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INTRODUCTION

LA DÉFORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE Au directexir du Temps, ig août igo5.

Mon cher directeur,

La Déformation de la langue française : c'est le titre qu'Edmond Scherer avait donné à une lettre que le Temps publia en mai 1876 et qu'on trouve au tome V du recueil de ses articles.

Scherer s'est au projet simplement arrêté...

Simple entrée en matière, sa lettre annonce une étude qu'il n'a pas vraiment entreprise. Il se borne à dénoncer quelques fautes banales : « Une proposition tendante à » ; — « j'aime ce roman, je suis curieuse de voir sa fin » (pour: d'en voir la fin) ; — « choisir entre Stapfer. -- Piécréations. 1

deux alternatives » (au lieu de : entre deux solutions) ; — le solécisme si commun du subjonctif présent où il faut l'imparfait ; — des images fausses devenues, par l'usage, d'incorrigibles travers: « sous ce rapport», « remplir un but » ; — des pléonasmes : « un mirage décevant », « une panacée universelle » ; — l'inutile emphase de termes savants ou barbares comme localité, personnalité, similaire, clôturer, différencier, objectif, humanitaire, etc., supplantant, sans aucun profit, des mots meilleurs et plus simples. L'écrivain se promène à l'aventure, mais avec une liberté et une variété pleines de charme, parmi les déformations de la langue française. Il termine sa rapide revue par cette phrase de journal : « Un crime commis dans des conditions d'atrocité inouïe », et il se demande, en reculant d'horreur, quel peut être l'état mental du « misérable» qui ose écrire ainsi ?

Tous les mots, tous les tours relevés par Scherer sont critiquables en effet. Mais on pourrait d'abord lui demander : pourquoi ces fautes-là plutôt que tant d'autres ? L'excellent critique littéraire, esprit pourtant si philosophique, s'abstient ici d'idées profondes et de vues générales; il cause, il ne discourt pas avec méthode.

Assurément, il vaudrait beaucoup mieux se couper la main droite que d'écrire, comme le journaliste : « Un crime commis dans des conditions d'atrocité inouïe » ; mais, par quelle chute un être pensant a-t-il pu descendre si bas dans l'échelle des intelligences? L'étude

psychologique et morale d'une telle dégradation était ligne d'exercer la sagacité d'un philosophe.

Autre question : à quel moment l'usage consacre-t-il enfin les abus que la raison condamnait? Qui distinguera et décidera ce qui demeure absurde, ce qui devient permis? L'usage, non la raison, a autorité sur la langue. L'insistance modeste de Vaugelas à établir cette vérité fait le charme de ses Remarques. A chaque instant, il pose des règles dont il ne peut pas rendre compte et qu'il juge même très déraisonnables, mais qu'il accepte et subit parce que l'usage le veut.

Sous ce rapport, dans le but, ne choquent plus personne. Réussir, sans cesser d'être un verbe neutre, a violemment conquis les formes active et passive1. Remplir un but est tellement usité que cette impropriété criante aurait sans doute reçu son droit officiel de circulation, s'il n'était pas si simple de remplacer toujours remplir par atteindre. Arsène Darmesteter admet (Jiorresco referens) la possibilité que la petite abomination courante « je m'en rappelle » devienne une locution française. Car « je m'en souviens » ne vaut guère mieux et fut une faute jusqu'au seizième siècle. La seule forme parfaitement correcte serait : « il m'en souvient » . Le

i. La dernière édition du dictionnaire de l'Académie française dit dans sa préface : « Il n'est pas probable qu'un tableau réussi trouve jamais grâce devant une Académie française : la faute de français blesse trop la grammaire et l'oreille; réussir n'a jamais été qu'un verbe neutre. » — Cependant, Victor Hugo écrit dans le Rhin (II, io5) : « jVlannheim, insipide ville... dont les clochers, comme ceuxdeNamur,ne sont pas des clochers, mais des bilboquets réussis. »

peuple a dit : « je m'en souviens » ; il dit maintenant : « je m'en rappelle ». Quand les académiciens le diront à leur tour, écrit Darmesteter ',1a chose sera française... Mais s'il fallait prendre pour du français tout ce qu'ils disent!2...

