‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 52 sur 98 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Drague, draguer, drainer. — Crétin. -- Jobard. — La farîdondaine, la faridondon.

^ La connaissance de notre vieille langue française offrirait une foule d'avantages, dont le principal serait de nous affermir sur le génie de notre idiome, qui s'altère et se perd au contact de jour en jour plus multiplié des idiomes de nos voisins. Nous voyons éclore chaque matin des foules de mots inconnus à nos pères. A ceux qui s'en plaignent, on répond qu'il faut des mots nouveaux pour exprimer des idées nouvelles. A la honne heure, j'y consens ; mais au moins façonnez-les, ces mots nouveaux, conformes au génie et aux habitudes de la langue française, au lieu de leur imprimer une physionomie qui n'est d'aucun pays, ou , qui pis est, de les importer bruts et tels quels d'Allemagne et d'Angleterre*

Ensuite la vieille langue ne serait pas si dépourvue qu'on se plaît à le dire pour rendre des idées modernes, ou que l'on suppose modernes ; souvent il suiBrait de bien connaître ses ressources. J'en ai fourni la preuve au sujet de l'industrie des chemins de fer et du verbe dérailler. On en pourrait aisément trouver d'autres. Par exemple, drague , draguer^ sont encore des em-

hliAtitiK, DUACitIK. MM

prunis faits à la langue anglaise, et (|ui reniofilenl an ^xon drag, traîner. A la bonne heure. Mais croit-on que ce soient les Anglais qui nous aient appris à cui*er nos rivières , et cela depuis peu ? Et si la chose est ancienne, comment notre ancienne langue n'avait-eile pas de moi pour rexprimer? Elle en avait un, seulement on l'a mis de côté pour prendre celui des Anglais. Dans un acte du tems de saint Louis, de 1268, cité par Du Gange, sous Braium, les moines d'un couvent de Picardie s'expriment ainsi : « Nous pooions et devions » faire holdragier et retraire le bray (c'est-à-dire la » vase) de Tiaue de Somme. » Il appartenait au couvent de faire draguer la rivière de Somme. Holdragier ressemble beaucoup à dragtier; je ne crois pourtant pas que les contemporains de saint Louis aient été emprunter ce mot.à l'anglais, d'autant que j'en trouve la racine dans la basse latinité et même dans Virgile. Le verbe trahere^ traîner, avait donné naissance à plusieurs mots : — Traha^ dans les GéorgiqueSy est une herse ; tragula^ dans Plante, un hameçon. Dans un glossaire latin-français du fonds de Saint-Germain : « Traga^ un havet » , un croc. Dans Du Gange : Tragm^ filet pour la pèche à fond , qui balaie le fond de la rivière. Dans Paisgrave, enfin : « A Draffe, une dracque. » Ce dernier a visiblement engendré le verbe dracquer ou traquer. Il n'est donc pas nécessaire de recourir au saxon drag pour en faire venir notre ancien verbe holdragier ^ curer une rivière avec la tracque ou drague. Le latin nous offrait tout ce qui nous était 11. 11

i^î, DRAINER.

nécessaire, dans les dérivés de trahere, qu'on peut voir en grand nombre dans le Glossaire de Du Gange : iror gare, traginare^ tragariiis, tragus^ etc. Il n'y a qu'à changer la consonne forte t en sa douce d : ce n'est pas une affaire.

Ne voulez-vous recourir ni au latin ni au saxon? Eh bien , sans sortir du français , nous trouverions encore de quoi remplacer draguer. Du verbe traisnêt s'était formé le substantif traisnel, une tirasse» ce filet pour pêcher à fond que nous avons vu tout à l'heure appelé une dracque ; et de traisnel le verbe trais^ neller : il est dans Paisgrave. Vous observerez que c'est du français traîner que les Anglais ont fait leur to drain (Johnson ne le dissin)ule pas)» auquel nous

devons drainer et le drainage.

