CHAPITRE m
« Avoir toute honte bw », origine de cette façoa de parler. — Dé cette autre : « C'est le pont aux dnes, » — Chantage, faire chanter.
Il n'y a pas d'histoire plus intéressante que Thistoire des mots d'uue langue, car cette histoire est celle de la nation elle-même, à toutes les heures et dans tous les détails de son existence. Hais il n'y en a pas aussi de plus difficile.
Si une langue se faisait par les savans qui taillent des mots à coups de serpe dans le grec et le latin, et les lancent à peine dégrossis dans la circulation, rien au monde ne serait plus simple que d'en rendre compte : deux dictionnaires, trois au plus en feraient l'affaire. Mais dans la formation d'une langue, les savans de profession ont si. peu de part, si peu, que pour eux j'en ai honte. — Qui donc fait la langue, qui lui imprime le cachet de la nationalité ? — Qui ? Le peuple. — Quoi ! le peuple ignorant? — Oui, le peuple ignorant, le boutiquier, le soldat, l'artisan, le manœuvre, la blanchisseuse, ce gamin qui passe dans la rue, l'artiste surtout ; enfin, que vous dirai-je? vous, moi, personne et tout le mo.nde, voilà ceux qui font la langue, qui la pétrissent continuellement, qui y jettent à pleines mains les métaphores, les ellipses, les proverbes, le mouvement, la couleur, la vie et le génie. Et chose admirable,
PnOMESSR D*UK DICTIONNAIRR HISTORIQUR. A5
miracle devant lequel on ne se peut assez extasier, c'est de celte coopération multiple et diverse que sort Tunité, tout ce qu'il y a de plus rare au monde! l'unité et l'originalité. Donnez une langue à faire à un seul homme, il ne parviendra pas à y mettre d'unité. Cette qualité ne peut se rencontrer que dans l'œuvre collective dont les collaborateurs ne se sont jamais concertés. Eh, sans doute! mais tous ils avaient même cœur et même patrie. L'idiome pousse dans le cœur, comme l'arbre pousse dans le sol. Il n'y a pas de crainte que la banlieue de Paris ne produise un palmier, ni le peuple de Paris une phrase turque.
C'est donc dans les coins et recoins, c'est au fond des mœurs et coutumes du peuple qu'il faut aller pécher les élémens d'une histoire de notre langue. Tâche d'autant plus laborieuse que la surface incessamment en ébullilion nous retient, nous amuse, nous trompe et nous empêche de plonger dans les profondeurs du passé, calmes, obscures et silencieuses. Vous concevez que ce métier de plongeur ne se fait guères assis dans un bon fauteuil, bien rembourré, bien douillet, et qui, placé à l'abri de l'orage et du vent, sollicite son heureux propriétaire à un sommeil rempli de majesté.
Vivile MJces quibus est fortuna peracta !
Cependant l'Académie française nous promet un Dictionnaire historique de la langue française. Quoi? vous, grande dame, vous sortirez de votre béate nonchalance, vous vous arracherez à l'importante mélan-
|9 L*Ai[?^l^t||lE ÇORPI» POLITIOVi: ET ARI&TÛCRATIQCE.
çolie de vos souvenirs politiques pour courir après tous ces mots déguisés? Vous les poursuivrez jusqu'au sein de leqr rpture pour leur arracher le secret de leur prigioe et vérifier leur acte de naissance? Vous inter^ rogerez les parvenus et les déchus» les anciens et les o^ûdernes» les vivans et Ie$ morts, vous saurez les contraindre li vous répondre, et vous dresserez procèsverbal de leur confession ?
Si vous faites cela, vous ne ferez pas peu.
D'autant quQ TAcadéniie française, jadis corps littiri^ire, a trouvé beau, depuis quelques années, de se transformer en corps politique et aristocratique* Aujourd'hui les premiers titres qu'elle exige sont des titres de noblesse. Ce ne sont que ducs, comtes, vicQi9tes, marquis, barons, prélaits, hauts dignitaires. \l \w^ manque un prince ; mais on travaille à combler cette déplorable lacune : avant peu ils en auront un. Je vous le demande, qu'irait faire le pauvre Béranger dans cette cphue d'altesses, d'excellences et d'émippnces? S'il osait y paraître, quelque baron de Montefiascone ne viendrait-il pas lui chanter ;
Uomo vile, aima di fango, Gbe fAi qw flra taaU eroi?
