mère qui arrivait à lui à travers la vaste chambre. Elle marchait sans parler, si pâle, les yeux si fixes et remplis d'une si profonde lumière de douleur, que l'enfant cessa de crier, dans son saisissement de cette apparition. Quand elle fut auprès de lui, elle saisit le sac des bonbons volés, elle montra l'arbre à son fils... Puis, comme à la seconde où elle s'était retrouvée seule dans son salon, après les torturantes visites de ses fausses amies, elle s'évanouit à moitié. De prononcer même une parole lui fut impossible. Les jambes lui manquèrent, et elle se laissa tomber sur la chaise dont l'enfant s'était servi, la tête en allée et s'appuyant sur lui avec une telle force qu'elle lui fit mai. Fut-ce cette impression d'une douleur physique? Fut-ce l'appréhension de la gronderie et le remords de son vol ? Fut-ce un soudain accès d'un amour passionné pour sa mère, comme en ont ces garçons précoces, chez lesquels il semble que le bien et le mal, les meilleurs instincts et les pires devancent l'âge de la conscience ? Celui-ci se prit soudain à s'étreindre à la comtesse évanouie avec des baisers comme il ne lui en avait jamais donné, avec des sanglots comme il n'en
avait jamais poussé, avec des mots comme il n'en avait jamais prononcé :
— ce Oh! maman, maman, » disait-il, ce pardonne-moi, regarde-moi, ne me déteste pas, je t'en prie, aime-moi... Embrasse-moi... » et il répétait : ce Pardonne-moi. Je te le promets, je ne volerai plus rien jamais, plus jamais... Mais paflemoi... Tu me fais peur. Maman, maman, n'aie pas tant de peine à cause de moi. Je t'aime tant... Tiens, regarde, regarde... »
Et comme sa mère, rappelée à elle, ouvrait en effet les yeux, elle le vit qui déchirait le sac où il avait enfermé les bonbons volés, et il les jetait par terre sur le tapis, et il les piétinait furieusement, en disant :
— ce Tu vois bien que je ne serai plus gourmand, que je ne le suis plus. Mais dis-moi que tu me pardonnes, dis-le, oh! dis-le!... » cria-t-il avec désespoir, «c Cela me fait trop de chagrin que tu sois fâchée ainsi contre moi... »
Il enfouit sa tête en gémissant dans le peignoir de sa mère. Tandis qu'il pleurait, secoué par des spasmes convulsifs, il sentit avec une émotion qui redoubla ses sanglots, les mains de la comtesse caresser ses cheveux, passionnément elles aussi, et silencieusement. — Mais ce qu'il ne sentait pas, ce qu'il ne pouvait pas sentir, c'était la profonde et soudaine révolution de cœur que son
retour vers elle après sa vilaine action avait provoquée chez cette femme dans cette heure suprême de sa destinée. La mère en elle avait tressailli d'un de ces frissons qui remuent jusqu'à l'âme de notre âme. Elle avait, dans le court espace de ces quelques minutes, mesuré à la fois quels criminels instincts l'hérédité d'un père infâme avait déjà déposés dans ce garçon de sept ans, et aussi quelle tendresee pour elle, capable de le métamorphoser tout entier, dormait en lui. Ce qu'il y avait, dans cette caresse, passionnée et silencieuse, de ces mains tremblantes sur la masse bouclée de ces cheveux d'enfant, c'était un réveil miraculeux de la vie, par la pitié, par le remords, par le sentiment de l'expiation, dans ce cœur de femme tout à l'heure décidé à la mort. C'était une résolution de ne pas permettre que ces coupables instincts, dont elle était la cause, triomphassent de cette tendresse. C'était une volonté de tout supporter pour faire que cet enfant ne devînt jamais ce qu'était devenu le vrai père, — ce père qu'elle lui avait donné. Que son ancien amant se vengeât, que sa situation de monde lui fut ravie, que son mari la chassât, que lui importait maintenant? — Elle avait son fils à sauver.
Les échos de l'orchestre aux sons duquel dansaient cinquante enfants entourés d'un public de pères et de mères, de sœurs et de frères, remplissaient le grand escalier de l'hôtel Bréau tout paré de plantes et fleuri de roses, avec ses célèbres tapisseries du temps de Charles le Téméraire. Deux des plus jolies femmes de la Société le descendaient par cette après-midi de Noël, M me Ethorel et M me la duchesse d'Arcole. Toutes deux étaient venues là, ainsi que tant d'autres — ainsi que toutes les autres — pour montrer leurs sympathies à « cette pauvre Jeanne », comme on appelait déjà dans le Tout- Paris des élégances la maîtresse du clubman exécuté. Et, à voix basse, pour n'être pas entendues des valets de pied dont la foule se serrait dans le vestibule de marbre, elles échangeaient leurs impressions.
— oc Elle a tout de même une fière chance, » disait l'une, ce que Machault ait porté plainte et que l'on ait arrêté Mégrignies ce matin. S'il avait eu l'audace de se présenter pourtant, cette après-midi ?. . . »
— « Bah ! » répondait l'autre, oc Jeanne n'aurait pas bronché plus qu'elle n'a fait quand nous lui avons annoncé la nouvelle. Car elle ne le savait pas quand je lui en ai parié. Positivement, elle ne le savait pas. Elle est forte, va, notre belle amie, elle est très forte. »
— « Ce n'est pas difficile à ce prix, » reprit la première, ce il suffit de n'avoir pas de cœur... »
Et les deux charmantes poupées à la mode, qui ne doutaient pas de la délicatesse de leur cœur à elles, échangèrentundeces sourires gracieusement désabusés où il entre juste ce que peuvent se permettre de misanthropie, des Parisiennes, trop fines pour s'indigner, trop expérimentées pour s'étonner. Puis, comme leurs voitures étaient avancées, elles se séparèrent en s'embrassant pourcourir chez d'autres amies raconter le manque de cœur de M me de Bréau. Encore quelques jours, et on allait dire, non plus : oc Cette pauvre Jeanne, » mais : oc Ce pauvre Mégrignies ! »
On le dit toujours. Telles sont les justices et les perspicacités du monde.
Paris. Décembre 1894.
Le David
Le David
u i n z e années durant nous avions tous envié la chance persistante d'Yves Clouet, le statuaire. Quand je dis nous, je parle d'un groupe d'écrivains et d'artistes dont chacun aujourd'hui dit je. Seulement, lorsquel' on s'est senti les coudes dans l'étroite intimité d'un cénacle, à la dure époque des débuts, on ne cesse pas de s'accompagner les uns les autres en pensée, sinon avec bienveillance, du moins avec un intérêt toujours très personnel et très vibrant. Pour Yves Clouet, d'ailleurs, les plus oublieux avaient une raison de ne pas désapprendre son souvenir : cette série ininterrompue de nobles
œuvres qui ont assuré au sculpteur une place si à part dans notre école contemporaine, depuis la Trosej-pine cueillant la grenade, de son premier salon, en 1877, jusqu'à son Tombeau d'&ilba Sténo, exposé au mois de mai dernier. Oui, la persistante, . l'insolente chance! Avoir été beau, à vingt ans, d'une beauté de jeune patricien de la Renaissance Italienne, et, à trente-cinq ans, l'être encore, au point de faire se retourner les femmes dans les rues et dans les théâtres; — avoir eu, au sortir du collège, la plus large indépendance, de quoi éviter à son talent les servitudes du métier, et que ce talent, délicat et robuste, subtil et puissant, ait séduit également du coup et la foule et les raffinés; — s'être marié, jeune, par amour, avec une jeune fille de la grâce et de la splendeur d'une Vénus antique et que cette Vénus ait possédé en même temps les difficiles vertus nécessaires à l'épouse d'un grand artiste : l'absolu dévouement, l'intelligence réconfortante, la modestie soumise, et cette délicatesse d'amante qui donne à l'honnêteté du foyer la brûlante poésie de la passion!... Bien souvent, parlant de Clouet, entre anciens camarades, nous nous sommes dit :
— « Yves est le seul de nous qui n'ait pas manqué sa vie...»