Les Français, je veux dire les lettrés, les savans fran? çais ont la rage de déprécier la France au bénéfice des autres nations, qui laissent faire et acceptent toujours, à bon escient. S'agit-il d'épopée, Voltaire crie et les échos répètent : Les Français n'ont pas la tète épique! Et toutefois nous avions le Roland et bien d'autres. S'agit-il de notre idiome, Voltaire crie et le^ échos répètent : La langue française est une gueuse fière, à qui il faut faire raumône! Et, en attendant, de tous côtés on nous imile, on pille nos poèmes et notre voeabulaire^ l'univers entier vit a nos dépens; et nous, nous adniirpns notre bien chez autrui ; nous envions, nous exaltons l'étranger. Nous faisons plus : de nos vieuK habits volés dans notre garde-robe nationale» nous loi

CHÉTIN. 163

empruntons humblement les loques pour nous parer les 4jmai^cbe9. Ça|[nment done? trop d^honneur !

T GafiTuy. -^ Dans l'histoire des letires françaises au (Fi* ^iéole^ un voit figurer un yieu$ poète nommé Guillaume Crestin. Luirmême nous apprend qu6 aon vrai tion^ était Gruiilaume du Bois , et que Crestin était m fD^fiquet donné par ses amis , notez bien ! Je ne sais où Ménag!^) ^t allé isheréher que crestin -, en vieux français, signifiait un peiit panier ; ce qu'il y a de certain, c'est que ce surnom n'avait rien d'injurieux^ ^'ebord parce qu'il venait des smis de Guillaume du Bois, ensuite parce que Crestin fut regardé pendant iouiô %a yie comme un grand et très-grand écrivain. Marot lui a con)po$é une épitaphe dans les termes le$ plus élogiêUK ; Jean Lpmaire lui a dédié un livre de se^ Illustrations des Gaules, et le docte libraire Geot froy Thory le met sans hésiter au-dessus d'Homère, de Vigile et de Dante. La tradition, il est vrai, veut que ce soit Crétin que Rabelais a raillé sou^ le nom 4e Raminaorobis , « vieil poêle françois, » à oui Panurge se conseille $Mr la question du mariage (1) ; mais quand cfein serait, lé troisième livré de Pantagruel parut en 1^4^, et Creslin était mort dès 1525, enseveli Haqs soç triomphe; comme Judas Machabée. Ce n'est donc pas de lui que vient la mauvaise acception de crétin.

ChresHn (car e'^t ainsi qu'il faudrait l'écrire) e»l 1#

(f ) Pantagruel^ IIλ 21 et 28.

\i\\ LKÉTLN.

iitùnie mot i|Uo chrestien. Les exemples ne manquent pas (le la diphthoiigue ien resserrée en m. A Paris, le peuple n'a jamais prononcé bien, combien, autrement que bin, combin; dans lous les patois du nord de la France, mieny tien, sien^ se prononcent min, tin^ sin; un chien est un chin, etc., etc.

Chez les Anglais les noms d'homme Christy^ Chris-tin (1). chez les Français le nom de femme Christine ^ ne sont autre chose que chrétien, chrétienne.

Le sens injurieux, de crétin vient évidemment des crétins répandus dans les vallées des Alpes et vers les Pyrénées. Mais qud rapport d'idée trouve-t-on entre le mot chrétien et l'état de ces infortunés ? Pourquoi les aurait- on appelés crétins ^ c'est-à-dire cAr^/e^w5 ? Vous avez le choix entre deux explications.

Les crétins, n'ayant pas la conscience de leurs actions, ont été réputés incapables de péché, comme le serait un enfant au berceau. Par conséquent ils sont toujours en état de grâce : ils sont chrétiens accomplis, chrétiens par excellence.

(1 } Un des correfipoDdaDS habiluels de Courier s*appelait M. Christin (▼oy. ses Œuvres poslhwnei). C'est le même nom qae Cre$tm,

La subsiituiion de l'e a Vi ne doil pas arrêter un instant, nonseulement parce que cette substitution était de règle dans le passage du latin au français (voy. Des varttUUms du langage français, p. 208), mais aussi parce qu'on a dit Chreslus et Chrestiani aussi bien que Chrislus et Chrisiiani. Leclerc rendant compte de Touvrage de Borre- (nans, Vesperœ Gorinchemenses : — n Enfin on recherche pourquoi » le sauveur du monde , dans les commencemens du christianisme , M a été appelé par la plupart des païens Chrestus et ses disciples Chresa liani, » (BiblioUièque universelle et historique , année 1 687 , t. V, p. 363.)

