‹ Rectification du vocabulaire [microforme]Chapitre 20 sur 39 · BLOC-NOTES · texte numérisé non relu

BLOC-NOTES

ou

BLOC — ce que vous appelez des pads. Mais c’est encore le papetier qui vous livrera cet article.

—Voudriez-vous, Monsieur, puisque j'ai tant fait que de vous faire perdre votre temps, ajouter deux minutes à ce temps perdu Pour me faire connaître la différence qui existe entre un relieur et un papetier,

—Volontiers :

RELIEUR.—C'est celui à qui on confie des livres en feuilles ou des livres brochés. Il les coud, les travaille, les rend solides et d’une ouverture facile, Sil y a lieu il répare les déchirures, lave les livres tachés ou Piqués, et finalement les enferme dans une Couverture (protectrice et élégante selon le prix qu’on veut y mettre. Le prix des reliures varie, pour un livre de format Courant entre 1 franc 25 (0.25 cents) et 500 francs ($r00). Naturellement les reliures ds luxe et de prix sont réservés aux livres rares ou précieux,

—Alors, le relieur, en France, ne fait absolument que la reliure des livres imprimés ? demanda M. Laurent.

— Absolument, répondit le relieur.

—Au Canada, reprit M. Laurent, les relieurs font bien cette besogne, mais ce genre de reliure se nomme :

LIVRES DE PRATIQUES.—Ce n’est autre chose que ce que Vous nommez simplement reliure.

Le relieur continua :

PAPETIER.—C'est celui qui travaille, manufacture les papiers non imprimés. Il fabrique les registres, dont la reliure n'a aucun rapport comme travail à celle que nous exécutous. Il fait des cahiers d’écolier, des cartons à suufflet pour renfermer des valeurs ou des correspondances, et tout ce qui se rapporte à son commerce. Car le papetier est marchand, tandis que le relieur n'est que façonnier.

M. et Mme Laurent ont assisté la veille à la première représentation d'une pièce de théâtre et en lisent dans le jou=nal un compte rendu critique avec intérêt. Ils arrivent à la conclusion de l'article : “C'est une oeuvre dramatique puissante et pathétique, dont l'interprétation a été un peu gâtée par le grand premier rôle, trop mou, trop vulgaire même dans le personnage d'Adrien. Quant à la direction, elle a vraiment trop lésiné sur la décoration. L'oeuvre méritait une mise en scène plus somptueuse.”

—L'auteur de l’article a peut-être raison, dit M. Laurent, mais

j'avoue franchement qu'aucun de ces défauts ne m’a frappé et que jai été très fortement ému. Je ne connais pas grand chose en matière de théâtre, mais je trouve que celui qui tenait le rôle d'Adrien a très bien acté et que les scènes étaient très belles, surtout celle qui représentait un cimetière par un clair de lune.

S'apertevant que ces paroles causaient une surprise à Justine, il demanda :

—Ai-je encore commis une faute ?

—Pas une, deux.

—Lesquelles ?

—Vous dites qu’un des artistes a très bien acté. Je comprends que vous estimez qu’il a bien tenu son emploi et que les observations du journal ne vous semblent pas justes, ou du moins vous paraissent trop sévères. Mais ACTER—n'est pas français, et son emploi constitue un néologisme

affreux. Le substantif acteur ne découle pas d’un verbe, comme

travailleur de travailler, mangeur de manger, fumeur de fumer, etc. J'ai compris votre pensée, mais la façon dont vous l'avez

et rentes Sc

exprimée m'a frappée d'étonnement par l'imprévu et l'audace du terme. Il ne faut jamais dire: l'artiste a bien acté, mais: l'artiste a bien joué.

JOUER—C'es: un verbe actif qui a un grand nombre d'acceptions, propres et figurées. Dans le cas présent, jouer se dit d’un acteur, d’un comédien qui représente un personnage. L'acteur a bien, ou passablement, ou nal joué le rôle d'Adrien.

—Et la seconde faute? Justine.

—Vous avez dit: “Les scènes étaient très belles.” Si vous aviez terminé là votre phrase, j'aurais pensé qu'il s'agissait des scènes successives constituant l'oeuvre, et que votre compliment s’adressait à l’auteur. Mais vous avez ajouté: surtout celle qui repré- Sentait un cimetière vu par un clair de lune. Alors j'ai compris qu’il s'agissait de la décoration critiquée par le journal, et l'emploi abusif que vous faisiez du mot scène m'à frappée.

— Alors, comment faut-il dire ?

—Il faut dire

DECOR.—On appelle décor, au théâtre, l'ensemble des toiles peintes, montées ou non sur des châssis, et constituant un tableau: paysage, forêt, palais, cimetière, prison, cathédrale, etc. Il s’agit là du cadre, du lièu dans lequel se déroule l’action, et ce tableau se nomme décor et non scène. Les pièces de théâtres, imprimées ou manuscrites, portent en tête de chaque acte les indications de nature à en permettre la représentation exacte. Exemple: — Le théâtre représente une place publique: Au centre, une fontaine. A droite, au premier plan, le portique d’une chapelle, etc.” 11 s’agit du décor (fig. so) à dresser sur la scène.

SCENE.—C'est la partie du théâtre ou jouent les acteurs. (fig. 51). On dit: a scène est large, profonde, petite, grande, trop élevée, trop basse.—Enlevez les décors de la scène. —Eclaires toute la scène.—Ce décor compliqué rend la scène trop petite.

On appelle encore scène les subdivisions d'un acte. La scène première, la scène huitième. La scène du quatrième acte entre Ruy bles et don Salluste est empoignante,

ACTE.—C'est la division d'une pièce de théâtre. Les actes séparent les actions dramatiques, qui n’ont pas lieu dans le même temps ou dans le même endroit. Mais une pièce peut parfaitement avoir cinq actes et se dérouler dans un décor unique. Lorsqu'un acte contient deux ou plusieurs actions simultanées ou d'une succession très rapide, le changement de décor se fait sans interruption, soit à vue, soit en baissant le rideau pendant un temps très court et sans entr'acte. On dit alors que l'acte a deux ou trois tableaux.

FIG. 50.— Décor.

FIG. $1.—Scène.

*TABLEAU.—On appelle tab/eau, au théâtre, toute action se déroulant dans un décor différent. Voici, par exemple, une féerie en cinq actes et vingt-deux tableaux. Les indications seront :ainsi fournies :

PREMIER 4° :“En route pour l, anu Premier tableau. —. Le défi.

Deuxième tableau. — En mer.

Troisième tableau. — La provocation.

DEUXIEME ACTE f “La lutte” Premier tableau. — Sur l'abîme.

Deuxième tableau. — Un revenant.

i Troisième tableau. — Courage.

Quatrième tableau. — Sauvés.

Etc, etc., etc.

Dans les pièces de théâtre, l'acte est l'équivalent de la partie d'un livre, avec ou sans titre; les tableaux en sont les chapitres, avec ou sans titre également ; les scènes indiquent la rentrée ou ia sortie des personnages.

—Dites-moi, Justine, puisque nous parlons de choses de théâtre, quelle différence il y a entre entr'acte, intermède et intermission.

ENTR’ACTE.—On appelle ainsi l'intervalle entre les actes d'une pièce. Ce temps est consacré à la pose, où mieux à la plantation du décor nouveau, au repos des artistes et à celui des spectateurs.

INTERMEDE.—C'est un spectacle en hors-d’oeuvre, où une audition musicale n'ayant aucune relation avec la pièce. L'intermède a lieu généralement entre deux pièces d’une représentation: théâtrale; mais il peut aussi remplir iles entr'actes et distraire: ou dive:tir les spectateurs qui restent à leur siège en attendant: la reprise du spectacle.

INTERMISSION.—Ce mot signifie interruption, discontinuation. C'est une sorte d’entr'acte plus prolongé. Ce mot est français, mais il est peu usité.

M. Laurent fait la connaissance dans un salon d’un sous-préfet du département des Vosges. Celui-ci l'invite à venir le voir.

—Où est votre résidence ? lui demande M. Laurent. —AÀ Saint-Dié, ;

—Je parle de votre résidence à Paris. L

—Hélas! je ne réside pas à Paris. Je n’en ai pas le droit. Je n'y viens qu’en congé, et pendant ce temps je demeure chez mon: frère, 6, rue Richelieu.