Quelquefois la raison conspire avec l'usage en faveur de locutions qu'un purisme absurde proscrivait. On dit enfin, et l'on fait très bien de dire en dépit des vieilles grammaires : partir en voyage. Que ne l'a-t-on pas dit plus tôt, puisque partir en guerre fut toujours bon ? Je ne sais si partir à Paris, partir à la campagne, va entrer dans la bonne langue ; c'est probable ; en attendant, cela nous paraît encore assez laid 3.

Le solécisme du subjonctif présent, dont je vais citer un exemple emprunté (pardonnez-moi, mon cher directeur) au Temps du 18 juillet : « La mère ne pouvait retenir ses larmes, bien qu'on ne lui ait pas dit toute la vérité et que Mme Franck Puaux lui ait promis de s'occuper d'elle et de sa fille... Mais pour que ces œuvres nouvelles aient une raison d'être, il a fallu qu'elles se différencient de la nôtre », — ce solécisme n'est pas

i. La Vie des mots, page 119.

a. Chateaubriand écrit dans les Mémoires d'Outre-Tombe (t. III, 1. 419, de l'édition Biré) : « Il ne se rappelait ni de m'avoir vu à 1 cour de Louis XVI, ni au camp do Thionville. » — Balzac écrit ans la Peau de Chagrin : « I£se -rappela de lui avoir gagné son rgent sans lui avoir proposé de prendre sa revanche. »

3. Partir en voyage se rencontro quatre fois dans Madame Rovary; on lit, p. 35i de l'édition définitive: « Hippolyte partit <1 Neufchàtel. »

sans excuse. Fréquent partout, instinctif dans le peuple, systématique chez quelques bons écrivains, il tend visiblement à s'introniser. Quel pédant réclamerait : « se différenciassent » ? Toutes les terminaisons de l'imparfait du subjonctif, sauf la troisième personne du singulier, sont si vilaines qu'il est impossible de s en servir. Et puisque votre rédacteur ne pouvait décemment dire différenciassent, la logique ne lui interdisait-elle pas aussi d'écrire : « lui eût dit » et « lui eût promis »? Il est sans doute regrettable que les formes aimissions, aimissiez, recommandées par Robert Estienne en i557, n'aient pas prévalu '. Rabelais souhaitait que nous allissions à tous les diables. Mme Sand raconte qu'un métayer à qui elle offrait de la liqueur, lui dit, après l'avoir goûtée : « C'est trop bon, il ne faudrait pas que je m'y accoutumige. » Sa femme, une puriste, le reprit : « Que je m'y accoutumigisse. » Très intéressée par cette leçon de grammaire, Mrae Sand pria la métayère de réciter le temps tout entier, et la bonne femme conjugua :

Que je m'y accoutumigisse Que tu t'y accoutumigisses Qu'il s'y accoutumigît Que nous nous y accoutumigionge Que vous vous y accoutumigiège Qu'ils s'y accoutumigiingent.

i. « Gardez-vous de dire (cave ne dicas) aimassions, aimassiez, mais dites : aimissions, aimissiez. » (Gallicse linaux institutio, par J. Pillot.)

Noire horreur pour l'imparfait du subjonctif est recrute ; le xvne siècle en goûtait l'emploi (ou : goûtait son emploi, en dépit de Scherer), mêmeaux autres terminaisons que la 3e personne du singulier. ;< C'est un temps de verbe fort élégant », écrit Vaugelas, et il approuve, dans une traduction de Malherbe, ce jargon prétentieux:. « Gomme quelques-uns qui regardaient plus au présent qu'à l'homme lui remontassent qu'il avait eu tort de l'avoir refusé... » Ce temps, dit-il, est beaucoup plus élégant que remontraient. Mais déjà le xvrrr* siècle commence à moins craindre l'incorrection que le pédantisme ou la cacophonie : « Il serait à désirer, écrit Duclos, que des hommes qui de dessein formé renoncent à leur caractère, n'en recueillent d'autre fruit que d'être ridicules. »

