RESVEUR DE NUIT; RESVERIE
iiuil, lin resveiir de nuit : « Comme Fouquet Hodierne » fasl alez avec trois compaignons charreliers servans » en la ville d'Yvry esbaltre et resver de nuit... * (Lettres de rémiss, de 1383.)
« Larrons, murdriers, robeurs, resveurs de nuit
» et aullres malfaiteurs. » [Ibid.)
« Ponsart, qui estoit un homme de maulvaise vie et » gouvernement, putieu, resveur de nuit, brigueur... > [Lettres de rémiss, de lAOl) (1).
Des acles du corps l'expression a passé métaphoriquement à ceux de l'esprit : resver s'est dit de l'aliénation mentale. Ainsi, quand le drapier frappe à la porte, Patelin dit à sa femme :
Je feray semblant de resver :
Allez, là...
Guillemette ouvre et dit au pauvre Guillaume , en lui parlant de son mari :
II est encore en resverie :
n resve, il chante, il Tatrouille Tant de langaigeset barbouille!...
Il ne vivra pas demye heure!
Et au milieu des extravagances de toute sorte auxquelles on le fait assister, le bon drapier s'écrie :
... Ah! sainte Marie!
Vecy la plus graut resverie Où je Tusse onques mais boulé!
Nous avons encore laissé perdre cette acception. La seule tr.ice qu'on en put retrouver dans la langue moderne, c'est cette façon de parler : Vous rêvez ! dont le
ll)Du Cange, sous BtVK.^TARE.
326 HÉVER, RÊVpRIE. DlIRE,
véritable équivalent serait : vous extravague? ! vous êtes fou ! Mais dans la pensée de ceux qui l'emploient, l'expression n'a pas tant d'énergie : elle ne va pas au delà de rôver en dormant, être dupe d'une illusion causée par le sommeil. C'est à quoi nous avons réduit le sens du mot rêver, ou bien à exprimer un état méditatif de l'âme. On voit que ce mot est singulièrement afl'aibli par l'âge.
A force d'aller on arrive à l'opposite du point de départ. Rêverie , qui marquait originairement l'agitation du corps, signifie de nos jours Timmobilito de la pensée. — « Resverie , dit déjà Palsgrave , page 201 , » oisiveté de l'esprit, ydelnesse of wytte. »
Surl'étymologie de redcr ou redder, que Bouilli lire de reddere, je n'ai rien à dire : je m'en contente, faute de mieux. Resver doit avoir quelque part dans la basse latinité un correspondant qui m'est inconnu , mais où j'oserais bien adirmer que se trouve la racine via. Resver est fait comme desver, qui est deviare , sortir de la voie , sortir des gonds, endêver, comme nous disons aujourd'hui. E71 est une préposition surajoutée, qui , dans beaucoup de cas semblables, n'aj)porle rieti du tout au sens du verbe.
1 DuiRR. — Nous avons gard('^ les composés com/uirr et séduire, mais nous avons laissé perdre le siinidc duire, qui n'était pas moins utile.
Duirc est le latin ducere , qui signifiait au Jigiué attirer, cliarmer. — Ducit le sj)ecies , dans Horace;
DL'IKE, DUiT. 327
clans Quintilien ; Diicere animas soient fabellœ. —
Duci gloria (Cieéron). L'apparence vous atlire; — les
fables charment l'esprit; — la gloire séduit. Nos vieux
auteurs faisaient de ce verbe duire un fréquent usage.
Montaigne, pour ne citer que lui, parlant de Lycurgue :
— « La discipline militaire qui estoit la principale
» science et vertu à quoy il vouloit duire ceste na-
» tion (H, 12). » Au chapitre 8 du même 4ivre, il est
question d'enfans accoutumés à voler : — • « Et en ay veu
» plusieurs si dressez et duicts à cela... » Duit^ dans
ce dernier exemple, est un participe passé, mais on
l'employait aussi comme adjectif. L'auteur de La voie
de paradis, pièce allégorique du xui* siècle, dit que la
route pour aller chez Pénitence est étroite et obscure ,
et qu'on risque de s'y égarer, à moins d'avoir un bon
guide, ou l'expérience du chemin :
La voie i est estroite et scure (1):
Cil se mettent en aventure Qui i vont, s'il n'ont bon conduit, Ou de la voie ne sont duit.
[Sotes des Œuvres de Ruteboeof , II, 242.)
« Duit de la voie », expérimentés du chemin.
La Fontaine se servait encore du verbe duire, mais construit avec le datif, et non plus avec l'accusatif :
Genre de mort qui ne duit pas A gens peu curieux de goûti^r le trépas.
[Le Trésor et les Deux hommes.)
(1) Je lis scure par conjecture. Le texte imprimé par M. Jubinal porte sure, qui fait un contre-sens dans la pensée, outre que cette forme conlraclc n'est pas du xiii* siècle. On disait alors en deux syllabes leur. Quant h scure (obscure), voyez Du Gange, sous Scuuollm.
