‹ Récréations philologiques, ou Recueil de notes pour servir à l'historie des mots de la langue françaiseChapitre 75 sur 98 · LETTRE A MONSIEUR A. FIRMIN DIDOT · texte numérisé non relu

LETTRE A MONSIEUR A. FIRMIN DIDOT

Monsieur et cher éditeur ,

Le livre Des variations du langage français^ que j'ai publié chez vous il y a quelques mois , a été vivement attaqué dans la Bibliothèque de l'École des cAflr^e^, également sortie de vos presses.

Si ces attaques n'atteignaient que mon amour-propre, je. ne répondrais pas une syllabe ; mais l'intérêt de la science s'y trouve et mêlé et compromis ; il s'agit surtout d'un point de grammaire curieux et fondamental : dès lors je suis tenu de défendre ce que je crois la vérité. Cette considération vous fera, j'espère, excuser l'étendue de cette lettre, qui eût pris bien d'autres dé veloppemens encore si j'eusse voulu suivre la critique pas à pas et la combattre à toute occasion. Il sufûra de toucher quelques détails saillans ; on jugera du reste par analogie.

J'ai refusé de reconnaître , par rapport à l'étude de

la vieille langue dans ses monuniens, l'importance exagérée qu'on a faite aux patois sous le nom pompeux de dialectes. J'ai dit : il y avait uti ceiitre du royaume , une langue française constituée : les écrivains de la proViiléé Visaient tous à écHt-fe la lailgue dii lefentfè; l'il en est autrement, qu'on me montre dans ces écrivains les expressionfi en dehors de la langue commune caractéristiques de tel ou tel dialecte. Bien entendu, je n'ac- . cep te pas comme autant de mots à part les différences d'orthographe qui se rencontrent souvent dans la même page d*un manuscrit.

Mais comme un élève de l'Ecole des chartes, feu M. Pallot, d*ëstiriiiàMë fet regrëllàble ménloire, a laissé îih gro^ volume sur ces dialectes, dont il a plus (|uè perfeôhnè préconisé hrti^brlalnce, il fallait bien à pf-iori que mon opinion fût erronée, absurde, motistrueusé el t-èVëltantë. At)rès toutes les vaines déclamations pias- §ibles,M. buéssaid eti vient enfin à th'opposer le temoîghàgë d'Un texte.

Je laisse parler moh adversaire :

« Que le trouvère fît parfois effort pour écrire en jj ^âriçhis de Pfaiicfe, et qu'il y réussît tant bien que i tïial, c'est possible; mais qu'il le voulût toujours, ou * (Jue toujours il y parvînt, ce n'est pas vrai (l).

» Voyez plutôt ce qiii arriva au trouvère Qiienes de

(1) Parfois est bon, comme c'est possible. Lisez , au lietl éé }pèr* fois, toujours, et au lieu de c'est possible, c*est certain, en attendant qae M. Guessard fournisse une preuve du contraire. Un démenti nVn m pîm ùtiè, si grbsste^ ^w'W loit.

i ËêlliUHë (i), éfe gt-ànd «èigtiëlif pMe ël gûerrlët, qui » mieux t)uë loUt autre ^biiVàit ^'instruire dû bèad I iMflgép; tl éMit ArtéMën, ëôfâttlë rltidiquë âod ttOfn, i et il t^m|)Dsâit ëh aKésiëtl bU ëti {ticaM; ëe ^ui ëtàit » tout un. Vers l'an 1180, il vint à là ëbuP de Fhaftbe, » où la régente Alix de Ghampagne et le jeune prince » son fils , qdl depuis fêgttà &ôUs le hOrti de Philippei Auguste, lui exprimèrent le désir d'entendre quel-

(1) M. Guessard écrit tdU|bUrâ iQilènéÈ de Éêhu^b, ilVec un accent grave sur \% ce Qtii fbtte & ph)h011ceir CtiMb de Bëthune. La vraie pronoDciatioD est Cafïi^ de BélhUbë (bbittitie pètrm^, lahib); et lorsqu'on rencontre ce mot ëcHl éh ttUe à^llabé g^TèHè.cûÈné, il ^ut prononcer can. Les Italiens ttiéfetit ttë ifiêtiiè : éûn-^lrande, bM - francesco ; facino-cane; can délia scala. C'est un titre de dignité répondante eelai de bailli; Ce radical ean ëppartieht à la langue tartiré» ëù il signifie rot, prince, chef : le grand khan de Tartarie commandait aux Ichans inférieurs ; Gengis-khan. Les tiuns et les AVares ont laissé chez nous ce curieux vestige de leur passage en Europe au v* Sièclti ï les chroniqueurs latins du mdf eâ âge ont traduit kimn par cànis, caganuSf canesius : « Rex Tartarorum, qui et magnus cants dicitur. » (ëb^dd. kangtt, anb. ii2d9.) — « Rex Àvarordm , quëm sua lingua » cacôHùtn appellant; » (t^iuL WÀftNBFkiEB; Da gesL Lahgdbi^ IV, 39.) — « Constituerunt canesios, id est baillivos, qui justitiam facerèbt. » (Magisier Rogerius, ap. Gang, in CAGANns.) De là est venu le MWiàit iiuèns, IMialiéb t;àH, et pëue-^ltl^ Tah^làis kînij.

On voit, par cet exemple, de quelle importance est la recherche et le maintien de la prononciation véritable. Ce travail offre déjà bien assez de diftibtiUéS, &6ns t ^Q ajoutée encdire comme à t)laisir. Je nie siiîs élevé souvent contre cette barbare manie d'introduire des aceebs dlbs les vieux textes : Tunique résultat possible est d'égarer le lecteur philologue, el d'efracei* les dernières traces d'étymologie. l\ serait si limple et raisonnable d'imprimer les m^l^tiScHts coitime ils éobi! Mais précisément par ce motif il est à craindre qu'on ne Tobtienne jamais des savans éditeurs. On vient encore de publier la Mort de Garifiy où les mots que, ce , ne, sont figurés que, cd, né, même lorsque Ve rétidë. fi faut bien être possédé de la fureur des accens !

» qu'une de ses chansons. Quenes de Béthune récita 3 donc des vers très-intelligibles pour ses auditeurs , » mais fortement empreints d'un cachet picard ; aussi » fui -il raillé par les seigneurs de France, repris par la » reine et par son fils :

Bfon langage ODt blatmë li François

Et mes cbancoDS, oyant les Champenois,

Et la comtesse encoir (dont plus me poise).

La roïne ne flt pas que cortoise

Qui me reprist, elle et ses fiex li rois :

Encor ne soit ma parole rrançoise,

Si la puei ou bien entendre en françois ;

Ne cil ne sont bien appris ne cortois

Qui m'ont repris se j'ai dit mot d'Artois,

Car je ne fus pas norriza Pontoise (1). »

Voilà le passage fondamental, unique, dont on argumente pour prouver l'emploi des dialectes (dans la littérature.

Il est facile de répondre à M. Guessard.

Observez d'abord qu'il s'agit ici d'une pièce récitée^ et non de vers écrits. La distinction est essentielle.

Que le premier venu, en lisant ce couplet, comprenne qu'il est question des mots^ c'est une erreur excusable : il est étranger à ces études et liabitué à la précision de notre langue moderne. Mais que M. Guessard s'y trompe, c'est ce que je ne saurais expliquer, s'il n'était bien connu que la passion fait arme et ressource de tout. Lorsque Quenes de Béthune dit qu'on a raillé sa parole^ son langage, il entend sa prononciation, son

(1) Bibliothèque de VÈcole des chartes, t. H (1846), p. id2.

accent picard. Au xii« siècle, ces mots accent, pranon^ dation^ n'étaient point encore dans la langue ; il fallait, pour en rendre la pensée , se servir d'équivalens approximatifs. J*ai dit mot d'Artois signifie : j'ai parlé à la mode du pays d'Artois ; cette dernière expression représente exactement l'équivoque de l'autre : j'ai parlée s'agit-il des mots que vous avez employés ou de votre manière de les prononcer ?

Ces deux vers, où les mots soulignés par M.«6uessard semblent renfermer ma condamnation ,

Encor ne soit ma parole françoise.

Si la puet on bien entendre en françois,

signifient, selon M. Guessard : Encore que je parle picard , les Français peuvent bien me comprendre.

Et selon moi ': Encore que je récite avec un accent de province, on peut me comprendre paffaitement dana rile- de -France; ou en d'autres termes : Comme je parle d'ailleurs bon français, mon mauvais accent n'empêche pas qu'on ne me comprenne très-bien à Paris.

Ainsi ce passage établit précisément la pureté du style de Quenes de Béthune. M. Guessard, croyant me perdre sans retour, a fait comparaître un témoin dont la déposition m'absout et le condamne.

M. Guessard peut m'en croire , je sais assez le picard pour lui attester : 1" que ni les poésies de Quenes de Béthune, ni celles d'Eustache d*Amiens, ni celles de tous les trouvères de la Picardie et de l'Artois, ne sont écrites dans ce dialecte, puisque dialecte il y a ; 2" que des poésies picardes, surtout récitées, défieraient l'in- 11, 17

2&8 SUR QtmLQURR POINTS

lelligenec de tous les Français , sans en exceplef Mé Guessard lui-même. La Picardie a fourni, au moyen âge, un nombre de (rouyères très-considérable : toui ont écrit en français^ Quenes de Bétbuhe comme l(M autres. Au surplus, ses poésies sont là : que M. 6uds* strd ait la bonté de m*y montrer du picard, oU dé m*expliquer en quoi consiste le caehet picard des ven de Quenes de Béthune , si ce n'est pas dans YacceM parlée*

La Picardie n*est pas si loin de rile-de^^Franee pout* qu'un grand seigneur, qui faisait des lettres sa principale occupation , ne parvint pas , malgré Ses efforts , à posséder à fond le français littéraire* Aujourd'hui même que notre langue est bien autrement fixée et rétilteuse qu'au moyen âge, la critique pourrait irignaler des pro- VÎQcialismes dans des vers composés à Bordeaux ou A Skusbourg ; mais on n'en rirait pas. Ce qui fbrait rire inévitablement, ce serait Taccent gascon ou alsacien du déclamateur ) et si les vers étaient d'ailleurs pur^ ment écrits, le poète aurait le'droit de s'écrier, cotntne Quenes de Béthune : Vous n'êtes ni justes ni polis : ce n*est pas ma faute si je n'ai pas été nourri près de Poiiitoise. On peut exiger d'un écrivain qu'il sache le français) mais non qu'il soit exempt de l'accent de sa province. Ce qui est indélébile, ce n'est pas l'ignorance, c'est l'accent natal.

Je maintiens que voilà le sens du passage de QuenM de BéMiune ; pour l'entendre différemment, il faut y apporter toute la bonne volonté de M. Guessard.

m PHILOLOGIE «FRANÇAISE. S69

Une dernière observation. M. Guessard place l'anecdote de Quenes de Béthune vers 1180. C'est le plas tard possible , puisque Phlllppiî'Aiiguste parvint à la couronne en 1180, et qu'à l'époque de la visite du trouvère il était encore sous la lu telle de la régente. Il ti'avait donc pas quinze ans. Je crois qu'à cet âge \m petits princes du xii* siècle n'étaient pas si grands' puristes, et n'auraient pas remarqué, dans une pièce de vers français , un ou deux termes sentant la province. Mais un accent provincial frappe d'abord les enfans comme les grandes personnes ; et le petit Philippe dut s'en amuser aussi bien que sa mère Alix, peu renonamée, du reste, entre les savantes et les beaux esprits de ^on tems.

