RÉPONSE
Un poète célèbre du xiir siècle, assez inconnu dAtls le nôtre, un écrivain que Geoffroy Tory nlët dans le canon des auteurs dignes de faire autorité en matière de langue française, et que Henri Estienne cite plu- . sieurs fois avec éloge, Hugues de Méry^ publia vers 12i0 un poème intitulé le Toutnoiement de l'Antéchrist. La donnée en est fort simple et conforme à l'esprit du tems : l'Antéchrist rassemble tous les vices de Tenfer pour livrer bataille à toutes les vertus du ciel conduites par Jésus-Christ. C'est Téternel antagonisme du bien ei du mal. tl va sans dire que le mauvais principe est écrasé. L'ouvrage est une allusion continuelle à l'hérésie des Albigeois, qui étaient alors en lutte ouverte aveé l*Église catholique et la religion de l'Etat. On toînprend que cette circonstance seule dût procurer la Vogue au jpoème d'Hugues de Méry. même indépendamment du talent très-réel que l'auteur y a déployé. Je he veux pas entreprendre ici l'analyse de cette composition surchargée d'allégories forcées, froides, itisipides à noire goût, m&is qui semblaient aux contemporains de saint Louis les plus ingénieuses dil monde. Je me borne à ce qui est de mon sujet.
L'Antéchrist, logé dans la ville de Désespérance, donne un grand banquet à son armée. Les hôtels, les rues, les places, les environs de la ville, champs, prés, bois, vignes, tout est couvert de longues tables où l'on sert aux convives dos mets inconnus dans les festins
d«s rois de la tAvre^ de vrais plats infernaux. D^abord uoe entrée de gras usuriers qui avaient bien deux doigts de lard sur les côtes, c'est le mets ordinaire des dé-^ monsi ils en sont servis en tout tems, hiver comme été» fins«ite des champions vaincus à la sauce à l'aile des larrons assassins tout couverts du sang de . leurs victimes également détrempés dans du jus d'ail ; surtout des hérétiques à la brOohe« des langues d'avocats sautées dans la malice entre deux mensonges, et frites dans le iort qu'ils ont fait du draiij c'est la friandise favorite du diable. De vieilles courtisanes (le mot du texte est plus énergique) sont servies en guise de fromage : -*- c Encore en sens-je.puir (puer) l'air! » — » Les faux dévots, les membres du clergé régulier, ne sont pas oubliés :
Bediaus bralec» èieti cuite m tMite»
Papelars à.rriNMriMe« Noirs moines à la tenoiaie (1)»
Vieilles presirtaMs aa dTé (S)« Noires nonnaina aa cretonne (3), Sodomistes bien cnia eo imute.
(1) La tanaisie, aujourd'hui reléguée chez les pharmaciens et les hMorittea, ^it alOrs emplofée dans la euisiae» Le Ménagief de Paris donne la recette des œufs à la lenoisie (tome II, p. 209).
(2) Civet est une orthographe moderne. Régnier écrit encore civé dans U Mxté du Mauvais gite, où il troufe à son lit des draps
Blaochis en uo ciVtf, non dans une lessive.
U«M lim soft Min ësi ems (oignons), ()U> ^toinfiiBleiil ékùi ce ragoût. Ccepa (Pline et Yarron), ce6a (basse latib*)* elM, SI iMiiif oaiH
cUxyide,
(3) Le cretonne est une purée de YJandes ou de légames* où U«ntratt du safran etdu giagembre. (Voyez le MénckgierdeParts^ U, 1580
Au dessert viennent « les gingembres confits au soufre », et « des dragées de tous les vices », dragées ardentes qui embrasaient la gorge des convives déjà fort allumée par les ragoûts excitans dont j*ai indiqué le menu. Aussi l'assemblée ne cessait-elle de crier : A boire ! à boire ! De toutes parts on n'entendait que le mot à boire! (1). Pour les désaltérer, des échansons allaient versant à pleins brocs la honte. La honte servait de sauce, de boisson et même de digestif. Le poète le dit expressément : « On apporta une friture merveilleuse de péchés contre nature. Il fallut abreuver ces entremets d'une tonne de honte, car ceux qui mangèrent de cette friture en seraient crevés, s'ils n'eussent toute honte bue, »
Un entremes i ot
D'une merveilleuse friture Des péchés fais contre nature.
D'une tonne de honte plaine CouTint Tentremes abeuvrer, Car ceus en convenist crever Qui orent la friture éûe, S'ils n'éfissent honte béiie.
L'auteur insiste sur cette fiction et cette figure de la honte bue. Un peu plus loin il dit : « Le vin aux noces de Cana fut prodigué en moindre abondance.
(1) Hugues de Méry ne donne pas autant de déUils ; il se eontente de dire pour abréger :
Toas les mets Raoul de Houdan.
Cestdans le Son^e d'enfer, de Raoul de Houdan, que se trouve Ténu* mération développée des mets dont Tenfer se régale, mais Tinvention
Ils avaient de la honte à discrétion : Outrage, qui faisait l'office du bouteiller, la leur servait par setiers et par muids ; il la livrait à la grande mesure, ou plutôt sans mesure. »
Sans escrit, sans taille et sans compte.
Coques mais chez roi ne chez comte, ITot tant de honte despendne !
« Je n'en bus point, continue le poëte avec une malicieuse modestie, je n'en bus point, car l'entremets ne vint pas jusqu'à moi ^ et quand il y serait venu, je n'y aurais pas touché... »
Car ce n'est pas mets à pauvre homme.