328 DLiRE quelql'l'n, a quelqu'un.
Cette construction, du reste, était consacrée bien avant le xvn" siècle. Elle est un exemple de ce que peut engendrer l'équivoque d'une forme. Cela me ditit : ici le verbe duire est actif, et me représente l'accusalif, « hoc (hicit me ». Mais en français cette forme unique me sert également pour le datif « moi ; de cette amphibologie est venu que le verbe duire s'est construit aussi avec le datif, et qu'au lieu de : Ce gewc de mort ne duit pas LES gens...^ ne les attire, ne les charme pas, La Fontaine a pu dire très-correctement, d'après le nouvel usage : « ne duit jms a gens... »
Et cette construction a fait croire aux pères de Trévoux que duire venait du latin dcccre, convenir; erreur gi-ave, reproduite dans le Dictionnaire de M. Napoléon Landais. La construction primitive de </î«re est avec l'accusatif : Duire quelqu'un.
Buens cuers le duU bien de meslco.
(Parlonopeus, v. 3188.)
« Son courage l'adiré bien au cond)at. » Insensiblement cette construction a cédé la place à Tau Ire, el le verbo duire a pris l'acception de convenir, la seule (ju'on lui connaisse encore aujourd'hui, parce qu'en efl'et, attirer quelqu'un ou lui convenir sont des idées si voisines (pi'elles ont facilement pu se substituer l'une à l'autre : I^ combat diiit à son courage. Mais il ne faut pas croire pour cela que le français duire soit originairement le latin dccct.
De la famille de ce verbe duire était le substantif douit, qu'on écrit autrement (/ow, un canal, une con-
UOIS, DOLCHE, DOLZIL. 329
duite d'eau. C'est ce que signifient les noms propres Dudouit, des Douits : c'est du Chanel, desChamls.
Dune dist Merlins : Comandez, sire reis, L'ewe espuchier par quatre duis ou treis.
{Roman de Merlin. )
« Alors Merlin : Sire roi, dit-il, faites épuiser l'eau par trois ou quatre conduits. »
Oreilles sont la voie et dois
Par oa jusqu'au cuer vient la vois.
(Chrestien deTroyes.)
Ce mot dois était féminin :
Rome est la dois de la malice.
{Fabliaux de Méos, t. II, p. 332.)
Dans une chanson sur le retour du prinlems :
Quant resclarcit la doiz à la fontaine...
c'est-à-dire, quand le canal de la fontaine se purifie, quand l'eau, de trouble qu'elle était l'hiver, devicnl limpide au soleil. L'éditeur du Romancero français met en note à ce vers : « La doiz , la houe. » — C'est un contre-sens.
Les Italiens ont encore ce mot sous la foniie doccia, et le verbe docciare. Notre mot français douche , dou~ cher, prendre des douches, n'est pas autre chose. Le douzil d'un tonneau [ducicidus, duciolus , docillus, dans Du Cange) appartient à la même famille. Je ne sais pourquoi l'Académie a rejeté ce mot (1). \\ est très-
fi) File n'a pas davantrgc admis dille, qucTrdvoax veut subslitaer à douzil.
330 bOLZIL. HAIlCELEIl.
français, Irès-néccssairc cl très-répandu dans rerlaiilcs provinces (1). Doiizil vnuùva'il mieux que robinet, par la même raison que lampe est préférable à quinquet. Lampe et dàuzil sont des termes spéciaux , amenés régulièrement du latin ; quinquet et ?'obinet ne sont que des noms propres d'hommes , dont la mode a fait accidenlellemcnt des noms communs par métonymie. Si l'on s'engage dans cette voie, il n'y a pas de motif pour ne pas un jour rayer aussi du Dictionnaire les mots orateur et médecin, et y substituer Cicéron et Esdulape. Le rôle de l'Académie doit être de maintenir au courant de l'usage la bonne et véritable langue française, sinon « il faudra tordre le douzil, et bouche close. » (Uabelais, Gargantua^ I, 3.)
*i Harceler. — Il n'est guères de mol dont l'origine soit plus simple et plus incontestable ; il n'en est guères aussi auquel oii ait prêté des étymologies plus tourmentées. Nicot le fait venir de arcere, dans le sens de persécuter, sens (lue ce verbe n'a jamais eu , ni dans l'antiquité, ni dans le moyen âge; Ménage le dérive de arcellare^ inconnu à Du Cange, et, je crois, à tout le inonde : c'est un mot forgé , comme Ménage en improvise dès qu'il est embarrassé. Borel, qui va toujours chercher midi à quatorze heures , a recours au grec sarazéln, plaisaiiter, qui n'est pas du grec, mais un
(l)Par < \. iij|>it- on Lorraiue, uù Iom paysans le prononcent dzi : un dzi.