‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 251 sur 259 · CHIQUENAUDE, CHIQUE, CHIQUER · texte numérisé non relu

CHIQUENAUDE, CHIQUE, CHIQUER

des Grecs, ne désignait pas précisément un grain de grenade, mais la pellicule, la cloison qui sépare ces grains, un zeste, et flgurément un rien. Il était populaire dans cette dernière acception :

Elaas ta an exuogare, cicum non interdaim !

(Placte, Rudens, II, vu, 22.)

« Lave- toi, graisse-toi, je m'en soucie comme d'un zeste ! »

Ce contemporain de Plaute , d'Ennius et de Pacuvius (1) , que Varron signalait déjà comme un archaïsme, subsiste encore plein de vie et de force en France, en Espagne et en Italie.

Les Italiens ont cica ( en dialecte milanais cico ) cichino^ cecino, etc.

AUro forse dira chMo non son cka E ch'io farei meglio à starmi zitto.

(Malmantile, I, st. 3.)

« Un autre pourra dire que je ne suis rien ( pas un zeste ) et que je ferais mieux de me taire. »

Les Espagnols en ont formé les adjectifs chicoy chiquito, petit, menu.

(1) « Id natum a cko (cognomen scilicet cicurini) cicum dicebant » membranam tenuem quae est in malo panico discrimen. A qoo ctiam » Piautus dicit : Quod volet densum cicum non interduo. >■ (Varbo, De ling. lat., lib. VI, p. 98, édil. Bipont.)

Densum cicum non interduo, je nVn donne pas Tépaissenr d'un zeste ! je n'en donne pas une chique ! Plaute naquit 227 ans avant J. C. Vuilà donc un mol et une locution populaire qui comptent au moins deax mille quatre-vingt-trois ans d'existence!

Aâ2 CHIQUE, CHICANE.

Les Français, figurant aussi la prononciation italienne, probablement transmise des anciens Romains, ont transformé ciccum en chique, dont tous les dérivés se rapportent à l'idée de petitesse, de division pur petites parties : Chiquer du tabac, c'est le sens propre. — Chicane^ chicaner, chicaneur, qui querelle sur des minuties, c'est le sens figuré. (Rabelais écrit encore chiquanous conformément à la racine.)

La chique était la plus petite monnaie en usage dans le Daupbiné du tems d'Humbert aux blanches mains : « La somme de 23 livres 18 sous 2 deniers, une obole » et U7ie chique. » [Acte de 13â2, dans Du Gange, sous Chiqua.)

Nous avons déjà trouvé la moitié du mot chiquenaude, quePalsgrave écrit chicquenode (page 220). Le mot était donc dans la circulation avant 1630.

Ménage fait venir chiquenaude du bas breton chiquenaiulen, mais Trévoux lui objecte que chiquenauden, en bas breton, est le chignon du cou, et que l'essence d'une chiquenaude est d'ôtre appliquée sur le nez, non pas sur la nuque. A cette judicieuse observation j'ajouterai que MM. Troude et Legonidec s'accordent à traduire chiquenaude [mr friad, et friata pardonner des chiquenaudes (1). Us ne connaissent pas chiquenauden, pas môme pour le chignon du cou, qui se dit chou/i. selon M. Troude. Ménngo, si peu scrupuleux à forger du latin barbare, ne l'était sans doute pas

(1) Racine frt, l« net.

CHIQUENAUDE, GRINGUENAUDE. 448

davantage sur l'article du bas breton. Le celtique alors encore plus qu'aujourd'hui était une forêt vierge, où le premier venu pouvait se vanter d'avoir fait des promenades, sans crainte de voir donner à ses descriptions un démenti. Aussi Ménage s'y ébattait à son bel aise î

Furelière se moque de Ménage et de son bas breton chiquenaude7iy sans toutefois proposer d'autre étymologie. Il aurait du garder la même réserve sur chiquet^ qu'il fait venir du latin sectio.

La seconde moitié du mot {naiidé) est plus obscure que la première. Il me semble pourtant que nasm y est encore reconnaissable \\). On retrouve la même forme dans gringue)iaude, c fragment d'ordure qui s'attache aux émonctoires », ditTAcadémie. Naud me paraît donc le même adjectif que nasard ou nasaud : « Un autre gaillard, en luy appuyant une chique- » naude au beau milieu de la face, s'écria : Est-ce là » vostre nez de tous les jours? quel diable de nez!.... » Nostre nasaudé mit flamberge au vent.... » {Combat de Bergerac contre le singe de Brioché.) Pour nasaud ^ l'on aurait dit avant la renaissance, lorsqu'on préférait les formes contractées, naud^ naude.

Si ma conjecture est juste, une chiquenaude est une chique payée sur le nez, une chique nasaude.

A l'appui de cette étymologie je remarque qu'une chiquenaude se dit en allemand ein nasenstûber, mot à

(1) L'a de nasva devient o en anglaii : ihe non. Aussi Palsgrave écrit-il chkquenode.

àhll CHIQUE, CHIPPE, CHIFFE.

mot : un stuber de nez. Le stûber est une monnaie de Hollande, la vingtième partie d'un llorin. Jl est impossible de voir une analogie de sens et de composition mieux marquée. Quant à un rapport de forme, chiquenaude est exclusivement français : les Italiens disent buffeto; les Espagnols, j»«/?eVo/e, et les Anglais fillip.

Passons maintenant au verbe chipper; ce ne sera pas changer de sujet, car le substantif chippe, usité au xni" siècle, n'est autre chose qu'une altération de chique. Chippe s'est plus tard modifié lui-môme en chiffe, dont il nous reste le diminutif chiffon. Des chippes étaient des chiffons (1) :

Ses fils le nom de comte port, Qui n'iert mie vestuz de chippes.

(G. GuiABT, t. I, p. 28, V. 74.)

a Son fils porte le titre de comte, lequel n'était pas vêtu de loques, de guenilles, de chiflbns. »

Rabelais s'est encore servi de ce mot, et De l'Aulnaye, en le recueillant dans son glossaire, ajout»» ce renseignement opportun que « les couturières appellent chippes ce qu'elles volent à leurs pratiques. »

Ces chippes sont des rognures, des chiquets d'élolTe

(t) Je ne puis consentir à l'étymologie de chiffons proposée par les continuateurs de Du Gange, qui tirent re mol du bas latin chiffones, des sabots. Où psl le rapport? I.e voiri : les sabots sont une chaussure très-vile, et lescliilTuns sont un objot tr^s-vil aussi. Sur ve piedlà, le nom de chiffons appartiendrait à tout ce qui est vil : le monde ■erail plein de chiffons.

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