RADOTER
porte-pigeons , un ami Bonneau enfin , ne fait autre chose qu'imiter le roucoulement de ces oiseaux, rotiquerouque! En napolitain rucco est un pigeon, et un rucche-rucche est un rufien.
Ce mot de rufien^ qui a tant exercé Timaginative des Saumaises italiens, trouve ici son étymologie toute naturelle. Je traduis : «Nous ne doutons pas que cette manière antique d'injurier les entremetteurs et porteurs de poulets n*ait donné naissance au mot rucchianOy lequel, par une légère altération, est devenu rw)^no(l). »
Cela vaut mieux que de tirer ruffien « d'un maquereau italien nommé Rufo » (Ménage), ou de dire, avec Da Cange, que les filles publiques afiectaient de porter les cheveux roux , tandis que les honnêtes femmes les portaient noirs (sous Ruffiani), ou d'aller chercher dans Térence le valet Dave , qui faisait cet honnête métier et qui était roux : « Si un certain homme roux me demande. » Si quis me quœret rufus.. . {PhormiOy 1, 2.)
Rufien était un mot français dès le xiv* siècle. On le trouve dans des lettres de rémission de cette époque.
I Radoter. — Nous nous servons du mot recul; nos pères disaient redos. Il me semble que l'expression de nos pères était plus honnête. Les précieuses, lorsqu'elles épluchaient si joliment le français à coups
(1) VocdboUirio délie parole del dialetto napoletano che più si scostano del tUàletto toscano^ degli academi Filopatridi (Napoli, 1789, -2 vol. ia-i2), au mot Rugche-rucche.
1S8 RAttOtËA.
d*épingle, ont bien Oublié de tirer dehors ee retuiy et de rétablir redos en sa place.
Éire assis à redos; nmreher à redos^ o'est-à-dirè ft reculons. Vous êtesredoté^ YDiis tournez 16 dOd au butj par métaphore, pour exprimer : votis déraisonna de yieillesse^ vous retournez en enfance.
Caries li magnes iieh eât et r&doté,
[Roiandp Û, 24B.)
JIOmBBflE, à Visillette, m mère.
H^DtetarJétleràPesbat
Pour cette vieille redotée K,,
C'est quaht qae faites que hongner !
Vous êtes toute radotêe,
{ÉoralUé^ CharUét Ane. th. ft., UI« S4a.)*
< Sa â t)ieu ne plaise que Thyrrenus face une si » lourde faute, ne qu'il soii tant radoté et hébété de » Vieillesse ! » (Amyot, Bist. éthiopique, liV. V, châp.â.)
Notre verbe radoter avait autrefois la forme réfléchie, se radoter (1), qui valait bien mieux, en ce qu'elle exprime néttetnent une image et montre rorigiiiè de cette locution, talsgrave île donne que la forme réfléchie : « Je me radote^ je me suis radoté. » — Il vous fault « luy pardonner, car le povre homme se radote! » (Page 525.) Gela parle aux yeux^ tandis que radoter ne dit rien à l'imagination.. On né se doute pas qu'il a pour racine dos.
Casaubon , un homme si redevable à l'antiquité, et qui a tant fait pour les auteurs classiques , Casaubon
(i) On ait èùcôre rèèuiér et se récuUH:
feit venir je fndotê d'Hérùdôte !... Je ne l*ai pas vQ , taâis c'est Lamothe Lévayer qui le dit, 6t Trévoux cjUi le répète. Les pèreS de Trévoux, qui ôht toujours de la ftiàlice à revendre, voient dans cette ojjînion de Casailbon une épigramme plutôt qu*utie étymologie. Eh bietl, toit ! mais cette mauvaise plaisanterie fait Teffet d'un blasphème dans la bouche d'un archevéc^lie. Uela n^ reçoit qu'une explication : c'est que ce Jour-là Casàuboti ôu ràtchevèque avaient uii coup de trop dans là tète.
L'adjectif redos n'a pas été reniplacé dans la larigue moderne, et, pour faire sentir l'utilité dont il était dans Tancienne langue, il me suffira de citer ce vers didlMtléàkin dt Stbburg :
Et se estoil tenus li trahistres redos.
i Bt le traître s'était tenu le dos tourné» » . Le dos tourné 1 quatre syllabes peur deux, et une j^tiphrafte au lieu d'un mot spédal ; c'est jouer à qui gagne perd. Nous avona fait beaueoup de pareils bénéfleea.
T ÉcLàNCfiE et Gigot* —On me demande ce que c'est au juste qu'une éclanche de mouton, si c^e$t le gigot ou l'épaulé^ et d'oà vient ce mot.