Je crois , sauf erreur, que M. Guessard aurait bie» fait d'y regarder à deux fois avant de me crier de sa grosse voix, Ce n'est pas vrai ! car je lui répondrai comme Quenes de Béthune : Vous n'êtes ni juste ni poli.

La question des dialectes demeure donc, jusqu'à nouvel ordre, un système, sans autre appui que des théories arbitraires. L'étaî emprunté à Quenes de Béthune ne vaut rien ; oh fera bien d'en chercher mi plus solide.

Passons à un autre point, àont M. Guessard fait le point capital.

J'avais posé ce principe pour la prononciation du moyen âge : « Dans aucun cas J'ow^rie faisait sentir

» deux consonnes consécutives, soit au commence- » ment, soil au milieu d'un mot, soit Tune à la fin d'un p mot et Tau tre au conâmencement du mot suivant (1).»

J* avais été conduit à cette règle par la comparaison des vieux textes. Il me sembla rencontrer qn dernier vestige de cette loi primitive dans un écrit de Théodore de Bèze sur la prononciation du français , traité en latin publié en 158A, c'est-à-dire fort avant dans la renaissance, et par conséquent fort loin de l'époque oii ma règle aurait été en vigueur. Voici ce passage: « Curandtim etiam ne qua {littera) putide et duriter sonetj imo ut omnes molliter et quasi negligenter efferantur^ omnem pronuniiatiùnis asperitatem us^ que adeo refugiente francica lingua, ut, exceptis ce, Ht accès (accessus), mm ut somme, nn ut annus, rr ut terre, nullam geminâtam consonanteh pronuntiet. »

On prélendit que j'avais fait sur le texte de Th. de Bèze un incroyable contre-sens ; que gerninatam conr sonantem signifiait, non pas deux consonnes consécu-

(i) Celte suppression de la consonne finale dans la prononciaUon pour éviter le heurt avec la consonne initiale du mot suivant, est attestée par mille témoignages irrécusables. Voici entre autres un passage curieux de Geoffroy Tory, par où Ton voit que le peuple transportait cette habitude de la langue vulgaire dans le latin des prières :

«( Nous nous aidons bien de la sainte escriplure, mais en prooun- » cialion je trcuve qu'il y en a qui s'en acquitent mal, car au liev h de dire : Deus meus, justus et fortis Dominus^ ilz bégayent et man- » gent la queue, disans : Deu meu, justu et forti Dominu ; qui est un » très grant vice et trop commun à beaucoup de simples gens. » [Champ fleury, folio 25, verso.)

tives quelconques, comme je l'avais entendu, mais seulement deux consonnes consécutives jumelles, la même consonne redoublée.

On en concluait que la règle de M. Génin était fausse, imaginaire; qu'elle n'avait jamais existé. On alla même plus loin : on soutint que le principe était d'une absurdité manifeste : — « Le contre-sens de M. Génin , » disait-on , est vraiment incroyable ! Plein de con- » fiance dans une traduction signée par un professeur » de faculté , je me suis mis l'esprit à la torture pour i m'expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire » une pareille règle, etc., etc. » Je répondis sommairement par une lettre insérée dans la Revue indépendante, du 10 avril 1846. Un second article de la Bibliothèque de l'École des chartes rend nécessaire une seconde réponse. Je la ferai plus explicite; et, pour mettre le lecteur mieux à même d'en suivre l'argumentation, je reproduis ici les principaux passages de ma première lettre :

«Je consens, disais-je, à examiner un des points attaqués parla Bibliothèque de l'Ecole des chartes. Je choisis le plus important , de l'aveu du critique luimême. C'est la règle de ne prononcer jamais deux con-»sonnes consécutives (sauf les liquides) que j'ai donnée comme la clef de voûte de tout le système d'orthographe et de prononciation de nos ancêtres. — a Elle » est) dit mon adversaire, elle est en réalité la clef de » voûte, non de la prononciation de nos ancêtres, mais » du système de M. Génin ; et, par conséquenj;, si je la

2ô2 sua QUËLQUIiiS l>OiNTS

» f^is fléchir, tout le système tombera sans que j'aie » besoin de le prendre pièce à pièce. »

» J'accepte de bon cœur le défi , à condition , bien entendu, que réciproquement, si l'on ne fait pas fléchir la clef de voûte , mon système entier subsistera sans que j'aie besoin non plus de le défendre pièce à pièce,

9 Ainsi la discussion de ce point capital me dispensera de toute autre, et je veux bien qu'on juge par cet échantillon de la valeur de tout le reste, tant pour l'attaque que pour la défense.

» S'il était vrai que j'eusse commis sur le texte de Th. de Bèze un incroyable contre-sens , il ne s'ensuivrait pas encore que j'eusse posé une règle fausse et imaginaire ; car cette règle, je ne l'ai point empruntée à Th. de Bèze. Tout au plus aurais-je invoqué à l'appui de mon principe une autorité illusoire ; mais il resterait toujours à établir que ce principe, étranger à Th. de Bèze, est lui-même une illusion. Mon critique l'affirme de sa propre autorité. Il croit, en m'ôtant Th. de Bèze , m'avoir enlevé toute ressource , m'avoir ruiné , mis à sec. Erreur !

» Depuis la publication de mon livre , il m'est venu entre les mains plusieurs ouvrages rares , que je n'avais pu consulter plus tôt. De ce nombre est la Grammaire de Jean Paisgrave, l'aînée de toutes les grammaires françaises. Ce Jean Paisgrave était Anglais de naissance, mais il avait longtems vécu à Paris, où il avait même pris ses degrés. Chargé , comme le plus habile de son tems , d'enseigner le français à la sœur

DE PHII^OLOtilii; PRANÇàlSË. M8

d^ Henri Vill, veuve de Louis XU, remariée au duc de Norfolck, il composa sa grammaire sur le plan de la grammçiir^ du célèbre Théodore de Gaza< Ce livre» qui n'^ pas moins de 900 pages in-folio, est rédigé eu anglais , avec un tilre en français et une dédicace à Henri VIII (Londres, 1530); il est doublement précieux par le savoir exact et minutieux de Tauteiir, et par Tabondance des exemples, toujours puisés dans les meilleurs écrivains, Jean Lemaire, Alain Cbartjer, ré<^ vêqued'Angoulème (Octavien de Saint-Gelais), ei.c,»etc» Palsgrave débute par un traité fort détaillé de la pro^ nonciation : or voici ce que j'y ai lu, je le confesse, avec la vive satisfaction d'un homme qui, ayant deviné une énigme difficile, s'assure par le numéro suivant de son journal qu'il avait rencontré juste.

a Les Français, dans leur prononciation « s'appliquent t à trois choses qu'ils pecherchent principalement : » 1° l'harmonie du langage ; 2° la brièveté et la rapi- » dite en articulant leurs mots; 3» enfin, de donner » i chaque mot sur lequel ils appuient son articulation » la plus distincte,

(Ici tm long développement du premier point.)

» Maintenant, sur le second poin(, qui est la brièveté » et la rapidité du discours , quel que soit le nombre » des consonnes écrites pour garder la véritable orlbor » graphe, ils tiennent tant à faire ouïr toutes leurs » voyelles et leurs diphthôngues , que, entre deux » voyelles (soit réunies dans un môme mot, soit par-

31 tagées entre deux mots qui se suivent), ils n'arti-- » culent jamais qu'une consonne à la fois; en sorte 9 que^ si deux consonnes différentes ,. c'est-à-dire » n'étant pas toutes deux de même nature , se ren- » contrent entre deuoc voyelles ^ ils laissent toujours la » première inarticulée (1). »

» Y a-t-il rien de plus positif? Comprenez-vous bien qu'il est question là des consonnes consécutives en général, et non des jumelles en particulier? Nat beyng bothofone sorte ? Comprenez- vous enfin ce que c'est que la geminata consonans de Th. de Bèze(2)? Comprenez -vous que cette règle a existé, que je ne l'aï pas tirée de mon imagination ? Cette règle impossible,

(1) « The Frencbe meo in theyr proauadation do chefly regard » and cover tbre tbyoges : to be armonious io Ibeyr sppkyng ; to be » brefe and sodayne in sounding of tbeyr wordes, avoyding ail maner » of barsbnesse in tbeyr pronuiiciation ; and tbirdly, to gyve every 1) worde tbat tbey abyde and reste upon tbeyr most audible souade...

a And now toucbing tbe second point wbicbe is to be brefe, etc., » what consonantes soever tbey write in any worde for tbe kepyag of » trewe orthographie, yet 9o moche covyt tbey in reding or spekyng u to bave ail theyr vowelles and diphthongues clerly berde, tbat » betweene two vowelles (wbether tbey chaunce in one worde alone, » or as one worde fortuneth to folowe after an otber) , tbey never >» sounde bat one consonant at ones, in so moche tbat if two différent » consonantes, tbat is to say, nat beyng hoth of one sorte come toge- » ther betweene two vowelles, ihey levé frst of ihem unsounded (a). » (pALSGRAVE, Inirod.y p. XIX de Tédit. de 1852.}

(2) Pour peu que mon critique eût été de bonne foi, aurait-il pu i*y tromper en lisant ce que Bèze .écrit dix lignes plus loin de la pro* nonoiatioQ des Français, qu*elle eitMUUO consomantiuii concdmu gom- FRAGosA? D'où vient que ce texte que J'avaif traduit, il a pris loin dans sa citation deTécarter?

{a) Voyes lii Noie & la an.

monstrueuse, absurde, sur laquelle vous demandez qu'on juge tout mon livre ; cette règle que j'avais posée pour le XII* siècle , la voilà encore dans un grammairien du commencement du xvi% antérieur de soixantequatre ans à Th. de Bëze ! En vérité , quand j'aurais chargé ce bonhomme Jean Paisgrave de plaider ma cause, il n'eût pu s'en acquitter mieux. Il a deviné , trois siècles d'avance , la chicane que me fait aujour-» d'hui l'École des chartes, et s'est donné la peine d'y répondre de manière à ne laisser aucune ressource à la mauvaise foi la plus subtile. Je mets son vénérable texte au bas de la page, afin que monsieur le chartrier, grand éplucheur de textes, puisse s'assurer si je n'y ai pas fait quelque incroyable contre-sens , et si je n'ai pas, encore cette fois, pris le contre-pied de la pensée, comme il déclare que c'est ma coutume habituelle.

iB Qu'il vienne à présent m'alléguer qu'à la fin du XVI* siècle on articulait, dans certains mots, les consonnes consécutives : que me fait cela? ce n'est point mon affaire; ou plutôt, si vraiment ce l'est, puisque j'ai dit que le xvi" siècle avait perdu la tradition de l'ancien langage. Il va chercher dans Pierre Fabri ou Lefebvre une phrase dont il prétend m'accabler, en prouvant que dès 153& on prononçait des consonnes consécutives. -^ « Il est, dit Fabri, un barbare de > rude langage à ouïr, qui s'appelle Cacephaton ou » Clipsis{i)i comme gros^ gris, gras^ grant^ et croc^

(1) Apparemmeot ii faut lire Ecli/ptii. Je cite d'après moo adveriaire.