CllETIN. 105

Mais avant d'aller plus loin , Tidentilé de senâ de crétin et chrétien est-elle bien avérée ? Ne m'en croyez pas: ouvrez seulement la nouvelle édition du Glossaire de Du Gange, au mot Christiani, vous y lirez : « Chris-

• TiANi olim dicti cagoti. » Transportez-vous à présent au mot Cagoti, vous y trouverez, avec la confirmation plus ample de ce fait, la seconde explication que je vous ai promise. Je traduis, pour plus de clarté : « Il résulte clairement {liquet) de plusieurs monu- » mens anciens que les cagots étaient jadis appelés » chrétiens {christianorum olim nomine nuncupatos

> fuisse)^ et même aujourd'hui cette dénomination

> n'est pas complètement hors d'usage. Aussi l'on

> conjecture, et non sans vraisemblance, que ces mal- » heureux sont les restes des Goths, autrefois maîtres » de l'Aquitaine, et qu'ils supportent la suite de la

> vieille haine des Gascons contre leurs éternels enne- » mis. Les Gascons, lors de l'occupai ion des Goths, 1 n'avaient pas encore embrassé le christianisme,

• et le sobriquet 4^ chrétiens s'est transmis jusqu'à » nous comme une insulte permanente à cette lie de » la nation gothique, x»

J'ai traduit christiani par la forme usitée chrétiens, mais la vraie traduction serait chrétins. En patois, cette race d'hommes s'appelle cacous ou cagous ; les Français ont prononcé cagots. Il me parait très-vraisemblable que c'est le nom de crétins (christiani) qui a entraîné l'autre nom, le nom primitif, le nom patois, cagots, dans l'acception injnrieusement hyperl)ol.iquo A^chrér>

166 iOBARD.

tiens, La synonymie des deux mots nous révèle le sens du sobriquet ancien, crétin^ par le sobriquet moderne, cagot.

T JoBAKD. — On nous demande Tétymologie de Jobard, je dirai ce que j'en crois.

On sait que Va et Ve se sont perpétuellement substitués. Les meilleurs auteurs , même du xvr siècle, disent indifféremment taches et teches , larmes et termes ; les paysans de ihéâlre prononcent im^ /arme, maître Piarre, beauté fiare, etc. Ainsi le nom Johart est le même que Jobert ou Jaubert, le même aussi que Joubert et Jombert, Gobert et Gombèrt. Les Italiens disent, avec la forme du pluriel, Gioberti ; les Français ont pareillement Des Joberts,

Jobert me paraît venir du bas latin jobago ou jobagioy un esclave appliqué à la culture du sol. Lq jobert aurait été l'opposé du colbert, esclave affranchi (1).

BIBMPLRS :

« De plus, tous nos yoô^/'f^ cultivateurs Ou vigne-

(I) Affriochi avec certaides restrictions qni soiit marqnéeé dans rarticle Collibbrti de Pu Gange, fiar exemple, de payer une ca^ita* tîon, de pouvoir être encore donnés ou vendus, en un mot, aCTrancliis sans lil>erté, selon Petpression d*Ëvrard de Béthune :

libertate carens colibertus dicitUr eàse.

Je n^entre pas ici dans cette discussion ; seulemetit la Chose éiaqi eQQsid^rée de oe point de vue, \t$io^t$ n^auraieut été (|u*une v|^riélf des coïberts, les uns et les autres étant, en réalité, ce que les tems ént^Heùrs, et mélhe éncôfé le Dôdth^da^-bôôHc, at^péllAnt èMûnï.

4fi9

» rons — (1). — Les prélats et les ecclésiastiques pos- * sesseurs àejoberis....i> (Décret de Louis, roi de Hongrie, de Fan lààl.J — «Celui qui, par violence, se » sera emparé Au jobert d'un autre.... » (Décret du roî Sigisrnond.) — « Les nobles; qu'ils' aient des joberts » ou qu'ils n'en aient pas, sont exempts de la dîme. » (Décret du rori Albert.)

