‹ Récréations philologiques; ou, Recueil de notes pour servir à l'histoire des mots de la langue françaiseChapitre 92 sur 259 · EL AZAR. LA ZARA · texte numérisé non relu

EL AZAR. LA ZARA

damné, sans autre forme de procès, une habitude populaire, soit : c'étaient les mœurs du tems ; mais les personnes « très-savantes et de la plus haute condition » qui partageaient cette habitude avaient droit à plus d'égards de la part de Ménage. Ce reste de vérité qui luisait encore çà et là, au lieu de l'étouffer au profit de Terreur, il eût mieux fait d'écarter les décombres amoncelés par le tems, et de la faire briller de tout son éclat. Ménage, avec l'autorité dont il jouissait, eût facilement démontré que l'emploi de Xh aspirée était arbitraire souvent jusqu'à l'absurdité ; car, par exemple, pourquoi le héros avec aspiration, et sans aspiration l'héroïne ? Ce n'est pas aspirer les deux qu'il faudrait, c'est n'aspirer ni l'un ni l'autre. Au commencement de la langue, l'écriture ne peignait pas les élisions : on écrivait le héros, le hasard; plus tard, on les a tantôt figurées et tantôt non, et les caprices ou les accidens d'une plume étourdie ont servi de base à des lois de langage aujourd'hui fondamentales et immuables.

Voilà pour la forme, venons au fond. Nous sommes accoutumés à nous représenter le hasard comme une personnification , une espèce de divinité païenne rivale de la Fortune et du Destin, si ce n'est la même chose sous un autre nom. C'est une idée absolument fausse.

En espagnol, el azar signifie le point unique au jeu de dés, l'as.

La zara italienne est le jeu à trois dés. Dante en fait mention au commencement de son Purgatoii'e ; voyez les Commentaires et le Dictionnaire de la Crusca.

132 l'azard; point de six.

Chez nous, l'acception de l'azard ou du hasard s'est encore modifiée : ce n'est ni l'as ni une manière de jouer; c'est le point de six que les Latins appelaient senio. Ouvrez le Dictionnaire de Jean de Garlande, rédigé au milieu du xi* siècle : « Senio, onis, dicitur » numerus senarius, gallice hasard. » (Page 592.)

Dans le joli fabliau de Saint Pierre et le Jongleur, le saint choisit le moment que le diable est sorti après avoir confié les âmes damnées à la garde du jongleur. Saint Pierre , qui connaissait la passion effrénée de celui-ci , se présente en enfer avec un brelan , c'est-àdire un tablier et des dés, et propose une partie au jongleur : — Mais je n'ai pas une obole. — Qu'est-ce que cela fait? Mets des âmes au jeu. — Oh ! non. J'ai juré au diable de les lui garder scrupuleusement. — Et qui ira lui dire? Pour quelques âmes de plus ou de moins, il n'y paraîtra pas. En parlant de la sorte, saint Pierre dépose sur le brelan plusieurs pièces d'or. L'autre se laisse persuader à cette vue, et met trois âmes au jeu. Saint Pierre joue le premier :

Par foi, dit saint Pierre, j'ai huit ! Se lu jeUes après hasart, J'aurai trois &mes à ma pari !

t Ma foi, dit saint Pierre, j'ai huit! Si lu amènes hasard (c'est-à-dire six), j'aurai gagné trois âmes. • Plus loin :

Dist le jougleres : Or gelez.

Volontiers, fil-il. Esgardez !

Je voi hasarl, si coin je cuil.

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