Et comme le bonheur d'autrui n'est jamais une sensation agréable, un commentaire désobligeant suivait aussitôt :
— «Ce n'est pas difficile de réussir quand on est le larbin du public... » disait l'un, sévère chroniqueur à cinq louis l'invective dans un journal de chantage financier et mondain.
— oc On arrive à tout, quand on n'a pas pour un sou de cœur... » disait un autre, un musicien, dont la femme est morte de misère et d'abandon.
— ce Vous verrez ce qu'il en restera dans vingt ans... » concluait un troisième, un esthéticien de brasserie, qui n'a jamais exposé une toile ni publié un volume, mais il s'intitule lui-même, par imitation de l'anglais William Blake, sur lequel il a lu de vagues études, — le peintre-poète!
Ces épigrammes, et de plus cruelles, rédigées sous forme d'articles, arrivaient au vigoureux tailleur de marbres sans troubler sa sérénité. Il avait cette chance par-dessus les autres, d'être infiniment sensible à la louange et parfaitement insensible à la critique. Les artistes très convaincus sont souvent ainsi. L'envie parlée ou imprimée le faisait rire, de son rire gai, qui découvrait ses dents blanches et sans une tache d'or, entre ses lèvres d'une pourpre saine, et il répétait :
— « Nos jaloux nous mesurent notre talent, comme notre ombre nous mesure notre taille... »
Pour ma part, je crois n'avoir jamais éprouvé, devant cette étonnante fortune, la vilaine crispation de jalousie haineuse dans laquelle Yves n'a-
vait pas si tort de reconnaître une façon d'hommage. Non. Si étrange que doive paraître cette . nuance de sentiment, après ce que j'ai rapporté, Yves Clouet m'inspirait au contraire une appréhension, une terreur, presque une pitié. A travers une expérience déjà variée des choses humaines, je n'ai rien constaté déplus absolu que cette vague, mais indéniable loi, incarnée par les Anciens dans le mythe deNémésis, la Déesse des compensations. Je crois profondément à l'universelle égalité des sorts et que toute joie est payée par une exacte rançon. Quand jerencontre des personnes à qui la destinée semble ne rien refuser de leurs désirs, jeferais volontiers comme le roi d'Egypte avec le fabuleux Polycrate. Ayant su l'histoire de l'anneau jeté à la mer par le tyran de Samos, et retrouvé dans le poisson, il rompit leur amitié, « ne voulant pas, dit Hérodote, associer sa vie à celle d'un homme qu'un si insolent bonheur désignait à d'effrayantes catastrophes »... Chaque fois que je pensais à Clouet, cette légende m'obsédait l'esprit. J'attendais, non sans angoisse, le détour que prendrait la fatalité pour frapper cet artiste que j'admirais, je l'avoue, dans ces temps-là, encore plus que je ne l'aimais. Ce qui distingue en effet la manière de Clouet, c'est un paganisme, heureux et facile comme son existence, auquel manque vraiment ce « lait de l'humaine tendresse » dont parle un poète. Son Idéal manifeste
une joie de force et de santé, une adoration de la libre nature, un animalisme serein par trop contraire à mes propres aspirations. On croirait que ce garçon qui vit depuis sa jeunesse dans un décor de splendeur, parmi les merveilles d'une maison comblée de chefs-d'œuvre comme un musée, n'a jamais même soupçonné la souffrance. Que de fois, à le voir, vêtu de velours, dans son atelier, et qui s'exaltait à me montrer quelquesunes de ses trouvailles de sculpture Toscane : son (Annonciation de Mino de Fiesole, — son Saint Sébastien de Civitale, réplique exquise de celui de Lucques, — son Saint Jean de Michelozzo,
— oui, que de fois me suis-je dit qu'il avait, artistiquement parlant, comme un sens en moins, quel sens? celui du chagrin, le pathétique poignant des pleurs, l'idée qu'il y a dans le monde autre chose que des formes élégantes et robustes, des étoffes somptueuses, des armes ciselées, de délicates orfèvreries. Quand il nous est arrivé de discuterensemblequelque problème d'esthétique,
— car ce puissant réalisateur est, avec cela, un théoricien, — que de fois je l'ai vu conclure la conversation par un haussement de ses larges épaules, et il ajoutait :
— oc Toutcela, c'est de la littérature... La Douleur et la Pensée peuvent être votre domaine, à vous autres écrivains, quoique j'en doute... Nous autres artistes, notre domaine c'est la Beauté,
yO RECOMMENCEMENTS
quelque chose qui fasse plaisir à l'esprit à travers une caresse des sens... »
— « Le Christ n'est pas mort pour toi, »/lui disais-je en plaisantant.
— a Je crois que non, » répondait-il, mais d'une voix presque sérieuse. Car, à cette époquelà, il y avait réellement dans son adoration de la Beauté païenne comme un frisson religieux, presque une idolâtrie. Cette gravité passionnée, cette ferveur pieuse de son paganisme l'ennoblissaient, malgré son excessif orgueil de la vie. Cet orgueil-là est si aisément vulgaire. Mais peuton être jamais vulgaire quand on aime son art comme Yves aimait le sien, à passer des six heures d'affiléesurl'épuisanttravaildumodelage,acharné à la perfection, et indifférent au succès après en avoir connu toutes les ivresses? C'est l'héroïsme le plus rare dont un artiste soit capable. Cette noblesse était aussi naturelle à celui-ci que d'avoir ses prunelles claires dans son teint basané d'Arabe, ses cheveux noirs, sa courte barbe frisée, cette aristocratie de physionomie qui en faisait un frère moderne du célèbre portrait du Louvre :Y Homme au gant.
— ce Ah ! » disait-il quelquefois avec cette magnifique fatuité, instinctive aux artistes qui voient dans leur propre personne un modèle à peindre comme un autre : — ce Si Titien m'avait connu!... »
LE DAVID fi
Et c'était tellement vrai que Ton oubliait de sourire.
Voici quatre ans, cet homme heureux eut un suprême bonheur. Sa femme devint enceinte.