M. Laurent s’informa et il apprit que

RESIDENCE.—C'est le lieu, la ville ou la province où l'on a sa demeure habituelle. -M. Hector Fabre réside à Paris. Il demeure (ou il habite) rue de Rome. Ii peut changer de domicile tous les trois mois, s’il ne quitte pas Paris il ne change pas de résidence.

Résidnce se dit encore du séjour obligé où un officier, un fonctionnaire exercent leurs fonrtions. Le général commandant le septième corps d'armée dt sider à Besançon. Le préfet du département du Nord doit re rau chef-lieu, c'est-à-dire à Lille. Ils ne peuvent quitter leur rés ‘ce, et cela ne veut pas dire qu'ils sont consignés dans leur palais.

Le consul général de France résidait autrefois à Québec. Aujourd’hui le lieu de sa résidence est Montréal. Les bureaux du consulat sont rue Saint Jacques ; le consul a sa demeure rue Sainte- Famille.

Le lieutenant-gouverneur de la Province est tenu d’habiter la capitale. Il a donc sa résidence à Québec, mais il habite Spencer Wood.

Ne jamais dire, en France, si l'on ne veut pas provoquer J'étonnement sa demeure privée et encore moins sa résidence privée.

PRIVE, E — adjectif —C'est un mot qui sert à déterminer un état: l’homme privé, est un homme qui n'exerce pas de fonctions publiques; la vie privée, celle qui est impénétrable à la curiosité d'autrui ; un animal privé, l'animal apprivoisé: un chevreuil privé, un hibou privé. Mais privé ne se dit pas des animaux domestiques. On ne peut pas dire un chien, un chat, un cheval, un boeuf privé.

Maison privée ne se dit pas. On peut questionner ainsi: — “Où vous rencontrerai-je, à votre bureau ou chez vous ?” Mais non à votre bureau ou à votre maison privée.

Une personne qui avait séjourné à Montréal demandait à M. Laurent.où il demeurait en cette ville.

Il répondit :

—]Je demeure sur la rue Sherbrooke.

Après le départ du visiteur, Justine lui fit l'observation suivante:

SUR LA RUE.—En français, on ne dit pas je demeure sur la rue Lafayette, ni j'ai passé sur la rue Saint-Denis.

On dit simplement, je demcure rue Lafayette, j'ai passé rue Saint-Denis. Si cependant on croit devoir orner l'indication d'une préposition de lieu, bien inutile du reste, on doit dire

DANS LA RUE.—Je demeure dans la rue Lafayette, j'ai passé dans la rue Saint-Denis. ”

Les rues, par rapport aux avenues, aux boulevards, aux places, sont plus étroites, plus resserrées, plus encaissées. On s'y trouve en quelque sorte comme dans un couloir ‘dont les parois sont formées par les maisons, On est dans la rue et non swr la rue,

“SUR LA PLACE.—Par contre, les avenues, les boulevards, les Places, ayant plus de largeur, pins d’étendue, offrant un espace beaucoup plus vaste que les rues, on tient compte de la surface libre du sal sur lequel on se trouve, et on dit sur l'avenue, sur le boulevard, sur la blace! Exemples: — Après 10 heures du matin, il est interdit aux voitures non suspendues de passer sur l'avenue des Champs-Elysées. — Le théâtre du Gymnase est sur le boulevard Bonne-Nouvelle. — L’obélisque de Lougsor est Sur la place de ia Concorde. — La fontaine Molière est dans la rue Richelieu,

DANS LA PLACE. Etre dans Ja place, c’est avoir pénétré par surprise, adresse, ruse, où autrement dans une ville, dans un étabiissement, dans une maison ou un palais dont l'accès vous était interdit.

—Mais, demande M. Laurent, quelle différence y a-t-il entre une avenue et un boulevard ?

AVENUE.—On nomme avenue une large allée, ordinairement bondée d'arbres, qui conduit à un temple, à un palais, à une habitation, à un rond-point, etc. — L'avenue du Trocadéro, conduit, aboutit au palais du Trocadéro; l'avenue de Opéra conduit à’ l'Opéra. £

BOULEVARD.—Le boulevard est une promenade, une large voie plantée d'arbres. On multiplie les boulevards autant que l'on peut «ans les grandes villes, pour les aérer et concourir à leur beauté, Aujourd'hui, on fait peu de différence entre ces deux mots pourtant bien différents, et l’on donne assez indistinctement ie nom de boulevard à une avenue et, réciproquement, le

nom d'avenue à un boulevard. Il est à observer cependant que

le mot boulevard est essentiellement citadin. Dès que l'on quitte

des villes, les boulevards prennent le nom de routes.

—J'ai vu souvent, dit M. Laurent, le mot boulevard écrit avec

un d ou avec un {. Quelle est la bonne orthographe ?

—Les deux sont bonnes. Vous n'avez que l'embarras du choix. Etymologiquement, boulevart est préférable. Autrefois, on jouait aux boules dans de grandes allées ombreuses, sur le gazon, sur le vert, on disait alors: bouler sur le vert, dont on a fait boulevert, puis boulevart. Mais comme pour indiquer, à Paris, les habitués, les flâneurs, les gens qui fréquentent les grands boulevards on a créé le mot boulevardier, il a bien fallu être logique et écrire boulevard avec un d sous peine d'être obligé de dire boulevartier, qui est de consonnance teutonne.

M. Laurent vient de recevoir une pièce de gibier, un superbe lièvre que lui a adressé un ami de la campagne. Malheureusement l'envoi s’est attardé en route, la pièce est gâtée et M. Laurent ne demande qu'à s’en débarrasser.

—Justine, les vidangeurs passent-ils ici tous les jours?

—Oh! non, Monsieur, répond-elle, surprise de la question.

—C'est fâcheux. Qu'est-ce que je vais faire de ce lièvre gâté.

—Je vais le jeter aux ordures.

—Mais si les vidangeurs ne passent pas tous les jours, la maison va être empestée,

—Je vais le jeter ce soir à la poubelle et il sera enlevé demain matin.

—Qu'’est-ce que c'est que la poubelle?

POUBELLE.—On nomme poubelle une vaste caisse très solide, que les concierges placent chaque soir soir devant les maisons, et dans laquelle les locataires vident leurs ordures ménagères, qui sont enlevées chaque matin. Autrefois, les ordures étaient jetées sur le sol, en tas, et on les ramassait à la pelle dans des tombereaux. Par mesure d’hygiène, M. Poubelle, préfet de la:

78 LESONS PRATIQUES DE FRANÇAIN

Seine, a imposé des récipients uniformes pour recevoir les or-

dures, d'où le nom de poubelle donné à ces caisses,

— Alors, d'après ce que vous dites, ils passent tous les matins.

—Qui?

—Les vidangeurs.

—Les vidingeurs n’ont rien à faire ici, Ce sont les boueurs qui vont ramasser cela.

—Ah! ah! encore du nouveau. Qu’appelez-vous donc vidangeurs?

VIDANGEUR.—C'est celui qui vide les fosses d'aisances et transporte les matières aux dépotoirs.

—Tiens! les fosses d’aisances ne coulent donc pas à l'égout ou ne se déversent pas dans des puisards ?

—Oh! non, Monsieur, A Paris, les fosses d'aisances sont des Caveaux solides, parfaitement étanches, qui se vident très rapidement à l'aide de gros tuyaux aboutissant à de vastes cylindres roulants dans lequel le vide est fait. L'opération, parfaitement inodore, s'exécute en quelques minutes. Il y a un autre système,

qui se substituera à la longue au système des fosses, c'est le système diviseur. Les matières solides et liquides se séparent d’ellesmêmes et sont recueillies dans des tinettes. On utilise ces matières pour l'industrie et les engrais agricoles.

—C'est très intéressant ce que vous me dites là. Mais, au Canada, les tinettes servent à un autre usage.

—Ici aussi, Monsieur.

TINETTE.—C'est un récipient, une cuve pour recueillir ou transporter le lait ou le beurre. C’est aussi une sorte de tonneau en tôle, à fermeture hermétique, pour recueillir les vidanges. —Alors, dit M. Laurent, on appelle à Paris

VIDANGES—seulement les matières contenues dans les fosses d'aisances... Chez nous, les vidanges sont toutes les saletés, tous les détritus de la maison.

—Ici, dit Justine, cela se nomme

ORDURES—<t plus exactement ordures ménagères. Elles sont

enlevées chaque matin par les

BOUEURS—ainsi nommés parce qu'ils ont la charge d'enlever les boues, les ordures et tous les résidus d- ‘1 ville et des habitations.