306 ftUH oURtaURfi ^OlSi'lfi

]| me, crac ; et évangélùtest stalle^ stille... » Prewi^^ r«ment il s'agit la (i*uD assemblage cherché de consoDu nmcea étranges; et eosuite Fabri lui-même déclare ce langage barbare; donc ce n'est pas le langage ordi* muret Les vieux grammairiens rangent oe Cacephaton ^m les figures 4e mots ; quel rapport d'un Irope ridicule avec la prononciation ? C'est hien de l'érudition p€irdue,

f Après avoir cité une règle qui n'a jamais existé,, t l'auteur en cite une autre qui n'a aucun rapport 1 À la question. En efiPet, il s'agit de prouver qu'où » n'a jamais prononcé deux consonnes de suite ; q( > M. Génin s'évertue à établir qu'au xvr siècle on n'eu ^ prononçait pas trois « ce qui serait encore contes- ^ tabla* »

» Il s'agit de prouver qu'on ne prononçait pas les CQfisonnes consécutives ; et après avoir montré qu'on n'en prononçait pas deux , je montre qu'on n'en prononçait pas trois. Si nous avions des groupes de quatre et de cinq consonnes, j'aurais eu à les examiner à leur tour. C'est être , assurément , dans la question ; et il faut tout le parti pris de mon critique pour déclarer que cela n'y a nul rapport.

» Çà, nialtre Jehan Palsgrave , avancez de nouveau ; car c'est vous, aussi bien que moi , qui èles ep cause, vous qui, après avoir parlé des doubles consonnes consécutives, avez aussi battu la campagne en parlant tout de suite des triples consonnes. Celte coïncidence est vraiment merveilleuse ! mais la découverte si à propos

D£ PHILOLOGIE FKÀNÇAISE. 2^7

de ce volume ne l'est pas moins ! bon Palagrave, sans vous j'étais perdu ! l'École des chartes me foudroyait 1 . . , Je reprends la citation au dernier mot où je l'ai laiifsée ; — « Et si trois consonnes sont rassemblées, ils (les » Français) en laissent toujours les deux premières » inarticulées, ne faisant, je le répète, aucune diffé- » rence si ces consonnes sont ainsi groupées toutes » dans un seul mot ou réparties entre des mots qui sa » suivent ; car souvent leurs mots se terminent par )) deux consonnes , à cause du retranchement de la » dernière voyelle du.mot latin : par exemple , corps , » temps 9 etc. (1).»

B Palsgrave ajoute que cette distinction entre lea consonnes purement étymologiques qu'oq éteint et celles qu'on doit faire sonner est la grande difficulté^ pour les Anglais : hath semed unto us ofaur nation a thyng of sa great difficulty.

» Monsieur mon contradicteur trouve- 1- il encore contestable cette proposition, qu'on ne prononçait pas trois consonnes consécutives?

» Quant à n'en prononcer qu'une sur deux, admettra-t-il enfin cette monstruosité qui lui a mis l'esprit à la torture ? « Je me suis mis l'esprit à la torture pour » m'expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire

(I) « And if the ihre consonantes corne togetber, thcy cver levé two « of the first uosounded, puttiog bere, as I bave said, no difTerence » whetber tbe consoDantes thus corne togetber In one worde alone, » or the wordes do folowe one another; for many tymes tbeyr wordes » ende in two consonantes, bycause tbey take awaye tbe last vowell » of the latine toug, as corps, temps, » (Idem, t6td.)

> une pareille règle, et en quel sens il fallait l'entendre ; » car, de la prendre à la lettre, je n'en voyais pas le » moyen! » J*espère qu'il en voit le moyen à cette heure ? En général , il répète souvent : Je ne puis m'imaginerje ne puis comprendre ; il prend cela pour un argument irrésistible !

» Voilà comment ce fort Samson fait fléchir les clefs de voûte. Je le prie de recevoir mes remerciemens : un principe fondamental , qui pour moi n'était pas douteux, mais qui peut-être pouvait le semhler à d'autres, croyant le renverser, il m'a fourni l'occasion d'y revenir, et de le mettre, j'espère , au-dessus de toute contestation.

» De toutes les prétentions , la plus folle serait celle de plaire à tout le monde. Je ne vise pas si haut]: je me contente de l'assentiment des meilleurs juges, jormcipibus placuisse viris. S'agit-il de l'érudition? Quels noms plus imposans que ceux de MM. Victor le Clerc, Naudet, Littré, Augustin Thierry? Parlez-vous de cet heureux instinct, de ce génie de la langue qui éclate si vivement dans La Fontaine et dans Molière? Oi le trouver plus complet et plus profond que dans notre Bérariger? Quels plus illustres suffrages serait-il possible d'ambitionner? Et quand on les a réunis, est-on bien à plaindre d'avoir manc^ué celui de M. Guessard?

»£;t qu'importée roe^ vers que Perrault les admire?»

DET PHILOLOGIE FHANÇAtSC. 260

Telle fut en abrégé ma réponse au premier article de M. Guessard ; voici maintenant ma réponse .au second :

Le procès continue sur la geminata consonans de Th. de Bèze. Je suis obligé de défendre jusqu'au bout ma traduction, puisque M. Guessard fait dépendre de ce mot Testime de tout mon ouvrage, et que j'ai accepté son défi. Au surplus, je vous dirai, en passant, que M. Guessard n*a pas son pareil pour trouver de ce3 alternatives. Son esprit net et concis aime à réduire toutes les questions à deux termes. Vous en verrez plus d*un exemple dans cette réponse. J'avais, dans la première , cru tirer autorité de quelques suffrages imposans, tels que ceux de MM. Augustin Thierry, Victor le Clerc, Naudet, Littré, Béranger; mais me voilà bien loin de compte! M. Guessard exige, pour se rendre ^ c un arrêt en bonne forme » , signé de ces messieurs ; il dresse le plus sérieusement du monde un formulaire en trois articles, dont le dernier doit attester tqa'une seule des assertions de mon livre est restée debout ^ après l'examen que M. Guessard en a fait. » J'irai présenter ce formulaire à la signature des illustres juges par moi invoqués ; et si je ne le rapporte à M.Guessard^ revêtu de toutes les formalités authentiques, je suis déclaré vaincu aux yeux du monde savant. (P. 362.)

M. Guessard a bonne opinion des effets de sa dia«* lectique ; mais on ne voit pas où il prend le droit d'exiger des certificats de ses erreurs. S'il n'y veut pas croire à moins, d'autres ne seront pas si difficiles*

Î70 SUR OUELQUKS POINTS

Ne nous dérangeons pas, et ne dérangeons personne pour sî peu.

Geminata consonans^ voilà donc la grande énigme. Est-ce, au sens le plus large, deux consonnes consécutives? ou bien, dans un sens beaucoup plus restreint, ia môme consonne redoublée? Je défends la première interprétation, qui contient la seconde, puisque les consonnes redoublées sont consécutives ; M. Guessard soutient la seconde, qui exclut la première. L'un de nous fait un contre-sens , mais lequel des deux ?

Avant tout, je dois reconnaître à M. Guessard un metveillèux talent pour embrouiller' les questions les plus nettes , dissimuler les parties d'un texte qui lui nuisent, et mettre en relief au contraire celles qui paraissent le servir. Au nom de la logique, il assemble d*épais nuages ; et puis, quand tout est noir partout, quand on n'y voit plus goutte, il s'écrie du ton le plus naturel et le plus persuadé : Est-ce clair f.,. Est-ce encore clair?... Le pauvre lecteur serait bien tenté de Ittî répondre : Ma foi, non ! Mais tant d'assurance întîfnîde ; on se dit : Apparemment que c'est bien clair pour les gens au fait de la matière. Allons, accordonslai ce point, et suivons. On avance, et il vous conduit de l'analogie dans l'amphibologie , de l'amphibologie jdans la battologie, de la battologie dans la tautologie et la tnacrologie : de la macrologie à la périssologîe il n'y a qu'un pas ; la périssologie mène infailliblement à racyrologie, qui produit la cacologîe, d'où vous lombes dans la céphalalgie , et de la céphalalgie dans un

DE PniLOLOCm rilANÇAISE. $71

profond sommeil, pendarit lequel M. Guessard chanté victoire tout A 8on aise !

Voyons toutefois qui sera le plus habile , lui A condenser le brouillard , ou moi A le dissiper.

J'ai aussi la prétention de m'appuyer Sur la logique pour déterminer le sens de Texpression geminata ttm^ êonans. Le passage où elle se trouve est complété , éelairci jusqu'à l'évidence par un autre passage voisiti du premier. Il parait que M. Guessard n'avait pas aperçu ce second passage, le le lui ai mis sous les yeux dtns mft réponse^ et pour cette fois j'ose affirmer qu'il l'a très^bien vu et en a compris la portée ; car si réplique n'en souffle mot. ' Il bat la campagne A côté» Puisque cette partie de mon argumentation l'embar^ rasse , je vais la reprendre*

C'est à la page 9 que Tb. de Bèze explique l'euphonie du parler français, par Tattention de ne prononear mUlam geminatam eonsonaniÉm,

A la page 10, il revient sur ce caractère général Aé notre langue (1).

< La prononciation des Français , mobile et rapide » comme leur génioi ne se heurte jamais au cooooura » des consonnes, ni nes'attarde guères sur des voyeUei

(1) « Francorum eoim ut ingénia valde mobilia sant, ita quoque » pronuntialio celerrima est, nullo consonanlium concursu confra"

• gôm, tiaiidssimis longii syliabis retardatâ feomoaadlNMis (If

a dictioiieiB aliquam terminarint) aie cohsrentibus cum prosimia » Tocibus a vocali incipientibus, ut intégra interdum sententia haud a Meus quam si unicum esset vocabutum efferalur, • ( De rtela UngwB francicœ pronunt,)

» longues. Une consonne finit-elle un niot , elle se*lie »-à la voyelle initiale du mot suivant, si bien qu'une » phrase entière glisse comme un mot unique. »

Ces deux passages évidemment se rapportent à la même idée , et renferment le vrai sens de geminata comonam. Il s*agit de les expliquer en les conciliant.

J'ai fait observer que les consonnes jumelles sont très-coulantes , et sont toujours placées au cœur des mots. J'ai demandé comment l'extinction de ces jumelles pouvait favoriser la liaison d'un mot à un autre

Au contraire, que les consonnes consécutives autres que jumelles sont très-dures, munissent ordinaire-* ment les extrémités des mots, et, si on les veut arti* culer toutes, hérissent la phrase d'aspérités, et font un obstacle considérable à la liaison de ses élémens.

M. Guessard veut qu'il ne suit question que des consonnes jumelles. Je l'ai prié d'accorder son interprétation avec le texte complet, de m'aplanir ces difficultés. Il garde le silence.

Examinons, ai-je dit ensuite, la logique des idées de Bèze, et leur enchaînement, en prenant le sens de mon adversaire : Le français est si antipathique àHoute rudesse de prononciation, qu'il n'articule jamais les consonnes jumelles {qui sont très-douces) ; mais il a grand soin d'articuler les autres consécutives; comme st, $p , (qui sont très-rudes) ; d'où il résulte que la prononciation des Français est pleine de mollesse, et que dans leur bouche une phrase entière glisse comme un seul mot.

Profond silence de M. Guessard.

n se contente de dire, en termes vagues : c M.Géhin y.suesangeteau à défendre un contre-sens. v (P. 357.) Non , je ne sue ni sang ni eau ; je cite en entier un texte que vous aviez tronqué. Je vous dis d'un grand sang-froid que votre sens mène à Tabsurde. Que me répondez- vous ?

