‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 252 sur 259 · CHIPPE, EN ITALIEN ET EN ANGLAIS · texte numérisé non relu

CHIPPE, EN ITALIEN ET EN ANGLAIS

sans importance, il n'y a donc pas de scrupule ni de mal à s'en emparer ; chipper n'est pas voler : c'est bien différent ! Qui pourrait dire que ce soit voler que de ramasser un pépin de grenade, une chique, une chippe, une chiffe, un chiffon ? Cet honnête chiffonnier se fût appelé au moyen âge un chippeur, et sa profession chipper ie.

Le français chippe existe dans l'italien sous la forme ciapa et chiappa. Dante et son guide, arrivés au pont rompu, sont obligés de franchir l'abyme en s'accrochant aux pointes des rochers :

Non era via da veslilo di cappa,

Che noi a pena, ei lieve ed io sospiato,

Potevam su monlar di chiappa in chiappa.

{Inferno, canto XXIV, st. H.)

« Ce n'était pas une route pour des hommes vêtus de chappes de plomb; Virgile ombre légère et moi qu'il soutenait nous pouvions à grand'peine nous hisser de prise en prise. » C'est-à-dire d'une pointe à l'autre où nous nous suspendions.

Chiappa, chippe, chose bonne à chipper, dit la Crusca-, par extension une friandise, une friponnerie. Chiappe secche, des chippes sècbes. On appelle ainsi des fruits sécbés au four ou au soleil, pommes, poires, figues, raisins. Les Napolitains disent en transposant les lettres, pacchie secche.

A chip, en anglais, c'est un copeaa de menuisier, un petit fragment, un échantillon : to chip, c'est chapeler du pain. Et dans le latin du moyen âge vendere I. 38

AAB CHIPOTER, CHIPIE, CHICANE (jEU).

m chiapa signifie vendre au détail. Tout cela n'indique-t-il pas que chippa, chiffe et chique sont trois formes d'un seul et môme mot ?

A la même famille appartiennent chipoter, chipotier et chipie, terme injurieux par lequel le peuple de l*aris caractérise une femme toujours en humeur de se formaliser et de crier pour rien.

Qui eût pensé que ce pépin de grenade fût si fertile ? Peut-être encore que j'en oublie ; mais les exemples que j'ai cités sulïiront pour expliquer ceux que j'aurais omis (1).

Le jeu de la chicane est le même que le jeu du mail, lequel consiste à pousser une petite boule de buis avec un maillet emmanché d'un long bâton pour éviter aux joueurs la peine de se baisser. Les Grecs du Bas-Empire, en nous empruntant le jeu et le nom, avaient un peu modifié l'un et l'autre. Au lieu d'une boule de buis, c'était une balle de cuir qu'on poussait avec des raquettes, et ce jeu se jouait à cheval. C'était, comme l'on voit, une combinaison de la paume, du mail et de l'équitation. Cet exercice s'appelait tCuxovcJIuv [chycanizein),Qi le lieu où l'on y jouait, •r<ux<r.-ir»3p!ov, que Luitprand traduit zucanistrium. On y reconnaît enc()r(' le français chicane.

(1) Je vais au-devant de la supposition que chkolin toit de la famille. Chicotin est une rorrnptioii do socotrin : Aloe soccoirina , c'est-à-dire nioès de Socolora, lie de In mer des Indes. I,e rhirotin est du Jus d'atuos. l.a ressembianeo, l'identité môme de la forme est un pié){c continuellement tendu aux étymologistes, mais romme il y a des parentés mus reuemblance, il y a des ressemblances lans parenté.

LE JEU DE LA GUIGâME, OU DU MAIL. AA7

Du Cange, qui a fait une dissertation sur ce jeu, hasarde létymologie de l'anglais chicken, poulet, mais il n'y croit guères : « Je n'oserois pas avancer qu'il » vienne de l'anglois chicquen qui signifie un poullel ; » en sorte que chicaner seroit imiter les poullets, qui » ont coutume de courir les uns après les autres pour » s'arracher le morceau hors du bec ; ce que font ceux » qui jouent à la chicane à la façon des Grecs, jettans » une balle au milieu d'un champ, et chacun taschant » de l'enlever à son compagnon. » {Huitième dissert, sur l'hist. de saint Louis.)

Le nom de cette chicane lui vient manifestement de la petite boule ou balle qui en fait le sujet, et que l'on compare à un grain de grenade, cico.

Ajoutez ce que Du Cange nous apprend, que le jeu de la chicane s'appelle ainsi en Languedoc, et dans d'autres provinces le mail. Le Languedoc et la Provence avaient maintenu avec un attachement particulier l'usage du latin. Cette origine déconcertera un peu ces généalogistes railleurs qui font naître la chicane chez les Normands. Mais on peut tout concilier en disant que la Normandie a fourni la chose, et le Languedoc la métaphore pour la nommer.

L'étude de la vieille langue française est toute récente, et l'imprimerie n'a ressuscité encore qu'un petit nombre de ces textes. Il n'est donc pas étonnant si beaucoup de mots ne nous apparaissent qu'à l'état de composition, engagés dans d'autres mots. On les rencontrera sans doute un jour à l'état libre. J'ai cité naude, j'y

âA8 GRINGUE EN COMPOSITION.

ajouterai gringue. Voyez dans combien de mots ce radical se montre :

Gringuenaude, dont nous parlions tout à l'heure, et Gringuenaudier : « Deux médecins grmguenaudiers », dans Rabelais.

Gringotter, dont on se servait encore au xvi* siècle, pour dire fredonner.

Grignon de paîji, l'entamure du pain qui est assez cuit pour tomber en miettes (Académie). Grignojis, en termes de marine, sont les miettes de biscuit qu'on distribue en ration à l'équipage {Compl. du Dict. de l'Académie).

Grignotter (Vn de gringotter transposée), ronger par miettes, comme font les souris.

Grignette, petite croûte de pain rôti que l'on grignotte : « A laquelle fille le supliant avoit accoustumé » donner des grignettes de pain quant il tiroit le pain » du four. » {Lettres de rémiss, de llxhh.)

Gringalet, enfant ou jeune homme petit, grôle, sans forces.

Grignard, gypse cristallisé dans la pierre à plâtre.

Esgrigner , faire des grignes ou des gringues. Roland frappe Durandal de toutes ses forces contre un rocher : l'acier grince, mais ne se brise ni ne sesgrigne {Roland, III, 875), La forme csgrugner parait l'origine ù^égrugcr plutôt que Vcxgrumrnicarc, latin imaginaire de Ménage.

Qu'est-ce donc qu'une gringue ? C'est au propre un brin de gazon, un poil d'herbe, comme on disait au

GRINGUE EN COMPOSITION. hh9

moyen âge; au figuré, tout objet petit, mince, flexible, de peu de valeur. Une particule de quelque chose.

Gringue est la syncope de gramigna, nom italien du chiendent.

La basse latinité employait gramigna, gramignosus, d'où étaient venus, avec des acceptions diverses, grignolosiis, gringolosus, grigolosus (voy. Du Gange sous ces mots). Toute cette famille sort originairement de gramen.

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