L& question p'est pas facile» car toutes les autorités se contredisent) les unes se prononçant pour la cuisse, les autres pour l'épaule « et aucune ne motivant son opinion. Jusqu^en 1830, l'Académie française déclarait, après Ftiretière » que Yéclanche était « la cuisse du
liO éclànghe.
» mouton quand elle est séparée de Tanimal », et elle ajoutait : < on l'appelle aussi gigot. » Mais l'Académie de nos jours a changé d'avis ; Yéclanche^ dit-elle , est « V épaule du mouton séparée du corps de l'animal ». L'Académie a eu la discrétion de passer sous silence l'opinion de ses devanciers; elle a pensé qu'on ne remarquerait pas ce dissentiment entre les anciens et les modernes, et s'est dispensée d'en rendre raison. Sans doute c'est un grand avantage de parler le dernier ; mais ce n'est pas un motif, du moins auprès des bons esprits, pour en être cru sur parole et sans autre examen.
Je suis obligé de reprendre les choses d'un peu haut ; je prie mes lecteurs de m'accorder patience, je leur promets que nous arriverons à l'éclanche de mouton.
Le français du moyen âge avait Tadjectif esclaut (éclaut), pour signifier gauche. Exemples :
« Le supliant frappa icelui Audinet le Noir en l'es- » claut bras. » {Lettres de grâce de 1407.)
« Icelui Manise feut navré ou costé de Vesclauche » bras. » {Autres A<à 1413.) — « Le supliant frappa du » raillon sur la hanche et sur le neu de la cuisse » esclauche. » {Autres^ sans date.)
Du Cange hésite s'il ne faut pas lire esclant , et ce doute lui est suggéré parce que la forme esclanche est plus fréquente que la forme esclauche; mais on sait que les lettres n et w se substituent continuellement l'une à l'autre : conventus^ convent, couvent ; monasterium, montier, mputier; montone, mouton, etc.
ÉCLANCHE. lAl
Cela ne fait donc pas l'ombre d'une difficulté. On usait des deux formes , ad libitum :
A main, ne sai droite ou esclenche.
Au plus vistement qu*il peut trenche Les cordes i <iuoi l^eu le haie.
(6. GniART, sur Tan 1297.)
Renart se saigne à main esclenge.
{R<m. de Renart, t. Il, p. 171.)
< Se signe de la main gauche. j>
Mais ne prenez od main esclenche De lui serement ne fiance.
{Chron, des ducs de Normandie, 11, p. 2.)
On disait aussi F esclenche , comme nous disons la qauche , en sous-entendant main :
n s'ademet par grant Tertu, Fiert le soldan sor l'elme agu Que une grant partie en trence :
Li brans cole devers Vesclence, Od le carnail trence *orelle.
(Partonopeiis, U, p. 165.)
« L'épée coule à gauche et emporte l'oreille avec un morceau de chair. »
Nous disons qu'un homme est gaucher ; cela s'exprimait au xv« siècle par le mot éclanchi. Les Évangiles des quenouilles^ livre composé vers 1450, recommandent de ne pas asseoir sur le bras gauche l'enfant que Ton porte baptiser, car il risquerait d'être gaucher toute sa vie : — < Quant un enfant est né et prest pour » porter baptisier, soit filz ou fille, sur le bras où pre- > mier est mis prent il l'adresse et inclination. Car
lAS ÉeLAHcn.
B quant voui perchevez une personne esclenchie , au » porter baptisier il fut premier couchié 8ur le bras » esclenche ; dont il tient à son préjudice. »
Voilà donc qui paraît suffisamment démontré : éclanche est up adjectif féminin, synonyme de gauche, et qui suppose Tellipse d'un substantif, comme Jambe ou cuisse.
Maintenant qu'est-ce que la droite et la gauche d'un quadrupède? Est-ce le train antérieur ou le train postérieur ? Je dis que c'est ^antérieur, et, pour preuve, regardez le cavalier qui monte à cheval : sa main gauche porte sur la crinière , et la droite est du côté de la croupe. Le berger ou le boucher qui saisit un mouton en rassemblant les quatre pattes deux à deux se place de la môme manière : le train de devant de la bète répond à la main gauche de Thomme.
J*en conclus qu'une éclanche de mouton est une épaule , et non pas une cuisse ; Tépaule s'appelle éclanche, la cuisse s'appelle gigot.
On voit par ce qui précède combien sont arbitraires et fausses les distinctions alléguées par le P. Joubert et par Trévoux : « Gigot se dit plus qnéclmwhe dans » les provinoeft , et éclanche plu» que gigot à Paris. » {Dict. de Joubert.) -^ « Éclanche ne se dit que ebes » les bourgeois de Paris et n'a point d'usage à la cour » ni en province. » (Trévoux.) Vainement Trévoux se couvre-t-il de l'autorité de la Suite des Mots à la mode i l'étymologie met à nu son erreur.