Au lieu de me répondre , il cherche à opérer une diversion, et à me faire paraître dans la position fâcheuse où lui-même se sent arrêté. Voici comme il s'y prend : il va chercher un passage où Bèze avertit que et, à l'intérieur des mots, se prononce entière^ ment. Ce sont là, dit M. Guessard, des consonnes consécutives, ou jamais; donc elles n'étaient pas muettes. — < Voilà cet illustre savant, qui pose une règle, qui » en excepte quatre cas^ ni plus ni moins, et qui, vingt » pages plus loin, dans un petit livre de quarante -deux » feuillets seulement, oublie sa règle et ses quatre » exceptions, pour se contredire lui-même, en m*ap- » prenant que et se prononce entièrement!.... Nais » alors votre illustre savant n'est plus qu'un ilhistre » radoteur, ou bien c'est vous qui ne l'avez pas com* » pris, et qui me le rendez tel. Il n'y a pas de milieu > entre ces deux propositions, et le choix n^ est pas » douteux. Sortez de là : je vois en défie résolue* » ment!.... » (Page 858.)

M. Guessard prend toujours des tons incroyables pour les choses les plus simples du monde : Je vous en défie résduement ! On dirait un paladin de Gharlemagne t II. 18

194 êl7K QtJRLQUeft POINTS

Bésoluement est superbe ! Comment n'être pas eonvftinmi par résêhiêmmi?

Oui, Pèze remarque que b se prononce dans absent^ êksifUM, oèjet; que et sonne pleinement dans aetè^ mHf% affection ^ ditrmcteur ; que st^ sp se prononoent qiie)qu#foi« en double, et plus souvent en simple. Ht puis vous prétendez que c est là .un argument en votre fiveur! Vous n'y songez pus. Quelle est la règle géné< nie, salon vous ? Que les consécutives ne s'éteignaient jamais. Alors pourquoi Bèze relève<*tMl des mois oh tllea pe s'éteignent pas ? Qu'y a-t*il là d'extraordinaire? ^om sommes dans la règle. Ah I si la règle était oe que l'ii diti de ne prononcer pas les consonnes conaéeu*- (iveSf li remurque de Bèaie serait toute naturelle; mais îfi pe qu'il aurait fallu signaler au contraire^ ce se- IMiat des mots où ces consécutives non jumellee se iMTtieiit éteintes t car c'est seulement alors que votre règle edt été violée.

Voila votre ibèse, et voici la mienne, dans laquelle ji pé&ume et oonoilie tout ce qu'a dit Th. de Bèae*

Il est de règle^ pour obtenir une prononciation molle e( couleote , de ne point faire sentir deux consonnes (Consécutives.

Nous en e^^ceptous quatre cas de consonnes jumelles ; c^f à l'intérimr des mots » et quelques autres, ooname le b dans absent^ objet j obsèques.

Xomte Vargumeutation diffuse de M. Gueaaard refiose il|f c« q^a Bèie n'a point réuni sous sa règle toi0 t^ çia d'eii«fHpiion , al ti*a mentionné d'abord qu» les

jumelles, ttèze ne petit avoir signalé plus loiu d^autres eîcceptions, OU bien 11 se serait tendu coupable d*oublî dô ses pfopfes paroles, de contradiction, dé radotage. Maïs lés gros mots ne j^rouvenl riêii, et nôUs avons déjà vu (}ue lé îôti de M. Ouéssar^d est de poser dés altériiàliveâ qui tt^en Sont pas, dés dilemmes ôuvei*ls de toutes parts. C'est atofs que, dans la jdie dé éon étéur, îl s'ééi'îé : Sortez de là, je 7)oû$ en défié féSôlue-

fHëtit .^•..

le Val dit et fedil â satiété : au Xvi« siècle, la tl-adillôn du langage primitif est ôôfisidéfàblement altérée ! on n'y peut plus recueillir que des vestiges et des débfiâ. On avait oublié les anciennes règles du Xli* sîèéle. tés Viéui mots restaient sous l*empîré du vieil uiage ; tnàîs lés mots houveau5c , qui s*intrôduisaient en foulë, entraient avec la marque de l'usage nouveau. Les grammairiens se tranàmettalént encore rancienne rëgld I mais ils étaient obligés d'y signaler des exceptions à chaque pas» Leur procédé, à cet égnrd, est empirique. Tel mol se dit ainsi. — t*ourquoi ? — Il se dit ainsi ; n'en demandez pas davantagei — Mais cela semble contredire une règle que vous veneï de poser. — Que voulez-vous que je vous dise t Je suis le greffier de l'usage.

En voici un pourtant qui a mis un pied hors de ce cercle étroit: c'est Jacques Dubois (d'Amiens), qui^ SOUS le nom de SjMvius, Imprimait sa Grammaire chez feabert flstienne en 1531. Il avertit que a s devante et T» quelques autres consonnes se prononcé rarement en

» plein dans le corps des mots ; on Tobscurcit ou j» la supprime, pour la rapidité du langage. » Et tout de suite il cite des mots exceptionnels où st sonne en plein : domestique^ fantastique, organiste y évangéliste^ etc.. ; « probablement, ajoute-t-il , parce que ces » mots ont été depuis peu puisés par les doctes aux » sources grecques et latines (1). »

Voilà la raison bien simple de ces exceptions. Si Th. de Bèze ne la donne pas, Sylvius supplée à de Bèze. On prononçait avec les deux consonnes objet, absent, obsèqu£S, détracteur, action, parce que c'étaient des mots nouveaux.

Observez un point essentiel dans le passage de Bèze invoqué par M. Guessard : ct,v est-il dit, sonne pleinement dans le corps des mots ; c'est assez dire qu'aux

(1) « S ante t et alias quasdam consooantes io média dictione raro V ad pleoum sed tantum tenuiter sonamus, et pronuntiaodo vel eli- 1/ dimus vel obscuramus, ad sermonis brevitatem .... Quein (sibilum) » in quibusdam perfecte cum Grscis et Lntinis servamus, at domep- » tique y phanlastique, scholastique,,., etc., forte quod bsc baud ita » pridem a doctis in usum Gallorum ei fonte vel grasco vel latine » inveeta sunt. >» (Stlvius, p. 7.)

Pendant que je tiens Sylvius, je ne le laisserai point aller sans en tirer un autre témoignage. J*ai mis en principe que la consonne finale d'un mot était muette, et se réservait à sonner sur la voyelle initiale du root suivant {Des variât., p. 4 1 ). C'était la conséquence rigoureuse de la règle des consonnes consécutives. M. Guessard , qui a nié la première règle, nie également la seconde Je lui ai montré la première écrite dans Palsgrave ; voici la seconde dans Sylvius:

f> lu fînequoque dictionis nec illam {s) nec esteras consonantes » eadem de causa (ad sermonis brevitatem) ad plénum sonamus ; » scrioimus tanium, nisi aut voralis sequetur, aut finis clausulc » sit, etc. i> (Pajc. 7.)

extrémités il ne sonnait pas. Ainsi le c s'entendait dans affection , détracteur , mais non à la fin de svbject^ object. Cette geminata consonans eût empêché la liaison des mots. On ne disait pas un objecte divin, mais on disait, comme aujourd'hui, objet divin, sans faire soupçonner ni le c ni le t. Sur trois consonnes consécutives, on effaçait les deux premières. Leur rôle se bornait à ouvrir le son de Ve précédent, comme s'il y eût eu objait.

On voit combien il importe, dans les exemples que l'on crée pour rendre une théorie sensible par l'application , de n'admettre que des mots contemporains de la règle. C'est un soin que M. Guessard,xSoit hasard ou calcul, néglige toujours : il puise sans scrupule dans la langue du xix* siècle des exemples qu'il soumet aux lois du xu*, et ne manque pas de trouver l'effet ridicule. Il ne peut se persuader qu'on ait jamais prononcé, sous Henri III, terne et pete pour terme eiperte; tenir pour ternir, la châteté pour la chasteté , un âtrologue, etc. Mais ces mots terme, perte, ternir, chasteté^ astrologuey\es avez- vous jamais rencontrés dans un texte du xiii* siècle? S'ils sont entrés dans la langue après la désuétude de Tancienne règle et sous l'empire de la règle nouvelle, qui élait l'opposé de l'autre, quel argument pouvez-vous en tirer par rapport à un principe qui concerne le moyen âge exclusivement ? C'est là pourtant l'artifice le plus habituel de M. Guessard. Qu'on y regarde, et l'on verra que les trois quarts de ses objections seraient réduites à néant par cette

97ë ftiJft ouvi'aviiii mwu

dUtinetion bm simple de l'âge des mats. Si cette ttelique fait brilier l'esprit de M. Guessard, c'est mvk dépens de sa loyauté,

Au x\^ lièete , deuii systèmes étaient en présence, Vancien et le moderne. C'est ce que les grammairieoa constatent par leurs règles et leurs exceptions. J'ai invoqué subsidisM rement les règles pour constater le règne de l'ancien système avant le xvi* siècle ; M, Guéssard s'appuie des exceptions du xvi* siècle pour $iOutenir que le système moderne a toujours régné seul.

Dans l'intervalle écoulé depuis mon ouvrage et la critique de M. Guessard, j'ai découvert,, chez; un graoi» mairien du commencement du xvi« siècle, ma règle des consonnes consécutives, mais formelle^ précise, ne laisisant pas la moindre prise aux distinctions, aux mille arguties de mon adversaire. J'ai cité Palsgrave : i Palsgrave M. Guessard oppose Fabri. Qu'est-ce qu« c'est que Fabri î C'est l'auteur d'un grant et vray asti €Upkiine rhétorique^ ^ qu'il écrivait (notez ces mats) n i la fin du $v« ou au commencement du xvi' siècle<.i C'est le même Fabri qui avait fourni a M. Guessard ce triste argument du Cacephaton^ dont il est (^e l'en loue) si confus qu'il n'ose pas y revenir, Eb bien ! voyons votre Fabri ; que dit-il ?

f Le lecteur a pu le voir dans mon précédent > article : st se profère après a, comme astwey astn^ » lii§m^ astrolabe ; après 2, comme histoire^ etc..« Oo 1^ ne disait donc pas âtrologue, châteté^ etc.; par con- 4 séquent Palsgrave et Fabri se contredisent, juste à

DE PHIUULUGIH; FU4I4C4ISE. S7(l

» l» môme époque, sur la même questioa ! )» (P. 200,) M. Guessard ajoute qu«, dans le doule, il aime nûaux s'en rapporter au témoin français qu'à Tanglais*

L'autorité comparative de ces deux écrivains diffère autant que leurs matières. L'un écrivait ex prQfe$$Q sur la grammaire ; Tautie ne traiteique la rhétorique. C'est seulement à propos de la rime que Fabri écrit , ^r la |)fotiône}atio(r dé Ys de? ftnt le t; quatrt flgiiès . sans profondeur comme sans portée. Il remarque que tantôt Vs est articulée et tantôt ne t'est pas. Il cite une vingtaine d'examplea pour et contre* et racommande» pour bien rimer, de consulter l'usage. Voilà cti ^iie M. Guessard présente comme uû témoignage grave $br la question des consonnes coftsécatives. Je récuseFàbW, non pnfi eomfne curé, ni même comme Normand, fliiis comme faux témoin (1 ) .

