‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 202 sur 259 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Réder, réderie; rêver, rêverie. — Duire. — Dois, douil, douiit. — Harceler. — Archal. — Hart, harder, hardeg. — Demander excuse.

T Réder , Réderie. — Comme il y a des hommes déchus, il y a aussi des mois déchus de leur ancienne fortune. On voit des gentilshommes conduire la charrue, et l'on voit des mots qui, après avoir été longtems de bon français , sont aujourd'hui devenus patois , les uns et les autres relégués obscurément au fond d'une chaumière, méconnus, oubliés du monde entier, si ce n'est peut-être de quelque généalogiste ou fureteur d'élymologies. C'est l'histoire du mot réder, qui tenait au xiv' siècle, dans la langue française, l'emploi du mot actuel rêver. J'ai vu, dit Molinet :

J*ai veu grant vauderic En Arras pulluler, Gens pleins de réderie Par jugement brusier.

A présent c'est un terme picard. On dit à Amiens : Réder de quelque chose , pour signifier en être amateur passionné, en rôver. Un rédeur est, dans le picard du XIX* siècle, un curieux. Monsieur un tel rède d'oiseaux, rède de médailles, de fleurs ; ou bien , en termes généraux : C'est un rédeur. Cela veut dire qu'il aime à ramasser toutes sortes de curiosités.

RÉDER, RÉUERIE, RÉDEIR. 323

La réderie, au sens particulier des Picards, n'esl pas la qualité de celui qui rède ; c'est au contraire l'objet qui mérite qu'on en rède. On dira d'une figurine, c'e quelque chose de mignon et de rafe : C'est une réderie, — c'est une petite réderiel Cela veut dire en bon français d'autrefois : c'est un rêve, une vision. Mais quand Molinet appelle les Vaudois gens pleins de rederie , cela revient, en style moderne, à les traiter de visionnaires.

M. l'abbé Corblet , dans son Glossaire pîcard, écrit reider avec un /, et définit ce mot : « Etre engoué de, » être amateur de, faire collection de. Ce mot vient du » roman reiderie , engouement. » C'est au contraire réderie qui vient de réder. Et puis il est bien fâcheux que M. l'abbé Corblet se dispense toujours d'apporter des exemples à l'appui de ses assertions. 11 avait entrepris, dans son Glossaire picard, de traiter un sujet riche et qui pouvait donner matière à des recherches très-utiles ; mais Timprovisation n'y était pas de mise.

Charles Bouilli (1), natif de Saint-Quentin et chanoine de Noyon , à la suite de son traité Des vices du langage vulgaire, écrit en latin, en a mis un autre : De

(I) L« Biographie universelle le nomme « Bouelles, Bouilles, ou Bouvelles, » el le fait naître à Sancourt, village de Picardie, près de Ham. La Biographie tuit en cela le père Niceron ; j'aime mieui en croire le litre même de l'ouvrage : « Caroli Bouilli Samarobrini liber de differentia vulgarium linguarum, etc.. » El quant à la manière dont on doit traduire Bouillus, je m'en rapporte à Béroalde de Ver-' ville dans le Moyen de parvenir : a J'cilois avec le sage Bouilli, phi- » losoptie auUint naïf qu'un oison pallé. » (Chapitre 55, Ca:<o.^.)

324 ItÉDE», RÉUEUU ; ItÉVIilî.

l'oriyine des mots français. Dans ce livre, iniprinic par Kobert Estienne en 1533, on lit, page 78 :

« Redder, ou . selon quelques-uns , rêver, c'esl-à- » dire faire un songe, être le jouel d'une vision noc- » lurne, vieuL du latin reddcre, parce que les objets » que nous avions vus nettemenl de jour, reviennent » la nuit conlus et mélangés dans notre sens intime. » De redder sont formés 7X'ddeitx et reveux , dont on » qualifie les gens qui aiment à raconter leurs songes. » On a forgé pour les traduire les mots reddire et red- » diones (1). »

Ce curieux passage nous montre que sous François l" les mots réder, rédeur étaient encore de la langue générale. On remarquera que Bouilli n'y donne pas le sens qui subsiste aujourd'hui en Picardie , et qu'il aurait dû cependant connaître mieux ([ue personne, lui, Picard de naissance et demeurant à Noyon. Ensuite Bouilli semble vouloir faire entendre que rêver n'est qu'une transformation arbitraire de redder : « Redder et, apud quosdam, rêver.,. » arbitraire et nouvelle. S'il l'a cru , il s'est trompé : il n'en est rien. Le verbe resver existait au moyen âge, seulement il n'avait pas alors l'acception métaphysique, la seule (pie l'.ous y attachions aujourd'hui. Rêver parait n'avoir désigné dans l'origine qu'un fait absolument physirpie et matériel : c'était courir çà et là, faire le vagabond, le libertin, le mauvais sujet. On appelait un coureur de

(1) lit ne sont pas dans Du Cangr.

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