Dans les premières années de son mariage, il m'avait souvent répété qu'il se réjouissait de n'avoir pas d'enfants. Il appréhendait les déformations de la maternité pour l'admirable créature dont la souveraine beauté faisait l'orgueil de son foyer. Cette impression s'accordait trop complètement au reste de ses idées et à l'ensemble de son caractère pour que je doutasse de sa sincérité. Il ne fut pas moins sincère dans la joie avouée et naïve qu'il éprouva lorsqu'il eut devant lui la perspective d'être père. Il me donna lui-même la raison de cet apparent illogisme dans une lettre que j'ai gardée et dont je me contenterai de transcrire ici un fragment, sans y ajouter d'autre commentaire que d'en souligner la date. Elle achèvera, mieux que de longues analyses, d'expliquer les singularités, les anomalies d'âme, si l'on veut, de cet homme qui a évidemment manqué de siècle. Il
aurait dû naître à la cour d'un Ludovic le More ou d'un Laurent de Médicis. Cette confidence permettra aussi de mesurer la profondeur de la blessure que l'éternelle Némésis allait porter à ce cœur gonflé d'un espoir si passionné. Enfin elle rendra plus intelligible l'étrange procédé de consolation par lequel notre ami essaya de tromper la plus douloureuse des épreuves. Mais je copie ses propres phrases:
a ... Je vais l'avouer, » m'écrivait-il donc, « un sentiment que tu jugeras bien médiocre, et cependant il ne l'est pas. Je ne peux pas supporter de me voir vieillir et pas davantage de voir vieillir ma femme. Elle a été, elle est encore si belle que la seule idée d'une flétrissure dans cette beauté m'inflige la même douleur que j'ai éprouvée devant toi, à Londres, quand nous visitâmes la salle du British où se trouve la procession des "Panathénées. Et moi-même, tu sais quel culte j'ai voué à mon corps depuis ma jeunesse, comme je me suis entraîné à tous les exercices, comme i "i été sobre, chaste, régulier, pour faire de moi ce les athlètes antiques faisaient d'eux-mêmes : un animal humain. Je n'ai pas peur que tu souries et orgueil. V^ous nous vantons couramment des ts par lesquels se développent et se maintiennent
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nos énergies cérébrales. Tourquoi ne me vanterais-je pas de mes efforts à maintenir mes énergies physiques ? éMais contre le Temps, quel remède ? Déjà, à trente-cinq ans, je n'ai plus ma cambrure de jadis, cette ligne des reins, souple, alerte, divine, que certains peintres du quinzième siècle ont si hardiment rendue : tu te rappelles les Signorelli du éMont Olivet, et les Fioren\o di Loren\o de Térouse?... Dans dix ans, Laure et moi, nous ne serons plus que V image dégradée de ce que nous avons été. Eh bien ! voilà le vrai motif pour lequel j'ai maintenant un appétit de paternité égal à la crainte que cette perspective m'inspirait autrefois. Cet enfant qui doit nous naître, nous devons revivre, rajeunir, durer en lui, comprends-moi bien, non seulement quelque chose de notre sang, de notre pensée, de notre cœur, mais notre forme, le je ne sais quoi de mystérieux qui, dans l'homme, est plus que lui-même, puisque c'est la race, cette race dont notre fragile personne n'est qu'un moment et qui passe si vite. Quand je me regarde dans mon miroir, je vois mon père, affiné par ma mère, £Mon fils, — car j'aurai un fils, je le sens, — ce sera moi-même, affiné par ma femme. Je veux que ce fils soit mieux encore. Je veux que tous les grands artistes de tous les temps aient conspiré à ce chef-d'œuvre vivant. Depuis que je sais que l'enfant est là, tu n'imagines pas quelles précautions je prends pour que la mère n'ait autour d'elle que des impressions de beauté. Elle passe des dix heures de suite dans l'atelier, où
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j'ai disposé, auprès des marbres que tu connais, les plus nobles moulages de Van antique : /'Hermès d'Olympie, les Cavaliers de Thidias. Quand nous sortons, c'est pour courir au Louvre. Les soirées, nous les employons à entendre de la musique, des pages des maîtres, du 'Beethoven, du Gluck, du Schumann, qu'elle exécute pour elle, pour moi, et pour lui, avec la solennité passionnée et soumise que tu connais à son jeu. £h(ous lisons des vers de Hugo, de Gautier, de 7{pnsard, du Shakspeare aussi et de l'Homère. Je veux qu'il ne soit arrivé jusqu'à cet enfant, à travers les sens de sa mère, que les hautes et délicates vibrations de la vie et qu'il lui en reste une grâce dans les yeux, dans le sourire, comme un halo de rêve autour de sa beauté. C'est une statue comme une autre, mais vivante, et je l'aurai animée comme Tygmalion... »
Cette lettre, que j'ai sous les yeux, est timbrée du 9 mai 1 891. Le 14, exactement cinq jours plus tard, comme Laure Clouet descendait l'escalier de cinq à six marches qui mène de l'atelier à leur petit jardin, le pied lui glissa. Elle tomba, et si malheureusement qu'elle accoucha, avant terme, d'un enfant dontil aurait mieux valu qu'il
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ne vécût pas; car c'est aujourd'hui, à quatre ans, un pauvre petit garçon, un nain qui porte une grosse tête enfoncée dans des épaules de bossu, malheureux avorton qui ne grandira pas, et la Némésis a frappé deux fois le père : le médecin qui a mis au monde ce monstre a déclaré que l'accouchée n'aurait jamais plus d'enfant.
Lorsque je revis Clouet, trois années pleines s'étaient écoulées depuis la naissance d'Albert,
— ainsi s'appelait le fils qui avait déçu d'une manière si cruelle l'attente exaltée de l'artiste.
— Je n'avais fait, sur ces trois ans, que toucher barre à Paris, entre un long voyage en Orient et un non moins long voyage en Amérique, à un moment où Yves était absent. Durant toute cette période, il ne m'avait plus écrit. Je ne m'en étais pas étonné, le sachant peu épistolier de nature. Je comprenais d'autre part qu'il avait dû singulièrement souffrir d'une telle catastrophe, survenant après une telle espérance, et, moimême, je n'avais pas osé le questionner. L'ami commun qui m'avait annoncé l'accident de
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M me Clouet m'avait bien dit que notre camarade ne se consolait pas de ce fils difforme. J'avais pensé que cela signifiait simplement un de ces regrets chez l'artiste, comme nous en gardons tous au cœur, d'une très douce chose qui aurait pu être et qui n'a pas été. Je le savais si robuste, si énergique, si profondément épris de son art, et je me disais : ce II n'y a pas de chagrin dont une heure de sculpture ne doive le distraire... » J'allais éprouver combien je me trompais dès ma première visite à l'hôtel de l'avenue de Ségur, où Yves habite depuis que je le connais, — adorable asile de travail et de rêverie caché parmi les arbres, de l'autre côté des Invalides. Plusieurs parmi nos camarades enviaient sans doute le luxe de ce petit hôtel au sculpteur célèbre, comme ils lui enviaient cette célébrité. Nos jalousies, hélas! survivent le plus souvent au bonheur que nous jalousons, et c'est une amertume de 'plus lorsqu'on est mordu par certaines haines de sentir qu'elles ont été déchaînées contre nous par une félicité qui n'est plus.
Yves Clouet n'était pas à la maison. Je demandai M me Clouet. Le domestique hésita une seconde à me répondre. Autrefois la porte de la jeune femme était toujours ouverte aux amis de son mari, et cette hésitation seule prouvait un changement dans des habitudes que j'avais con-
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nues si empreintes d'une bonhomie un peu bohémienne, — ce charme incomparable des moeurs artistes, lorsqu'il s'y joint l'honnêteté. Cependant l'homme prit ma carte et revint me dire que Madame allait me recevoir. Un regard me suffit, à peine entré dans le salon, pour reconnaître qu'en effet l'hôtesse de cette coquette demeure n'était plus celle que j'avais quittée, la souriante et sereine créature qui semblait avoir, dans sa splendeur, une placidité végétative, la grâce heureuse et à demi inconsciente d'une fleur grandie sans efforts, en naturelle harmonie avec la terre et l'air, les jours de soleil et les jours pluvieux, sans rien faire jamais que de croître et de s'épanouir. La douleur avait touché cet être admirable, et, à travers la douleur, la pensée. Elle était aussi belle, mais d'une beauté autre, meurtrie, froissée, comme attendrie par la vie. Deux plis se creusaient au coin de sa bouche, où je pouvais lire la contraction de rêveries solitaires et tristes, prolongées pendant de longues heures. Ses paupières étaient battues, et ses prunelles avaient pleuré. Tout son corps d'ailleurs paraissait avoir éprouvé l'atteinte de la peine qui se devinait dans sa physionomie. Je l'avais connue opulente, de taille presque lourde, pareille à ces robustes Vénitiennes que Bonifazio et Giorgione évoquent dans leurs Concerts Champêtres. L'idée fixe l'avait comme émaciée, comme spiritualisée.