De même que d'anciennes fautes deviennent des locations ou des constructions régulières, des choses jadis correctes se changent en solécismes, et ce n'est jamais un gain pour la langue; car la langue est d'autant plus riche et plus souple qu'elle a, pour dire une chose, plus de formes et de tours. C'est ainsi que le xvne siècle employait volontiers, sans faire nos grimaces, l'adjectif possessif son, sa, ses, avec des noms de choses, au lieu de ce lourd génitif du pronom personnel : en. On a fréquemment la surprise, en lisant Corneille (et j'avoue qu'elle n'est pas toujours agréable), de rencontrer sont sa, ses se rapportant à des choses, et en à des personnes : « J'en ai fait Nicomède disciple », c'est-à-dire disciple d'Annibal. N'abusons point de en, dont on fit toujours

un si grand usage que Jean-Paul y voyait « le fond » de la langue française. « Epousez une autre femme ! » sanglote Valérie résignée aux bras de son amant, dans le théâtre de Scribe, « j'en aurai la force et le courage.» Cet en, très curieux, appartient à la même grammaire spéciale que y dans le vers célèbre des Huguenots :

Ses jours sont menacés... Ah ! je dois l'y soustraire *.

Et je sais, de nos jours, un critique batailleur, qui se réjouit fort d'unir y, en, dans la rauque musique d'un braiement belliqueux : « Le roman de Marianna est une espèce de confession, comme tout le monde sait ; et pour cette raison, quand elle serait la seule, Marianna conservera toujours un réel intérêt, parce que Jules Sandeau y jn confesse d'autres en même temps que lui. »

Les termes : clôturer (« un concert a clôturé la soirée »), similaire, différencier, clamer, formuler, etc.,

1. Un lecteur de ce chapitre, publié d'abord dans le Temps du 19 août 1903, a bien voulu me communiquer le véritable texte de ce vers fameux dont on ne se moque, dit-il, que par suite de la malice d'un critique qui l'a mutile-, et de la complicité de tous les autres, qui n'ont jamais pris la peine de vérifier la citation. « Scribe avait écrit, assez ma] d'ailleurs :

Ce complet odieux Qui menace ses jour-;, ah ! je dois l'y soustraire,

c'est-à-dire : le soustraire au danger de ce complot. » — Volontiers ; mais l'ellipse étonnante est bien dans le texte remanié par l'arrangeur, peut-être par Meyerbeerlui-même, tel qu'onle chante à l'Opéra.

auxquels il convient d'en ajouter d'autres du même goût: solutionner, confus ionner, émotionner, etc., ainsi que stranguler et perturber, méritent-ils la rigueur sans merci de Scherer ? On peut répondre non, si c'est une loi du langage de substituer des mots neufs où l'image est transparente à ceux dont la force étymologique a disparu (voyez Darmesteter, De la création actuelle de mots nouveaux dans la langue française et des lois qui la régissent, p. 36). Cependant le courroux du moraliste, voire du théologien, n'est pas sans raison. Ces vocables emphatiques et pédantesques sont des symptômes ; ils trahissent un état morbide chez les « misérables » qui les emploient; ils ont été, de même que le crime « commis dans des conditions d'atrocité inouïe », conçus dans le péché, enfantés dans la pourriture et l'infection. C'est l'orgueil qui fut leur père ; l'ignorance est leur mère, et la vanité leur nourrice. Scherer apercevait dans ces monstres les fruits détestables de la folie d'exagération qui nous fait préférer en toutes choses le mensonge à la vérité. Pourquoi ne pas dire tout bonnement : clore, exprimer, crier, résoudre, confondre, émouvoir, étrangler, troubler ? Oh ! qu'il est loin le siècle où le petit mot toucher avait assez de force pour que Bossue t pût faire trembler ses auditeurs en disant : « Au dernier jour, on connnaîtra combien la vérité est touchante... Qui nous donnera, chrétiens, que nous soyons touchés de la vérité, de peur d'en être touchés de cette manier furieuse et désespérée ? »

