LK PETIT FEU
disait elliptiquement t/njoe^tï. Qu'avez-vous ]f demande Agnès à Arnolphe :
Qa*aYez-?oa8? tous grondei, ce me lemble, un petU?
Vous grondez un petit peu.
Il y a plus , on construisait le substantif peu caché dans l'ellipse avec le reste de la phrase : Ayez jss petit de patience. — Donnez-moi un petit de ce gâteau. Comment, par quelle subtilité de syntaxe rattacher Tarticle de à l'adjectif joc/i/ ? Gela est impossible ; il n'y a que l'ellipse de peu qui permette d'analyser cette façon de parler : un petit peu de patience ^ — un petit peu de gâteau.
Petit à petit ne.signine rien ou il signifie pelit peu à
petit peu ; un petit poil après un autre petit poil : Petit
(i petit on épilerait un chameau.
Petit à petit L'oiseau fait sod nid ; PetU à petit 11 vole !
C'est une vieille chanson du vieux teins.
II est bon de noter que le latin employait déjà pilus par métaphore, comme nous disons un zeste, un rien. De la Cappadoce , dit Cicéron , pas l'ombre de nouvelles ! E Cappadocia ne pilum quidem ! Et Caton a dit aussi aliquid non fa^erepili^ n'estimer pas un poil, pas même un peu !
En italien : Tiratiin la un pelo, recule un peu.
Si l'italien a hérité cette expression figurée du latin, pourquoi pas le français ?
FOU'IKK LE CAMl*. 153
En résumé y un petit peu me parait une excellente expression, ayant pour elle la logique et l'ancienneté, sans compter la possession d*état. J*en conclus qu'il faut la restituer hautement à la bonne et authentique langue française , d'où certains puristes mal instruits ont réussi à la bannir.
^ Foutre le camp et Jean-foutre. — On m'a conté qu'un jour, chez un grand dignitaire , la conversation étant mise sur les sciences, quelqu'un vint à nommer un savant plus connu qu'estimé , soit comme homme, soit comme savant. Son protecteur essayait timidement de louer au moins les connaissances et les découvertes du personnage , lorsque, avec la brusque franchise de sa profession , un militaire s'écria : « Votre monsieur trois étoiles!... c'est un f.... gredin ! » Le maître du logis se retournant vers Tofficier : c Monsieur, lui dit-il , on ne jure pas dans mon salon ; mais , en faveur de la personne et de la circonstance, je vous le passe. »
Après avoir ri de cette anecdote, celui qui me la racontait me demanda d'où pouvait venir le singulier emploi de cette épithète. « Voilà, me dit-il , une origine curieuse à discuter devant vos lecteurs; mais vous n'oseriez ! — Et pourquoi non , repris-je ? la science purifie tout ce qu'elle touche. Est-ce qu'il y a des obscénités dans la médecine et dans Tanatomie? Un chirurgien accouche une jeune et jolie femme ; ni le
154 FEUTÉ, FOtTÉ.
chirurgien, ui la femme, ni le mari ne pense à mai un seul instant; pourquoi? C'est le but qui décide de tout, Si vous vous adressez aux sens, Texpression l^a plus innocente en elle-même devient incendiaire. Si vous ne voulez parler qu*à la raison , à Tintelligence, li| pureté de l'intention calme et refroidit la matière, et des hauteurs de la philosophie il n'est pas de détail qu'on ne puisse examiner sans péril de souillure. Je vous promets que je traiterai le sujet que vous m'jndiquez sans me contraindre ni scandaliser personne^ d'autant que ce mot ne sort pas de la racine que vous supposez et que tout le monde suppose comme vous. Vous croyez que cette racine est un mot obscène 5. que direz-vous si je vous fais reconnaître qu'elle tien^ au contraire à des idées morales et politiques de l'ordre le plus pur et le plus élevé? — Vous vous moque^? — Point du tout! je parle très-sérieusement. — Ma foi, si , vous me prouvez cela, vous ne ferez pas peu d«^ chose. — Je sais bien que l'habitude est un terrible, obstacle à. vaincre, mais la vérité finit par triompher de tout : il ne faut donc pas craindre d'opposer une vérité nouvelle à un vieux préjugé. Or çà, vous connaissez bien l'adjectif /ea/ ? — Assurément. — Et son substantif féauté? — Très-bien. — Et connaissez- vous aussi bien les formes feutéQi foulé ? — Pour celles-là, non ! — Eh bien , je ne m'amuserai pas à les établir par des citations , encore que ce soit mon point dç départ, la dernière surtout. Je me contente de vous renvoyer à Du Gange , sous Fidelitas. Vous y verrez
FOLTU. 156
(\M^fouté s'employait pour signifier là foi jurée, le serment prêté au suzerain. Vous y verrez encore que.de là était sorti le mot foutu pour désigner celui qui avait trahi ce serment, Ce mot, devenu par longueur de tems banal et vague, était dans Torigine une injure précise et la plus sanglante de toutes. Cela devait être, puisque touè l'édifice féodal reposait sur le principe de la foi réciproque entre le vassal et le seigneur : ce principe était la garantie de la société ; il en était le lien sans lequel le système politique tombait immédiatement comme un faisceau délié. Ainsi lorsqu'on avait épuisé tout le vocabulaire des injures, l'épithète /ot^/M mettait le comble à l'outrage : au delà il n'y avait plus rien. Mais il faut appuyer cela d'un exemple; nous le trouverons dans des lettres de gnice de I/1I6 :
« Bertheleray Gentil dist de Maugiron d'Estissac » qu'il estoit un faulx , mauvais , traistre et faitif et
» FOUTU CHEVALIER. » ( Du CaNGE, SOUS FlDELlTAS.)
