AU JEU DE DAMES, QUI PERD GAGNE
PUELIMINAIRKS.
EST-IL possible de gagner toujours au jeu de dames ou au jeu d'échecs, en commençant le premier? La question est fort difficile à résoudre ; cependant il ne paraît pas douteux que Tun des deux joueurs, au début de la partie, pourrait déterminer la fin et s'assurer la victoire, s'il était parfaitement habile. Il n'est pas impossible de trouver une méthode infaillible pour gagner soit aux dames, soit aux échecs ; néanmoins, il n'est pas probable qu'on la trouve de longtemps, parce qu'elle dépend, surtout aux échecs, d'un trop grand nombre de combinaisons.
a Je prends cette occasion de proclamer que la haute puissance de la réflexion est bien plus activement et plus profitablement exploitée par le modeste jeu de dames, que par toute la laborieuse fertilité des échecs. Dans ce dernier jeu, oti les pièces sont douées de mouvements divers et bizarres, et représentent des valeurs
1":;/^ ^,f V -J > ='ï £ ^^^^ .^c\ ^I^remière récréation.
diverses et variées, la complexité est prise — erreur fort commune — pour de la profondeur. L'attention y est puissamment mise en jeu ; si elle se relâche d'un instant, on commet une erreur, d'où il résulte une perte ou une défaite. Comme les mouvements possibles sont, non seulement variés, mais inégaux en puissance, les chances de pareilles erreurs sont très multipliées, et, dans neuf cas sur dix, c'est le joueur le plus attentif qui gagne, et non pas le plus habile. Dans les dames, au contraire, où le mouvement est simple dans son espèce et ne subit que peu de variations, les probabilités d'inadvertance sont beaucoup moindres, et l'attention n'étant pas absolument et entièrement accaparée, tous les avantages remportés par chacun des joueurs ne peuvent l'être que par une perspicacité supérieure.
ce Pour laisser là ces abstractions, supposons un jeu de dames où la totalité des pièces soit réduite à quatre dames, et où, naturellement, il n'y ait pas lieu de s'attendre à des étourderies. Il est évident qu'ici la victoire ne peut être décidée — les deux parties étant absolument égales — que par une tactique habile, résultat de quelque puissant effort de l'intellect. Privé des ressources ordinaires, l'analyste entre dans l'esprit de son adversaire, s'identifie avec lui, et souvent découvre d'un seul coup d'œil Tunique moyen — un moyen quelquefois absurdemCnt simple — de l'attirer dans une faute ou de le précipiter dans un faux calcul (^). »
('} Edgar Poë. — Histoires extraordinaires. Double assassinat dans la rue Morgue. Traduction de Ch. Baudelaire.
Au jeu de dames, qui perd gagne.
HISTORIQUE
Le jeu de dames paraît imme'morial dans rextrême Orient, et en particulier dans l'ancienne Egypte. On le trouve représenté dans les tombeaux de l'ancienne monarchie, à Saqqarah; il constituait déjà sous la cinquième dynastie un des passe-temps du grand seigneur. Une caricature antique conservée au British Afz^^^wm, représente un lion et une chèvre jouant aux dames. Le musée du Louvre possède deux damiers de l'époque pharaonique.
Suivant Platon, c'est Thot ou Hermès qui inventa le jeu de dames. Ce dieu avait joué avec la Lune ou Séléné; ayant gagné la partie, il obtint de la Lune cinq jours qu'il ajouta à l'année de 36o jours; ces cinq jours connus sous la désignation de Heru, les Epagomènes des Grecs, ont ainsi complété l'année vague. Suivant d'autres, c'est Palamède qui inventa, en Aulide, le jeu de dames. La Pettie des Grecs offre avec ce jeu cette différence qu'une pièce était en prise quand elle se trouvait, non pas entre une pièce ennemie et une case vide, mais entre deux pièces ennemies. On connaît le vers d'Homère (*) nous montrant les prétendants de Pénélope , assis sur les peaux des bœufs qu'ils avaient tués eux-mêmes, devant les portes du palais d'Ulysse, charmant leurs loisirs avec des Fessos. Le Diagrammisma des Grecs et le Ludus latriinculorum des Romains sont probablement des transformations de la Pettie. Le mot Latrunculus désignait un jeton que l'on appelait aussi Miles ou Hostis^ car on pouvait dire que le jeu représentait une troupe de brigands ou de soldats engagés dans l'attaque ou la défense d'une position
(') Odyssée, i, 107.
Première recréation.
fortitiée ^* ). On disUnguait les pièces des deux adversaires par la différence de leur couleur; dans l'un des camps elles étaient noires; dans l'autre, rouges ou blanches. Les Latrones étaient en bois, en métal, en verre, en ivoire, etc., et pouvaient être déplacés sur des lignes tracées sur une table. Le talent était d'enfermer une des pièces de son adversaire entre deux des siennes, auquel cas elle était prise. La table étant presque toujours représentée de profil, dans les ouvrages des artistes égyptiens et des artistes grecs, on ne sait pas encore exactement comment elle était divisée.
Pendant le moyen âge, ce jeu eut une vogue immense en Europe; on l'appelait alors Jeu des tables. Le jeu de dames à la française existait déjà au quinzième siècle, et peut-être avant.
Quant aux dames dites à la polonaise^ elles auraient été, d'après La Condamine, inventées à Paris par un officier du Régent qui jouait habituellement avec un Polonais. Elles auraient fait leur première apparition en 1723, dans un café établi à l'hôtel de Soissons.