Une charte d'André , roi de Hongrie , de l'an 1214, rapportée dans les Annales de l'ordre des Prémontrésl (t. II, colonne 21 , aux preuves), dispose que: « Un » jobert nommé Béra, en considération de sa fidélité, » a été affranchi du joug de ta servitude, en sorte que » personne absolument ne pourra te réclamer comme » esclave, sauf le cas où lui ou ses descendans vou-* ■ draient se séparer de l'Église. »

Les joberts paraissent avoir aussi constitué une milice : — « Il est déddé que les nobles, les gens de leur » suite et leurs yoéer/s, avant d'entrer dans te prétoire, » déposeront toutes leurs armes quelconques , et nfe » pourront pénétrer que désarmés dans te sanctuaire » de la justice. * Ce passage d'un décret du roi Mathias, allégué par l'auteur du Lexique militaire ^ ne semblerait pas décisif : car il pourrait s'entendre d'un domestique armé comme sont, par exemple, nos chasseurs; mais il se trouve éclairci et r'onfirmé dans le sens de Obarles d'Âquin par un texte de l'an 1222, où le roi

(1) Dans toates ces cUations, je traduis par joberts le iatiQjo6agiones.

André mentionne, au chapitre 18, « lesjoberts des camps. » Et ce qui fortifie encore ces témoignages» c'est de rencontrer ce titre de joberts appliqué aux officiers du palais, tels que le bouteiUier, le connétable, le grand queux, et même aux principaux magistrats. « De ces diflërens textes, disent les continuateurs de » Du Cange, nous in^férons que le mot jobagio était en » Hongrie un terme générique désignant un servi- 1 teur, un officier de n'importe quel ordre ni condi- » tion (1). »

Car il est essentiel d'observer que toutes ces chartes où figure le moi jobagio sont émanées des rois de Hod* grie ; par conséquent, si Ton voulait fouiller plus profondément pour découvrir les racines primitives de ce mot, c'est à la langue hongroise qu'il faudrait d'abord s'adresser.

Les nouveaux éditeurs de Du Cange rapprochent du latin jobagio le français jobelot , terme de mépris eu usage au xv* siècle:

«( [celui supliant oy t et entendit que Pierre Pèlerin. .. » le nommoit et appeloit par manière de injure et » moquerie jobelot, qui esta entendre, selon la manière » de parler et langaige du pays (d'Artois), qu'il estoît » un chétif et meschant et de petite entreprinse. » (Lettres de grâce de Ikbk.)

Je ne crois pas qu'il y ait autre chose ici qu'qné ressemblance fortuite de la forme extérieure et maté*

(I) Dtr Canae, wa% JoiA^ioif^s.

rielle. il me parait évident quejobeloty jobelin sont àes diminutifs du nom du saint homme Job, dont la patience et la longanimité proverbiales ont donné lieu à .prendre ce nom comme un équivalent de niais, dupe, homme prêt à tout endurer. On disait, au Kvn* siècle, jobet , c'est un jobet :

liais Lobin, ce pauvre jobei (I ) .

Par ce terme , Raimond Poisson désigne la qualité dont Arnolphe avait tant d'horreur et d'effroi. Les vieux auteurs anglais Gayton, Marston, Dryden se servent de jobbemoiUe pour dire un imbécile, mot à mot, une tète de sot, « du flamand jobbe , un sot , et du saxon » cnol^ une tête (2). » Ainsi il y a longtems qu'on abuse avec irrévérence du nom du patriarche Job^ Le français Jobard^ formé de Job^ est, je crois, trèsmoderne : je n'en connais point de traces avant le XIX* siècle.

Je conclus qu'il y a une distinction réelle et profonde à faire entre ceux qui portent ce nom l'ayant reçu par héritage patrimonial, et ceux qui en jouissent par voie d'acquêt involontaire. Les premiers peuvent se rattacher à telle catégorie qu'il leur plaira des hw-iiques jobagiones ; les autres ont pour parrain inévi-

(i) L^Mn, ou le Soi vengé, comédie en un acte, en vert de quatre pMs.

(2) Nabes' Glossary. Ce mot est composé comme Tanglais Uockheod et Tallemand dummkopf.

table ce personnage du Vieux Testament, contemporain d'Abraham, qui, depuis tant de siècles, demeure le type de la patience humaine (1).

Cet article sur le mot Jobard était fait et méçie imprimé lorsque nous avons reçu la lettre suivante, où se produit une opipiq^ d'autant pl»i» intéressante à connaître qu'elle est intéressée ; d'ailleurs elle ne (fijt pas double emploi sTec la nôtre : les amateurs pourront choisir.

