‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 223 sur 259 · HISTOIRE DES DEUX ORTHOGRAPHES · texte numérisé non relu

HISTOIRE DES DEUX ORTHOGRAPHES

recueil de facéties défrayait la gaieté des pauvres gens, sonneurs et autres, qui se consolaient par boire en tirela- lUgault.

Il me reste à vous remercier, monsieur, de vos politesses et de la bienveillance avec laquelle vous appréciez mes travaux. J'y suis d'autant plus sensible que votre lettre est anonyme, et que l'unique intermédiaire entre nous a été le papier imprimé. C'est un sentiment analogue qui me laisse froid et parfaitement impassible à toutes les diatribes calomnieuses dont j'ai été et dont on m'apprend que je suis encore l'objet. Ces injures sont signées, il suflit : la signature en fait des louanges.

Le correspondant inconnu à qui je viens de répondre, m'écrivit de nouveau pour se rétracter à l'égard du mot temps. (Des pluriels en ant, il n'en parle pas.) On lira, je crois, avec intérêt la lettre où il expose les motifs de sa conversion, et insiste sur la convenance et la nécessité d'imprimer nos vieux auteurs avec leur ortbograpbe.

« Rouen, septembre 1853.

» Monsieur, à n'en plus douter, vous aviez raison de dire que « nos aïtîux ont toujours écrit le mot tctnpa ï sans p ; que telle élail la convention la plus anciemie, » et (jue ce sont les pédants de la renaissance qui ont » introduit l'ortbograpbc que vous combattez. »

» Bien que votre assertion, confirmée parle contexlo

des manuscrits et les règles des grammairiens, puisse se passer de toute autre autorité , me permettrez-vous d'en compléter la démonstration par quelques observations puisées dans la lecture , sinon des auteurs , au moins des propagateurs de l'innovation , je veux dire les imprimeurs de la renaissance.

» Je ne sais comment les imprimeurs français de 1A69 , époque à laquelle on rapporte généralement l'introduction de la typographie dans Paris, jusqu'en 1530, écrivaient le mot temps ; car je n'ai point à ma disposition d'éditions antérieures à cette date. Mais je vois que l'imprimeur anversois, qui a imprimé le privilège accordé par Charles-Quint, le 7 janvier 1529, à Cornélius Agrippa pour son De vanitate scientiarum , a écrit : « En dedens ce temps et terme de six ans, etc., » se conformant sans cloute à l'orthographe précédemment étabHe par ses collègues de France , et que nous allons retrouver immédiatement dans les ouvrages sortis de leurs presses.

» Les grandes et inestimables ch'o?iiques de Gargantua, que le consciencieux M. Jacq.-Ch. Brunet vient de donner au public (Paris , imprimerie de Crapelet, 1852), d'après le texte original de 1532, imprimé à Lyon, en offre perpétuellement la preuve. Dès le début on lit : « Tous bons chevalliers et gentilzhommes , » debvez sçavoir que au temps du bon roy Artus il » estoit ung grant philosophe nommé Merlin. » (Page2.) II est bien vrai que l'auteur des Recherches sur les éditions de Rabelais , tombant dans la même méprise

que Pasquier , déclare que « Rabelais suivait alors l'orthographe ancienne >^ (page 1A2). Mais ancienne pour le reste, elle était nouvelle pour le mot temps, comme vous l'avez dit, et comme je vais l'établir. L'imprimeur du xvi' siècle, soit Claude Noury, soit François Juste, frayant la route à M. Didot, a dû faire passer sous ses fourches caudines le texte original de maître François qui, fidèle à sa haine contre les pédants, a certainement écrit tans ou tens, ainsi qu'au moyen âge.

» Cependant voici venir un imprimeur-auteur qui a bien pu faire respecter son texte, et le transmettre au public dans une parfaite conformité avec le manuscrit : c'est l'infortuné Etienne Dolet. Dans une lettre Au peuple français, écrite et imprimée par lui, à Lyon, 1540, où il annonce son Orateur francoys, en se plaignant de ses ennemis , et en s'excusant de ne publier que trois petits traités , on lit : « Vray est , que si » i'estois envieux du bien d'aultruy, ie me deporleroys » de ce mien labeur : pour ce que iay congneu telle in- » gratitude enlie les hommes de mon temps, que ccidx » qui ont le plus profité sur mes œuvres, sont les pre-

» miers qui taschent de déprimer mon renom » Le

bûcher de la place Mauberl, allumé en 1546, ne lui l)ermit pas de compléter son œuvre , et de donner les six autres traités qu'il annonce sur la yrammairc, V orthographe, la prononciation, Vorigine d'aulcunes dictions, Y art oratoire et X art poétique, perte à jamais regrettable pour la philologie française ; mais il n'en est

pas moins certain que partout il imprime temps, comme les imprimeurs de Corneille Agrippa et de Rabelais.

