‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 93 sur 259 · COUP DE HASARD · texte numérisé non relu

COUP DE HASARD

« A VOUS les dez, dit le jongleur. — Volontiers

Regardez ! Je vois six, si je ne me trompe ? »

On devine que saint Pierre sait se rendre le hasard favorable : à la fin il emmène toutes les âmes damnées au ciel. Le diable, de retour, entre dans une telle fureur, qu'il pousse le jongleur à la porte de l'enfer, lequel s'en va, comme pis-aller, frapper à celle du paradis. On peut juger si le bon saint Pierre le laisse dehors, et comment il est accueilli et fêté des nouveaux bienheureux! Celui-là dut son salut éternel à son vice; mais c'est une exception sur laquelle il ne faut pas se fier !

Le sens primitif de hasard est rappelé par ces façons de parler : C'est bien tombé! — C'est un coup de hasard, et non coup du hasa?'d. Cette dernière locution personnifie le hasard, aussi est-elle toute moderne. C'est une faute que Molière n'a pas commise :

DORIXE.

Vraiment je ne sais pas si c'est un bruit qui pari De quelque conjecture ou d'un coup de hasard. [Tartufe, acte II.)

Le coup de hasard est, je le répète, le coup de six au jeu de dés, et non pas un coup de la Fortune.

Hasard, d'après son étymologie , devrait toujours impliquer l'idée de bonheur et de satisfaction, puisque c'est le point qui fait gagner; mais l'idée d'incertitude a fini par supplanter l'autre et l'effacer complètement. Il y a de tristes hasards ; en voici un exemple :

A table, hier, par un irisle hasard.

J'étais assis près d'un maître cafard.

{Voltaire, la Défense du Hondain.)

ISA HASARDÉMENT, HASARDEUSEMENT.

L'Académie, au mot Hasard : — « On dit provcrbia- » lement et bassement : Hasard à la blanque. » Oui , parce que la blanque était une loterie , où l'on se servait de dés pour déterminer le gain ou la perte. On a, par extension et par analogie , appelé /eî/o: de hasard tous les jeux semblables aux dés , où l'adresse n'entre pour rien et le sort fait tout.

L'Académie dit encore : « A certains jeux de dés, on » appelle les hasards certains points fixes qui sont tou- » jours favorables à celui qui tient le dé. »

Il est facile de se rendre compte de toutes les locutions figurées construites avec le mot hasard : — Courir le hasard; — par hasard; — les hasards de la guerre ; — se mettre au hasard de..., etc.

L'adverbe hasardeusement est la seule forme que l'Académie autorise ; cependant on disait autrefois hasardément :

En ces songes profonds où floltoitmoD esprit, Uu homme par la main hasardément me prit, Ainsi qu'on pourroit prendre un dormeur par l'oreille, Qaand ou veut qu'à minuit en sursaut il s'éveille. (Regmier, sat. X.)

L'adverbe formé immédiatement du substantif /w5«7;*</ ne vaut-il pas mieux que formé de Vadjeciii hasardeux? On m'objectera courageusement formé de courageux et non de courage ; mais il y a cette différence que l'un est un mot à terminaison masculine, et l'autre un mot à terminaison féminine. L'eupbonie, qui est la première loi du langage, repousserait couragementy forme d'ail-

Page 1