Vous voyez : foutu enchérit encore sur traître et lâche ! Des chevaliers qui juraient foi et hommage, ce terme énergique né dans une sphère élevée descendit aux plus basses conditions, et le peuple finit par dire wn foutu savetier, \xï\ foutu gredin, sans y attacher d'autre idée que celle de l'abjection et du mépris. L'injure est devenue banale parce qu'elle était superlative.
Une équivoque accrut encore cette énergie et contribua au succès de l'expression.
Cet adjectif issu du substantif fouté était par la
156 FUL'fKt; Lb CAMP.
forme identique au parlieipe passé d'un vieux verbe français formé du lalin futuere. On traita l'adjectif en participe, c'est-à-dire qu'on se mit à l'employer aussi avec un complément direct. Par exemple, deux armées étant en présence , un soldat trahissait la foi jurée à son drapeau : il abandonnait le camp de ses frères d'armes pour passer dans celui de l'ennemi. Les autres alors disaient de lui : C'est un foutu soldat; il a foutu le camp; c'est-à-dire c'est un soldat parjure, il a trahi le camp, il a déserté.
Mais, je vous prie, comment s'y prennent ces misérables qui veulent trahir le camp^ c'est-à-dire déserter? S'en vont-ils tranquillement, à leur bel aise, en plein jour? Non , ils disparaissent tout à coup, fuyant dans Fombre à toutes jambes ; et le lendemain matin, lorsqu'on y pensait le moins, on trouve qu'ils se sont évanouis. De là, pour exprimer sauve-toi au plus vite, disparais à mes regards , cette façon de parler métaphorique : Fous-moi le camp; fous-moi ton camp. C'est tout ce qu'il y a de plus violent et de plus insultant dans la forme : en effet, quel outrage d'enjoindre à quelqu'un de s'enfuir comme le soldat qui déserte ! Remarquez bien cette variante ton camp, elle donnerait à elle seule la clef de l'étymologie : ce pronom possessif est là pour mieux constater la trahison.
Un point digne de remarque, c'est la fidélité rigoureuse avec laquelle, malgré l'erreur où l'on est sur la véritable racine, le peuple a maintenu la direction du
jivVN-roiTtti:. 157
sens originel : il ne Ta pas laissé dévier d'une ligne. Qu'est-ce qu'un Jean- foutre ? Un débauché? nullement. C'est un lâche, tout ce qu'il y a de plus abject dans la lâcheté, un homme k foutre le camp s'il était soldat. On ne dit pas qu'il l'ait fait , mais qu'il serait capable de le faire. Ne vous fiez pas à son extérieur, à son habit, à ses manières ni À son langage. Il n'est au fond rien moins que ce qu'il paraît; il a l'air d'un brave quand le danger ne le presse pas, mais vienne l'occasion , il montrera ce qu'il est : il trahira honteuse* ment, il désertera; enfin, c'est un Jean-foutre.
Un lâche n'est qu'un lâche , comme il a plu à Ii| nature de le faire ; un Jean-fouire est quelque chose de plus. Dans le premier c'est affaire de tempérament, dans le second le caractère s'en mêle. L'un peut être naïf, l'autre est essentiellement dissimulé. Or, bien que les hypocrites réussissent le plus souvent dans le monde, il n'est rien que les hommes haïssent et méprisent à régal de l'hypocrisie. On peut plaindre un lâche, mais il faut détester un Jean-foutre.
Le peuple se laisse parfois aller à estropier le mot , parce qu'il est ignorant; mais il n'estropie jamais l'idée, parce qu'il sent avec une délicatesse profonde et mer* veilleuse.
Tout ce qui précède peut se résumer en cinq mots qui présentent Tordre des déductions depuis le moyen âge jusqu'à nous : Foi , — parjure , — désertion , — lâcheté, — mépris.
Un malheureux hasard a voulu que l'identité de deux
158 Lk LOCUTION FOUTRE LE CAMP.
formes dont les racines n'avaient d'ailleurs rien de commun ait fait prendre le change,- et, par suite de cette confusion, répandu sur tout un groupé de locutions excellentes une couleur de grossièreté désormais indélébile. C'est l'histoire des honnêtes gens qui ont été pendus parce qu'ils avaient un ménechme assassin ou voleur. Triste effet de la ressemblance ! Quelqu'un a beau venir ensuite démontrer la méprise pièces en main ; il peut obtenir un acte de réhabilitation de la mémoire du défunt , mais le pendu ne ressuscite pas pour cela. C'est pourquoi foutre le camp , un Jeanfoutre, etc., passeront toujours pour des expressions basses, voisines de l'obscénité.. « Sur quelle sale vue il traîne la pensée. »
Un autre mot, qui est aussi un legs des mœurs féodales, a échappé à cette mésaventure : c'est le mot fie^é. Le suzerain récompensait une valeur transcendante par le don d'un Bef ; c'était la consécration oflièiellè et authentique de la qualité la plus estimée alors. Le peuple, par une analogie railleuse, s'est^visé d'appliquer la même consécration aux pires qualités : C'est un maraud fieffé, — un fieffé voleur, — une coquette fieffée, etc.
Observez que le peuple emprunte bien des locutions à la classe supérieure , mais que la réciproque n'a pas lieu.
Ainsi ces locutions foutre le camp, etc., sont encore usitées dans la classe supérieure : pourquoi? Parce qu'elles y sont nées ; elles sont nées au sein de la pro-