Aprte avoir îiié la justesi^ de ce rëpprochemanit je dirai à M^ Guessard qu'il n'y a entre Fabri, Palsgrave et l^fîrlifô aucune contradlrtloti. Palsgrave a pO«* la règle géfrérale ; Sylvius en a donné le motif ; faim il'a rien donné, que quelques faita bruts, avec cette note, quCy « dans les mots orthographiés par art, les doûtilés

{i)n était natif de Rouen, et tutf âe Meray. M. GiaHiiirâ Ore même dft cette circonstance une afiusion bien Gic et bien i « Mais, tm ékn M. Génin, que na'iiiipirte Fabri, un bomnw i » un cteie^ m eHré?(eàT Fabri fut etrréfj » (P. ^03.) Ceiiéêfi^i^iilHÊM dénonciatrice sent furieusement les Êrureâux de V Univers, oft H. (jTàéssard compte des partisans et des admirateurs si chauds, li esf t4rr ^9W 69tËf ne 90fft lén§ fNiVf \vn ^ ftcn 9ff plii^' jH§X€.

ftôyct fc pàst-scripfwn âë c(*tC<* f<*ff^c.)

» consonnans tanlost se profèrent; tantost s'escripvent 9 et ne se profèrent point. » Palsgrave a-t-il méconnu les exceptions à sa règle générale? Il les a si peu méconnues qu'il a pris la peine d'en dresser un catalogue complet, spécialement pour le groupe st (1). Cette prétendue contradiction n'est donc aussi qu'un fan- Ci] Voici ce catalogue de Palsgrave : c'est un document inestimable dans la question qui nous occupe.

Chapitre XIV du 1*' livre, «c Mots qui articulent distinctement leur s dans les syllabes mé- » dîantes, contrairement aoi règles générales ci-dessus énoncées *) :

apostat

désister

espèce

astrologie

désespérer

espagne

aspirer

destinée

espérer

agreste

destruction

espirit

assister

(mais non pas

estimer

aspic

desiruiré)

estomaquer

administrer

détestable

estradiot

asteure

digestion

existence

astruser

digeste

astuce

discorder

fastidieux

discret

(festival)

bastille

discuter

festivité

bastiliou

dispenser

(mais non feste)

bastiiler

disparser » , . .

disparer \ ^**^^

. f risque

bestialité

frustrer

bistocquer

disposer

disputer

histoire

cabestan

dislincter {sic)

illustrer

chfjsle

distance

indisiret [^)

consistoire

distinguer

industrie

constant

distraire

instruire

consp rer

distrii)uer

instance

constellation

domestique

instant

consterner

instituer

constituer

escdbeau

in>trument

construire

esclave

investiguer

circumspectiofi

escorpion

investiture

custode

espécial

(mais ni le verbe

(*)Cap. XllI. «rthe wo I des w biche souade Iheir s distiaclely, comyng in tfae >. meaiie syllahles, contrarie to Ihe général! rules above rehersed, » (Tbe fyrst Boke, fol. XIV.)

tome évoqué par M. Guessard, qui abuse un peu de son talent de magicien.

vestir ni

veste-

ob«tination

questionner

ment)

obscurcir

questueux

offusquer

question

majesté

ostenter

miste

ostrùce

recràstîner

mistére

obstacle

résister

mission

restituer

molester

peste

robuste

pestilence perspicacité

rustre

« Je n*en

ironve

postérieur

sinistre

point dans les

prosterner

substance

mots qai

com-

postille

substencacle (sic)

menceutparn.»

prédestiner

prospérer

testament

obstant

pronostiquer

triste

Voilà donc une liste de cent neuf mots qui étaient de formation ré^ cente en 1530, ou qui en très-petit nombre, comme festival, espirilf venus du fond de la langue, subissaient la loi de la mode et des lettres modernes. On en remarquera dans le nombre qui n'ont pas vécu, par exemple, astruser^ estradiot, (risque, miste, ostenter, qwstuettXy re* cmsiiner ; — d'autres qui se sont modifiés, comme especial, escorpion, à qui Ton a ôté Ve initial, cachet de leur antique origine; •— d'autres, enfin, qui suivent une loi difTi^rente de celle qui régit leur racine, par eiemple. destiMcUon avec Ts, quoiqu'on prononçât di^'nitre sans s ; fête et festivité ; t^étir, vêtement et investiture. Les uns étaient les types anciens, résistant à la mode; les autres, les dérivés frappés au coin de fépoque. C'est pourquoi j'ai tant insisté dans mon livre sur la nécessité d'avoir l'acte de naissance de chciqoe mot.

Paisgrave a fait le même travail sur chaque consonne de l'alphabet, mais aucune n'api)roche de Vs pour le nombre des exceptions. Les autres en présentent environ trois ou quatre exemples chacune.

Aprè^ cela on ne peut accuser Palsgrave d'ignorance ni de contradiction. S'il a posé et maintenu sa règle générale, « On ne prononce jamais deux consonnes consécutives » (p. xix de V Introduction, 1852), c'est qu'il avait pour le faire de bonnes raisons ; c'est qu'en présence de deux usages contraires, il savait bien, lui, versé dans le commerce des savans de son Age, Alain Chartier, Jean Lemaire, l'évéque d'Angouléme, distinguer la tradition ancienne de Pinnovation, le principe originel du principe de la renaissance.

Venons à la dernière 6n de noQ-r«cevoir de M« 6ue&* sard contre Palsgrave. C'est q%ie Palsgrave était Anglais.

— Fort bien ! Vous le récusez. — « J'aurais moi-même » produit le passage de Patograye. ...» — Votis l'adimttez dono}.... Vou$ comprraea, lecteuf* : il l'admettra s'il trguYQ jour à le tourner contre moi. Alors paUgrave sera un savant nourri eh France, gradué en l'université de Paris, le plus ÈaWle maître de français que le roi Henri VIII ait pu rencontrer pour sa sœur, enfin un* autorité irrécusaUe« Autremeot ùà nd a^ra qu^un Anglais, et on riiuwoIf;r«^ au lonhûmme Fabri sur l'atitêl du Caçephatoû. M^ Guessard tient d'i^ne uiaÎA W couteau» et de l'autre rencensc^r ; in mtfwtnfiÊÊpaitûfm. Mais lal^km^^le pe^ttfsubre soft propos?

— « J'aurais moi-même produit ce passage de Pats- » grave, ei d'autres fui en denmni le vrm êen$ eê U 9 portée^ slfavals eu Texemplalre. *^— Cela sent crnpeti iiau Gascon : voua ne savez pas ce qu'il y a dans Pat^ gnttêi et vous rot» vantez de le mettre en eontradbe^ (îon avec lui-même ! — « J'opposerai Palsgrave à Pals- » grave. Dès enjourd'bui ceUi me aérait possible f rie» » qu'à l'aide des textes cités par îf, Génin. » — Voyons donc l faites. — « A|ai& je ne veux pas ^Ire incomplet^u Cela raadfaiê fonjoors trmwi que de rester moel^ -^ € n suffit d'ailleurs, pour ma thèse, de lui avoir opposé )» Sabri ei le ben sens. » — Voue iie m'avez pe» opposé FabrI, car cette opposilionr West qa'rllusoirt! ; ve^a ne m'avex pas opposé le bon sens, car lors- (ftie |e snm mcwfre ^tre votre» mfihi^re tf inlerpréler

DE ^HILOiOaiE FRANÇAISE. 2^

le (Msiuigo (nène droit à Tabsurde » vous ua répond«« rien.

Une preuve réellement curieuse de Vaveugleinent obstiné de mon adversaire, c'e^t qu'il m'apporte, comme argument déoisif en sa faveur, un teinte que j'ignorais, et que je ne dois pas négliger de recueillir. Le leeleur jugera de quel côté ce texte fait pencher I^ balance,

« Si un mot finit par une consonne, et quQ le mot » suivant commence aussi par une consonne (sans » aucun intermédiaire, s'entend), la consonne 6nale du » premier mot e$t toujours effacée dans le langage^^ ce I qui donne beaucoup de grâce et de légèreté. Maiff op » est tenu d'écrire ces consonnes,,.. Devant /, /, 7w(l), » YSy encore qu'elle soit écrite , ne sonne presque ja^ "k mais. Par exemple : mon host , prononcez mon Me, » — Ung enfant masle. prononcez enfant malle ; dans » ce dernier cas, on double 17 pour remplacer 1*5, qui » se mange. On écrit abysme avec une 5, et l'on pro- » nonce sans 5, aMme. Toutes ces règles sont sujettes t> à beaucoup d'exceptions et de commentaires ; il y » faut beaucoup d'étude. » ( Docum, inéd. sur l'hist, de France, Relations des ambassadeurs vénitiens ^ t. II, p. 686.)

Cette pièce est de 1577. Rapprochez ce que dit ici Jérôme Lippomano , 00 son secrétaire , de la règle donnée en 1530 par Jean Palsgrave ; joignez -y le

(I) L'inprîBiê porl« « devaat Ik^ lo^ o, m» » ce qo» B*offre point ilf ««as. y ai réUbli ic tnte à Taide des exemples.

28il SUK QUELQUES POINTS

témoignage de Sylvîus, et dites si le sens de Théodore deBèze peut être un moment douteux.

Mais M. Guessard est inébranlable : — c Vous sou- > tenez avec Palsgrave qu'en 1580 on n'articulait » jamais qu'une consonne sur deux ; moi je soutiens » le contraire contre vous, et au besoin contre Pals- » grave.... » (Il n'est plus aussi sûr que tout à l'heure de mettre Palsgrave de son côté.) « ...Je le soutiens » avec Fabri. » (Page S59.)

Dites donc que vous le soutenez tout seul et contre tout le monde, et contre l'évidence.

Au surplus, il y a dans cette dernière phrase de M. Guessard une finesse que je ne veux pas laisser aller inaperçue. « Vous soutenez que, en 1530, on n'articu- » \^\\ jamais deux consonnes de suite. > Un moment, s'il vous plaît ! Je n'ai dit cela nulle part. Vous falsifiez ma proposition en y glissant la date de 1530. J'ai posé le principe pour le moyen âge, pour le xir siècle, si vous voulez une date. J'ai eu bien soin au contraire de mettre à part le xvi* siècle, comme époque d'altération, d'ignorance même des lois primitives. Si j'ai cité les paroles de Bèze, c'est comme vestige de l'ancienne tradition. Je vous ai toujours reproché de vouloir attirer le débat sur le xvi* siècle, et l'y fixer. Je vous ai dit qu'il n'y avait aucune bonne foi à me représenter comme empruntant ma règle à Th. de Bèze (page 11 de ma réponse). J'ai signalé la perfidie de votre manœuvre, lorsqu'il s'agit du moyen âge , de faire tout dépendre du témoignage d'un écrivain qui touche au xvir siècle.

