DISCUSSION ETYMOLOGIQUE DE M. GROS
« Au lieu de décrire longuement un objet qui est dans le commerce, rassurons le lecteur, déjà choqué de l'orthographe que j'ai adoptée : baguenodier, et non bagueuKvdier. Je ne suis pas un libre penseur, pas plus en orthographe qu'en religion et en politique; je me soumets à toutes les autorités légitimes, surtout à celle de l'Académie française.
a Cependant, j'ai un grain d'indépendance, et, quand je vois un mot orthographié d'une manière compliquée et contraire à l'étymologie, je propose une réforme.
« Quelle est la véritable étymologie du mot baguenodier? Consultons Ménage; il ne dit pas un mot du jouet dont nous nous occupons; mais il a des articles sur bague, baguenaude, baguenauder, baguenaudier.
a II fait dériver bague àt bacca, que les Latins ont dit d'une perle, à cause de la ressemblance qu'ont les perles pour leur rondeur avec les bacques ou baies.
a Les annotateurs de Ménage ne sont point satisfaits de cette explication ; ils remarquent que bague ne vient point de bacca ; ni une baie, ni une perle ne ressemblent à une bague.
a Ils font venir bague de la langue des Francs, de celle des Goths, de celle des Cimbres et de celle des Saxons; ils trouvent des mots analogues dans l'anglo-saxon, dans le vieux franc, dans l'allemand, dans l'irlandais, dans le suédois et dans l'anglais.
Le jeu du baguenaudier. 171
« Ces estimables annotateurs vivaient à une époque où le sanscrit n'e'tait pas étudié; ne pourrait-on pas, à présent, trouver la racine primitive dans la langue sacrée des Indous, puisqu'elle est la mère de toutes les anciennes langues européennes?
« Baguenaude, fruit, et baguenaudier, arbuste, dérivent, suivant Caseneuve, de bacca, qui est proprement le fruit rond de certains arbres^ tels que sont le laurier, le lierre, le myrte et le houx; ce nom a été donné au baguenaudier à cause du petit fruit rond contenu dans sa cosse.
a Ménage dit que de bacca on a fait baccana, baccanalda, baccanaldarius.
« Les annotateurs ne trouvent rien à redire à cela; je suis plus difficile qu'eux : la graine du colutea, pour parler le langage officiel moderne, ne ressemble point à celle du lierre et du houx; elle a la forme allongée d'un très petit haricot.
« Ce sont les mots extrêmement usuels qui se transforment beaucoup dans le langage; or, je ne crois pas que l'on ait jamais eu à parler souvent des grains renfermés dans les petites vessies du colutea et à leur donner trois noms successifs ou simultanés.
« Un glossaire de Rabelais fait dériver baguenaude, futilité, de bague, et nade {nulle bague).
« Ces conjectures n'ont point de fondements; j'ai d'autres idées,, et les voici :
« Le baguenodier est un jeu très ancien; nous verrons bientôt que ce n'était pas une nouveauté il y a trois cents ans; on a dû lui donner un nom; celui qui s'est présenté tout naturellement est nœud de bagues; ce sont, en effet, des anneaux qui retiennent la navette par une certaine combinaison, comme deux brins de fil sont unis par une certaine manière de les contourner.
172 Septième récréation.
« Le mot bagiie^ dans le sens à' anneau , était dans la langue depuis longtemps; en y joignant le mot nodus, ou son dérivé français nœud (avec œ en souvenir de l'o de nodus), on a fait ba* guenodier.
a Celui qui voit un homme sérieux passer de longs moments à élever et baisser les anneaux du baguenodier est invinciblement porté à dire : « En voilà un qui perd son temps; » de là s'occuper du nœud de bagues, bagiienoder a pris la signification que nous connaissons bien.
a Faire éclater entre ses doigts le fruit du colutea est un plaisir champêtre auquel s'attache aussi forcément l'idée de perte de temps sans profit; on a donc employé dans cette circonstance le mot bagiienoder, fait pour le nœud de bagues, et, par suite, l'arbuste a reçu le nom du jouet. |
« Pourquoi a-t-on écrit baguenauder et non baguenoder? Il y a trois ou quatre cents ans, l'orthographe n'avait rien de fixe; chaque auteur avait la sienne, et même beaucoup d'auteurs ne s'occupaient point de ce détail : ils s'en rapportaient aux imprimeurs ; Montaigne dit qu'il se contentait de recommander l'emploi de l'orthographe la plus ancienne dans l'impression de ses Essais {L'wïQ. III, Ch. IX). Tantôt on compliquait l'orthographe, comme lorsque à''homo on a fait homme; tantôt on la simplifiait, comme lorsque à'auris on a fait oreille, et d'audere, oser. Baguenoder a eu la mauvaise chance d'être compliqué d'un au; puis, pour justifier cet au, l'abbé Ménage a imaginé baccana, baccanalda, baccanaldariiis.