En rentrant chez lui un soir, M. Laurent assista à une scène le “brutalité: un fort gaillard sautant tout à coup sur un individu malingre et lui portant des coups de poing et des coups de pied. Il s'agissait d’une vieille rancune.

Au bruit de la lutte, des agents de police arrivèrent et arrétèrent l’assaillant. Le battu pria M. Laurent, seul témoin de l'affaire, de l'accompagner au poste voisin. Il y consentit, donna son om et son adresse, témoigna de l'exactitude des faits et se retira. Quelques jours après il était appelé au tribunal correctionnel, en quailté de témoin.

Après lui avoir fait prêter serment le président lui dit:

—Eh bien, dites ce que vous savez.

—Jeudi dernier, à onze heures du soir, en passant rue d'Amsterdam, j'ai vu le plaignant, qui marchait à quelques pas devant moi, subir un assaut de la part de l'accusé.

—Diable! fit le président en souriant légèrement, un assaut! Qu’'entendez-vous par là?

— J'entends que l’accusé s'est jeté sans provocation sur le plaignant et qu'il l’a brutalement frappé des pieds et des poings.

‘—Ah! il l’a très brusquement assailli, sans motifs apparents.

—Oui, Monsieur le président.

—C'est tout ce que vous avez vu; tout ce que vous savez?

—Oui, Monsieur le président.

—C'est bien. Je vous remercie. Vor: pouvez vous retirer.

Le délinquant, qui était un triste sire, fut condaruné à un mois de prison.

Mais M. Laurent était piqué et intrigué par l'espèce d'étonnement qu'avait manifesté le juge au mot assaut. Il s’informa.

ASSAUT.—Attaque combinée, pratiquée dans des circonstances particulières, pour emporter une place de guerre, une ville for-

tifiée, l'amener à capitulation et la faire occuper par des troupes. On nomme

ASSAILLANT-—<celui qui attaque quelqu'un dans le but de le frapper. Au pluriel, ce mot désigne particulièrement ceux qui donnent assaut à une ville.

AGRESSEUR-—<est synonyme d'assaillant, C'est le mot propre, en français, pour désigner celui qui se livre à une violence sur autrui, provoquée ou non,

ASSAILLIR.—C'est l'acte d'attaquer un individu ou de commencer l'assaut d'une place forte. C'est vraisemblablement du verbe assaillir qu'au Canada on a fait assaut pour désigner l'action subie par la victime aussi bien que l’action faite par l'assaillant ou l'agresseur. En français, un assaut ne peut s'effectuer qu'à l'égard des choses, non des hommes ou des êtres On prend d'assaut une ‘orteresse ; des bandits peuvent prendre ou tenter de prendre d'assaut une maison; la foule, impatiente et indisciplinée, peut prendre d'assaut un train de chemin de fer, un bateau, un tramway, une salle de spectacle, c'est-à-dire s'y

précipiter sans ordre, sans droit, sans égards pour le voisin. Mais

un homme ne peut — au figuré — subir d'autres assauts que

ceux de ses créanciers ou des quémandeurs. C'est le fait d’être

l'objet d'importunités sans fin.

M. Laurent aurait dû déclarer que le plaignant avait été victime, non d’un assaut mais d’une

ATTAQUE ou d’une

AGRESSION—c'est-à«dire d'un acte brutal, non provoqué par legeste ou par la parole.

M. Laurent entre chez un sharmacien:

—Je voudrais deux onces d'huile de castor.

—De l'huile de castor?... je ne connais pas ce produit-là.

—Nous appelons ainsi, au Canad>, une huile qui ressemble à la glycérine, un peu plus épaisse cepe dant, et qui sert aux purgations.

—C'est probablement de l'huile de ricin.

Le pharmacien prend un flacon d'huile de ricin, le débouche, j'incline dans tous les sens et le présente à M. Laurent qui l'examine et le flaire.

—C'est cela, précisément.

Lorsque M. Laurent fut servi, il dit:

—]1 me faudrait maitenant une petite bouteille d'acide carbolicue.

—Je ne connais pas plus l'acide carbolique que l'huile de castor, répond le pharmacien sur un ton qui ne peut blesser le client ; mais si vous voulez m'indiquer quel usage vous faites de l'acide carbolique, nous er trouverons peut-être ici sous un autre nom.

—C'est in désinfectant. J'en mets quelques gouttes ans une certaine quantité d'eau et j'emploie ce mélange au lavag ‘2 divers obiets.

Le pharmacien atteint un flacon contenant un liquide jaunâ’re, le débouche et le met sous le nez de M. Laurent.

—Est-ce cela que vous nommez acide carbolique ? —Tout juste.

—Eh bien, cela s'appelle ici de l'acide phénique.

M. Laurent n'eut pas de peine à rédiger ses notes de la façon suivante :

HUILE DE CASTOR.—C'est la traduction littérale de l'anglais. Aucun produit en France ne porte ce nom.

HUILE DE RICIN.—C'est le nom scientifique, commercial et populaire de l’huile purgative et vermifuge que nous appelons hüdle de castor. L'huile de ricin est tirée de la racine d’une plante qui porte le nom de ricin.

ACIDE CARBOLIQUE.—Cette expression n’est pas française et ne signifie rien.

ACIDE PHENIQUE.—Acide tiré du phénol. C’est un composé: organique extrait du goudron de houille, très epmloyé :omme antiseptique.

mm tn pre

Le parquet de la pièce qui sert de bureau (office) à M. Laurent est recouvert d’un prélart encore en bon état mais nn peu fatigué, de couleur sombre et unie. Il veut le remplacer par un autre plus clair et fleuri. A cet effet il se rend avenue de l'Opéra, dans un important dépôt de fabriques de cet article.

—Je voudrais un prélart d’une seule pièce, de trois mètres et demi sur quatre.

—Nous ne tenons pas cet article.

—Vous n’avez pas de prélarts! s’exclame M. Laurent, confondu, puisqu'il ne voit que cela dans le magasin.

—Non, Monsieur, nous ne vendons que le tapis.

—Tenez, voilà ce qu’il me faut, dit M. Laurent en désignant un modèle à sa convenance.

— Ah! très bien, mais ce n’est pas du prélart.

—Qu'est-ce que c’est?

—C'est du linoléum.

—Alors, Monsieur, ce n’est pas du prélart, c’est du linoléum qu’il me faut.

Il fait sa commande, puis il ajoute:

—Veuillez donc me dire, Monsieur, ce que c'est du prélart?

—On appelle PRELART.—Une grosse toile solide, goudronnée, imperméable,

dont on se sert sur les navires et dans les entrepôts pour abriter

les marchandises.

LINOLEUM.—C'est un tissu imperméable, une sorte le feutrage fait de fibres de jute, de liège et d’huile de lin, avec lequel on fabrique des tapis, de diverses épaisseurs et de diverses qualités. Cet article se nomme fapis de linoléum, ou plus simplement linoléum.

Le marchand complaisant compléta ses explications, en indiquant à M. Laurent le nom et la destination des divers tissus imperméables.

TOILE CIREE.—C'est un tissu fin, recouvert d’une matière qui le rend imperméable en lui conservant presque toute sa sou- Piesse. On s’en sert surtout pour couvrir les tables.

TAFFETAS INPERMEABLE.—Le taffetas est un tissu de soie très fin, imperméabilisé, qui sert à divers usages. On en fait des aérostats, des vêtements pour les officiers de marine à bord des paquebots, pour les pilotes, pour les pêcheurs, etc. On l’emploie également en chirurgie pour mettre les pansements à l'abri de l'air, Le taffetas spécialement appliqué à cet usage se nomme

MACKINTOSH-—du nom de son inventeur.

L'TAFFETAS D'ANGLETERRE.—On appelle ainsi un taffetas NS revêtu d’une couche de gomme. On applique ce taffetas sur les \ petites plaies, les coupures, les excoriations légères, pour les NN soustraire à l’action de l’air, des poussières, etc. à © —Au Canada, dit M. Laurent, nous nommons ce produit L PLASTER.—Mais le plaster n’est pas seulement un taffetas LS gommé. Il est parfois aussi recouvert d’une substance médicamenteuse, faisant fonction d’emplâtre.