Vous n'avez pas laissé de continuer : — « M. Génin, > à l'entendre y a voulu prouver ce principe pour le » XII* siècle, et non pour le xvi*. > A in*entenclre ou i ne m'entendre pas, c'est ainsi ; et pour peu que j'eusse du style matamore, je pourrais à mon tour vous défier résoluement d'élever là-dessus l'ombre d'un doute. — « Ce qui ne l'empêche pas d'invoquer encore un gram- » mairien qui écrivait en 1530 (1) . » — Et s'il n'y en a pas de plus ancien, qui voulez-vous donc que j'invoque en fait d'autorité dogmatique, puisque vous en deman-* dez? Je vous cite le xvi* siècle par surabondance de droit ; et il se trouve à présent que , battu par la lo* gique, vous l'êtes encore par toutes les autorités, même du xvi* siècle. Vous le sentez, et vous vous préparez un petit faux-fuyant par cette phrase : « Vous sout^ » nez qu'en 1530 on ne prononçai t/amai^ deux con« » sonnes de suite. » Vraiment , vous auriez trop beau jeu à me prouver qu'on les prononçait quelquefois en 1530. Mais ce n'est point là la question, et je ne vous laisserai pas nous donner le change en feignant de le prendre. Â d'autres, monsieur, à d'autres ! J'ai fait la guerre contre les jésuites.

Ce que vous avez à établir par preuves bonnes et loyales , ce n'est pas qu'au xvi* siècle il y avait diversité, c'est que ma règle « n* a jamais existé^ » et qu'elle est * d'une absurdité manifeste. » C'est là votre thèse : ne reculez pas.

(1) Page 259.

58é • s^un QueLQtll^s m^iNtî^

Réflexton faîte, raulorilé de Palsgrave â paru inquiétante à M. Ouéâsard ; et, ne comptant pas trop sur ceâ passages tontradictotres dont il se vante par anticipation, il a jugé plus prudent de Tatténuer pour le moyen ftge, tout en Vadmetlant pour le ivi* siècle : c L*obse^ » vation de Palsgrave, généralement vrttiê pour të » tempn où elle a été éùtitéy le devient beaucoup moins t si on la reporte à trois ou quatre siècles en arrière. > C*tst bientôt dit ; mais où est la preuve ! Le Critique espère se sauver ici à la faveur du vague de l'expression. Oe qu'il veut dire, le voici nettetnent : Eh bien ! soit i 11 se peut, après tout, qu'au xvt* siècle on ne prortort^ çftt pas deux consonnes consécutives; mais plus on ^•enfoncera dans le passé, moins cette règle sera juste. Bn d'autres termes, M. Guessard affirme que plus notre langue vieillit, plus elle tend à s'amollir et k se dépouiller de consonnes. Cela ne mérite pas qu'on y réponde.

l>ire, au contraire, que par les influences extérleurei notre langage va chaque jour se durcissant et se char* géant de consonnes, c'est émettre une vérité si vulgaire qu'elle en est triviale» On ne manque jamais aujourd'hui à prononcer les consonnes consécutives (1). En sorte que, pour appliquer le raisonnement par induction, on dira : La règle actuelle est d'articuler les consonnes consécutives; au xvp siècle, on ne les articulait que la moitié ou le quart du tems, et seulement dans l«s

(1) La preuve eo est qu'on a pris le parti de les chasser de récriture dans tous les mots où la tradition trop continue ne permettait pas au langage de les recevoir.

DE tmiLOLOGlË FRANÇAISE. â87

mois nouveaux ; donc, plus on recule vers Torigine de la langue, moins ces consonnes devaient être pronoilcéès. Mais M.Guessard, qui a une logique à lui tout seul, conclut au contraire : plus elles étaient prononcées.

t^reneï le chemin que vous voudrez , le raisonnement, les faits, Vautorité des grammairiens, vous arrive» toujours au môme résultat , savoir : que ma règle est juste, et que j*ai donné le Vrai sens de Théodore de Bè2e. Et quand je dis que M. Guessard a Mi un contresens , il a beau m« crief sa démonstration fàvotite : Ce n'est pas vrai ! (page 358) ; s*il ne Veut pas avduef son erreur, parce qu*il est désagréable de s'êtf e trompé si arrogamment, cela ne Tempêchera pas d'en être eônvaincu aux yeux de tout lecteur impartial.

Ce second article de M. Guessard se compûie 9Ur» tout d'observations détachées en forme de glo$aiire. U est beaucoup plus long que le premier ; et pour peu ^u'il fallût étabUr sur chaque article une controverse pareille à celle qu'a soulevée le mot geniinata^ vous sentez où cela nous mènerait ! Deux ou trois échan^ tillons suffisent à faire voir avec quelle légèreté (non pas de style ! ), avec quelle témérité passionnée M. Guessard se lance dans la contradiction (1). A tout prendre,

\\\ Oa oe doit riea svtiuer i|tie lor de bonsM MisoDi, usii il sii faut deux fois plus pour contredire. Celui qui aftirme n'est tenu q«ie d*avoir de quoi fonder sa conviction ; celui qui contredit doit avoir en éttirs de ^uoi renverser celle de l'autre. Un pareil nombre et raisdlis e i pai ^ a ne produirait que réquilibre.

n y a souvent des raisons philosophiques de contredire; mais il lie iMraft (MIS y en avoir j&mals de eôntredire de parti pris.

j'en suis humilié ; car enfin je croyais valoir la peine qu'on y fit un peu plus de façon.

J'ai fait venir âge de la forme ancienne aé^ qui touche à œtas. Il faut voir là-dessus l'érudition et les dédains de mon critique ! Je passe sa dissertation d'après Robert Eslieiine, pour venir au vrai point: — « Quant à la forme eage^ qu'on écrivait aussi aage^ » elle suppose un mot de basse latinité, comme œta^ » gium ou aagium. Je ne trouve ni l'un ni l'autre dans » Du Gange, mais j'y rencontre aagiatus, qui implique » aagium. » ( Page 291.)

Voilà donc sur quoi l'on me condamne en termes si durs : âge ne vient pas A'aé, mais iï aagium , qu'à la vérité l'on ne rencontre nulle part, mais qui a dû exister^ puisqu'on trouve aagiatus. La raison est admirable I

Aagiatus^ que Du Gange cite dans un acte du tems de Gharles V, c'est-à-dire de la fin du xiv* siècle, est la traduction du français aagié, et Du Gange lui-môme en avertit. Gomme les actes publics, jusqu'à l'ordon* nance de Villers-Gotterets(1639), se faisaient en latîn^ on y rencontre à chaque instant des mots de la langue vulgaire, qui n'ont que la terminaison latine. On trouve aussi dans le Glossaire de Du Gange, grossus, blancus, blancheria^ borgnus^ avantagium^ et une infinité d'aulres semblables. Prétendre en conclure que ces mots ont existé les premiers, et ont donné naissance aux mots français correspondans, serait se moquer du monde, et c*çst ce que fait M. Guessard : c'est avec un

aplomb imperturbable, qu'il donne la copie pour le modèle, le mot calqué pour le prototype. Pour croire à son oa^tt^m, j'attendrai qu'il nous donne de meilleures preuves ({M^aagidtus^ et en attendant je garderai mon étymologie du mot âge par aé.

f Port signifie défilé^ et non porte à! un défiléycomme » l'a traduit. H. Génin.... Porta, ici le même sens que » puerto en espagnol, et Tun etTautre ont pour racine p commune, non ^Bi&portaj mais porttiSy un port ^ qui » est en effet une sorte de défilé. » (Page 8i2,)

Si H. Guessard eût pris la peine d^ouvrir Du Gange ^ il se fût convaincu à peu de frais de la fausseté de sa critique. Il y eût vu pors traduit en latin ^avportœ : portée^ angustiœ itinerum ; et en grec par pylaî ; il se fût assuré que Jornandës et Othon de Frisingue em<ploient constamment ces expressions , portas caspias^ armenicaSf cilicas ; porta mœsia; que les pors d' Espagne sont, dans Roger de Hoveden, portœ Hispamœ; qu'ainsi l'expression se tire de l'analogie d'un défilé avec une porte ^ et non avec un port. Le dictionnaire espagnol-italien de Franciosini explique nettement que puerto est un passage étroit entre deux montagnes , una strettezza opasso cMuso tra un monte e l'altro.

Au reste, que port vienne de porta ou de portus^ cela n'importait guëres ; mais M^ Guessard ne voulait rien perdre de ce qui pouvait ressembler à une critique. Il ramasse jusqu'aux miettes , et puis à la fin il se donne des airs de me faire grâce : « Voilà une faible » partie des observations auxquelles ce livre a paru II. 19

» donner lieu.» — Cela me rappelle ce bon M. Gail qui, au frontispice de ses livres , imprimait avec une exac«* titude rigoureuse la liste de ses titres et dignités : cela lie faisait guëres moins de vingt lignes ; et puis quand il avait tout passé en revne, quand il avait épuisé la &omenciature des Académies françiuses et étrangères, des sociétés savantes, des cordons, croix et distinctions de toute espèce, il mettait, ete.^ etc.^etc..»^ Savais trouvé le premier article de M. Guessard un peu long, et je l'avais dit ingénuement. Le second dépasse le premier, et on lit à l'avant- dernière page : « M.Génin » me reproche d'être trop long ; M. Génin est un inffrai: » il me devrait des remerdmênts pour n'avoir fait que » la moitié de la besogne qu'il a taillée à la critique. » <]!omment trouvez-vous ce trait final d'une diatribe de cent trente»sept pages ? C'est la meilleure plaisanterie du recueil.

l'avais demandé d'où vient que rAcadémie^ contrat* rement à l'usage primitif et à la logique, a consacré le mot fort invariable dans cette locution : sê faire fart {Des variât, du long, frtmq.y p. S60).

« Cet article a tout lieu de surprendre dans la bouc^ » de M. Génin. Il raisonne là comme un de ces gram* » mairiens de pr<rfession qu41 aime tant a railler, et » l'occasion était belle de donner à l'Académie une » leçon d'ancien français. M. Génin aurait pu dire: » L'Académie veut que fort soit invariable, mais elle ' » ne sait pas pourquoi. Moi , je vais vous l'expliquer. » C'est encore un archaïsme : jadis tous les adjectifs,

DE PHILOLOGIE FRANÇAISE. 29i

» comme gtcmd^ fort^ vert^ n'avaient qu'une seule et » môme forme pour le masculin elle féminin, comme » en latin grandis, fortis, viridis. »

U est vrai que je n'ai point pris le ton de cette prosQ*» popée avantageuse ordonnée par l'impérieux M. Guesr sard : mi Je vais vous expliquer., A Y dX des habitudes moins altières. Mais, sans ouvrir une si grande bouchei j'ai dans mon ouvrage exposé cette théorie des adj^c» tifs sur les mots grande fort\ vert^ et plus complètement que ne fait ici M. Guessard (1). J'y montre coidn meot l'adjectif, invariable en genre, ne l'était qu'à la condition de précéder immédiatement son substantif. Qu'ainsi l'on disait ; « Moult y ot grant noise et grant presse » ; et ; « Or fut au lit grande la noise » , à cauie de l'article interposé ; qu'on disait une granicave.Ql ; € Saùl trouva une cave grande, »

Or, quand on dit cette femme se fait fort pour son mari^ Tadjectif /orf suit son substantif femme; done il doit varier, Guillemette, après avoir récité à son mari, Yavocat Patelin^ la fable du renard happant la fromage du corbei^u, ajoute :

Ainsi est ii , je wCwt fais forte, De ce drap : vous Tavez bappé Par blasonner, et attrapé.....

Nous nous faisons fortes pour luje

(Petit Jehan de Samtré*)

(i) Voyez Des variations du langage fftmçaiSt p, 9S6 «( mif .