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Enfin des fils blancs luisaient dans l'épaisseur de sa chevelure noire. Elle était assise — quoique nous fussions déjà vers la fin du mois d'avril — au coin d'un feu près duquel jouait le garçon jadis attendu avec tant d'orgueil : une espèce de gnome aux yeux trop larges, trop expressifs dans un visage déjà vieux, un de ces masques de bambin chétif où il rient un infini de misère, le pressentiment complet d'une destinée d'avortement et d'humiliation. A trois ans, Albert Clouer, le fils du magnifique athlète dont j'avais tant envié les énergies vitales et de cette Vénus de Milo, encore si belle dans sa mélancolie, était à peine plus haut qu'un enfant de six mois, et le torse où s'enfonçait sa tête trop fortele rendait difforme à ne pouvoir supporter sa vue. Avec cela, le geste de timidité qui le fit, à mon arrivée, se replier vers sa mère, montrait trop que la faculté de souffrir s'était éveillée déjà chez ce lamentable embryon d'un futur bossu. Et la pose de la main delà mère sur ses cheveux d'un or lauve, seule beauté de l'enfanr, attestait la profonde, la passionnée tendresse de cette femme. Je compris qu'elle épiait sur mon visage, avec la plus anxieuse curiosité, une première impression devant son fils, et je n'oublierai jamais la clarté qu'alluma dans ses prunelles mon geste à moi, qui caressai les boucles de l'infortuné en essayant de l'apprivoiser :
— « Dites bonjour à un de vos amis que vous
ne connaissez pas, monsieur Albert, vous verrez que je saurai vous gâter, aussi bien qu'un autre... »
— ce Vous vous rappelez son nom! » dit la mère; <c Yves vous parle donc quelquefois de lui dans ses lettres? »
Pouvais-je répondre la vérité à une demande formulée avec cet accent de supplication par lequel les femmes malheureuses semblent implorer d'être abusées? Et pouvais-je résister au désir de savoir par le détail le drame moral dont je voyais la trace partout empreinte sur le visage de M me Clouet et autour d'elle, et dont je devinais la cause? Je commençai donc de l'interroger sans me douter que j'allais provoquer ainsi moi-même un interrogatoire de $a part, horriblement difficile à supporter :
— ce Mais, » avais-je dit, ce c'est très naturel qu'Yves me parle de son fils. Et pourquoi cela vous étonne-t-il? »
— oc Pourquoi? Pourquoi? » répéta-t-elle d'une voix profonde; et, me regardant d'un regard qui me fit mal, elle questionna : ce Et que vous ditil?» puis, comme j'hésitais, déconcerté moins par cette inquisition directe que par la visible fièvre de la jeune mère: ce Vous êtes bon,» fit-elle, ce Vous ne voulez pas, vous ne pouvez pas me répéter ce que je sais trop bien... Hélas! Qu'ai-je besoin de me le faire redire? »
— « Je vous affirme, madame, » lui répondis-
je, « que Clouet ne m'a jamais rien écrit que je ne puisse vous répéter. Je ne sais pas très bien ce qui vous tourmente, » ajoutai-je, « mais je devine que j'ai touché, sans le vouloir, à une place malade, et je vous en demande pardon... »
— « Hélas! » dit-elle d'un ton d'accablement, « il n'y a pas de place malade. C'est tout mon cœur qui est malade. » Puis, avec une grâce navrante dans le sourire: ce C'est moi qui vous prie de me pardonner. Dès votre première visite, je vous initie à des misères — que vous devineriez trop vite, » continua-t-elle en hochant ses épaules amincies, et ses belles mains, dont je pouvais reconnaître l'amaigrissement à la flottaison de ses bagues autour de ses doigts, se posèrent sur la tête de l'enfant qui la regarda de ses yeux profonds. Elle lui dit : ce Va jouer. » Le petit garçon retourna feuilleter un livre d'images dans un angle du salon, avec cette docilité taciturne des enfants trop raisonnables en qui ne bouillonne jamais l'exubérante source de la vie, et un lourd silence tomba entre la mère et moi, qu'elle rompit la première :
— a Je dois à votre vieille amitié pour notre ménage, une explication, » commença-t-elle, avec une sorte de solennité, « mais je ne pense pas que j'aurais la force de vous parler si je n'attendais pas de vous un service, que seul vous pouvez me rendre, nous rendre, » insista-t-elle. « Voici*
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des mois que j'ai l'idée de vous écrire et que j'y résiste. De tous les amis de Clouet, vous êtes celui qu'il a toujours préféré. Et puis, les autres ne fréquentent plus guère notre triste maison. »
— « Yves est donc bien changé? » lui demandai-je.
Cette tristesse, cette nervosité, ces plaintes mêlées de réticences, obscurcissaient encore pour moi le mystère de la tragédie morale que la naissance du petit Albert avait provoquée entre les deux époux. Je sentais M me Clouet très misérable, et j'avais peur à présent qu'elle ne se fît du mal avec ces confidences.
— oc Bien changé, » répondit-elle, ce et pour quelle raison?... Vous savez » — sa parole se fit plus sourde — « combien passionnément il avait désiré un fils. Vous vous rappelez comme il attendait, comme nous attendions la venue de cet enfant... J'ai réfléchi depuis lors, et j'ai compris beaucoup de choses que je ne comprenais pas. J'ai compris que nous avions eu trop d'orgueil de notre jeunesse et de notre force, de notre amour, mon mari et moi. J'ai compris que j'avais été trop fière de son génie, et lui trop fier, je peux bien en parler maintenant que le chagrin m'a blanchi les cheveux, oui, trop fier de ma beauté. Et nous n'étions pas satisfaits; nous demandions encore au sort ce fils idéal qu'il me décrivait, avec une exaltation que je partageais!...
C'était trop, oui, c'était trop!... Vous avez vu comment ce sort nous a punis de notre bonheur... Ah! nous avons tout payé d'un coup, quand j'ai vu Yves prendre ce pauvre petit être dans ses mains, le regarder, me regarder, et qu'il me l'a rendu, d'un geste qui a failli me tuer là, sur place... » — et, de sa main, serrant mon bras convulsivement, la femme du sculpteur ajouta, les yeux brûlants, la voix éteinte : a. Je venais de voir qu'Yves haïssait déjà cet enfant. »
— « Mais c'est impossible!... » m'écriai-je.
a Laissez-moi vous affirmer que vous vous êtes imaginé cela, madame. Vous êtes mère. Vous avez le cœur plus délicat qu'un homme, plus vulnérable, plus susceptible, et... »
— « Quand vous aurez vu Clouet en présence de son 61s, » interrompit-elle, «vous saurez combien j'ai raison... Écoutez! » continu a-t-elle avec une âpreté d'accent où se soulageait un long désespoir, et, en même temps sa voix se faisait plus basse, comme si elle avait peur que l'enfant pût entendre et comprendre. « Cela vous semble monstrueux, n'est-il pas vrai, qu'une si grande misère et si injuste ne touche pas un père? Une innocente créature n'a pas demandé à naître.