Si les fabricatcurs de doctes doublets avaient plus

d'érudition en même temps que plus de goût, ils sauraient que le langage populaire emploie leurs néologismes, mais pour en rire. « Pardine ! ta politesse me confusionne », dit une comédie du cru parisien1. Certaines formes d'adjectifs que l'on prodigue aujourd'hui par une fausse élégance, sont ridicules aussi de leur nature et ne devraient pas sortir de la langue comique. C'est pour se gaudir et pour rigoler que Rabelais disait: « Cornes bovines » — « la desconfite gigantale » — « le tonneau diogenic » — « la leçon matutinale » — « un lit à triple couche de plume ansérine » — « sa colère pungitive » — « tout le progrès et issue de la bataille pharsalique ». Mais M. Lavertujon a tort d'écrire gravement : « L'avènement présidentiel de M. Grévy2 ». Et je doute même qu'il soit d'une très bonne langue de dire : « la défaite russe », « la victoire japonaise ». Les Assemblées parlementaires des Belges3 et des Suisses délibèrent sur la question ferrugineuse : savez- vous, ô Français ! ce que les Welches entendent par ce mot? La question des chemins de fer !

Venant d'un vice du cœur humain, l'emphase est de

i. Le Langage populaire de Paris, par Ch. Nisard, p. 288.

2. Gambetta inconnu. — Victor Hugo a dit de même : « Cromwell monte à son fauteuil protectoral. »

3. Voyez, pour une rectification importante en ce qui touche le Parlement belge, le chapitre vin de ce volume, page 2o5 . — « Quand deux gouvernements convenaient ensemble de faire payer dix ou douze sous un port de lettre, on disait jadis trivialement : C'est une convention de poste. Maintenant on dit: Convention postale. Quelle différence et cpielle magnificence I » (Alfred de Musset, Lettres de Dupuis et Cotonnet.~)

tous les temps et mérite des étrivières sérieuses. Ronsard défendait jusque sur son lit de mort la langue française contre les « marauds qui ne tiennent pour élégant que ce qui est écorché du latin et qui aiment mieux dire: collauder, contemner, blasonner que louer, mépriser, blâmer»1. Montaigne se fâche et gronde : « Pourvu qu'ils se gorgiasent en la nouvelleté, il ne leur chaut de l'efficace. » La belle « efficace » vraiment d'écrire, avec Alphonse Daudet, réjlexionner et frâu'tisme, quand on possède réflécliir et frénésie s ! Un professeur de style, dont les leçons assez neuves ne sont nullement contemptibles (ou méprisables) et ont plus de valeur que les traditionnels traités de rhétorique n'ont accoutumé d'en avoir, répète dans ses excellents ouvrages, avec une dilection singulière, les expressions revêches de raffinisme et d'artistisme. Je réserve à ce collègue un exemplaire des œuvres complètes de Cicéron, reliées en veau et dorées sur tranches, s'il réussit à me faire voir la quantité de sens nouveau et de nuances utiles par où ces substituts hideux de raffinement et d'amour de l'art rachètent la disgrâce de leur forme. Le môme professeur dit : « Il faut considérer l'art d'écrire comme une chose excessivement sérieuse », et aussi: « Il faut énormément d'esprit pour... » Excessivement sérieuse signifie sérieuse à l'excès, trop sérieuse. Énormément

i. Agrippa d'Aubigné, Préface des Tragiques. a. « Longuement réflezionné là-dessus en battant les Champses. » — « Dans ce frenûtisme des vivats... » (L'Immortel, pages 59 et i3a.)

d'esprit a le sens d'esprit énorme, donc excessif et démesuré : donner la force d'un éloge à ce qui est péjoratif, cela a-t-îl le sens commun? « La cause principale de toutes nos fautes comme écrivains, pense Scherer avec profondeur, c'est que nous ne sommes pas assez sérieux. » Mais que dirai-je de ceci : « Suivant à la lettre l'exemple de M. de Goncourt, qui se vante quelque part d'être un écorché anatomique, ils ont cru, en s'observant eux-mêmes, atteindre la vérité universelle. » Aïe 1 épargnez-nous, de grâce, et prenez garde aux choses que vous dites ! Ils ont, à la lettre, imité des gens qui firent d'eux-mêmes des écorchés anatomiques ! . . . Mais c'est affreux ! . . . J'ai lu encore : « J'aimais ces livres à tel point que je les dévorai littéralement. » Malheureux I quelle horrible indigestion de papier et d'encre d'imprimerie vous vous êtes donnée là ! Et voilà les débauches où conduit la manie de pousser toujours nos idées à outrance et d'enchérir sur tout, au lieu de dire les choses simplement.