—Justine, dit Mme Laurent au moment de sortir, la modiste doit venir en mon absence. Vous lui donnerez ma jupe de robe ‘bleu marin, et vous la prierez de la garnir sobrement avec des dentelles crème. :

—Mais, Madame, la modiste ne se chargera pas de ce travail. —Pourquoi donc?

i —Parce que la MODISTE — est celle qui vend, confectionne ou répare les chapeaux de femmes. Elle peut être très habile dans son métier et ne pas savoir poser une agrafe à une jupe, ou un bouton à un corsage.

—Mais ce n’est pas à la modiste qui fait les chapeaux que j'ai dit de venir aujourd’hui, c’est à Ja modiste qui fait les robes. —Alors, c’est la couturière qui viendra, et non la modiste. ÆCOUTURIERE.—C'est le nom général par lequel on désigne les ouvrières qui font des travaux de couture, mais plus spéciaie- # j mertt celles qui confectionnent les robes.

Modiste et couturière sont deux ouvrières absolument distinctes.

—Merci, Justine, je saurai faire la distinction à l'avenir.

Justine répliqua :

—Madame m'a bien dit de faire poser des garnitures à la jupe, raais Madame ne m'a pas parlé du corsage. On ne peut pas relever la jupe avec un ornement dont est dépourvu le corsage.

—Le corsage?... quel corsage?

—Le corsage de la robe.

—Je ne comprends pas... Allez, je vous prie, chercher ma jupe de robe bleu marin.

Justine revint avec l’objet demandé, c’est-à-dire avec la robe bleu marin. ‘

—Mais ce n’est pas cela. C’est la jupe de robe que je portais hier.

Justine comprit, alla chercher la jupe demandée et expliqua à Mme Laurent:

ROBE.—La robe est un vêtement de femme, composé de deux: parties liées ensemble et ne se séparant pas: le corsage et la jupe, qui forme un tout appelé robe. (fig. 52).

| Er JUPE DE ROBE — ne se dit pas.

—Parfait, dit Mme Laurent. Mais si cependant j'ai besoin de désigner spécialement la jupede ma robe, comment doit-je dire?

—Si vous avez besoin de désigner clairement une de vos robes, vous direz: J'ai fait une tacheà la jupe de ma robe noire, ou à la jupe de ma robe mauve, veuillez l'enlever. Mais non à ma jupe de robe noire, à ma jupe de robe mauve. Si. vous voulez seulement signaler l'accident, vous

direz: J'ai fait une tache à ma jupe, ou à ma robe noire, indifféremment.

FIG. 52.—Robe,

—Mais cette jupe sans corsage, que l’on met avec n’importe quel vêtement couvrant le buste, comment la nommez-vous ?

—Tout simplement

JUPE.—C'est la partie de l'habillement des femmes qui descend de la ceinture aux pieds. (fig. 53). Faisant la description de ta toilette d’une élégante on pourra dire: “Elle portait un corsage échancré, en surah gris area de valenciennes, et une jupe en soie bleu azur passentée d'argent.

Si l’on me demandait comment madame est

habilée en ce moment, je répondrais: “Ma-

dame a un corsage en soie marron et une jupe

en drap de même couleur.

—Alors, cette jupe sans corsage, que fous appelons au Canada jupe de robe, s'appelle ici jupe, tout court?

—Oui, Madame.

—Chez nous, on nomme jupe, tout court, les FIG. 53.—Jupe. vêtements qui se mettent sous la jupe de robe, <ar il faut pourtant bien ne pas confondre la jupe de dessus avec Îa jupe de dessous.

—Sans doute, Madame, aussi, pour éviter cette confusion, ils portent deux noms différents. La jupe, qui est le vêtement de dessus, le vêtement apparent, et le

JUPON.—Qui comprend toutes les jupes dr dessous, blanches ou de couleurs, en toile ou en lainage. (fig. 54).

On parle dans un salon d'une nouvelle entreprise, d’un théâtre qui ne donne que des pièces à grand spectacle, féeries, ballets, etc. Ouvert depuis peu, la direction a lancé sur le marché une nouvelle émission d’actions. On discute les risques de succès ou d’insuccès de cette nouveauté,

—Je ne crois pas, dit M. Laurent, que ces actions vaudront jamais grand chose, car ce n'est pas un théâtre payant.

—Pas payant ! s'exclame un assistant. Les places sont le double plus chères qu'ailleurs, ct on n'accorde aucun billet de faveur.

FIG, 54.—Jupon.

M. Laurent ne releva pas l'observation, sentant qu'il avait lancé un mot impropre. Mais avisant dans l'assemblée un Canadien fixé depuis de longues années à Paris, il alla le trouver et lui demanda l'explication de la réplique qu’il venait de recevoir.

Voici ce que lui dit son compatriote :

PAYANT.—Au Canada, nous employons le mot payant dans ur sens qu'on ne lui donne pas en français. Ainsi, un théâtre payant, un musée payant, une bibliothèque payante, c'est ur théâtre, un musée, une bibliothèque o: l’on ne peut entrer qu’en payant. L'opposé de ce mot est gratuit. Mais, en français, payant ne se dit pas dans le sens de bon rendement, d'entreprise rémunératrice. Un établissement payant, c’est-à-dire qui fait de grosses recettes, peut être une affaire ruineuse si elle est mal administrée. ‘

—Merci, dit M. Laurent, j'ai saisi votre explication. Mais comment dois-je m’exprimer pour dire qu’une affaire donne des bénéfices certains?

—Dites une bonne affaire, une affaire avantageuse, une affaire lucrative, productive, sûre, prospère, de rendement, de bo rapport, sans risques ; une affaire où l’on ne peut pas perdre, où l’on peut s'engager, une affaire de tout repos, une affaire 1’or, tout ce que vous voudrez, excepté une affaire payante.

M. Laurent vient de faire l'emplette d’une magnifique collectiom de g ‘ures chromolithographiées exposant l’histoire du costume à travers les âges. Il destine cette collection, renfermée dans un carton qu’il porte sous le bras, à un jeune ariste-peintre de Montréal. Il fait très chaud et un boutiquier arrose son trottoir à l’aide d’un tuyau d'arrosage. Par suite d’une distraction, il relève maladroitement sa lance et la dirige en plein sur M. Laurent qui est inondé des pieds à la tête, sans excepter le bel ouvrage qu'il vient de payer 100 francs ($20).

Un agent de police témoin du fait dresse procès-verbal au boutiquer, conseille à M. Laurent de l’actionner en dommages-intérêtsà la Justice de Paix et lui donne le nom et l'adresse de l’arroseur maladroit,

M. Laurent se rend au greffe de la Justice de Paix de l’arrordissement et fait assigner le commerçant.

Quelques jours après, il se rend, sur convocation, devant le juge de paix, dans la chambre de conciliation où les parties seules comparaissent.

Il expose ses griefs:

—Je me plains d’une offense commise par ce monsieur, qui a totalement gâté l'ouvrage que voici, dont je venais de faire l'achat.

—Je ne pense pas, dit le magistrat d’un ton Sévère, que monsieur, qui est un honorable commerçant, ait jamais eu l'intention de vous offenser. Il a commis une maladresse dont il est responsable, mais il n'a pas — je le crois du moins — commis le délit que vous lui attribuez.

—D'ailleurs, Monsieur, dit à sor :our le commerçant, je suis tout prêt à vous faire de sincères excuses et à payer les dommages que j'ai pu vous occasionner.

Dans ces conditions, l'entente se fit vite et bien. M. Laurent abandonna ses gravures à celui qui les avait gâtées et en reçut le prix, avec les excuses du payeur, qui se retira aussitôt.

—Monsieur le juge de paix, dit M. Laurent ine fois seul avec le magistrat, vous m'avez repris un peu sévèrement au sujet d’une expression que j'ai employée à l'égard de mon adversaire. Je suis étranger et je connais mal la valeur des mots, ce qui me fait souvent commettre des erreurs. En employant le mot offense, je n'ai pas voulu dire que j'avais été personnellement outragé, mais que j'ar is subi une action qui, même involontaire, devait être soumise au tribunal. Au Canada, nous appelons cela une offense. Puis il y a la nuisance, le quasi-délit, le délit et le crime.