a Ami lecteur, j'espère que, cela dit, vous me pardonnerez de ramener le mot baguenodier à l'orthographe étymologique. »
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DESCRIPTION DU BAGUENAUDIE|l.
Cet instrument [fig. 36) se compose de deux parties principales : la navette et le système des anneaux.
La navette se compose essentiellement d'un fil métallique, ayant la forme d'un rectangle très allongé. Pour la commodité de la manœuvre, l'une des extrémités est munie d'une poignée, que l'on tient dans la main gauche pendant que l'on déplace les anneaux avec la main droite.
Le système des anneaux est formé :
1° D'un nombre quelconque d'anneaux égaux, dont le dia:mètre est à peu près le double de la largeur de la navette, et dont l'épaisseur est environ le quart de celle-ci; par conséquent, on peut faire passer la navette à travers l'anneau, tout aussi bien qu'un seul anneau, et même deux pris ensemble, à travers la navette ;
2" D'une petite planchette rectangulaire de dimensions pareilles à celles de la navette ; elle est percée, sur sa longueur, de trous équidistants, en nombre égal à celui des anneaux de l'instrument;
3° De petites tiges ou verges métalliques, en nombre égal à celui des anneaux; l'une des extrémités de chaque tige passe librement dans l'un des trous de la planchette, derrière laquelle cette tige est retenue par un crochet; l'autre extrémité entoure l'un des anneaux.
Le système est agencé de telle sorte que chacune des tiges qui retient l'anneau se trouve passée dans l'intérieur de l'anneau suivant. Ainsi la tige du ■premier anneau est passée dans le deuxième ;
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celle du deuxième dans le troisième, et ainsi de suite ; mais la tige du dernier anneau ne passe dans aucun autre. Il y a donc une très grande différence dans la disposition du premier anneau et du dernier; dorénavant, nous distinguerons les anneaux par les nombres 1^2,3,4,..., et nous supposerons la planchette disposée de telle sorte que le premier anneau soit placé à la droite.
On dit qu'un anneau est monté ou levé lorsque la tige qui lui correspond est passée dans l'intérieur de la navette, et que la navette est passée dans L'intérieur de l'anneau ; on dit que l'anneau est baissé ou descendu, dans le cas contraire ; le baguenaudier est monté, lorsque tous ses anneaux sont levés ; il est démonté, lorsque tous ses anneaux sont baissés; alors la navette se trouve complètement séparée du système des anneaux.
DU DÉPLACEMENT d'uN ANNEAU.
Supposons que l'on tienne horizontalement, et de la main gauche, la navette du baguenaudier complètement monté, ainsi qu'on le vend dans le commerce ; il est facile de constater que le premier anneau peut être baissé ; pour cela, on le prend de la main droite, on tire la navette à gauche, et Ton passe l'anneau dans l'intérieur de la navette ; de cette façon le premier anneau se trouve baissé; on le remonte par l'opération inverse. Lorsque le premier anneau est baissé, on ne peut déplacer le second, et on ne peut baisser que le troisième , ou le remonter par l'opéiration inverse ; mais si le premier et le troisième anneau sont baissés, on ne peut en baisser aucun autre. : Pans le çs3 général, il résulte de la construction même du
Le jeu du baguenaudier. lyS
baguenaudier, que le déplacement d'un seul anneau est soumis aux principes suivants :
I ° Dans une position quelconque des anneaux du baguenaudier, on peut toujours baisser le premier anneau s'il est levé, ou le lever s'il est baissé.
2" Pour qu'un anneau de rang quelconque puisse être déplacé, c'est-à-dire levé ou baissé, il faut et il suffit qu'il se trouve placé immédiatement à la gauche d'un anneau monté, et que celui-ci soit le seul anneau monté à la droite de l'anneau considéré.
Dans le cas oti l'on ne déplace qu'un seul anneau à la fois, la marche du jeu est appelée marche ordinaire.