Pour terminer cette lettre, mon cher directeur, je conterai, sur Scherer au Temps, une histoire probablement légendaire, mais qui doit, comme toutes les légendes, avoir « un fond de vérité », et je donnerai, à ce propos, une règle de langue que je crois très utile, bien que, à ma connaissance, elle ne se trouve énoncée nulle part1.

i. Un livre de Dcschanel dont je ne connaissais pas encore

On raconte que l'excellent écrivain, agacé par la confusion perpétuelle que font tous les Français entre rien moins et rien de moins, réunit un jour les patrons et les ouvriers, les compositeurs, les metteurs en page et les protes de l'imprimerie du Temps, et leur tint à peu près ce langage :

« Mes chers amis, aucun de vous n'est capable de confondre non et oui, une négation et une affirmation. Mais peut-être confondez-vous, — et il est très certain que tous les journalistes dont vous imprimez les articles, tous les écrivains petits et grands, toutes les écoles, tous les professeurs, toutes les universités de Paris et de la province, les quarante immortels de l'Académie française, bref, tout le monde confond — rien moins et rien de moins. Or, ils signifient précisément le contraire l'un de l'autre, et ils ne sont pas plus difficiles à distinguer que la porte Saint-Denis de la Porte Ottomane. Si vous disiez : « Le Temps n'est rien moins que le premier des journaux français », votre intention, sans doute, serait de faire à ce roi des journaux un compliment ; mais vous diriez une sottise, parce que, tournée ainsi, la phrase n'a qu'un sens : « Le Temps n'est point, il est bien loin d'être, il n'est pas du tout le premier des journaux français, il serait plutôt le dernier. » Dites : « Le Temps n'est rien de « moins que le premier des journaux français » , il n'y aura plus dans votre langage la moindre équivoque, vous serez

l'existence quand j'écrivis cette lettre, intitulé les Déformations de la langue française (Calmann-Lévy), dit sommairement l'essentiel sur ce sujet.

LA DÉFORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE l3

en plein dans la clarté, dans la bonne langue et dans la vérité. Rien moins est donc une négation ; rien de moins est une affirmation. Voulez-vous donner à la phrase un sens affirmatif ? mettez de ; un sens négatif ? que de tombe sous le deleatur. Je vous autorise, mes amis, et je vous invite désormais à corriger dans cet esprit toutes les épreuves. La plupart des auteurs ne s'apercevront de rien ; le petit nombre de ceux qui pensent et qui réfléchissent sera content ; car apprenez encore une chose bien curieuse : quand on appelle l'attention des écrivains sur cette différence si palpable, tous disent : « Parbleu 1 « c'est évident. Comment n'y avais-je pas songé ? Merci « de la leçon. Je ne me tromperai plus. » Et cinq minutes après, ils l'oublient, ils recommencent à patauger dans les fondrières de l'équivoque. Une faut rien attendre de ces hurluberlus. G'est sur vous uniquement que je compte, mes amis, pour sauver la clarté, cette qualité nationale de notre belle langue, et pour relever l'honneur du drapeau. G'est compris, n'est-ce pas ? Rompez. »

Tel est le discours que la légende prête à Edmond Scherer. Le fait est que tant qu'il vécut, le Temps garda l'honneur d'être l'unique journal où l'on ne confondît pas rien moins et rien de moins. Lui mort, le Temps, — semblable au chien dont parle l'Ecriture, — est retourné, hélas 1 « à son vomissement », si bien que, le 3 juillet dernier, un de vos éminents collaborateurs, M. Anatole Leroy- Beaulieu, y écrivait dans une lettre sur la situation politique de la Russie : « Ce qui se

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prépare là-bas n'est rien moins qu'une révolution. » Ligne trop capable, tombant d'une telle plume, d'inspirer une confiance téméraire au tsar !

11 ne faudrait pas se figurer que Scherer ait trouvé de bonne heure son chemin de Damas. Gomme nous tous, il a erré d'abord dans la nuit ; seulement, il n'y est pas resté. En i863, dans un article sur la Vie Je Jésus, il employait rien moins tout de travers, comme on peut le voir aux pages Ç)4 et 116 de ses Mélanges d'histoire religieuse.