—Ici, dit le magistrat, une

OFFENSE — est un acte ou une parole constituant une injure volontaire, qui tombe sous le coup de la loi. En vous entendant parler d’offense, j'ai cru que vous aviez l'intention d’en faire un nouveau chef d'accusation, et c’est pour cela — mes fonctions étant essentiellement conciliatrices — que je voulais vous écar-

NE | RO D me A umo ne

ter de cette voie. Mais tout est ararngé à l’amiable, donc tout

est pour le mieux.

—Et j'en suis fort aise, ajouta M. Laurent. Mais auriez-vous la bonté de me dire quel mot j'aurais dû employer ?

—Vous auriez dû dire, je me plains d’une FAUTE

ou d’une MALADRESSE

ou d’une IMPRUDENCE de ce monsieur, qui a gâté, abimé ou perdu l'ou-

vrage que je venais d'acheter, mais non d’une offense.

—Je vous remercie infiniment, Monsieur, et je tiendrai compte de l’utile correction que vous venez de faire à mon vocabulaire.

Le juge de paix avait sans doute du temps à perdre, car, au lieu de laisser partir M. Laurent, il le retint en lui disant:

—Vous avez employé des termes, tout à l'heure, qui, quoique français, ne sont pas employés ici, du moins dans le répertoire judiciare: offense et nuisance. Me permettez-vous, pour le cas où vous auriez besoin de vous en servir, de vous indiquer les termes qui s’appliquent à toutes les infractions à la loi.

—Je vous en serai reconnaissant.

—Nous avons d’abord la CONTRAVENTION.—C'est une infraction aux lois ou règle:

ments ; par exemple: — ne pas allumer les lanternes de voiture

à la nuit tombante ; — conduire sa voiture à ur trop vive allure,

la tenir sur la gauche et non sur la droite de la rue; — laisser

divaguer son chien sans collier portant le nom du propriétaire :

— négliger de se soumettre aux règlements de voirie; — se-

couer les tapis par les fenêtres donnant sur la rue, etc., etc. Ce

sont là des fautes, des oublis, des négligences qui entrainent nécessairement une répression, car toute contravention est légalement sans excuse.

NUISANCE.—C'est un vieux mot très expressif, caractérisant ce qui est nuisible; mais il n’est plus employé en français, ni au Palais, ni ailleurs. Ce qui est très regrettable.

DELIT.—I] y a de petits et de gros délits. Les propos grossiers offensants, les injures publiques, les batteries, l'ivresse, le vol, l'escroquerie, l'abus de confiance, sont des délits qui sont punis selon une échelle variable, soit par l'amende ou par la prison, soit par les deux peines combinées. Il y a des délits qui n'entraine nt pas de flétrissure, tels que les délits de chasse, de pêche et de presse, mais qui peuvent être réprimés parfois avec sévérité.

"QUASI-DELIT.—C'est un fait illicite commis sans intention de nuire, mais qui cause néanmoins du tort à autrui. I1 donne ouverture à une action en dommages-intérêts ou à des poursuites pénales de simple police. Les contraventions ne sont autre chose que des quasi-délits.

“CRIME.—Sont qualifiés crimes tous les attentats graves contre la propriété, la personne, la morale ou la sécurité publique. Un vol ordinaire, même lorsqu'il est commis par un récidiviste endurci, n'est qu’un délit. Pour constituer un crime, il faut qu’il soit accompli à main armée, ou avec effraction, escalade, ou dans d’autres conditions prévues par la loi. Dans ce cas, il prend le nom de crime et est soumis à une plus haute juridiction.

Les contraventions sont jugées par la justice de paix, les délits

‘par la chambre correctionnelle; les crimes par la cour d’assise, —J'ai constaté, Monsieur le juge, que le vocabulaire français est

abondant pour désigner les coquins. Il y a filou, voleur, escroc,

griveleur, bandit, pickpocket, cambrioleur, maraudeur, braconnicr, etc. Quelle différence exacte y a-t-il entre ces désignations ?

—Tous ces gens-là pratiquent le vol, mais de différentes façons. Leur manière d'opérer les rend plus ou moins dangereux, aussi y a-t-il des différences dans la pénalité.

FILOU.—Celui qui s’empare du bien d'autrui ou lui cause un préjudice à son avantage par adresse, ruse ou audace, mais sans violence, même pour se défendre en cas de surprise, est un filou. Celui qui triche au jeu est un filou; celui qui se fait servir un repas dans un restaurant et qui, au moment de payer, déclare n'avoir pas d'argent est un filou ; celui qui se dispense de payer

son cocher en se faisant conduire à une maison ou à un magasin ayant double issue est encore un filou.

VOLEUR.—Le voleur est celui qui profite de l’occasion ou qui la fait naître pour s'emparer du bien: d'autrui, soit furtivement, sait par force. Le voleur exerce sa coupable industrie dans les magasins, dans les maisons, au sein des foules ou sur des sujets isolés. Le vol accompli dans certaines circonstances aggrave le délit et le classe parmi les critnes, par exemple, le vol de grand chemin à main armée, le vol avec effraction ou escalade, la nuit, dans une maison habitée, etc. Dnas ces cas, le vol prend le nom de vol qualifié.

ESCROC.—C'est celui qui par persuasion, fourberie, manoeuvres. frauduleuses, etc., se fait remettre des objets, des valeurs, de l'argent pour un but déterminé en faisant naître dans l'esprit de sa dupe une espérance chimérique ou l'appât d’un profit illusoire. De tous les genres de voleurs, l'escroc est le plus dangereux, car il est le plus roué, celui auquel on peut rarement échapper lorsqu'il exerce son industrie avec art. Aussi la loi

française punit-elle l’escroc avec une particulière sévérité.

GRIVELEUR.—C'est celui qui réalise au détriment de ses patrons ou de ses maîtres des gains illicites, des petits profits inavouables. Celui qui majore légèrement un compte de dépense ; celui qui ayant reçu le prix d’un tramway ou d’une voiture pour faire une course la fait à pied pour encaisser l'argent ; la servante qui surcharge le prix de son marché, etc., ceux-là sorit des griveleurs et commettent le délit de grivèlerie. —Permettez-moi, Monsieur, une question en parenthèse, in-

terrompit M. Laurent. Vous venez de dire que le griveleur est

celui qui trompe ses patrons ou ses maîtres. Y at-il une différence entre ces termes ?

—Une légère différence, oui Monsieur. Les employés de toutes sortes, les ouvrie-s, les journaliers sont au service d’un PATRON.—Le patron est donc le chef d’une entreprise commer-

ciale ou industrielle. .

MAÏTRE.—Les domestiques de toute espèce, y compris les coch: ‘s spécialement attachés à une maison, sont au service d’un maitre et non d’un patron. Ainsi le veut l’usage.

REOTIFICATION DU VOCABULAIRE 91

Ainsi l’on ne s’informera pas auprès d'un commis, d’un comptable ou d’un ouvrier en lui demandant: “Votre maître est-il là? Mais bien : “Votre patron est-il visible?” Et on ne chargera pas un domestique d’une commission pour son patron, mais d'une commission pour son maître.

—Bien, Monsieur. Muis dans le classement des délits, on énonce, en les distinguant, l’escroguerie et l'abus de confiance. D'après la définition que vous venez de faire de l’escroc, il me semble que pour commettre son délit il doit nécessairement abuser de la confiance d’autrui.

—Non, l’escroquerie et l’abus de confiance sont deux délits bien différents.

ABUS DE CONFIANCE.—On commet un abus de confiance toutes les fois que l’on trompe la foi de so1 prochain. Mais pour tomrper la confiance de quelqu'un, il faut que ce quelqu'un ait confiance en vous, soit qu'il vous connaisse de longue date, soit que sa confiance repose sur des faits réels, ou d'apparence réelle ; des faits sur lesquels il peut prendre des références. Je vais vous citer deux exemples qui me feront mieux comprendre. Vous avez un ami. Obligé de changer précipitamment de rési-

dence, vous lui confiez la clé de votre logis et vous le chargez de

vous expédier vos effets que vous n'avez pas le temps d'emporter.

Or, abusant de votre confiance, il s'empare de vos effets, se les

approprie ou les vend à son profit. Il a abusé de votre confiance,

car vous n’euriez pas confié cette mission à un inconnu.