File naît. La fatalité veut qu'elle soit aussitôt
appée d'une épreuve qui pèsera sur toute son [istence... C'est une raison de l'aimer deux fois, est-ce pas, de lui payer d'avance en tendresse
la joie de vivre qui lui sera toujours refusée... Hé bien! Non. Yves n'a jamais pu me pardonner cela, ni le pardonner à son fils... Moi qui le connais si bien, quand il entre dans la chambre et qu'il voit l'enfant, je lis dans ses yeux une aversion qui me fait mal... Ah! trop mal!... C'est comme si, à côté du pauvre petit, qui n'est pas coupable, distinctement, réellement il apercevait Vautre, celui qu'il avait rêvé... Vous vous souvenez, nous en parlions comme d'un être existant? Mon Dieu! L'avons-nous aimé ensemble, ce fils qui ne nous est pas né!... Mais il n'est pas né, et celui-ci est venu... Dites si ce n'est pas une folie, une cruauté, un crime de ne pas aimer l'enfant qui est là, qui souffre dans sa chair, qui respire, que nous avons? Et pourquoi? A cause d'une vision, d'une idée qui n'a jamais vécu!... Cette folie, c'est celle de Clouet depuis la naissance de son fils. Cette cruauté, c'est la sienne. Ce crime, il le commet tous les jours à toutes les heures... »
— a Calmez-vous, » lui répondis-je; « puisque vous avez tant de confiance en moi, je vous promets de lui parler, de vous le ramener, de le rappeler à lui-même... Je lui ai toujours connu tant de générosité dans le cœur. Il peut être la victime d'une idée fixe. Certains chagrins produisent cet effet justement sur des sensibilités d'artiste, comme la sienne. Et puis le
temps remet tout en place, — le temps et le travail... »
— « Voici trois ans qu'il n'a plus rien fait, » reprit M me Clouet. Elle avait une tristesse plus découragée encore dans ses beaux yeux creusés, en prononçant cette phrase. Moi qui l'avais connue si éprise du talent de son mari, si naïvement, si absolument associée à l'effort heureux du noble artiste, je devinais quelle douleur une telle phrase représentait pour elle, et j'avais aussi trop admiré, trop envié l'enthousiasme constant d'Yves Clouet, ses fièvres gaies de créateur facile, la fête hardie de son invention, pour ne pas demeurer confondu devant l'énigme de cette soudaine impuissance :
— « Trois ans qu'il n'a rien fait, » répétai-je. « Lui, Clouet, ce bourreau de besogne!... C'est invraisemblable. »
— « C'est pourtant vrai, » insista-t-elle. « Ah ! il a essayé de travailler. Ressayera toujours. Mais on dirait qu'il est atteint d'une sorte de maladie qui le dégoûte de tout ce qu'il entreprend, avant d'avoir fini... Auparavant, il avait comme une magie dans ses doigts. Jamais une idée qui ne prît forme, jamais un rêve qui ce se réalisât... Quand il attaquait un groupe avec un certain projet, et qu'il sentait l'oeuvre gauchir, il changeait son projet en route, à même la terre glaise, à même le marbre. Un jour, je l'ai vu, à coups
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de ciseau, terminer en Bacchus une statue qu'il avait commencée en nymphe. C'est celle du Parc Monceau, son chef-d'œuvre peut-être. Maintenant il semble que cette confiance soit tarie en lui, brisée plutôt, comme un ressort qui aurait cassé. Ne croyez pas qu'il ait moins de talent. Quand vous verrez quelles ébauches il a tour à tour entamées et abandonnées, vous le constaterez vous-même, il n'a rien perdu, — rien, que cette force de finir dont il disait toujours que c'était le grand devoir de l'artiste... Si vous saviez combien souvent j'ai tenté de réagir! Non pas dans la première année, j'étais aussi malheureuse que lui, mais ensuite, quand je me suis aperçue que son caractère changeait, qu'il ne se reprenait pas, qu'il se dégoûtait toujours et toujours davantage, et aussi » — elle parut hésiter une seconde — ce qu'il cherchait des distractions indignes de lui... Il y eut un moment où il passait les soirées, les nuits, au cercle, à jouer... Mais je lui pardonne tout, tout, » répéta-t-eile, avec plus de passion et d'amertume, ce excepté de haïr son enfant... »
— ce Ce que vousmeracontez est bien étrange,» répondis-je, ce mais avez-vous eu une explication avec Clouet? Lui avez-vous parlé comme vous me parlez? »
— ce Je n'ai pas pu, » fit-elle, « J'ai essayé. Mais il m'a répondu une première fois en me plai-
santant, avec cette légèreté jouée si blessante pour une femme qui souffre. Une seconde fois, il a plaisanté encore. Une troisième, il est entré dans une colère que je me rappellerai toujours, et il est demeuré une semaine sans me dire une parole... Je n'ai plus osé. J'ai eu peur... Une quatrième scène, et il s'en irait, il me quitterait, il nous quitterait... Et pourtant, » reprit-elle après un silence, « je me suis remise à espérer ces temps derniers. Oui, depuis quinze jours, il a recommencé de travailler avec un peu de cette fièvre que vous lui avez connue. Au Heu de sortir chaque marin et chaque après-midi, comme il faisait depuis des mois, il s'enferme de nouveau dans son atelier... Seulement la porte en est condamnée. Vous voudriez que j'aie une explication avec lui? Voulez-vous mesurer quelle rancune il me garde pour ma dernière tentative?... Il ne m'a ■> pas dît un mot de l'œuvre à laquelle il s'occupe- Vous entendez, pas un mot! Avant-hier, après déjeuner, comme il avait eu son regard d'autrefois, — vous vous souvenez de ses beaux yeux brillant de génie quand il avait pétri la glaise cinq heures durant et qu'il voyait sa statue? — je : suis approchée de lui au sortir de table, et je aî demandé : « Tu as donc un nouveau travail m train?» — «Oui,» fit-il, et je vis qu'il roulait un peu. — « Un groupe ou une figure solée? » insistai-je. 11 hésitait: — « Je ne sais
ce pas encore, » répliqua-t-il enfin. — « Et tu neme « mpntreras pas l'ébauche? Tu ne me diras même ce pas le sujet?... » Il rougit davantage encore et il balbutia : — « Plus tard... » Puis il me quitta brusquement comme si ma question lui avaitfait mal... — Mon Dieu! » continua la pauvre femme en joignant les mains, ce vous comprendrez combien j'ai le cœur blessé quand vous saurez que ce silence de Clouet sur sa nouvelle œuvre m'épouvante ! C'est insensé, mais il me semble qu'au moment où il m'a répondu : ce Plus tard, » il a regardé celui-ci, » et elle tourna les yeux sur le petit Albert, « d'une façon si cruelle... Ah! vous qui êtes son ami, notre ami, promettez-moi que vous essayerez de voir cette ébauche, — à vous, il vous la montrera sans doute, — de me dire l'œuvre qu'il a entreprise, et, si vous l'aimez, de l'aider, de l'encourager à la finir. Qu'une fois, une seule, il achève quelque chose, et nous sommes sauvés... » — ce Je vous le promets, madame ! » répondisje presque solennellement.