Ce qui perpétue la confusion, c'est que les plus grands écrivains de notre littérature l'ont faite. Au xvu* siècle, on se trompait déjà, mais bien moins qu'aujourd'hui. En général, la distinction est judicieusement observée. Molière écrit, dans son Premier placet auRoy: « Ma comédie n'est rien moins que ce qu'on veut qu'elle soit », et cela veut dire qu'elle n'est pas du tout ce qu'on prétend. Chrysale se plaint d'avoir des serviteurs qui a tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire ». Ariste raille Trissotin de sa prétention à être un grand philosophe, un bel esprit, un poète sans pareil dans les vers galants, — n'étant, comme l'on sait, « rien moins que tout cela ». D'autre part, Bossuet dit fort justement : « Le parti n'eut pas plus tôt senti ses forces qu'on n'y médita rien de moins que de partager l'autorité. » — « Une indifférence qui ne tend à rien de moins qu'à renverser le christianisme. » Mais ailleurs le grand orateur parle mal quand il dit dans l'oraison funèbre de Marie-Thérèse d'Autriche: « Ces riches vote-

ments dont le baptême les a revêtus ne sont rien moins que Jésus-Christ même », et dans celle d'Anne de Gonzague : « Quand Dieu choisit une personne d'un si grand éclat pour être l'objet de son éternelle miséricorde, il ne se propose rien moins que d'instruire tout l'univers. » Il faudrait : rien de moins.

La preuve que Bossuet pèche par inadvertance dans les phrases de ce genre, c'est qu'il les corrige quand il s'aperçoit de sa faute. Dans l'exorde d'un sermon de 1666 pour la fête de l'Annonciation, il avait écrit d'abord : « Un Dieu ne doit rien donner qui ne soit digne ; c'est pourquoi il a résolu de ne nous donner rien moins que lui-même. » Plus tard, il a corrigé et mis : « Rien de moins que lui-même. »

Pascal a tort quand il écrit, dans la sixième Provinciale : « Je n'attendais rien moins, lui dis-je, d'un livre tiré de vingt-quatre 'jésuites. » Dira-t-on que le lecteur intelligent ne peut pas se méprendre sur l'intention de l'écrivain? Il ne faut jamais se fier à l'intelligence du lecteur, et quand deux locutions, presque pareilles, ont chacune un sens opposé, je maintiens qu'il est absurde d'employer indifféremment l'une pour l'autre.

Marmontel a dit : « Rousseau n'est rien moins qu'un méchant homme1. » C'est une justification de Rousleau. Il serait un peu étrange que, pour le condamner, on

1. « Vous êtes injuste à son égard. Croyez-moi, Rousseau n'est rien moins qu'un méchant homme. Plus je le vois, plus je l'estime et je l'aime. » Mémoires, livre VIII.

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pût se servir de la même phrase sans le moindre changement !

Ce pauvre Jean-Jacques s'est empêtré dans rien moins et rien de moins d'une façon vraiment lamentable. Au livre IX de la deuxième partie des Confessions, il avait à dire que c'est une chose pénible de lire, de méditer et d'extraire vingt-trois volumes. Laborieusement il accouche de cet épouvantable monstre, qui est, je pense, le solécisme le plus énorme de toute la littérature française : « Il ne s'agissait rien moins que de lire, de méditer et d'extraire vingt-trois volumes ! »

Le spectacle est joyeux des barbouilleurs de papier, qui méconnaissant, faute de l'avoir un peu regardée, une différence claire comme le jour, ont le sentiment confus qu'affirmer et nier ne peuvent pourtant pas être tout à lait la même chose. Ils font les plus comiques efforts pour se tirer de là. Dans son discours sur la séparation des Eglises et de l'Etat, M. Aristide Briand avait dit, d'après le texte officiel : « Sous prétexte d'urgence, la proposition de l'honorable M. Raiberti ne tend à rien moins qu'à renvoyer la réforme à une autre législature. » C'était un contresens ; mais nous y sommes si habitués ! L'auteur du compte rendu analytique dans la Petite Gironde du 4 juillet, comprenant que le désir attribué à M. Raiberti était de renvoyer la réforme à une autre législature, a bien vu que le rapporteur avait dit le contraire de ce qu'il voulait dire. Mais alors, au lieu de glisser tout simplement de entre rien et moins il a supprimé la négation ne, et il a fabriqué

LA DÉFORMATION DE LA LANGUE FRANÇAISE \n

ce petit monstre, qui est assez plaisant aussi dans son genre : « M. Briand répond que la motion de M. Raiberli tend à rien moins qu; a renvoyer... » etc. C'est une façon comme une autre de sauver le sens affirmatif ; malheureusement elle est incorrecte, inintelligible et barbare.