Voilà, je crois, l'origine et la date de cette expression avoir toute honte bue, au moins je n'en connais pas d'exemple plus ancien. Cette métaphore est une idée poétique d'Hugues de Méry, qui pénétt^a bien profondément dans le goût de la nation, puisque, après six cents ans, la trace en subsisle encore aussi vigoureuse que le premier jour.
Il est digne de remarque que l'expression est restée
de la honte bue appartient àHugaes de Méry. Raoul avait dit simplement :
Et bareot, si corne deviu, Yilonies en IcH de vin.
Ce trait assez faible n'avait fait aucune impression ; Hugues de Méry trouva le mot qui devait rester.
Le Tournoiement de VÀntéchristf composé entre 1230 et 1240, est en quelque façon la suite du Songe d'enfer. Hugues parle de son de« vancier Raoul cpmme de la merveille de son tems.
dans la forme précise où Tavait employée le poète, honte bu0y et qu'on ne dit pas boire sa honte (1).
Combien de locutions obscures s'éclalrciraîent dô même, si nous étions plus familiers avec la littérature du moyen âge, Car il ne faut pa$ croira que l'esprit de nos aïeux ait été plus émoussé que celui de leurs petits-enfans. C'est une fatuité qui ne peut naître que de rigqorance. L'esprit, comme l'amour, pst de tout âge. Nos pères ont eu besoin comme noqs dp saillies et d'allusions, et comme nous ils Iqs saisissaient au vol dans les œuvres littéraires qui leur passaient sous les yeux. Un bon mot n'est jamais perdu, surtout en France. Mais un bon mot devenu proverbe ne livre toute sa saveur qu'à celui qui en connaît la source et qui peut rejoindre par un éclair de mémoire le point de départ et le point d'arrivée. C'est de cet éclair que nait la satisfaction de l'intelligence.
J'ai remarqué ailleurs que cette façon de parler ; Autant vous en pend à l'œil, fait allusion au dénouement d'une farce intitulée Sœur Fessue^ qui est le sujet
(1) Régnier s'est servi de boire métaphoriquement pour subir, supporter, comme on dit (waier et digérer :
Honorable défaite ! heureuse eschapatoire !
Encores derechef me la fal|ut-i| boirç»
• (SBtirem)
Il a même risqué hoire une erreur:
Qui gay fait une erreur la boH % rm^efit^ftc^.
(Satire XI.)
Us ICalitns asei|t de la mém^ agure : h l\ buMi mapî^ ip im fje^yiyc / „ — Son boD luri avala aaltft baorde.
du Psautier i|e h^ FQntftinf^; q^Q eq diaton trivial : Ya-t'fm voir ch^f^ nom »i j'y mes, so rapporta à vm mot du drapier Guillaume dans la farce de Paietitu. Je ne répéterai pas les détails où. je suis entré là-desgus, mais j*y ajouterai un nouvel exemple de ces vestiges demeurés dans la langue populaire. C*est au sujet du p^mt atm ânes si fréquemment cité dans la oonversatioB.
f Cest le paru aux ânes se dit des réponses tri- » viales dont les plus ignorants ont coutume de se » servir lorsqu'on leur propose quelque difficulté à » résoudre. — If'avez-vot^ riefi 4§ xnifW^ à répondre » à mon objection ? Ce que voies dites /«, c'est le pqnt » aux ânes ! »
Ainsi parle l'Académie; mais quel est ce fameux pont aux ânes? où est-il situé? L'Académie ne le dit pas. Au fait, elle ne doit pas le savoir : ce pont n'est pas à son usage.
Eh bien ! ce pont aux ânes se trouve dans les archives de notre vieux théâtre franç§isj
Les misères et les infortunes de la vie eonjugale ont défrayé la gaieté de tous nos vieux poètes, jusques et y compris Molière. Celui-ci, dont le nom est inconnu, nous présente un pauvre homme qui ne parvient pas à inculquer à sa moitip }^ pppcppte de saint Paul : « Femmes, soyez sgofpises à YQ^ nlf^^%^ « Jj'époux, ne sachant plus à quel saint se vouer, s'en va consulter un grave personnage, une espècp rfe docte,ur Pancrace, nouvellement débarqué de Calabpe, et qui s'appelle
Dcminé Dé^ autrement saint Jourd'kui. A. toutes les doléances de son client. Dominé Dé n'a qu'une réponse :
Vade^ tenex le poot aux «sues !
C'est son refrain, il ne sort pas de là. L'autre n'y comprend rien, mais à force de s'entendre répéter : € VadCj tenez le pont aux asnes ! » il finit par exécuter littéralement la sentence; il va s'établir en observation sur le pont du village, où les ânes passent journellement.
Hé bien doncqaes, poor vous complaire.
Je Yais Yoîrqae ces asnes font Et qn^on leur faict dessus ce pont.
Il n'y est pas longtems en sentinelle qu'il voit arriver un bûcheron chassant devant lui son âne. La bête rétive lout à coup s'arrête et refuse d'avancer. Le maître ne perd pas son lems à la semondre, il lève le bâton :
Et hay 1 de part le diable, hay !
Puisque j*ay ce baston de houx, Je vous frotteray les costez.
Trottez, Nolly ! trottez, trottez !
Vous avez trouvé vostre mattre !