<i V Illustration parisienne da 25 mars; du t st du ëaYPillSôS, soutient une intéressante polémique Gontr4 M. iowi* Crétinr-Jobard, sur l'origine et l'acceptloR injurielle parisienne de ces deux noms de famille, trè^ nombreux dans les départements du Doubs^ de la Haute* Marne et de la Côte-d'Or; permettez-moi d'y prendre part, car anch'io,..,^ moi aussi je suis un Jobard, bieâ que l'avocat Rock ait pris pour refrain de sa ebansen, A b(u Jobard^ le fauo^ Jobard ^ et que le grand Arnauld)

(I) Ud de nos correspofHJans, parmi plusieurs ebseryatioritf tr^ judicieuses, dont nous |e remercions, nous écrit : — « Quant l » Jobard, je ne sais pas non plus d*où il vient; mais voici uç » petit renseignement qui pourra vous mettre sur la voie > ce dom » est très-répandu , et depuis fort longtems , dans les deux Bour- M gognes ; on trouve fréquemment dans Thistoire de cette province n ée^ Jou«rés ^ de» Jiwowds, Ces troia mims ne soat «ilft chose tt que trois formes différentes d'un seul et même mot. Vu et 1« i; » SOQt deu3| lettm identiques ; Iq v e^ le 6 ^ sobstituem, •oi|v«nt » l'un à Tautre. *t

d'aucune Académie, ait voulu me débaptiser à roccasion d'une mauvaise canlate charnlée à son honneur par Darboville et Lemel, le jour de son rappel de l'exil.

» Je suis resté Jobard malgré tout, riant des gens qui prenaient mon nom à la lettre , et de ceux qui ne pouvaient le prendre au sérieux ; mais je me suis aperçti trop tard que ce tiom était plus lourd à porter que celui de Napoléoti. Il fallait un double effort pour se le faire pardonner ; j'en ai fait un quadruple sans y parvenir.

» J'ai donc plongé dans la nuit des temps, comme ori dit, pour découvrir l'origine de ce nom malencontreux, qui m'a empêché d'être pair de France, sénateur, voire même ambassadeur.; aujourd'hui je l'ai trouvée, et j'ai lieu d'être plus hautain de ma ligne ancestrellc que le premier baron chrétien ; je ne changerai» m avec les La Rochefoucauld ni avec les Montmorency, qui sont de très -nouveaux nobles en présence de<« Jobard ; j'en appelle à M. Génin lui-même.

V C'est par pure modestie que les Jobard n'ont pis entretenu leurs parchemins faits de la toison d^of eonquise par mon grand-oncle Jason, comme vous allez voir.

« Le premier Jobard fut engendré saris péché , ce qui est un avantage peu commun. Il était frère de Sang de Bacchus et de Minerve : si l'un est sorti de la cuisse el l'autre du cerveau de Jupiter, à la suite d'un cèup de couteau et d'un cx)up de niartèaù , tes Johdirâ sonl;

172 JOfiAHD.

descendus de sa barbe, Jovis barba , Jov-barbe, en même temps que la joubarbe , a la suite d*UD coup de peigne.

» Les Jobard peuvent donc encore invoquer leur alliance avec la grande famille des crassulacées, dodécandrie , dodécagynie , d'après le d'Hozier de la botanique.

» Vous direz peut-être que barbe est autre chose que bard ; cette remarque ne serait pas digne d'un étymologiste, qui doit savoir que les Lombards étaient des hommes à longue barbe , comme disent les traités de géographie approuvés par l'université.

» Il y a longtemps que les philologues allemands ont été convaincus d'erreur pour avoir accrédité le bruit que les terminaisons si communes en bar, bart, bert ou bard étaient des attributs de puissance, de force et de domination, comme dans Childebert, Dagoberi, hallebarde; il n'en est rien , ce radical signifie tout simplement barbe en celtique : ainsi Robert^ Lambert^ Hermebert^ Imbert sont pris dans tous les dialectes de U Germanie, et même dans le finlandais, où Ton trouve aujourd'hui tous les mots français qui ne sont pas latins, pour barbe rousse^ longue barbe ^ barbe de poule et sans barbe.

•Les Joubert^ Jobert, Jombert, JoubardeiJomard (1) ne sont que de timides descendants de la barbe de

(1) Ce dernier nom n*«8t pas de la famille des autres, et ne peat se trouver li qae par iDadvertance.

