‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 164 sur 259 · HART DE SÉU, QUI FAUT AU BESOIN. 26S · texte numérisé non relu

HART DE SÉU, QUI FAUT AU BESOIN. 26S

suivant, qui ne vaut pas le diable ; Arc turcois est mis pour arc de cor; donc ils sont synonymes? Atquiy arc de cor est un arc de cuir bouilli ; ergo, arc turcois est aussi un arc de cuir bouilli. Funeste logique ! L'effet ne tarde pas à s'en produire, car un peu plus loin ce vers : « Ans ars turcois les hersent... » est traduit en renvoi : « Ils les tirent aux arcs de cuir. » — Notez le progrès qui s'est accompli de la page 31 à la page 36: la certitude a remplacé le doute ; le timide yc crois a disparu, et déjà l'on ne prend plus la peine de faire bouillir le cuir; les arcs turcs sont devenus des arcs de cuir ordinaire , de cuir tout cru. Les arcs de cuir sont une idée neuve plutôt qu'une idée heureuse : je ne conseillerai pas à l'inventeur de prendre un brevet.

Les a7'cs lui ont porté malheur. Dans son édition des Chroniques de Saint-Denis^ qu'il reconnaît lui-même le meilleur travail publié sur ce texte, on lit, tome V, page 77 : « Bien estoient ceulx de Gennes deceus et » engigniés, qui s'estoient apuiés à l'aart de séu qui » fault au besoin. » — En note : « A l'aart de séu, à » la branche de jonc. »

D'abord il fallait imprimera la hart, sinon indiquer le sens et l'origine de ce mot aart, que provisoirement nous tiendrons pour un barbarisme résultant d'une faute de lecture.

Ensuite une bi'anche de jonc , ou, pour parler français , une tige de jonc , serait peut-être une béquille suffisante pour un des pygmées d'Homère, mais à coup sûr il n'est jamais venu à la pensée d'un homme, ni

ZC4 APOCOPES.

même d'un enfunl, de s'en faire un appui. Le séu, qu'on prononce en Picardie seyu, n'est pas un jonc , c'est le sureau (sambucus), dont le jeune bois n'offre aucune résistance. — a Ceux de Gênes furent bien déçus et trompés pour s'être appuyés sur la baguette de sureau, qui fait défaut au besoin. » C'est un proverbe.

Retournons aux apocopes, auxquelles un de nos correspondans refuse de croire. Sur un mot d'annonce, qui m'était échappé, il m'écrit exprès pour se moquer et des apocopistes (le terme est de lui, non de moi) et de la « liste luxueuse » desdites apocopes qu'il attend pour la réduire en poudre. Il faut bien donner matière de s'exercer à cette ardeur impétueuse.

Le moyen âge, pour exprimer un objet sans valeur, avait toute sorte de termes de comparaison bizarres suggérés par la rime ou la mesure : une prune^ un bouton, une tarte, une pomme pouri'ie, etc. Dans le nombre, on rencontre la feuille d'un glai :

A cesti ne savons la niontance d'un glai.

{Bette aus grans pies, p. 60)

c'est-à-dire la valeur d'un glaïeul, qu'on appelait alors glaiaire (du latin gludiolus), et par apocope glai :

Parmi la salle cmpirnentée, De lis, de glainiic pnjonchëe.

De roses rrcschcs ci nouvelles.

(Alhis et Prophilias.)

Il est vrai que , selon l'éditeur de Bcrte , il n'y aurait point là d'apocope , attendu qu'il explique en note :

GLAI. SARTEUR. 265

« Glai (glil'ium), loir (1). » Mais à la fin du volume, à la page 197, il revient sur ce passage, le corrige et s'exécute sans marchander en ces termes : « J'ai expli- » que glai y loir, rat; c'est une bévue. Glai doit ici se » prendre pour fétu de paille. » Hélas !

Haeret,

Nequicquam cœao cupiens evellere plantam.

Pour sorlir da bourbier, l'iDrortuné savant Patauge, et chaque efTort l'embourbe plus avant !

Essart, essartei' sont demeurés en usage aussi bien

(\\\ essarteur . Au xur siècle . on disait par apocope

sarteur.

N'a enlour la forest remés home vivant, Chevaliers ne bourgeois, vilains ne païsant, Sarteur ne charbonniers, ne vilains abanant (2).

[Berie aus gratis pies, p. 142.)

La note de l'éditeur supprimerait encore mon apocope , car il met : « Sarteur, tailleur, ouvrier en coutures, sartor. » Sur la toi de celte note, il est à craindre qu'on ne s'imagine que les tailleurs au xiii« siècle étaient établis au fond des forêts et travaillaient en couture à l'ombre des hêtres , comme des bergers de Virgile. Ce tableau bucolique a séduit l'imagination du

(1) Glirium est un lapsus calami; sans aucun doute on a voulu écrire glis, gliris.

(2) Ahaner, travailler péniblement, racine ahan : c'est une onomatopée.

Et dedans un coffret qui s'ourre avec ahan, Je treuTe des titoDsdu Tea de U Saiol-Jean.

(Regnim.)

266 ESSART. EN CONNUIT.

docte académicien, mais la vérité sévère commande de l'effacer. Non, le sarteur du roman de Berte n'est point un tailleur d'habits ; ce que les Latins appelaient sartor avait fait sartre , et sarteur représenle exartor ou essartor, un essarteur, un bûcheron.

