‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 47 sur 98 · L\\ PETIT PEU · texte numérisé non relu

L\\ PETIT PEU

OÙ Ronsard remploie à peindre Li Foudre dardée obliquement par Jupiter :

AdoDc le père puissant Qai d*08 et de nerfs s*efforce, Ne met en oubli la force De son foudre punissant :

M i-courbant son sein en bas Et dressant bien haut le bras, Contre eux guigna la tempèste, Laquelle en les foudroyant SifQait aigu, tournoyant Comme un fuseau sur leur teste.

Cela vaut un tableau. On serait aujourd'hui forcé de mettre lança la tempête ; mais quelle différence dans rénergie de Timage ! Si guigner est devenu du style familier et presque trivial, ce n'est pas la faute de Ronsard. Le mot, de son tems, était neuf; il pouvait être noble, on Ta laissé dégraider. Autant de perdu pour la poésie !

Les Titans eurent du guignon ; c'est-à-dire que leur affaire alla de travers^ de guingois.

'^ Un pExrr peu. — Tous les grammairiens blâment et interdisent cette façon de parler, parce que, diseat-^ib, il n'y a ni petit ni grand peu : un peu dit tout.

Je prends la liberté de m'inscrire en faux contre cette décision.

Pku , selon Trévoux , Ménage, Le Duchat et le trou* peau à la suite, vient du latin paucum^ adverbe^ VÀwit^ verbe /KzucuTn est inconnu à Du Gang» et à ses eonti-

UN PETIT PEL. là?

nuateurs. Je n'ai jamais eu le bonheur de le rencontrer, ni de rencontrer quelqu'un qui l'eût rencontré dans un texte.

Derechef je prends la liberté de m'inscrire en faux contre cette étymologie.

Peu n'est autre chose que le substantif poiV. Ne vous récriez pas, ne vous révoltez pas ; suspendez votre indignation. De môme qu'il faut se défier des étymologies par ressemblance, il ne faut pas aussi se hâter de rejeter les étymologies invraisemblables au premier coup d'œil. La ressemblance ou la dissemblance ne prouvent rien dans la filiation des mots non plus que dans celle des hommes.

Il n'y a dans les langues qu'une affirmation, oui, et une tiégation, notï. Mais il parait que le besoin de nier est beaucoup plus grand que celui d'affirmer, car on se contente du ouiy mais on a inventé une foule de combinaisons pour diversifier le non et lui prêter plus d'énergie. Ainsi on a choisi tous les objets les plus minces, les plus légers , dont on a fait des termes de comparaison ; puis, y attachant la négation, on est parvenu à diminuer, à dégrader Tidée de l'autre terme, de la chose comparée. Ces noms sont en général monosyllabes. C'est, en français, un pas, un point, une mie ou une miette, une goutte, un ôren, etc. Vous rien aurez pas. — Ne le dites point. — Je ne le sais mie. — // n'y voit goutte. — Approche un brin, etc.

£h hien^ un poil était dans la liste de ces termes de cemparaison, de ces substantife aujourd'hui travestis

J48 lîN PETIT PKI'.

en adverbes. L'Académie dit : « Peu^ adverbe de quantité. * C*est se laisser tromper à l'apparence.

Les formes d'orthographe ont beaucoup varié selon les lems et les provinces. On trouve écrit poi^ poUy paUy peu^ poc, et cette diversité n'a pas contribué peu à faire perdre la trace de la véritable originel

Abordons les preuves.

Lorsqu'un chevalier se trouvait abandonné sur un champ de bataille, blessé, près de mourir et destitué de tout secours, il se confessait à Dieu, puis s'administrait à lui-même le saint viatique au moyen d'un peu d'herbe (un poil d'herbe), sur lequel il faisait le signe de la croix avant de l'avaler. Les exemples en sont nombreux dans les épopées romanesques. Souvent il mettait trois poils d'herbe en Thonneur de la Trinité : '

A Irois pans d'erbc s'est acaminiez.

C'est ce que fait Olivier dans le poème de Roncevaux. (Ce détail n'est pas dans le Roland^ dont le Roncevaux n'est que la paraphrase diffuse et très-rajeunie.)

Olivier voit la mort let vat hastan...

Très peuls a prix de Terbe verdoiant Ed Tonor deu les ase maintenaDt.

Vous voyez ici la forme peuL L'/ finale est tombée parce qu'on ne la prononçait pas (sauf la rencontre d'une voyelle). De même poi, au lieu àepoil{l). Cette

(1) Deux passages de Tabourot prouvent qu^à la fin du xvr siècl on prononçait encore pot pour poil. Les équivoques que le sei^euf

UN PKTIT PEU. 149

dernière forme est normande. C'est la forme constante du Livre des Rois et des poèmes de Wace. De toutes c'est la plus répandue, comme elle est aussi la plus voisine de la forme régulière, poil, Rabelais, le Tourangeau, n'en connaît pas d'autre : « Elle estoit (la jument » de Gargantua) poy ^\\y^ poy moins grosse comme la » pile Saint-Mars, auprès de Langey. » (1. 16.) Un poil de plus, un poil de moins. C'est sur ce passage que Le Duchat dérive poy de paucum.

La preuve que peu n'est pas originairement un adverbe, mais un substantif, c'est qu'il reçoit l'article: — Le peu que je sais, — et se construit avec l'adjectif un. On ne dit pas le beaucoup ni u?i beaucoup.

Pou et peu me paraissent avoir été préférés par les gens de l'Ile-de-France. La forme joow domine dans le Roman de la Rose et dans Garin :

Assés en ont cargié, mais pou en ont mené.

{Chanson d'Antioche, 1, 172.)

Garins Toït : à pou n'enrage vis !

Dist li dus Bègues : parlez un pou à mi.

Il ne s'en faut qu'un poil, que l'épaisseur d*un cheveu qu'il n'enrage tout vif.

Palsgrave(1530) dit: « Few in nombre, pou ovpeu. »

des Accords bAtit sur cette prononciation ne peuvent être rapportées ici; mais voyez, si cela vous amuse, les pages 120 et 154 des Touches et bigarrures.

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