Borel , le rêveur Borel, veut qn'éciamhe vienne de
ÉG|.ÀlfG0E. lAS
clenche , un loquet de porte, attendu que la cuisse se meut dans son articulation comme un loquet dans uqe porte ! Cette absurdité a trouvé des échos. A ce compte, tous les membres du corps leraient des éclanches^ puisqu'ils sont toqs articulés.
Eselaut , esclanche ( car c'est de cette forme qu'il faut partir) ^ort manifestement d'un mot commenQ^nt par se. Ce mot pourrait être le latin secsvm (en grec, oxoetcç), qui signifie la même chose. L'/ y sprait une consonne adventice introduite, comme il arrive si fréquemment, par le soin de l'euphonie.
Je ne sais si ce mot esclauche n'aurait pas donné naissance au mot gauche dont nous nous servons i présent, ^t auquel je ne connais pas de bonne élymo^logie. Gauche est des deux genres ; on remarquera , dans Tes exemples que j'ai ç\\jk$yesclauche servant aussi pour le masculin et le féminip : « L'e$clauehe bras ; la fiiiUse esclauche. »
Si l'on supprime la consonne adventice , escauch^ est bien près dç gauche {X)f
De tout ce qui précède , je conclus que l'Académie française de 1836 a raison de définir Yéclanche une épaule de mouton. Mais il sera toujours regrettable que l'Académie ne motive jam?iis ses opinions. Nous ne sommes plus au tems des oracles , et la foi reli** gieuse elle-même rechercKe aujourd'hui l'appui de la
(1) Borel fait venir gauche é» ffuenohêr, le même que gauchir. Et gauchir ou guencher^ d'eè les titera-t-il? de gauche.
l'Ai GIGOT.
raison. L'Académie veut-elle se montrer plus exigeante que la religion ?
Après avoir réglé le compte de Véclanche, revenons un peu au gigot.
C'est un diminutif de gigue ^ le fait est clair; mais j'aime mieux ignorer toute ma vie l'étymologie de gigue que de croire à Ménage , qui le fait venir de coxa. Je me borne , pour le présent, à ce point avéré que la gigue est la cuisse.
Gigue est aussi le nom d'une danse et celui d'un ancien instrument de musique. Roquefort met en doute si la gigue du moyen âge était un instrument à vent ou à cordes. Je tiens pour le dernier; ce nom venait de l'allemand geige^ un violon. Dans les poésies des Minnesingers, on ne trouve que la forme gige^ bien plus voisine encore de gigue.
On voit bien que gigue , cuisse , a produit gigot et gigotter; mais ginguer, gingler, regingler et reginglette s'éloignent déjà passablement de leur origine. Prendre des oiseaux à la reginglétte. C'est un piège composé d'une branche fortement courbée et d'une ficelle double qui sous-tend cette manière d'arc. L'oisillon , attiré par l'appât de quelque graine , se pose, pour la becqueter, sur une chevillette qui échappe; la branche regingle^ et la pauvre petite bête se trouve arrêtée par la patte :
Quand regingkttes et réseaux Attraperont petits oiseaux.
(Là Fontaine.)
(;i;i.NGOI8, GLIG.NKIt. 1A5
Giyuety autre forme de diminulif. On y fait aussi le g dur, guinguet^ qui s'emploie comme adjectif de mépris. Pasquier remarque qu'en lô5A on ne vendangea que des raisins verts qu'on appela des ginguets ou guinguets. — Vin guinguet; esprit, hûbit guinguet^ dit TAcadémie.
Nous voici arrivés, sans nous en apercevoir, à la porte de la guinguette. C'est un petit cabaret rustique où le peuple gingue, gigotte , et boit du guinguet. Il s'amuse , et dès lors que lui importe si le reste va de guingois ?
Mais un moment! ne laissons pas croire que ce guingois appartienne à la famille gigot ! La Monnoye Ta fort bien expliqué : « De guingoi^ de travers. On I dit qu'une chose va de guingoi comme si on disait » qu'elle va de guignoisy du verbe guigner, qui vient I de cuigner, en écrivant mn, a la picarde, pour coin, • parce que guigner c'est regarder du coin de l'œil. I Dans' le poème intitulé l'Amant rendu cordelier à I l'observance d'amours , que je crois être de Martial
> d'Auvergne, on trouve page 67, yeux gingans pour
> gmgnans. » ( Glossaire des Noëls.) Cette dernière citation confirme ce que j'ai tant de fois répété (mais on ne saurait trop le redire), que des mots identiques de forme se rapportent souvent à des racines différentes. Les yeux gingans ou guignans de Martial d'Auvergne tiennent à la racine coin, et nullement a la racine gigue.
Ce verbe guigner me remet en mémoire une strophe 11. 10