Je profite de l'occasion pour remarquer aussi qu'un essart est une terre nouvellement défrichée , et non « un lieu couvert de bruyères », comme il est dit à la page 37 du même ouvrage (1)

Résumons-nous. Malgré la double autorité du membre de l'Institut et du professeur au collège de France , le nom d'armuriers en cuir ne peut convenir qu'à des savetiers tout au plus, et les ouvriers en couture du roman de Berte ne seront jamais que des confrères de Sganarelle, des fabricans de fagots.

Mais si l'éditeur de Berte aus gratis pies m'enlève

une ou deux apocopes, en revanche il m'en fournit

une bien belle, etdonton lui al'obligation tout entière,

à lui seul. C'est le mot cotmuit, mariage, apocope de

connubùim .

Quaot le roi vous devra en connuit compaiguicr. [Berle, p. 19.)

Note : « En connuit^ in connubio. »

Malheureusement m conriuit est une faute do lecture, ou plutôt une restitution clandestine et intempestive du

(1) L'Aca(l(^mie ne donne que le verbe essarter, cl rejcllc le substantif es.iarl. Il faut poiirinnt bien que le nom de Des Kssnrls «cil français et signilie quelque chose. Une commune de la Vcnd('e s'a|>pelle les Essaris ; le Dictionuaire de l'Acadi^mie devrait fournir le moyen de roniprendrc re nom.

APOCOPES EN LATIN. 267

trop ingénieux éditeur : le manuscrit porte bien lisiblement ejique nuit, c'est-à-dire cette nuit, ha7W noctem. Adieu mon apocope !

Mais pour une apocope de plus ou de moins, ce n'est pas la peine de s'en vouloir. Je pardonne de grand cœur à M. P. Paris le tort qu'il fait aux apocopes; de son côté, il me pardonnera mes remarques en homme bien au-dessus de pareilles pauvretés. De quoi s'agit-il en effet? De quelques petites inadvertances qu'on a cru devoir relever en passant, dans l'intérêt de l'étude, et parce qu'il n'est point d'erreur indifférente quand elle se couvre de l'aulorité d'un grand nom.

T Les Latins ont usé aussi de l'apocope, à l'imitation des Grecs, dans les premiers tems de leur langue. Ausone, dans sa douzième idylle, nous apprend qu'Ennius avait employé gau pour gaudium :

Ennius ut memorat, replet te laetificum gaxi.

Si Ennius l'a dit , c'est que ses contemporains le disaient , autrement il eût été ridicule et incompris. Qui sait môme si les contemporains d'Ennius n'ont pas dit gaugau , par une réduplication très commune , comme tute, tete^ sese, etc. ? Ces formes réduplicatives se rencontrent chez Piaule, Lucrèce, Properce et même encore dans Cicéron. Evidemment c'étaient des formes populaires dont le goût nous a été transmis avec le génie de la langue. Que de choses intéressantes, par rapport

268 GOGUE, GOGO, GOGUETTE.

au français, nous pourrions découvrir dans ces textes du latin primitif, si le tems ne les avait dérobés à notre curiosité (1) !

Ce n'est pas que je croie que le français gogoy vivre à gogo, soit immédiatement le latin gau. Non : je tiens que c'est l'apocope redoublée de gagne qui vient, lui, de gaudium, par la substitution connue des consonnes d et g dur. Ainsi de gondinm descendent en droite ligne gogue^ goguette, — se goguei\ - gogo, gogailles, goguehi, goguenard, 6. Guiart :

Negieu, ne ris, Teste ne gogue.

« Icelui Guillaume lui dist par gogues : bêle suer » vous ne seriez pas digne de tenir terre, se lesdits pij> geons cuisiez en l'eau. » [Lettre de rémiss, de 1361..)

« Et toy, goguelu, n'y veulx tu rien dire? » (Rabelais, V, 13.) — Et toi, farceur, etc.

Rions en passant de Ménage, qui lire goguelu de cucullutus, encapuchonné, terme de mépris, dit-il. Cette élymologie peu catholique est endossée par Le Duchat, qui, dans un aulre passage, affirme que gogue signifie ventre. Il ne s'est plus souveim ce jour-là de cuctdlutus.

Il n'est pas nécessaire d'expliquer goguenard, ni être en goguettes, ni même chanter goguettes, qui signifie par antiphrase dire dos injures, invectiver contre quelqu'un, comme le peut faire un ivrogne. Mais vous

(I) Facul, difUcul, famul (faculier, difficuUer, famulus), cl qurlquei aulrei dans Lucile, Ennius, PacuvitM, etc.

GOBE, GOBAN, GOBELIN. 269

remarquerez, s'il vous plaîl, que chanter goguettes (chanter cabaret) confirme par analogie l'explication proposée plus haut de chanter pouille (chanter écurie).

Examinons à présent Teffet d'une autre permutation de consonnes, celle de (/ ou ^ dur en b, et réciproquement. C'est elle qui nous a produit ces trois formes du même mot : hélium, duellum, guerre.

Sous l'influence de ces prononciations équivalentes , nous voyons sortir de gauclium l'adjectif gobe , le substantif goban , le diminutif gobelin , et le verbe se goberger.

Quiauquesa, si fait \egohe.

(RUTEBOECF.)

« Qui aliquid possidet, sic gaudet. »

Menés vers Bergues liés et gobes.

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