Autre exemple. Un individu est employé dans une administration quelconque. Il touche des appointements qui lui permettent d'acheter un piano à crédit. Il fait un marché dans ce sens, disant au facteur d'instruments : “Je suis employé à tel endroit ; je gagne 500 francs par mois ($100). Voulez-vous me vendre un piano payable 100 francs ($20) comptant, et le solde par mensualités de 50 francs ($ro) ? -

Le facteur de pinaos prend ses renseignements et les déclara tions de son acheteur sont confirmées. Il lui livre le piano contre le premier versement convenu et le sride est représenté par les: billets à ordre échelonnés de mois en mois. C’est donc une vente ferme, à crédit, basée sur la confiance qu’inspire l'acquéreur. Une

circonstance imprévue lui fait perdre son emploi au bout de trois mois et l'oblige à suspendre ses paiements, Le vendeur n'aura contre son client que le droit de recours civil accordé aux porteurs de billets à ordre et ne pourra revendiquer la reprise de l'instrument, ni exercer de poursuites correctionnelles. 11 n'y a pas de la part du débiteur, mauvaise foi, abus de confiance. C'est un malheur, un accident, un risque du commerce.

Mais si au moment où l'employé a traité avec le facteur, 59. congé lui avait été signifié ; s’il savait que dans trois mois il serait insolvable, et que malgré cette certitude il ait profité de sa position offrant des apparences de sécurité pour se faire livrer, ferme et à crédit, un piano qu'il savait ne pas pouvoir payer, il aurait commis un abus de confiance et se serait rendu passible d’une peine variant entre deux mois et deux ans d'emprisonnement, sans préjudice de la reprise de l'instrument. J'ajoute que l'abus de confrance commis par un employé à l'égard de son patron, ou par un dcmestique à l'égard de son maître, constitue une aggravation et est qualifiée crime.

Quant à l’escroc, il n’abuse pas de la confiance des gens, mais de leur crédulité ou de leur cupidité. L'escroc ne s'adresse et ne peut s'adresser qu’à des inconnus, et il met tous ses soins à ne jamais rencontrer ses victimes. Il n’abuse pas de leur confiance, attendu qu’on ne peut tromper la confiance de quelqu'un qui ne vous l’a jamais accordée,

Voici un exemple d’escroquerie très fréquente à Paris. C'est un coup classique, si j'ose ainsi m’exprimer.

L'escroc fait insérer un peu partout des annonces demandant des directeurs, des gérants, des surveillants, des régisseurs, des gardes, etc., etc. Il ajoute que ces emplois ne nécessitent pas de connaissances spéciales et sont très largement rétribués. Les gogos viennent chez lui en foule. L’escroc leur promet à tous des appointements invraisemblables ; il déclare à chaque postulant que la place lui convient autant qu'il convient à la place, et se fait fort de la lui faire obtenir. Seulement, le solliciteur devra verser un cautionnement en espèces en garantie de sa bonne gestion.

Ceux qui se livrent à ce genre d’escroquerie sont de véritables artistes, qui savent persuader et allumer la dupe. Aidés d'un

REOTIFICATION DU VOCABULAIRE 93

complice jouant le rôle d'employeur, ils obtiennent le cautionnement demandé 29 fois sur 30. Ils fixent siors la date de l'entrée en fonctions de la victime à deux, trois ou quatre semaines de là, se hâtent de multiplier les dupes et disparaissent pour aller opérer ailleurs. Il n’y a pas là abus de confiance, mais exploitation de la naïveté, de la bêtise, de l'imprudence, de l'irréflexion.

BANDIT.—Ce terme s'applique à tout malfaiteur en révolte ouverte contre les lois et qui pratique des attaques à main armée. Les bandits agissent ordinairement par troupe.

PICKPOCKET.—(Mot emprunté de l'anglais). Ainsi que son nom l'indique, le pickpocket est un voleur à la tire, très habile à vider les poches et les goussets sans que ses victimes s'en aperçoivent.

CAMBRIOLEUR.—On nomme ainsi ceux qui volent dans les maisons ou les appartements, en y pénétrant, par escalade, ef- fraction ou à l'aide de fausses clefs. Ces malfaiteurs sont d'une espèce très dangereuse, car ils hésitent rarement à tuer en cas de surprise.

MARAUDEUR.—C'est celui dont la spécialité consiste à voler des fruits, des légumes non encore détachés du sol ou des arbres, ” ainsi que les volailles ou les oeufs.

BRACONNIER.—C'est celui qui chasse en temps défendu, ou. avec des engins prohibés, ou sans permission, où sur des terres : réservées. =: ;

Dans le but d'encourager deux ou trois jeunes artistes canadiens qui s’exercent à la peinture à Paris, M. Laurent a joué à leur égard le rôle de Mécène et leur a acheté une vingtaine d’ébauches, ” d'études, de poc 1ades qui ornent les murs de son salon et de son bureau. Mais il ne trouve pas cela à son goût et désire en faire l'échange contre trois ou quatre oeuvres plus remarquables. A cet effet il entre chez un marchand de tableaux; q.' est aussi un encadreur.

—J'ai chez moi, dit-il, une vingtaine de cadres que je voudrais échanger contre trois ou quatre pièces plus riches. Veuillez les.

faire prendre. Vous jugerez de leur valeur et je viendrai i:i faire un choix, —YŸ at-il des gravures sous verre dans vos cadres. —Oui, deux peintures à l'eau, Mais je les garde. Les @utres sont des peintures à l'huile, —C'est bien ‘'onsieur, dit le marchand en souriant malicieusement, je les ferai rendre demain.

M. Laurent se retira en se demandant pourquoi le marchand souriait ainsi.

Le marchand souriait à cause des deux expressions employées l'eau et peinture à l'huile. Cette e son client était absolument étran-

Et M. Laurent s'était dénoncé comme profane en employant PEINTURE A L'EAU — qui ne se dit pas en français—pour

AQUARELLE.—L'aquarelle est une peinture d’un genre spécial, très difficile, exécutée sur Papier avec des couleurs délayées dans l’eau. L'expression peinture à l'eau sonne étrangement aux oreilles des artistes, des connaisseurs et même des gens du

monde,

Il en est de même de l'expression PEINTURE A L'HUILE — employée pour PEINTURE — tout simplement, ou mieux encore peur TOILE.—On nomme ainsi les oeuvres peintes à l'huile sur des

toiles préparées et tendues sur des châssis de bois. On dit: un

tableau peint sur toile; des toiles de maîtres.

A la question du marchand, M. Laurent aurait dû répondre: — J'ai deux aquarelles, Les autres sont des peintures ou des toiles.

Ainsi on doit dire: “J'ai un magnifique portrait du pape sur

ï e c'est une peinture à lhuile, attendu que

peinture ont un nom particulier. Ce portrait

Pourrait être un

RECTIVICATION DU VOCABULAIRE #5

PASTEL.—C'est-à-dire un portrait exécuté avec des c:ayons faits de couleurs pulvérisées. C'est un genre de travail qui diffère beaucoup de la peinture à l'huile, faite à la brosse et au pinceau. Il y a un autre genre de peinture qu'on appelle

GOUACHE.—C'est une peinture exécutée à l'aide d'une préparation faite avec des substances colorantes détrempées avec de l'eau additionnée de gomme, rendues pâteuses par un mélange de miel.

FRESQUE.—C'est une peinture murale faite sur un enduit particulier avec des couleurs trempées dans l’eau de chaux.

Il y a encore la peinture sur porcelaine, qui doit être fixée par la cuisson, et la

MINIATURE.—Qui est une peinture très délicate, exécutée sur papier, sur vélin, sur ivoire, sur tôle, etc. On : ira donc: Le salon carré du Louvre contient une merveilleuse collection de tableaux, ou une merveilleuse collection de peintures, ou une merveilleuse collection de toiles. Mais on ne

dira jamais, sous peine de s'exposer au ridicule, une merveilleuse <ollection de peintures à l'huile.

Et voilà pourquoi le marchand souriait.

Le lendemain avant de sortir, M. Laurent prévint Justine qu'on viendrait enlever tous les cadres, sauf les deux qu'il réservait 11 a pria de surveiller cette opération et d'empêcher les dégâts possibles.

Un peu plus tard deux hommes se présentèrent pour accomplir cette besogne. Ils enlevèrent toutes les foiles que Justine leur fit soigneusement ranger le long du mur et emportèrent les cadres.

Lorsque M. Laurent rentra, il ne fut pas peu surpris de voir ses : ‘intures alignées, la face à la muraille.

—Mais pourquoi ont-ils laissé cela ici? pourquoi les avez-vous laissé faire? demanda-t-il à Justine.