Certes, j'ai reçu dans ma vie de romancier un grand nombre de confessions, et de bien singu-
iières, tant le besoin de se raconter — en s'amusant,ouen amusant les autres — est naturel à notre espèce. Aux époques de foi profonde, les âmes chargées du poids de leur malheur ou de leurs fautes allaient où elles devraient continuer d'aller : vers ceux qui peuvent parler à la souffrance d'un autre univers et d'une équité suprême. Nous avons changé tout cela, et, la vanité aidant, les écrivains qui font métier d'analyser les sentiments sont devenus les écouteurs professionnels des amoureux et des amoureuses d'abord, et puis de l'immense troupeau des égoïstes Imaginatifs, pour qui les émotions ne seraient pas complètes si elles ne s'épanchaient en bavardages. Oui, que de confessions j'ai subies ainsi, dont je ne me plains pas, car sur mille peut-être, il y en a bien eu six ou sept de sincères et trois ou quatre de très touchantes! Je mets au premier rang de ces dernières celle que M me Clouet venait de me faire, non pas pour me donner, elle, un sujet de roman, — la pauvre créature! — mais par une confiance désespérée dans mon empire sur son mari. Cet empire était très chimérique, car si le sculpteur m'avait montré, notre jeunesse durant, une chaude affection, c'est justement que j'acceptais son envahissante personnalité sans la discuter. Il n'empêche que l'appel de M me Clouet avait été trop douloureux pour me laisser indifférent. D'ailleurs, l'étonnante anomalie sentimentale décou-
verte chez mon ancien camarade suffisait à intéresser profondément le curieux de nature humaine qui veille sans cesse chez tout lettré. Et voilà pourquoi, deux jours après cette visite, je retournais au petit hôtel de l'avenue de Ségur. J'avais demandé à Clouet un rendez-vous par une lettre où je lui disais mon impatience de voir les œuvres nouvelles qui l'avaient occupé pendant notre longue séparation, et, détail qui me parut d'un favorable augure pour l'enquête à laquelle je désirais me livrer, il m'avait répondu aussitôt, en me promettant de me montrer son atelier : ce Tu n'y trouveras pas grand 9 chose de nouveau, » concluait ce billet, ce pourtant je serais heureux d'avoir ton avis sur une statue que je compte finir aujourd'hui même. C'est le seul morceau complet que j'aie mis sur pied depuis trois ans. On vieillit. » Et il avait souligné ces deux mots, tracés, comme le billet, d'une écriture moins ferme et plus nerveuse.
N'importe. Je saurais ce que M me Clouet désirait savoir elle-même. Je gardais une si forte impression de sa mélancolie que, pour la première et la dernière fois de mon existence, je trahis la grande cause de la franc-maçonnerie masculine. Je lui envoyai la lettre de son mari, en tête de laquelle j'avais écrit : ce 'Bon courage!... » et c'était vraiment un cri de tout mon être vers ce cœur de mère et d'épouse dont j'avais sondé la plaie saignante. Je pus reconnaître tout de suite combien cette
plaie était plus envenimée encore que je ne pensais. Elle avait, par la fenêtre, guetté mon arrivée, et ce fut elle-même qui m'ouvrit la porte, pâle et tremblante, et elle me suppliait en me prenant les mains :
— « Vous ne me cacherez rien de ce qu'il vous dira, même s'il vous parle d'Albert... Oh! j'aime mieux tout savoir! »
J'entrai dans l'atelier, intimement remué par ce dernier et plaintif appel de la mère, et pourtant, faut-il que je l'avoue? plus intéressé encore par le mystère moral qui provoquait cet appel. Que l'amour passionné de la beauté altère dans certains artistes quelques-uns des sentiments de l'humanité simple, je le savais depuis longtemps; mais que cette altération allât jusqu'à dénaturer une âme d'homme, au point d'y abolir l'amour paternel, au point surtout de remplacer cet amour parla haine dont avait parlé M mc Clouet, une pa 7 reille perversion du cœur par l'intelligence étaitelle possible? Était-il possible aussi que la déception de cette paternité manquée eût paralysé cette féconde imagination d'un créateur si aisé, si ample, si riche et soudain frappé de stérilité ? Ces questions se pressaient devant ma pensée, et l'aspect d'Yves Clouet, tel qu'il m'apparut dans le vaste atelier, n'était pas fait pour apaiser ma curiosité. Si j'avais constaté un changement frap-
pant dans sa jeune femme, chez lui la métamorphose était plus évidente encore. J'avais quitté un athlète calme et souriant, fier de sa vigueur et qui semblait invincible à la vie, je retrouvais un névropathe, agité, inquiet, vieilli de dix années, la prunelle irritable, le geste saccadé. Lui aussi, ses cheveux avaient blanchi, son masque s'était creusé. Pour la première fois, cet heureux, ce comblé, avait rencontré en face de lui quelque chose de sévère, et moi, qui gardais si présentes à mon souvenir ses théories de jeunesse, les insolences de son bonheur superbe de païen moderne défiant le sort, je compris, rien qu'à le voir, combien il avait souffert du démenti donné par la difformité de son fils à tous ses orgueils, et je le lui dis tout simplement. Si changé fût-il, Yves demeurait le même sur un point : l'horreur des finesses et des sous-entendus. Le plus sûr, Tunique moyen de connaître ce qu'il pensait de son enfant, c'était de le lui demander. Avec tout autre, le procédé eût été brutal. Avec lui, c'était une délicatesse de lui épargner ce qu'il détestait le plus au monde : les allusions et les équivoques :
— ce J'ai su que tu avais été très malheureux, » commençai-je, ce et, si je ne t'ai pas écrit, c'est qu'il n'y a pas de phrases pour plaindre certains chagrins. »
— ce Et moi, » répondit-il, ce si je ne t'ai pas écrit de mon côté, c'est qu'il n'y a pas de phrases
non plus pour raconter ces mêmes chagrins.
Laure m'a dit que tu étais venu avant-hier... Tu as vu l'enfant?... »
Il avait formulé cette demande avec une brusquerie passionnée qui déconcerta même ce que j'attendais de sa franchise.
— « Mais oui, » répondis-je; et, me sentant rougir, j'ajoutai : « Le pauvre petit!... Comme tu dois avoir pitié de lui, mon cher Yves!... Quelle épreuve pour un être humain que de recevoir la vie dans ces conditions... »
— a Pitié... Pitié... » répéta-t-il. Je vis ses prunelles se ternir, et tout son visage exprimer cette souffrance, contractée et sèche, des rancunes injustes, où il entre à la fois de la colère et du remords. Et il continua : ce Oui, tu as raison. C'est le seul sentiment que puisse inspirer cet enfant, notre enfant!... Mais si tu savais comme c'est dur pour un père de se dire cela, que son fils sera, jusqu'à sa mort, l'objet de la charité publique, moi qui ai toujours eu un frémissement de révolte à l'idée que l'on pût me plaindre de quoi Tjue ce fût... C'est de l'orgueil, tant que tu voudras. Mais un homme ne se tient debout devant la vie que par l'orgueil. J'aimerais mieux tout au monde que d'avoir à subir la pitié, même d'un ami, même de ma femme. J'ai la haine de recevoir cette aumône. Et, que veux-tu ? C'est monstrueux, c'est inhumain, mais je ne peux pas la faire non plus...