Vaugelas écrit : « Ce n'est pas à moi à traiter de tant de belles choses, qui passent ma portée, et qui ne demandent pas moins qu'un Quintilien français. » Pas moins remplace ingénieusement ici et peut remplacer dans beaucoup de cas rien de moins.

Pour préciser et faire ressortir l'affirmation qui est dans rien de moins, on peut assez souvent dire aussi : rien de moindre.

Stapfer. — Récréations.

De toutes les fautes qu'un écrivain peut faire contre la langue nationale et maternelle, la moins grave est le barbarisme, — j'entends l'emploi d'un terme insolite ou nouveau. Bien pire est le péché de violer la grammaire, de commettre des incorrections de syntaxe, des impropriétés d'expression, des assortiments d'images hétéroclites, ou seulement d'être obscur, vague, lourd, diffus, entortillé. J'aperçois entre le barbarisme et ces autres fautes la même différence qu'entre un habit crotté et un habit taché : la crotte est superficielle, un coup de brosse l'enlève ; la tache est pénétrante, elle intéresse le tissu, elle nécessite les soins du dégraisseur.

On ignore ou l'on méconnaît cette vérité. Le barbarisme est la bête noire. Bien qu'il fasse plus de peur que de mal, — étant en somme un assez bon diable, tantôt inoffensif, tantôt intéressant par son audace même et utile comme une condition du progrès, — il a toujours passé pour le crime par excellence des mauvais écrivains.

Reconnaissons d'ailleurs que l'horreur qu'il fait peut

rire juste. Il faut expressément distinguer tout d'abord entre les barbarismes de vocabulaire, les smls qui soient véniels, et les barbarismes de grammaire, qui sont abominables, parce qu'ici le solécisme — ou viol d'une règle grammaticale — s'accouplant avec la barbarie, un monstre double naît de leurs embrassements.

Par exemple, le futur correct, primitif, de défaillir est : je défaudrai, il défaudra, et le présent : il défaut. Si la forme : il défaillira, je défaille, n'était pas autorisée par un long et ancien usage, en même temps que justifiée par ce qu'elle a d'utile, d'expressif et de doux, — comme l'ont très bien montré MM . Bastinet Fernand Gregh cités par M. Gaston Deschamps, — il faudrait voir dans ce petit polisson le type du barbarisme de grammaire et le livrer sans miséricorde à toutes les foudres de M. Faguet1. L'usage et le dictionnaire permettent de dire : des vauriens, une vaurienne, comme on dit une fainéante, et peut-être qu'un jour un membre de l'Académie française, auquel sa femme dira : « Propre-àrien! » lui répondra: « Propre-à-rienne ! » en sa juste colère. Mais voici d'autres termes barbares, probablement rebelles à toute civilisation : le verbe concilier, le subjonctif peuve, les substantifs ambassadeuse, sollicitrice, l'adjectif i g narde...

« Sachez-le, Monsieur le ministre, il n'y aura jamais rien de commun entre votre Université athée, matéria-

i . Notre chapitre vin reviendra sur le verbe faillir et sur la confusion des temps de ce verbe avec ceux de falloir.

liste et par-dessus tout ignarde, et les facultés libres. . . ' » Certains adjectifs sont employés en fonction de participes par des personnes « ignardes » qui se figurent que usité ou stupéfait sont des verbes : usité par, stu péfaitpar... Voilà d'affreux barbarismes de grammaire. Dans Orphée aux enfers, Pluton a loué une urbaine à l'heure pour faire visite à Jupiter. Il roule vers l'Olympe dans son char numéroté. L'acteur Léonce, sur la scène des Variétés, prêtant l'oreille au bruit des roues non caoutchoutées du vieux fiacre, disait aux Olympiens : « J'ouïs une voiture ; l'ouïssez- vous ? » L'indicatif présent du verbe ouïr est : j'o/s, tu ois, il oit, nous oyons, vous oyez, ils oient. Léonce avait le droit de faire un barbarisme ; mais que penser d'un docte commentateur d'Àgrippa d'Àubigné, agrégé de grammaire peut-être, qui, à ce vers des Tragiques :

J'oy d'un gosier mourant une voix demi-vive,

met en note : « J'oy, c'est-à-dire j'ouïs » ?