Les exemples cités par M. Guessard lui-même confirment la règle que j'ai posée, et qui reste debout , encore que M. Guessard ait affirmé, au début de sa dia- Iribe, que pas une de ces règles ne pourrait lui résister, •^ c D'une fart fièvre dont, il avoit esté menacé. » {Recueil des histar. de France ^ III, 284.) — « Deux » citez des plus forz (1) de soz le ciel. * (Villbhar-

BOCIN.)

M. Guessard propose donc ici une fousse application du principe, et réclame comme à faire ce que j'ai fait et au delà. Je ne puis supposer qu'il n'ait pas lu mon livre , par conséquent il nMgnorait pas la distinction que j'ai établie ; puisqu'il ne la combat pas, il l'admet : alors que signifient et Télonnement qu'il afiecte, et sa manière de résoudre la difficulté par une erreur ?

Ce passage n'est pas le seul qui réduisit M. Guessard à l'alternative fâcheuse de s'avouer étourdi ou de mauvaise foi. Si j'avais seulement la moitié de sa témérité, je n'hésiterais pas à lui soutenir qu'il n^a pas lu ce qu'il critique ; et les preuves à l'appui de cette assertion ne me manqueraient pas, car il me pose souvent comme invincibles des objections que j'avais prévues et résolues d'avance.

Par exemple , sur le mot rien. J'ai mis en principe que cet adverbe, affirmatif en soi , n^avait de valeur négative qu'en vertu d'une négation adjointe. Que fait

(1) On se tromperait de croire que, dans ce second eiemple, Tad- Jectirsnit son substantif; il faut tenir compte de l'ellipse : deaxcitei des pl08 fort cHé»^ de FraQ«e«

H. Guessard ? Il m'allègue des exemples où rien nie évidemment , sans être accompagné d*aucune négation exprimée ; cela semble péremploire :

Et M morale, faite à mépriser le bien, Sttr Taigrear de m bile opère comme rien»

(MouèRB.)

Hais ici , et dans une foule de cas semblables, la négation est enfermée dans Tellipse, sans laquelle il est impossible d'analyser la phrase ni même d'entendre la pensée : Sa morale opère comme rien n'opère.

. Est-il venu quelqu'un ? — Personne. Voyez-vous beaucoup de monde ? — Ame qui vive. Il serait trop plaisant qu'on vint soutenir que personne^ âme^ sont des mots négatifs par eux-mèmés, sous prétexte qu'ils servent à nier sans l'addition de ne. Ne est dans l'ellipse : IlfCest venu personne ; je ne vois ame qm vive. La vivacité du dialogue fait que Ton court aux derniers mots ; mais grammaticalement les premiers sont toujours supposés.

Autre exemple : — Ce critique a-t-il de la bonne foi ? — Guères. Tout le monde comprend cela : // N'en a GUÈRES ; c'est évident ! Bien que la négation soit encore dans l'ellipse, personne ne s'y trompera, et n'ira comprendre que le critique a beaucoup de bonne foi.

Tout cela est bien expliqué aux pages 50/1 à 605 de mon livre; mais M. Guessard, cette fois encore, n'a point voulu voir. Seulement il montre un moment cette explication comme de lui , et comme une conjecture possible de son antagoniste ; et il se hâte de déclarer

29& SUR QUBLQUB8 POINTS

qu'c il serait prodigieux de sous-entendre dans une » phrase négative ce qui lui donne précisément sa force » négative, à savoir la négation, it (Page 8ft&.) Dans une phrase complète, soit ; dans une elliptique, non ; et voilà toute kt finesse : elle n'est pas grande ! Si cela esiprodigietix, il faut que M.Guessard se résigne à ce prodige, ou a soutenir que personne eVdme sont des négations.

Par une autre malice aussi ingénieuse, il affecte de confondre dans ses exemples rien^ adverbe^ avec un rien^ substantif» afin de les soumettre à une loi commune. Sa discussion est un m^^ge d'élémens hétéro^ gènes qui déroutent le lecteur peu habitué, et i'en*traînent d'un principe faux à une conséquence fausse^ Une autre encore de ses adresses est de réfuter en termes généraux ce qu'il ne pourrait attaquer d'une manière directe et de front, en citant le texte. Quoi de plus .simple que ce que je viens de dire sur la négation tantôt exprimée, tantôt elliptique? Un enfant le saisirait. Aussi M. Guessard s*est-it bien gardé de le reproduire ! il n'aurait pas ensuite. pu brouiller quatre pages sur rien. Voici donc comment il s'exprime :

« C'est une chose curieuse que de considérer les » artifices d'analyse auxquels M. Génin se livre , 9 les mbterfuges^ les faux-fuyanis où il s^engage » pour échapper â l'évidence qui. te poursuit, et sur* » tout pour se donner le plaisir de fustiger TAcadé- » mie. » (Page Zhh.)

Me voilà réfuté sans avoir été cité. Tous ces arti«-

iic^ d'analyse, ces subterfuges, ces faux-fuyans, vous avez vu à quoi cela se réduit. Et comme M. Guessard ne peut supposer dans autrui moins que le mensonge,, et le mensonge dans des vues odiçuses, il prend sur lui d'affirmer que je m' eSova^. à' échapper à l'évidence qui me poursuit ; et pourquoi? Pour me donner le plaisir de fustiger l'Académie 1 M. Guessard estime bien haut le plaisir de fustiger 1

C'est qu'il faut savoir que M,. Guessard a résolu de se faire accepter pour le vengeur de T Académie, et de réduire en poudre les censures que j'ai osé porter contre la dernière édition du célèbre dictionnaire (l). A voir le zèle singulier qu'il apporte dans cette tâche» on croirait volontiers que toute sa polémique n'a été entreprise que pour en venir là. Si ce zèle est sincère^ s'il est pur de toute vue intéressée, je n'ai , sauf les conclusions grammaticales , rien à y reprendre^ Mais jusqu'ici, je l'avoue, je n'ai pas cru que l'excès de générosité fût le défaut de M. Guessard. Comment donc M. Guessard, habituellement si farouche, si ardent à mordre, devient-il tout à coup si doux, si indulgent, si tendre, quand il s'agit de TAcadémie ? Gomment tout

(1) Un des ipayens de M, Guessard pour innocenter TAcadén^e consiste à dire que son dictionnaire est un almanach, f II fallait » négligea les vieilles expressions (celles de Molière) dans un almanach » de la langue. Le Dictionnaire de rAcadémie, tel qu'il a été conçu .* et exécuté, astcetalnianach. » (Page 314.) C'est le cas de lu citer deux vers des Ménechmes :

Monsieak', nna antre feU, on bt«a ne parlée pa«, on prenes, sHl tous plaît, de meillenre al^tnarlu,

son fiel s'est-il changé en miel ? Quelle ardeur à dé* fendre les choses les moins défendables : par exemple, rien, donné pour adverbe de négation ! S'il eût trouvé cette erreur dans mon livre, eût-il bourré cinq pages d'argumens pour la défendre ? l'en doute fort. « M.Génin » rit de l'Académie ! L'Académie aurait beau jeu pour » renvoyer la balle â son Aristarque!.,. L'Académie p pourrait rendre à H. Génin la monnaie de sa pièce ! » (Pages 332 et 335.) Gomme on reconnaît dans ces nobles métaphores le langage exalté de la passion ! C'est que M. Guessard peut bien plaisanter quand il ne s'agit que de la science ; mais blesser l'Académie, c'est le blesser lui-même à l'endroit le plus sensible ; alors il s'irrite» il s'indigne, il s'échauffe jusqu'à la prosopopée, sa figure favorite. Voici comme il fait parler l'Académie, se justifiant d'avoir reçu mie substantif tronqué , pour amie (1) :

« Jugez un peu de son embarras ! L'infortuné » jeune homme eût été capable de le confondre avec » mie de pain; et si par ma faute il était tombé dans » une telle erreur, il n'aurait pas eu assez de tout son » esprit pour me railler ; dans son dépit, monsieur, il » eût encore emprunté le vôtre ; et alors c'eût été fait ^ de moi ! on eût bientôt lu , sur le monument élevé à » ma mémoire : Gi-glt l'Académie française, morte des

{* Je ne lui reprochais pas radmission de ce mot , mais de n'y a?oi pas joint nn avertissement. J*avais supposé un jeune étranger ehercbtnt inutilement dans le Dictionnaire de l*Âcadémie certains mots de Molière.

9 traits d'esprit que lui décœhèrent un jour M. Génia » et uo jeune Prussien. Priez pour elle 1 » (Page S38.)

Je ne pense pas que rAcadémie se reconnaisse à ce langage. Elle sera touchée , comme elle doit l'être, de la protection que lui accorde M. Guessard ; mais je suis bien trompé si jamais elle lui donne chez elle la charge d'orateur. Si elle couronne quelque chose de M. Gués* sard , ce ne sera pas ce discours-là (1).

Non adversaire a manqué d*art, sinon d'artifice, dans son procédé. Sa manœuvre est trop à découvert ; les tons de son tableau sont trop crus et trop heurtés ; il a Irop négligé les ombres et les voiles , partes velare tegendas. Le contraste perpétuel qu'il a soin d'établir sous les yeux de l'Académie entre sa conduite et la mienne, entre mes censures et ses apologies, pourra choquer la délicatesse de ceux-là même qui se sont montrés offensés de mes critiques. M. Guessard s'alarme

(1) M. Gaessard et moi concoarions alors pour le prix sur la langue 4le Molière. L'Académie Ta partagé entre noua deux ; mais les amis et admiratears de M. Guessard écrivent dans VUnwwn^ qu'une fausse couleur de yoltairianisme réjMndue dans mes écrits « a trompé le goût » émonssé de quelques yieillards, et qu'ainsi s'expliquent les récents > succès de M. Génin à l'Académie ftaaçai^e. » (L'I/m'vers du 24 ootobre 1846.)

Cest de la part des amis de M. Guessard un vote de confiance contre moi, car Je ne suppose pas que l'Académie ait communiqué mon manuscrit aux abbés de TC/ntoers. Mais je le publie, et ils pourront désormais me déchirer sans trahir l'excès de leur passion par Fexcès de leur maladresse. Si mon travail resserré en un volume est incomplet, U sera complété par la publication de celui de M. Guessard, bien autrement important, puisque, an su de tout le monde, le manuscrit ne formait pas moins de dto? wÀwmt im-foUo, (Note écrite an mois d'octobre.)

avec trop de faste d'un danger qui n*a point d'appa«» rence ; il â'empresse trop de jeter des cris de détresse et de voler au secours. Il voudrait faire «roire que r Académie a peur de moi , et par can$équeni besoin de lui. C'est se faire de fête où l'on n'est point néces^ saire, et l'Académie est assez forte toute seule. Appa« reminent M. Guessard trouve dans son rôle de grands sujets d'espérance : je ne vois dans le mien aucun sujet d'inquiétude. Ainsi nous avons tous deux bonne con- . fiance en l'Académie, mais par des motife diamétrales ment opposés. En cet endroit, si Ton me trouve obscur, c'est que j'aime mieux manquer de clartéque de pudeur. Avant peu l'on connaîtra le secret de cette polémique, iCt l'on pourra dignement apprécier le bon goût, Télé^ vation d'âme qui a combiné cette défense de l'Académie auprès de ces attaques contré mon ouvrage. Je ne sais quel en sera le dernier succès ; je sais seulement qu'en certaines circonstances données, les flatteries me sembleraient plus injurieuses que les censures. Les raisons de M. Guessard en faveur de l'Académie se présentent avec une négligence qui provoque l'attaque par Tappàt 4'une victoire aisée* Le piège est bien grossier ! Je l'ai vu, je le méprise, et je passe.