Jupiii. qui ont eu la faiblesse de dénaturer leurs noms pour ne pas s'appeler Jobard tout cru. Cela se passait à l'époque du .renversement de la première dynastie, où Ton ridiculisait chrétiennement, comme M. l'abbé Gaume, TOlympe et tqut ce qui avait appartenu de près ou de loin a Tancienne cour, qui a fait si long^ temps le bonheur du peuple.

r 11 n'est donc pas étonnant que les Jobard aient été montrés au doigt par la foule, comme les bacchusiens ou les ivrognes, leurs frères en Jupiter..., Il n'est pas étonnant non plus qu'ils aient été hués et poursuivis de l'imprécation evohe Bacchel qui s'est conservée dans les ohé^ ahél des gs^mins de Paris. On en a même fait une clameur de haro! et un juron : Par la. barbe de Jupiter! ou par le Jobard ! s'écriaient les chrétiens mal élevés, qui souvent mêlaient des souhaits de mort à l'adresse de leur vénérable ancêtre, le père des dieux et des hommes. Par la mordiou ou la mordieu, jurait- on alors, comme on a juré plus tard par la morbleu et le ventre bleu, ou le choléra asiatique, qui vous fait mourir de cette couleur.

» Les Phocéens jurent encore par le trône ou le tonnerre de Jupiter quand ils disent trori diou : lou était le nom du maître du tonnerre , qui s'est changé en Dio^ Deos, Theos et Deous. Du reste voici la généalogie sérieuse de nion arrière - grand-père ; vous y verrez que les Jobard sont alliés à tous les grands noms de la théogonie universelle. Il n'y a donc pas

\7i JOBARD.

lieu de s'en moquer , au contraire ; car il y a de» revenants.

I, B, •, A. — ëB9(WM!ÊL

> Les quatre premiers vocables sortis de la bouche de l'homme , e, e, o, a, ont été consacrés à glorifier l'Être suprême : on ne pouvait mieux les employer. Ce fut la première incarnation du verbe, le sublime instant du Verbum caro factura , la première émission , enfin, du nom de Dieu, qui n'avait été jusque-là prononcé que par les globes d'or de Socrate (1).

» Rien ne prouve mieux l'wwîymï^des races et leur descendance d'un Ironc commun que l'uniformité du verbe par excellence chez tous les peuples , surtout quand on y retrouve le radical primitif, malgré la multiplicité des altérations et des prononciations, qui n'ont pu l'absorber entièrement, en dépit de la loi comftitlne, qui fait que les mots s'usent et se détériorent à force de servir, comme les chaussures ; mais c^est bien autre chose quand elles ont été plusieurs fois réparées : il en reste quelquefois à peine un petit morceau.

» Ainsi, quand Franciscus arrive à sus^ Jéovah peui bien arriver à /a et à Thot et à Godt, surtout quand ces ttiots n'ont rien perdu de leur signification originaire.

(t) Il était interdit chez les Hébreux de prononcer le nom de Dieu comme il est interdit chez les chrétiens de l'invoquer en vain; il était ia^ffable» infandwm cl tabou.

Les anciens missels à Tusagc des chantres ne portaient pour toutes paroles que les timbres AE, El, OA. Le peuple chantait donc les Iwasgcsde Diou avec las quatre premières voyelles, sans j^lus; riatea* Uop Csisait le re^le.

» Les pères semblent toujours avoir eu le désir bien naturel de donner à leur fils préféré un nom émané d^ celui des dieux : Déodat^ Dieudonnéy Théodore, Gott» lieb^ Jouvin et luansé^ qui existent dans tout Tancien monde , comme on le reconnaîtra dans la filiation des noms suivants, en restituant au j et à Tu leur prononciation ancienne i et ou, par le j et Tu sont de création Douvelld. Cela suffira, croyons-nous, pour ouvrir aiix linguistes un filon nouveau, qu^ils feront bien de poursuivre jusque dans le nouveau monde ; il n'en est pas de plus riche et de plus important pour ceux qui tiennent à constater la monotypie des races et ja monogénie des croyances du genre humain.

Jéovah,

Johannes.

Qçnèi.

Hanesy en allemand.

'Jehan, en gaulois.

/flpM», en frai^çais.

Jghn, eo anglais.

Jahnar, le bon principe dés Madécassei. ,

Jouan, en brabançon.

Juan^ en espagnol.

Suan- Allah, en malais, mon seigneur Dieu.

Han, en islandais.

Tan, en flamand.

Kvan^Svohé, nom de Bacchni.