Je ne peux pas plaindre même ce malheureux Albert... Je ne peux pas, je ne veux pas... »
II. avait jeté cette profession de foi farouche, où je retrouvais son paganisme indomptable de jadis, mais devenu cruel; et son accent trop âpre, trop amer pour que je pusse m'y méprendre: il pensait réellement ce qu'il me disait. Ses révoltes étaient sincères contre la plus chrétienne des émotions, la plus étrangère à cet orgueil de la vie qu'il continuait de proclamer, la moins esthétique aussi et la moins intellectuelle. Mais l'homme n'est pas tout fierté, il n'est pas non plus tout idée, et, par-dessous l'artiste trop déçu, qui n'acceptait pas l'humiliante infirmité de son fils, la laideur de cette chair issue de sa chair, l'être instinctif palpitait chez Yves. L'appel du sang grondait sous la clameur de son paganisme rebellé. Cette haine même qu'il éprouvait contre l'enfant, monstrueuse, scélérate, abominable, trahissait des combats intérieurs, une lutte passionnée, la possibilité qu'un jour, une heure, cette âme bourrelée se retournât tout entière. En attendant, il achevait ses confidences, qui faisaient une contre-partie saisissante et poignante à celles de sa femme. Il marchait nerveusement dans l'atelier, au milieu duquel une forme enveloppée d'un linge mouillé attirait mon attention. C'était là cette mystérieuse statue dont M me Clouet désirait tant savoir s'il la finirait du moins, et à me-
sure que le sculpteur parlait, ce fantôme de glaise et de toile commençait de s'animer pour moi d'une existence plus énigmatique encore. Yves disait :
— a Tu vois. Rien de nouveau dans l'atelier, moi qui, jadis, aurais eu tant d'œuvres à te montrer!... L'homme est atteint, quand il souffre, dans le point dernier de sa force intime. Ma force à moi était dans mon art, et, pendant trois ans, — tu as bien entendu, — trois ans!... j'ai connu l'impuissance. Tu n'as jamais connu cela, cette torture de l'idée fixe qui ne se laisse pas plus secouer qu'une lame brisée dans une plaie et qui ne vous permet plus de suivre une autre pensée, un rêve, une volonté. Et puis, il y a eu en moi, depuis cette naissance, un si étrange pressentiment, celui que j'allais payer mon ancien bonheur, qu'aucune ambition, dorénavant, ne me réussirait plus, que j'avais une fatalité sur mon âge mûr... Tu ne comprends pas ? De plus grands que moi ont été brisés par cette croyance qu'une fois la jeunesse finie le talent était fini aussi. Musset n'a plus rien écrit, passé trente ans. Et même ceux d'entre nous qui continuent de travailler avec des cheveux gris, t'imagines-tu qu'ils n'ont pas tous traversé cette crise de doute quand la jeunesse est partie, la jeunesse sainte?... Cette crise, je l'aurais subie plus qu'un autre, moi qui n'ai pas su que je vieillissais, qui ne l'ai pas cru. Tu me
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prendras pour un insensé. Mais pendant quinze ans, j'ai été comme on prétend que sont tant d'Orientaux, je n'ai pas su mon âge... »
Il avait souligné ces mots d'un geste si ému que je ne pensai pas à en sourire. La douloureuse tragédie intérieure dont il était la victime s'éclairait pour moi peu à peu.
— oc Je te comprends bien, » lui dis- je, «cette naissance de ton fils a été un double malheur, par elle-même et à cause de la période de ta vie où le coup t'a frappé. Tu as senti ce coup davantage parce que, à travers lui, tu as senti le reste : l'inévitable fuite des années, la nécessité d'accepter, d'organiser la faillite certaine. Mais tu gardais tant dé choses dans la vie : et ta chère femme d'abord... »
— oc C'est le pire, » interrompit-il vivement. « Ce n'est pas plus raisonnable que le reste. Je lui en ai tant voulu!... Oui, je lui en ai voulu d'être tombée là, c'est à deux pas, » — et il montra la porte qui donnait de l'atelier sur le petit jardin. Était-ce une illusion ? Il me sembla que la tapisserie qui cachait cette porte, en ce moment ouverte, par ce beau jour d'été, remuait, comme si quelqu'un se dissimulait derrière? Mais Yves continuait :
— «Je lui en ai voulu de ne pas assez regretter l'autre enfant, le nôtre, le vrai... Je lui en ai voulu d'aimer passionnément celui-ci... Je lui en ai
voulu de ce qu'elle aussi, l'âge la touchait, voulu de ses larmes et de ses cheveux blancs, voulu de ses paroles et de ses silences,.. Quand je te dis que pendant trois années j'ai été fou ! Et pas une œuvre!... Pas une!... Ces années, c'est comme si je ne les avais pas vécues... »
— « Et maintenant? » lui demandai-je; et je lui montrai la masse blanche de la statue voilée, dont il s'était rapproché en parlant, et vers laquelle ses yeux se levèrent aussi. Un éclair de fierté illuminait de nouveau son visage. Par un de ces miracles d'instantanéité dont ces organismes tout en nerfs sont coutumiers, sa physionomie avait changé. Je retrouvais le Clouet de ma jeunesse, ce visionnaire de beauté, avec des mains d'infaillible ouvrier au service de ses visions. Sincère, fervent, presque solennel, et avec une palpitation de coupable, cependant, dans ses paroles, qui me sembla bien étrange, il répondit ;
— « Maintenant j'ai pu travailler, enfin!... J'ai fait ce que tu vas voir, ce que tu vas être le premier à voir... Il y a un mois, comme je venais de me lever et que je me promenais seul dans mon jardin, le soleil rayonnait, les oiseaux chantaient, les feuilles frémissaient, les roses commençaient de s'ouvrir sur mes rosiers. J'eus, pendant une minute, cette impression du renouveau et de sa force irrésistible, qui, dans ma jeunesse, m'enivrait comme un vin. Je m'assis sur le banc de
marbre, au fond, que j'ai sculpté moi-même, et je me mis à caresser de la main les amours qui jouent avec des guirlandes et qui servent de bras» à ce reposoir. Le souvenir de l'époque où j'avais exécuté cette fantaisie s'empara de moi avec une précision incroyable, et au même moment, la honte de ma décadence... Oui, j'eus honte de moi, à cette place, devant ces vieux arbres qui poussaient encore des feuilles, devant ces vieux rosiers qui projetaient d'autres bourgeons, devant ce coin de l'éternelle nature où la vie universelle continuait de travailler, de lutter, de créer. Je tombai dans une de ces rêveries qui doivent ressembler au phénomène qui s'accomplit dans les branches, précisément, lorsque la sève y circule sans que l'arbre bouge, sans que le tronc soupçonne la fleur qui s'élabore en lui, qui se tisse sous son écorce nue, qui va éciore... Une idée de statue m' apparaissait peu à peu, vague d'abord, imprécise, indistincte, puis aussi nette, aussi détachée dans mon champ de vision que ces feuillages et que ces roses. Elle eût surgi au milieu de la pelouse, sur son socle blanc, qu'elle n'eût pas été plus perceptible à mon regard... Cette statue, c'était celle du fils que j'avais si passionnément souhaité d'avoir, que j'ai eu, avant cette affreuse chute... Il était devant moi, debout, à quinze ans, sculpté en marbre dans la magnifique nudité d' une adolescence de jeune Dieu. Il avait toutes les