La lecture de cette immense diatribe m'a pourtant appris quelque chose dont, je l'avoue, je ne me doutais pas : c'est que je n'ai pas fait mon livre ; je l'ai pillé de tous côtés. Si j'en crois la formidable mémoire de mon critique, il n'est personne parmi les vivans ou les morfe qui n'ait à revendiquer son bien dans ce que j(9 eroyaûs

mon ouvrage. M. Raynouard, M. Ampère, M, Paulm Paris, M. Francis Wey, H. Francisque Michel, M. Guessard \u\'méme (prohpudor!)^ Robert Estienne, Fabri, Roquefort, Du Gange , Vinappréciable Du Gange ( Du Gange n'attendait plus que cette épithète de M. Gues-sard ) , tous ces noms ne forment pat la moitié de )a litanie des savans dépouillés par mes larcins : larcin est le mot, car M. Guessard ne suppose. jamais qu'on ne sache point par coeur ses écrits et ceux de ses amis ; il n'admet pas de rencontre fortuite , ce sont toujours des vols prémédités : or il ne reçoit dans un livre de philologie que des idées toutes neuves, absolument inédites ; ou bien, chaque fois qu'on passe devant une idée précédemment effleurée ou entrevue par un autre, il faut tirer son chapeau et rendre hommage. C'est ainsi qu'on en use dans les coteries du jour : ~ Je suis redevable . de ce moi au savant monsieur un tel , dont l'inépuisable érudition égale l'obligeance infatigable. .Je le prie de recevoir ici mes remerciemens. — Le len^ demain monsieur un tel fait imprima à son tour, et n'oublie pas de mettre en note dans le bel endroit : — Je saisis cette occasion d'offrir le tribut de ma reconnaissance publique à mon savant ami monsieur tel autre, dont les vastes lumières sont d'un si grand «ecours i tous ceux qui s'occupent de ces questions.-^ La France s'honore de ses travaux ! — Tétranger nous l'envie ! etc., etc. C'est ainsi qu'à propos de tout et de rien, d'un manuscrit indiqué , d'une syllabe restituée, d'une virgule rectifiée, on sonne des fanfares mutuelles.

on se fait connaître réciproquement, on se tient, on se pousse, on arrive à quelque chose, ne fût-ce qu*à la croix d'honneur ; on obtient le grand résultat, le résultat unique qui se poursuive aujourd'hui , et n^importe par quel chemin : paraître, faire du bruit, être quelqu'un, esse aliqtiist

Nous avons continuellement sous les yeux la scène de Trissotin et Yadius^ ils n'efD ont retranché que la fin : ils ne déposent plus l'encensoir pour se gourmer et se prendre aux cheveux ; l'art de donner le coup de poing et le croc-eii-jambe ne s'exerce plus qu'envers les membres d'une coterie adverse ; et naturellement, qui n'appartient à aucune les a toutes contre soi.

De même que dans les salles d'escrime chaque maître bretteur a sa botte secrète et favorite , de même ici j'observe que cette accusation de plagiat paraît être la botte secrète, le moyen victorieux de H. Guessard. Voici la formule fondamentale mise à nu : Ce qui est de vous est détestable ; ce qui est bon n'est pas de vous. Lorsque H. Ampère publia son Histoire de la forma" iion de la langue française^ le même M. Guessard précipita sur ce livre son avalanche de petites critiques pointues, nébuleuses, douteuses, entortillées, auxquelles le lecteur a plus tôt fait de se rendre sans conviction que de les examiner à la loupe, avec la certitude de plusieurs migraines. Ce n'est point faire un grand compliment à M. Ampère que de répéter ici que sa science est hors de doute. Écoutez cependant M. Guessard :

c L*ouvrage de M. Ampère n'est pas original ^il s'en » fimt ! Il ne Test ni dans la théorie générale ni dans » les détails. M. Ampère a emprunté son système sur » la formation des langues néo4atines à Scipion » Maffeiy Ta babillé d'un surtout indo-européen, et Ta » présenté au lecteur ainsi déguisé. A côté ^e ce sys- » tème s'élevait celui de M. Bc^nouard ; M. Ampère » Ta attaqué et renversé avec les armes de M* FaïUr » riel... »

Le reste de ce long passage constitue H. Ampère débiteur de M. Dietz, de H. Schlegel , de M. Orell, de H. Lewis ; et quand il est à bout de noms propres, M, Guessard fait arriver les complaisans et cœtera de H. Gail, qui du moins ne les employait, lui, qu'à se louer, et non pas à diffamer les autres.

Un petit détail entre mille, pour faire apprécier la méthode et la sincérité de M. Guessard. M. Ampère n'a pas cru devoir reconnaître aux dialectes l'importance que leur attribuait le livre de Fallot, en quoi je suis parfaitement de son avis ; de sorte que M. Ampère, ni moi , ne nous en sommes point occupés. M. Guessard trouva que c'était une impardonnable lacune dans M. Ampère. — « Une grande question, et neuve, celle » des dialectes, offrait à l'historien de la langue fran*^ » çaise l'occasion de déployer toute sa sagacité philo« » logique ; mais il n'existait sur ce sujet qu'un livre , > un seul , imparfait , inexact même. L'analyser était » imprudent (pourquoi?); pour le refaire il fallait du » temps, et le reste. M. Ampère a nié l'importance

t02 . SUR OVBLQt}£S POINTS

% du problème, et par là il s'est évité de le résoudre. » {Biblioth. de l'École des chartes, octobre 1831 , p. lOQ.)

Maintenant il s'agit de blâmer le même tort chez moi, et surtout de l'aggraver le plus possible:

« Tont autre que M. Génin , qui aurait pris pour » sujet rhistotre de la formation de la langue Française, » mitcÈit pu , sans trop dHnconvénieni , négliffer les » dialectes ; cette, négligence n'était pas permise dans » un livre sur la prononciation. » {Biblioth. de l'Éeôlé \

des chartes^ janvier ISid, p. 198.)

Ainsi , en 18A1 , M. Guessard déclare le péché de M. Ampère irrémissible : Négliger les dialectes dana une Histoire de la formation de la langue ! 6 ciel ! • . •

En i8&6) je comparais à mon tour au tribunal de la pénitence. Aussitôt M, Ampère se trouve innocent, et Fanathème passe de sa tète sur la mienne : On pourrait sans inconvénient négliger les dialectes dans une i Histoire de la formation de là langue ; mais dans les | Variations du langage français, c*est impardonnable* '\

Cela ressemble un peu à la casuistique des rêvé* |

rends pères jésuites , qui prisent si haut dans leur journal l'esprit charmant et la vaste érudition dé i

M. Ouessard. Comme eux, M. Guessard a ses principe» de rechange , selon les tems et les gens. Ce système n'est pas moins commode en critique qu'en morale» et je ne suis pas surpris que cette théologie prête la main à cette philologie : ce sont des sœurs qui s'embrassent : geminata consonans.

On vient de voir cofoment M^ Gàèssard juge une

moitié du livre de M. Ampère , la moitié d'emprunt ; quant à l'autre partie, celle qui appartient en propre i Tauteur^ écoutez le ton dogmatique de H. Guéssard, présidant du haut de son tribunal infaillible :

« Je vçis un mauvais système mal appliqué, au fond ; » dans la forme , nul enchaînement , nulle suite , nul » ordre rigoureux. Beaucoup de lecture et d'acquit, » mais peu ou point d'intelligence directe du sujet. Du » métier, de la science, si l'on veut, mais point d'études » mûres et profondes sur les faite {des études mares » et profofndes I ) ; des généralisations indiscrètes (1) ; » trop de détails puérils ou faux.»(A*6/. de l'École dés chartes, octobre 18&1 , p. 101 .)

En d'autres termes : €e qui est de vous est détestable; ce qui est bon n'est pas de vous.

M. Guessard a-t-il, comme il y visait, détruit le livre .de M. Ampère ? Pas le moins du monde.

. Dans les citations précédentes, substituez mon nom à celui de M. Ampère , vous aurez la critique que M. Guessard a faite de mon livre tJft seule apparemment qu'il, sache félre. Quand M. Guessard publiera des travaux philologiques, ces travaux seront tous di prima intenzione; il ne s'appuiera sur rien ni sur personne ; il tirera tout de son imagination et de son

(1) C'est aussi le principal grief de M« Guessard contre mon ou« vrage. M. Guessard parait nourrir des prétentions extrêmes au titre de personnage discret; c'est pour y arriver qu'il écrit des articles de cent trente-sept pages, ayant soin d'avertir, il est ?rai, que ce n'est là qu'une faible partie dl ca q|u*U a sar le «flsor.

soi SUR QUELQUES POINTS

génie. Mais quand en publiera- t-il? quand luira ce grand jour ? Gare qu'on ne puisse appliquer trop juste- Qient à M. Guessard Tépigramme de J.-B. Rousseau :

Petits aatean d^on fort mauTait Jonmal, P^mr IMeitf tâchez d*éerire an pea moins mal. On taisez-TOQs sur les écrits des antres.

Voos ?ons tuez à chercher dans les nôtres De quoi blâmer» et Vj trouvez très-bien; Nous, an rebours, noos cherchons dans les Titres De quoi louer, et nous n*j trouvons rien.

JTayais déclaré ne travailler que pour la recherché de la vérité ; M. Guessard m'exhorte à ne travailler désormais que pour l'argent, parce que la vérité, dit-il, me fuira toujours. Je ne crois pas plus à cet oracle qu'aux autres sortis de la même bouche , et je renvoie le conseil à son auteur, qui seul de nous deux est digne de le suivre, ayant été capable de le donner.

Veuillez recevoir, monsieur et cher éditeur, Tassu^

Tance de mes sentimens les plus distingués et affec*

tueux.

Paris, lé 30 octobre iS46.

P. Génin,

Ptofenenr à la Faeutté dat lettres dé Slnsbonrf.

jP. S. On vient de me montrer dans un journal religieux {1} deux articles où je suis diffamé, travesti, calomnié, insulté, e/c, pour la plus grande gloire de M. Guessard et de ^aint Ignace de Loyola. Depuis la

(i) V Univers du 24 et du 25 octobre 1S46.

publication de mes Jésuites^ Y Univers s'efforce charitablement d'appeler sur moi les rigueurs du pouvoir; depuis notre concours sur la langue de Molière, M. Guessard sollicitait discrètement contre mes travaux le ressentiment dé FAcadémie ; tous deux travaillent à me perdre dans l'opinion publique. Aimable concert ! pieuse collaboration ! association honnête et morale ! N. Guessard connaît sans doute l'écrivain anonyme qui le porte aux nues, et reproduit si affectueusement ses doctrines et ses objections contre mon livre (sans dire un mot de mes réponses). Pour moi, je ne le connais ni ne veux le connaître. Je vois seulement que M. Guessard a pour soi V Univers; mais comme c'est V Univers qui loge rue du Vieux-Colombier, n" 20, je ne m'en inquièle guères : j'ai depuis longtems renoncé à l'espoir d'être canonisé par les jésuites ; au contraire, je suis ravi de voir les opinions de M. Guessard soutenues par la Société de Jésus : d'une et d'autre part l'orthodoxie me semble égale, et j'espère que les deux causes , unies dans la défense, ne seront point séparées dans le succès définitif.

Page 1