—Parce qu'ils avaient ondre de n’enlever que les cadres. Monsieur m'avait dit qu’on veindrait prendre les cadres, et je n'aurais ‘pas laissé emporter les toiles avec.

—Allons, fit M. Laurent avec un accent de découragement, j'ai sans doute commis une nouvelle erreur.

—Quelle était donc l'intention de Monsieur ?

—D'échanger mes cadres contre d'autres, parce que les sujets représentés ne me plaisent pas.

—C'est une nouvelle erreur, en effet, dit Justine. Monsieur comprend l’ensemble, la peinture et la brodure, sous le nom de cadre ; il confond sous ce nom le contenant et le contenu.

—C'est vrai. Au Canada, nous appelons cadre, l'image, le verre: et la bordure, ;

FIG. 57.—Tableau encadré.

FIG, 56.—Tableau non encadré.

—Eh bien, ici, un CADRE.—C'est la bordure de bois ou de métal qui entoure, en-

cadre, une glace ou un tableau. Le cadre est une pièce distincte ;

(fig. 55) mais la peinture et le cadre réunis ne font plus qu’un

objet qui prend le nom de tableau.

TABLEAU.—C'est un ouvrage de peinture exécuté sur toile, sur bois ou sur tôle. Qu'il soit encadré ou non, il s’appelle toujours tableau. (fig. 56, 57).

Exemple : Un acheteur se présente chez

un marchand. Il voit un paysage peint

sur toile, non encadré: — Combien ce tableau? demande-t-il. — Tant, lui répond le marchand.

‘’achteur n’est pas satisfait et en examine d’autres, — Et ce tableau-là, combien le vendez-vous ? dit-il en désignant une autre toile encadrée. — Six cents francs. — Pouvez-vous me laisser ce tableau

FIG, 55.—Cadre.

REOTIFICATION DU VOCABULAIRE s7

pour cinq cents francs, en me fournissant un cadre moins riche, moins travaillé ?

—Certainement.

Et le marché se conclut.

—Cet exemple doit suffire, ajouta Justine, pour montrer à Monsieur la différence qui existe entre un cadre, partie d’un tout, et un tableau unité comprenant deux objets: la toile et le cadre.

—C'est juste. Alors j'aurais dû dire au marchand que je voulais échanger mes fableaux et non mes cadres.

—Oui, Monsieur. Mais l'erreur est réparable.

—$Sans doute, Justine; mais vous conviendrez que ces erreurs répétées sont un peu humiliantes pour mon amour-propre.

—Mais non, Monsieur. En France, on ne tient pas compte de ces erreurs aux étrangers, et on fait au contraire tout ce que l’on peut pour les leur épargner. Savez-vous ce qui est le plus nuisible à Monsieur ?

‘—Non, je ne le sais pas, mais je vous prie de me l’apprendre.

—-C’est la bonne prononciation de Monsieur.

—Comment cela ?

—A entendre parler Monsieur, on le prend pour un habitant d’une des provinces de l’ouest de la France et l’un suppose par conséquent qu’il connait parfaitement la signification des mots qu’il emploie. Tandis que si Monsieur avait un accent exotique,

- on lui ferait souvent spécifier ce qu’il désire.

—T'iens, c'est une bonne idée. Quand j'aurais des doutes, je parlerai français avec un fort accent anglais.

—Que Monsieur essaye, et il verra qu’on ne le prendra plus au mot sur tout ce qu’il dira.

—Mais vous m'avez fait tout à l'heure un drôle de compliment, en disant qu’on me prend pour un habitant de l’ouest de la France. Ai-je donc l'air si gauche, si emprunté?

—Mais les habitants de l’ouest ne sont pas plus gauches et plus empruntés que les habitants de l’est ou que les habitants de Paris.

—LC’est qu'on appelle habitant au Canada, les cultivateurs, les

gens de la campagne. Ce sont de braves. gens, mais qui manquent d'élégance et de manières. Prendre quelqu'un pour un habitant, c'est constater la rusticité de son esprit et de son extérieur.

— Ah! ce n’est pas ce que j'ai voulu dire.

HABITANT.—En français, on appelle habitant celui qui réside habituellement dans un endroit, ville ou village.

Les gens de la campagne portent différents noms: paysans, villageois, campagnards, cultivateurs, etc., mais ils font partie des habitants de la région et de la France, au même titre que les citadins et que l'aristocratie.

Dans l'immeuble voisin de celui qu'habite M. Laurent, il y a un magasin occupé par un armurier, où sont emmagasinées des matières explosibles : poudre, cartouches, etc.

Le feu prit un jour dans ce magasin.

Lorsque M. Laurent rentra chez lui, il trouva tout le monde en émoi, à cause de la vive alerte que cet événement avait jeté

dans la maison.

—Abh! dit Mme Laurent, nous avons eu bien peur, Justine et moi. Nous étiuns prêtes, ainsi que les autres locataires, à abandonner la maison, lorsqu'un officier des pompiers nous a tous rassurés en nous affirmant qu’il n’y avait plus de danger.

—Alors, demanda M. Laurent, les pompiers n’ont pas été longs à contrôler l'incendie ?

—Le contrôler! dit Justine, ils avaient mieux à faire, Ils avaient d’abord à s’en rendre maîtres. C’est ce qu’ils ont fait. Au bout d’une heure tout danger pour :le voisinage était écarté,

Cette réponse fit sentir à M. Laurent qu’il avait encore employé un mot improprement. à

—Contrôler ou maîtriser, dit-il, Pour nous c’est la même chose. Au Canada, nous «disons couramment, lorsqu'il n’y a plus de danger pour le voisinage: le feu est sous contrôle.

—Quand Monsieur a demandé si les pompiers avaient été longs à contrôler l'incendie, j'ai compris, malgré la forme bizarre de la question, que Monsieur s’informait s'ils avaient recherché les

causes de l'incendie. C’est pourquoi j'ai répondu qu’à ce moment ils avaient mieux à faire.

CONTROLER.—C'est vérifier les actes, surveiller les opérations des divers agents subalternes chargés d’un service public ou privé. Ces fonctions sont remplies par des agents spéciaux nommés contrôleurs. Pour constater que le caissier d’un établissement n’a pas commis d'erreurs ou de détournements, on fait le contrôle de la caisse par l'examen des livres et des pièces de comptabilité. Les attributions des contrôleurs sont très multiples: on contrôle le titre des monn. :s, celui des objets d'or ou d'argent, les r-ids et les mesures, le droit d’un voyageur ou d'un spectateur à occuper une place en chemin de fer ou au théâtre ; on contrôle la qualité et la quantité des vivres fournis à la troupe, aux hôpitaux, aux prisons. On contrôle les actes d’un serviteur, d’un employé, d’un mandataire, Mais on ne contrôle pas un incendie, une catastrophe. Lorsqu'on en recherche les causes pour établir les responsabilités, on contrôle les déclarations suspectes ou intéressées, c’est-à-dire qu’on les examine à fond, qu’on recherche si les faits allégués sont confirmés par la réalité des choses, par des preuves matérielles ou, à leur défaut, par des causes probantes.

—Aors, on ne peut pas dire qu’une chose ou qu’un être dont on s'est rendu maître, un incendie par exemple, ou un cheval emporté est sous contrôle lorsqu’on a fait reprendre l'allure normale à l’un et que l’on a eu raison de l’autre.

—Non, Monsieur.

SOUS CONTROLE — n’est pas français.

On peut être sous le contrôle de quelqu'un; on peut avoir un droit de contrôle sur des hommes ou sur des choses, Mais on n’est pas sous contrôle.

—Eh bien, c’est une faute que nous commettons tous les jours au Canada. Nous disons qu’un incendie est sous contrôle quand, sans être éteint, les pompiers sont parvenus à l'empêcher d'étendre ses ravages. Tout accident, toute menace du fait des hommes, des animaux ou des éléments est sous contrôle lorsque le danger immédiat a disparu. Ainsi un taureau furieux parcourt les rues,

n.enaçant la vie des passants. On parvient à l’acculer dans nne impase et à l’empêcher d’en sortir. Il est sous contrôle parce qu'il ne peut plus faire de mal, quoique libre encore. Nous employons cette forme journellement, et nous commettons une faute?

—Oui, Monsieur. Ainsi, dans l'exemple du taureau échappé, on pourra dire qu’il est maîtrisé, domp'é, vaincu, réduit, paralysé, et quantité d’autres termes propres ou figurés, tout, excepté sous contrôle.

