UN ÉPISODE DU MALMANTILE
d'un écuyer et portant dans ses bagages une éponge mouillée. Rencontrait-il une femme au teint pétri de lis et de roses, vite il tirait son éponge, la promenait sur cette admirable peau, et toujours constatait le mensonge de la céruse et du vermillon. Le parfaitement s'y trouvait bien, mais le naturellement, non ; Brunetto en désespérait.
Il arrive un soir chez un bon vieil ermite , lequel , instruit du sujet de sa peine, lui dit : « La beauté que vous cherchez existe ; elle existe près d'ici, mais il faut savoir la conquérir. C'est la fille d'un homme sauvage et d'une fée; son père la tient cachée dans un jardin où nul mortel ne pénètre, excepté lui. Dans ce jardin est un pied de pastèque : vous coupez une branche de ladite pastèque, et sur-le-champ vous voyez se dresser devant vous une jeune fille de tout point accomplie, qui tient une tasse à la main, et vous demande à boire. Gardez-vous de lui en donner ! l'apparition s'évanouirait sur-le-champ. Il faut enlever la belle , qui sera guérie de sa soif aussitôt qu'elle aura franchi la haie de l'enclos enchanté où la retient son père. C'est la femme qui sauvera la vie à votre frère : celle-là est à l'épreuve de l'éponge. »
Le père est aussi extraordinaire que la fille , mais dans un genre opposé. On l'appelle Magorto : à ce nom seul, les petits enfans mangent leur bouillie sans pleurer. En effet» ce père Magorto est noir comme Theure de minuit ; il a une tète d'ours sur un cou de cigogne ^ son ventre est de la grosseur d'un muid , et il marche