Béranger s'est fermé les portes de IMoadémie française le jour où il a démenti lerfequi précède son nom :
W Quoil J'appreqds qae Ton critique Le de qui précède mon nom.
Êtes-vous de noblesse antique ?
BÉRANGER IMPOSSIBLE A l' ACADÉMIE. kl
Dès lors tout fut dit, Béranger fut impossible i rAcadémie, II est vrai que depuis ce tems-là, pour doQDer satisfaction à la clameur européenne, on s*est montré disposé a fléchir et à l'admettre fra tanti eroi; mais il n'est plus tems : elle n'a pas voulu de lui, il ne vaut plus d'elle. Qui pourrait l'en blâmer, toute ran- CMoe à part? Le chansonnier se sentirait-il là chez lui? Ne serait-il pas plutôt dans le salon de mofnsieur le ^bmcelier^ de monsieur le duc, ou de Son Altesse le prince de ***? la jolie figure qu'il y ferait, son recueil à la main! Il aurait l'air de chanter à M. Pasquier :
Qael honnear!
Qael bonheur!
Ah ! monsieur le sénateur , Je suis votre hunble serviteur!
Voilà donc la situation; un mot l'éclairé et la juge: Bàranger à l'Académie serait dépaysé. Ce n'est pas la faute de Béranger. Il préfère garder son caractère, et }es choses en sont à ce point qu'il faut l'en remercier pour l'honneur de la république des lettres.
Votre Majesté n'a qu'à faire chanter ses feld^ maréchaux^ disait à Catherine II la Gabrieli. On dira de même à l'Académie : Votre Majesté n'a qu'à faire faire son dictionnaire par ses ducs et ses marquis. Après cela, que sait-on? peut-être le feront-ils. Nous vivons dans le tems des prodiges. Encore que le passé n'autorise guères de si vastes espérances, ne laissons pas de toujours espérer.
L'histoire de nqtre langue, pour employer we
figure en harmonie avec la grande préoccupation du jour, l'histoire de notre langue est une citadelle autour de laquelle le tems a creusé un fossé immense, effrayant rien qu'à le voir. Pour s'emparer de la ville il faut de toute nécessité le franchir, et pour le franchir il faut le combler. En attendant les larges et puissantes fascines de l'Académie, depuis plusieurs années déjà, je lance dans le fossé des petits fagots de deux liards. Chacun fait ce qu'il peut. Après tout, il ne s'agirait que d'en jeter assez.
Un journal très-répandu, V Illustratimi, a bien voulu naguères prêter à mes recherches le secours de sa publicité. A cette époque, je reçus un très-grand nombre de lettres où l'on me faisait l'honneur de me proposer des difficultés à résoudre ; je n'ai pas eu le tems alors de répondre à toutes. Aujourd'hui je tire de cette correspondance les questions qui me paraissent les plus dignes d'intérêt, car ces problèmes ne ressemblent pas à la manne du désert, qu'il fallait con* sommer entre deux soleils sous peine de la trouver corrompue le lendemain.
A Monsieur P. Génin.
« Quimperlé, 1*' décembre 1853.
» Monsieur, il y a dans la langue française, et je crois bien dans toutes les langues, des expressions si bizarres qu'elles sembleraient un pur galimatias sans
AUTANT VOUS EN PEND A l'OëIL. 49
l'habitude qu'on a de les entendre toute la journée. J'en notais l'autre jour une de celles-là dans La Fontaine :
Bartholomée ayant ses hontes hues,
{Le Calendrier des vieillards.)
Soit que sentant son cas,
Simone encor n'ait toute honte hue,
{Richard Minutolo,)
» Boire sa honte, ou ses hontes; avoir toute honte hue, où diantre est -on allé chercher une pareille métaphore? Qui est-ce qui s'en est avisé le ppemier? Ce devait être quelque personnage de grande autorité pour être venu à bout de la mettre en crédit et de la faire passer dans l'usage. . .
» J'ai remarqué encore celle-ci, pour menacer quelqu'un du même accident dont on vient de parler : Autant vous en pend à l'œil, ou voits en pend à l'oreille.
» Je vous serais très-reconnaissant, monsieur, si vous pouviez me donner de ces deux façons dfi parler et de leur origine une explication satisfaisante que j'ai vainement demandée aux grammairiens morts ou vivants sur lesquels j'ai pu mettre la main.
' » Agréez, monsieur, etc.
» Un vieil amateur. j>
ftO AVOIR TOUTE HONTE BUE.