Ivan, en russe.

Ivon, en slavon.

Janeo.

if9» e^ eInaoM.

M, en grt8, vmrhttin, vis,

Jou, Jupiter.

Jovispater, le Jupiier des Romains.

Joas {Josia^), le Johannes des Hébreu t.

Juda, nom du peuple, dç Qies,

Jude, S. Simon, S. Jude ou Jean,

Josué.

Jos, dieu pénale des Chin«iSb

Gqdt, en weslphalien.

Jagouty dieu des Arabes.

Japèty fils dUranuS.

Jangu, dieu des nègres de )a Q)te d'Or.

Jehoudj Ois de Saturne.

Jebisu, dieu des Japonais.

Jésus, Dieu des chrétiens.

Hcsus, dieu Mars des Gaulois.

Esaii, le Jean biblique.

/su, divinité égyptieopfi.

i76 iOiUHi).

ZeiUf Dieu en celtique.

Deus, en latio.

Théos^ en grec.

Theuth , dieu sopréme des Égyptiens.

Theux, Dieu des cléricadi (voyes V Indépendance),

Theutatès^ dieu suprême des Teutons.

Thott, dieu suprême des Teutons.

Thor, dieu des Scandinaves.

Tout, Dieu de Rierr.

Joêdam^ Oronnie, la bon principe des Persans.

Jagarnarth, nom du Wishnou indien.

Jéne^ dieu dn Japon.

Jesde-Jetdamy dieu tout-puissant des Perses.

Jorim-Assa, dieu de la force au Japuu.

Janut [bifrons]^ dieu romain.

Jason, fils de la ou de Jnpiter, comme les Jobard.

» Tout cela vient de Jéovah, et signifie Dieu ; cela

dépend de la manière de le prononcer : ainsi Jean

et Thor

Viennent de Jéovah sans doute ; Mais je dois convenir aussi Qu'en venant de là jusquMci, Ils ont bien changé sur la route.

» On a coutume de dire que certains noms ont été donnés aux enfants d'après le lieu où on les a ramassés : Dubois^ Dubuisson, Dumont, Duval,eic.^ ce qui ne tendrait a rien moins qu'à faire des enfants trouvés de la moitié du genre humain ; or, voici comment les choses se sont probablement passées lors de l'organi* sation administrative de tous les pays. Par suit« d'un décret impérial de 1812, je me suis trouvé chargé de donner des noms de famille à plusieurs centaines de paysans des environs de Groningue qui n'en avaient pas, où qui les avaient oubliés, et continuaient à s'appeler, comme dans la Bible , Jean fils de Pierre , ou Pierre fils de Jacques^ par l'addition d'une simple 's pré-

JOBAUU. 177

cédée d'un coma, ce qui causait une horrible confusion dans les registres de l'étal civil et du cadastre. Je faisais comparaître ces braves gens, dont quelquesun&se rappelaient bien vaguement que leur père avait eu un noni de famille; mais ils ne savaient plus le retrouver, et recouraient souvent en vain aux anciens du village. En somme, ils étaient fort indifférents sur le sobriquet qu'il me plaisait leur infliger ; je les bap» lisais naturellement diaprés leur apparence : Leroux ^ Legrtmd , Lepetit , Lelong , Leboiteux , Lebègue^ et d'après le métier qu'ils exécutaient ; j'ai fait aussi des Lombard , des Jobard et des Crétin de ceux qui portaient le physique de l'emploi, et ces noms leur resteront jusqu'à la fin des siècles. J'aurais pu faire égale* ment des Montmorency, qu'ils eussent été bon teint comme les autres.

» La même cérémonie est faite ou se fera tôt ou tard sur le iJbitz russe, le ski polonais, le ben algérien, Voglou turc, etc., qui sont autant d'équivalents polyglottes de filiation directe d'hommes ou de lieux.

» Veuillez dire à M. Crétin-Jobard, ou chrétien fils de Jupiter^ neveu de Jason et de la Joubarbe ^ que c'est par envie qu'on se moque de lui, comme du noble duc de Marlborougb ; s'il a Tesprit d'en rire, je veux bien être son cousin. Je n'en offre pas tant aux innombrables jobards qui bayent aux corneilles sur les trottoirs de Paris.

» Agréez , etc. Jobard,

» Improprement dit de Bruxelles. »

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