» D'après ces exemples et une foule' d'autres qu'il serait facile d'accumuler, on voit que les imprimeurs du xvi^ siècle étaient dans l'habitude constante de suivre cette orthographe.

» Cette innovation , car c'en était bien une , ne fut pas acceptée sans mot dire. Dans le camp des grammairiens, le Lyonnais Loys Meygret protesta par son Traité touchant le commun usage de l'escriture fratiçoise, imprimé à Paris dès 1542 (d'autres disent 1545), contre l'inutilité de ces lettres muettes admises par les imprimeurs, et posa en principe que le/> de temps devait disparaître. Le fit-il le premier de tous les grammairiens , comme l'a dit M. Francis Wey [Histoire des révolutions du langage , p. 289), avant Palsgrave et Sylvius , ou plus modestement en français , Jacques Dubois, c'est ce que je ne saurais décider en l'absence de leurs ouvrages (1). Mais un fait incontestable, c'est qu'il se rapprochait de l'ancienne orthographe des manuscrits.

» La preuve s'en trouve chez un auteur qui, tout en condamnant le système d'orthographe introduit par Meygret, si différent de celui des imprimeurs, ne laisse pas de se rencontrer avec lui sur l'orthographe du mot temjjs. La Deffencc et illustration de la langue francoyse ^ imprimée en février 1549 (ancien style),

(1) Palsgrave et Du Guez écrivent lemps, avec ud p.

c'est-à-dire 1550, fait entendre ces patriotiques et prophétiques paroles : « Le tcns viendra, peutestre, et je » l'espère moyennant la bonne destinée francoyse, que » ce noble et puissant royaume obtiendra à son tour » les resnes de la monarchie, et que nostre langue (si » avecques Francoys n'est du tout ensevelie la languef » francoyse) qui commence encor' à jeter ses racines, » sortira de terre et s'elevera en telle hauteur et grosseur, ■» qu'elle se pouraegaler aux mesmesGrecz et Romains » produysant comme eux des Homeres, Demosthenes, » Virgiles et Cicerons, aussi bien que la France a quel- » ques fois produit des Pericles, INicies, Alcibiades, ïhe- » mistocles, Césars et Scipions. » (Paris, 1839, p. 84.) Voilà enfin le mot tcns écrit connue au moyen âge.

» Qu'on n'aille pas croire que ce soit là une inadvertance de la part du premier imprimeur ou du nouvel éditeur. Outre que ce mot est écrit de la sorte dans tout le cours de l'ouvrage, la supposition est impossible, en présence de l'habitude constante des imprimeurs de la renaissance , et des principes et du soin scrupuleux qui ont guidé M. Ackermann dans celle réimpression (voy. Préface, p. ix). Or « l'orthographe » de l'édition originale y étant exactement reproiluite » {Ihid.), nous avons bien là l'ancienne orthographe du moyen âge, comme Du Bellay lui-même s'en est expliqué dans une sorte de post-scriplum Au Lecteih. € Quant à l'orthographe, j'\y pli s siyvy le commin et » aniiq' L'Sakje (jue la raison, d'autant que celé nouvelle o (mais légitime à mon jugement) façon d'écrire est si

» mal receue en beaucoup de lieux, que la nouveauté j> d'icelle eust peu rendre l'œuvre non gueres de soy » recommendable , mal plaisant, voyre contemptible » aux lecteurs. »

» Si donc Du Bellay écrit tens comme Meygret, dont il rejette l'orthograpbe dans la pratique , bien qu'il la loue en principe, pour ne pas compromettre le succès de l'innovation poétique qu'il poursuit de son côté, on peut être assuré que telle était bien la manière d'écrire dans tous les manuscrits et dans le commerce ordinaire de la vie , avant l'innovation des imprimeurs de la renaissance. Le texte de Du Bellay, avec son orthographe , devient un nouvel anneau de la chaîne qui relie Voltaire au moyen âge , pour le mot tems^ ainsi que vous l'aviez dit , monsieur, dans le passage des Variations du langage que citait ma première lettre , et ainsi que vous l'avez démontré dans votre Réponse. » En me félicitant de ce que le premier imprimeur de Du Bellay, et son nouvel éditeur, par l'accord de la pratique avec la théorie, m'aient sauvé de l'erreur dans laquelle je suis tombé à votre égard, et m'aient permis de vous donner ici pleinement gain de cause , je ne puis trop regretter qu'il n'en ait pas été toujours ainsi pour les impressions ou réimpressions qu'on a faites de nos anciens auteurs français, au moins en ce qui touche le mot temps. Ainsi, il est tel Recueil de prose où l'on a donné des extraits de nos écrivains depuis le ix* siècle jusqu'à nos jours, et où le mot temps est uniformément écrit à la façon des imprimeurs du xvi' siècle et de

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