formes de mon corps à moi, avec les attaches, les pieds et les mains de sa mère. De sa mère il avait •l'ovale du visage, le menton, les oreilles, le front, le sourire des joues, et cette bouche un peu renflée, la sublime bouche des têtes grecques du vi e siècle, où il y a de l'Egypte encore. Ses cheveux bouclaient sur son front, et là, sous son arcade sourcilière, se creusait cette noble profondeur qui donne au regard de Laure cette expression grave et douce... Enfin, c'était notre fils, et j'allais essayer de la modeler réellement, cette statue. J'allais faire le portrait de cet enfant qui n'avait vécu que dans mon rêve !... Comment cette pensée ne m'avait-eile jamais hanté auparavant, comment . et pourquoi m'a-t-elle saisi à cette place avec une telle intensité î Je ne sais pas. Mais je sais que je me levai de ce banc, les mains tremblantes, le cœur battant. J'entrai dans l'atelier avec une émotion que je ne peux pas te rendre, tant elle était mêlée de ravissement et d'épouvante, de désir et de défiance. Retrouverais-je pour cette œuvre qui était là, dans ma tête, si présente, si claire, si belle, ma vigueur perdue? Oui. Ce fils que le sort ne m'avait pas permis d'avoir en chair et en os, Faurais-je enfin dans cette matière, qui paraît morte; mais quand la forme s'y est imprimée, elle vit, d'une vie supérieure à l'autre, puisqu'elle défie la mort. Et je commençai à gâcher la terre glaise, pieusement, religieusement. Ah! les premières
séances de ce travail unique, tu n'en imagines pas les transes, les enthousiasmes, les découragements, et lorsqu'r/ a été debout en réalité, devant moi, occupant l'espace, que j'ai palpé ses muscles, touché la délicatesse de ses membres, rencontré ses yeux ! Tiens, je me plaignais de mes chagrins tout à l'heure, ces joies les ont payées, je te le jure... Mais tu vas le voir... »
L'exaltation le possédait tout entier, ses mains tremblaient, en effet, pour démailloter la maquette de ses linges humides, et il continuait :
— « Je l'ai aliégorisé en David à cause de la phrase de la Bible. J'ai lu cette phrase, je ne me rappelle pas où, et je l'ai toujours passionnément aimée : Erat autem rufus, erpulcher adspectu, décoraque facie. Et ait Dominus : Surge, ungue eum, ipse est enim. — Or, il était roux, et beau de port et d'un noble visage. Et le Seigneur dit : « Levez- « vous et oignez-le, car c'est lui-même. » Ce sont les trois mots que je veux graver sur la base : Ipse est enim. Car c'est lui!... Tiens, regarde... »
Le dernier linge avait été enlevé, et la statue se dressait, délivrée, dans cette sincérité du mo-
delage direct où Ton sent la touche de l'ébauchoir, la main de l'artiste, son esprit, sa fièvre. Jamais, dans ses meilleurs jours, le sculpteur n'avait approché de la beauté parfaite comme dans cette œuvre dont il m'avait raconté la douloureuse et chimérique genèse. Le Triptolème de la célèbre stèle du musée d'Athènes, entre Déméter et Perséphone, n'est pas plus élégant de structure et de pose que ne l'était ce David, simplement debout sur sa jambe droite et la gauche un peu en avant, comme les statues archaïques; et la gracilité vigoureuse des jambes, la cambrure souple des reins, la maigreur à peine musclée des épaules, la ligne mince du ventre, donnaient à ce corps d'adolescent un caractère incomparable de sveltesse virile et d'énergie, tandis que la finesse des mains et des pieds, et surtout la délicatesse des traits encadrés dans les boucles d'une chevelure crêpelée à la manière de Léonard, paraient cet être délicieux d'une langueur toute muliébrile. C'était réellement la fusion des deux beautés, l'une mâle, l'autre féminine, que l'artiste avait rêvée et réussie. Pour moi, qui savais de quelle mélancolique fantaisie cette irritation était l'aboutissement, ce David — où je reconnaissais quelques-uns des gestes de Clouet, sa structure, son attitude, et le sourire, la grâce, le regard de sa jeune femme, — tenait de l'apparition, et, dois-je le dire ? presque du sacrilège.
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Non, ce n'était pas un David, le prince qui doit vaincre et régner! C'était l'image du jeune héros qui ne vivra pas, un Euryale que son Nisus appellera en vain, un Icare qui sombrera dans l'inapaisable Océan, un Orphée que déchireront les mains cruelles des Ménades, — une figure sans promesse d'avenir, et si héroïquement, si tristement belle... Et je pouvais à peine, tant j'étais ému, exprimer mon admiration, dont l'artiste jouissait avec cette naïveté d'orgueil, naturelle devant une pareille statue. Nous ne faisons pas de telles œuvres. Elles se font en nous, presque malgré nous... Et comme nous nous taisions tous les deux, voici que nous entendîmes venir du dehors, de cette porte sur le pas de laquelle la mère du petit Albert était tombée à la fin de sa grossesse, une plainte, sourde d'abord et contenue, puis plus haute, un gémissement coupé de sanglots, la plus désespérée lamentation qui m'ait jamais percé le cœur... Yves et moi, nous nous regardâmes.
Sur ce visage transfiguré par toutes les fièvres de l'enthousiasme, une détresse passa, et comme le remords d'un crime. Nous n'avions pas besoin d'alleret de soulever la tapisserie pourcomprendre que c'était Laure qui pleurait ainsi. Elle était descendue, poussée par une curiosité irrésistible. Elle n'avait pas osé franchir le seuil, et elle avait tout écouté, avec quels sentiments, sa lamentation le disait assez! Cette plainte montait, montait tou-
jours, et le visage du sculpteur se contractait davantage encore, jusqu'à une minute où deux grosses larmes lui jaillirent des yeux, qui roulèrent sur ses joues creusées. Et tout d'un coup, sans prendre plus garde à ma présence que si j'avais été une figure d'un des moulages appendus aux murailles, il se précipita vers la porte. Il aperçut, assise sur les marches de l'escalier, sa femme qui sanglotait en serrant contre elle le pauvre petit être avorté et difforme pour qui le père avait eu, pendant ces trois ans, une si étrange haine, et, avec une surprise qui, à moi aussi, me tira des larmes, voici que je vis cet homme s'agenouiller, et il serrait sa femme contre son cœur, il pressait l'enfant dans ses bras, et il disait :
— ce Ah! pardonne-moi... pardonne-moi... Je sens que je l'aime. Je te jure que je l'aime et que tu ne souffriras plus. Regarde... Mais regarde!... »
Et il couvrait le petit Albert de baisers passionnés, tandis que la mère, brisée par le saisissement de rencontrer chez son mari une pitié qu'elle n'espérait plus, appuyait sa tête sur son épaule avec un gémissement que j'écoutais s'adoucir, s'adoucir encore. Et je compris, — l'événement m'a prouvé depuis que j'avais raison, — je compris que le sculpteur était sincère et qu'il pouvait réellement aimer le pauvre avorton, aujourd'hui qu'il possédait dans son atelier le fils dont il avait
tant rêvé. J'avais devant moi, dans le groupe de ces trois êtres réconciliés, à quelques pas de la statue en terre glaise, immobile sur son piédestal, le symbole du bienfait de l'art, et je l'eus davantage encore à voir, quelques instants plus tard, la mère relever la tête, et, tout en continuant à serrer son fils vivant sur sa poitrine avec des mains frémissantes, elle souriait à l'autre, au fils qu'elle aurait pu et dû avoir, — à l'œuvre libératrice qui lui avait rendu son mari.
Paris. Juillet 1896.
L'Age de l'Amour
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