Voilà les barbarismes qui déshonorent un homme. Quant à ceux qui ne sont pas autre chose que l'essai d'introduire dans le vocabulaire un mot neuf, les mines et les cris que les lettrés font à leur vue devraient s'adresser à d'autres scandales plus dignes de leur grande émotion.

Vaugelas était assurément un homme de goût, de

i. Le Pays, du 3^ avril 1876, cité par A. Darmesteter dans sa Ihl se sur la Création actuelle de mots nouveaux dans la langue française.

'air, de tact et d'esprit. Mais on peut trouver étrange fil n'ait pas vu ce que Nicole lui montrait si claireent, quoique dans un français qui aurait pu être meilur:

Ce qu'on ne trouve pas bon aujourd'hui, parce qu'il n'est pas dans l'usage présent, deviendra bon dans quelque temps parce que l'usage l'approuvera. Et ainsi rien n'est plus faux que la règle que M. de Vaugelas semble vouloir établir, qu'on ne peut faire de nouveaux mots, puisqu'il reconnaît dans ses Remarques que quantité de mots qui n'étaient point autrefois en usage y sont devenus depuis.

Le sage Nicole avait raison de plaider la cause du néologisme ; car c'est aux jansénistes, ses bons amis, que nous devons plusieurs mots dont on sera peut-être bien étonné d'apprendre qu'ils furent d'abord des barbarismes : inexpérimenté, irréligieux, intolérance, clairvoyance, inattention, désoccuper, déchirement, resserrement, incontestablement. Et voici d'autres mots français « qu'en termes décisifs condamne Vaugelas » : inaccoutumé, intrépide, âpreté, culture1, affectueusement, alerte. A propos d'âpreté, ce grand grammairien ajoute à l'erreur de la condamnation l'absurdité du motif: « Aspreté n'est pas bon parmi ceux qui ont soin de la douceur du langage ; il a luy-mesme ce qu'il signifie. » Mais c'est justement pour cette raison que le mot est bon, maître Janotus ! Inculquer, aux yeux de Vaugelas, « ne vaut rien

« i. M. Brunot (Histoire de la langue française, t. II, p. 28a) nous apprend que le mot culture existait en i5ai, mais que lis écrivains qui craignaient de latiniser lui préféraient labour.

et passe pour barbare ». Cependant il regrette ce mol parce qu'il est « fort significatif » et qu'imprimer ou répéter, « dont on se sert en sa place, n'ont garde de signifier » la même chose. Eh bien, alors, disons inculquer] Le proscrirait-il, peut-être, à cause de cette « syllabe sale » que Philaminte voulait retrancher de la langue ?

La sentence sur enhardir est curieuse par l'embarras de la pensée, la longueur de la phrase, la pesanteur du style, et par deux ou trois petites singularités de langue ou de syntaxe :

Enhardir est un mot usité de beaucoup de gens, mais non pas certes des bons auteurs ni de ceux qui font profession de la pureté de la langue. Il est vray que nouvellement un de nos meilleurs écrivains a pris la hardiesse, ou, pour parler comme luy, s'est enhardi d'en user; mais il ne faut pas l'imiter, quoique j'avoue que ce mot soit fort commode, que le son n'en soit pas désagréable, et qu'il seroit à désirer qu'il fust hors de tout reproche, afin qu'on s'en pust servir. Je suis le plus trompé du monde s'il n'est bientôt légitimé, n'estant l passé jusques icy que pour bastard : car le compagnon s'est poussé merveilleusement depuis quelque temps en ça2, comme si sa propre signification lui estoit un augure du bien qui luy arrivera, puisqu'il le doit attendre de la cour, mère de l'usage, où il n'y a que les hardis qui l'emportent.

Bon ! Si le mot est commode, bien sonnant, assuré

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