—Enfin! soupira M. Laurent... Mais puis-je au moins em ployer le mot contrôlable ou incontrôlable ?

—Oui, Monsieur... Cependant, ajouta Justine un peu méfiante, Monsieur devrait bien me dire dans quel sens il voudrait faire usage de ces mots.

—Dans ce sens, par exemple: j'ai un employé plein de savoir et de bonne volonté, mais aussi d’une iditiative audacieuse qui m'est préjudiciable ; je le congédie parce qu’il enfreint mes ordres tout en voulant servir mes intérêts. Puis-je dire que je le renvoie parce qu'il est incontrôlable ?

—Non, Monsieur. Dans ce cas,

INCONTROLABLE — n’est pas français.

—Eh bien, expliquez-moi cela.

—Dans l'exemple que Monsieur vient de donner, il est certaim que le patron a un droit de contrôle sur les actes de son employé. Il contrôle ces actes de manière à s'assurer qu’ils sont accomplis conformément à ses ordres et aux règles de la probité. Les faits qui peuvent être contrôlés sont contrôlables, c’est-à-dire qu'ii: peuvent être vérifiés, examinés, surveillés, approuvés ou blâmés. Le contrôle d’un employé s'exerce donc sur ses actions, non sur sa volonté, sur son caractère, ses qualités ou ses défauts. C’est l'autorité qui agit sur les facultés, les dispositicns ou les imper- -tions d’un homme. Tout cela se constate, niais ne se contrôle pas.

CONSTATER.—C'est reconnaître l’état d’une chose, la vérité d’ur fait, l'existence d’un être, la place d’un objet. Lorsque vous reconnaissez que votre employé manque habituellement d'exactitude, vous faites une constatation, non un contrôic

— Alors, comment dois-je m’exprimer, pour dire que je congédie mon employé parce qu’il n’en fait qu’à sa tête?

— Il n’y a que l'embarras du choix. On le congédie pour son indépendance, son insoumission, son insubordination, son entêtement, sa désobéissance, son sèle intempestif, etc., etc. On le congédie pour toutes sortes de raisons, sauf pour la raison qu'il est incontrôlable. Car ce n’est pas l’homme qui est contrôlable ou incontrôlable. C'est son service.

Il est cependant certaines fonctions qui échappent à la possibilité de tout contrôle, qui sont, conséquemment, incontrôlables. Par exemple, un gardien de phare, au large, a une mission de ronfiance. Il doit allumer ses feux à la nuit tombante. S'il ne le fait pas, vous l’ignorez et vous n’avez aucun moyen de contrôle Pour vous assurer de la régularité de son service, lequel est in- <ontrôlable. Survienne un accident du fait de sa négligence, vous êtes informé de sa faute, vous la constatez, mais vous n'avez pas pu exercer un contrôle, vous permettant d'établir si cette négli- &ence est un fait habituel ou isolé,

—Justine, demande M. Laurent, Pouvez-vous m'indiquer un bon <ncanteur ?

—Un encanteur? Je ne sais pas ce que Monsieur veut dire.

—Je veux dire un homme qui fait encan. J'ai l'intention d'acheter ici divers objets mobiliers que je me propose d'apporter

à Montréal.

—Abh! fort bien.

ENCAN — est français et signifie vente à l'enchère. On dit vendre à l'encan, mais non faire encan.

ENCANTEUR — n'est pas français. En France, les fonctions de ceux qui président aux ventes publiques à l'enchère, ou à la brisée, ou à l’encan, ce qui est la même chose, sont remplies par des officiers publics nommés

COMMISSAIRES PRISEURS.-—<Ces G-ficiers sont chargés d'effectuer les ventes publiques volontaires ou forcées. Ils ont un privilège mais sont responsables de leurs opérations.

—Eh bien, voulez-vous m'indiquer une salle d’encan?

—Les encans réguliers se font, à Paris, à l'Hôtel des ventes, rue Drouot.

—Merci, je vais m'y rendre.

—Monsieur, dit Justine, me permet-il de lui signaler une faute assez grave qu’il a commise.

—Certainement.

—Monsieur a dit qu’il voulait acheter divers objets mobiliers pour les apporter. à Montréal.

—Oui.

—Eh bien, Monsieur ne devra pas les apporter mais les emtorter à Montréal.

—Ah! Ah! À

APPORTER.—C'est transporter un objet d’un lieu éloigné à un lieu plus proche. Si Monsieur veut sortir avec sa canne, il devra me dire apportez-moi ma canne. J'irai la chercher et je l’apporterai à Monsieur.

. EMPORTER.—C'est enlever, c’est ôter du lieu présent un objet que l’on veut transporter dans un lieu plus éloigné. En rentrant, Monsieur me dira: emportez ma canne, et je la transporterai ailleurs, à sa place, dans l’antichambre.

Il en est de même des verbes amener et emmener.

AMENER.—C'est conduire, mener un être humain, ou un animal d’un lieu éloigné dans un lieu plus proche. Exemple: Un agent de police conduit un délinquant au poste. Il le présente au chef en disant: — Je vous amène un individu que j'ai pris en flagrant délit de vol. — C'est bien, mettez-le en cellule, et à dix heures vous l’emmenerez au poste central.

EMMENER.—C'est conduire, mener un être humain du un animal du lieu où l’on est dans un autre. Exemple: — Monsieur le vétérinaire, je vous amène mon cheval pour que vous l’examiniez. Après l'examen, le vétérinaire s'adresse à un de ses aides et lui dit: — Emmenez ce cheval à l'infirmerie.

—Je vois, dit M. Laurent, qu'il y a en effet une notable diffé-

rence entre ces expressions, et j'en prends bonne note, Mais on

REOTIFICATION DU VOCABULAIRE 103

me rendant à l'Hôtel des ventes, savez-vous si je trouverai un marchand de fer sur ma route?

—Un marchand de fer?... Si Monsieur me dit ce qu'il désire acheter, peut-être pourrai-je le renseigner.

—Je veux acheter des pièges à vermine.

—Des pièges à vermine?... je ne comprends pas.

—J'ai constaté qu’il y a de la vermine dans la cave, et je voudrais m'en débarrasser.

—Que Monsieur veuille bien me dire le nom d'un de ces insectes et je comprendrai peut-être,

—Ïl ne s'agit pas d'insectes, il s'agit des rats et des souris.

—C'est cela que Monsieur nomme vermine ?

—Oui.

—Nous étions loin de nous entendre.

VERMINE.—On nomme ainsi toutes sortes d'insectes parasites, nuisibles aux hommes et aux animaux, tels que poux, puces, punaises, etc. Les rats, les mulots, les souris et tous les petits rongeurs qui ravagent les maisons ne sont pas compris, au propre du moins, dans la vermine, quoïqu'ils soient aussi incommodes et aussi désagréables que les petites bêtes désignées sous ce vocable. C'est donc un piège à rats et une souricière que Monsieur veut se procurer,

—Précisément.

—Mais ce n’est pas chez un marchand de fer que Monsieur trouvera ce articles ; c'est chez un quincaillier.

—{C'est très juste. Nous connaissons fort bien les quincaillers chez nous, mais l’habitude l’emporte'et nous persistons à les nommer marchands de fer.

—Ce qui n’est pas la même chose.

MARCHAND DE FER.—C'est celui qui vend le fer en barre, en plaque, en saumon ou en gueuse, pour les besoins de l’industrie.

QUINCAILLIER—C'est celui qui vend toutes sortes d'articles manufacturés, en fer, en cuivre, ou en tout autre métal. M. Laurent sortit après avoir noté l'adresse d’un magasin de quincaillerie que lui indiqua Justine.

Il s’adressa ainsi au marchand:

—Monsieur, avez-vous une patente spéciale pour les pièges à rats?

—Mais je n’ai pas besoin d’une pilote spéciale pour un seul article. Ma patente de quincaillerie m’autorise à vendre tous les articles compris dans mon commerce.

—Je dois mal m’exprimer, Monsieur, puisque vous ne me comprenez pas. Je veux dire, par patente spéciale, un piège nouveau, perfectionné,.

—Bon. Vous voulez un article breveté.

Le marchand en présenta plusieurs modèles et M. Laurent fit son choix. Puis il questionna:

—Voulez-vous me dire, Monsieur, ce que vous avez compris lorsque je vous ai demandé si vous aviez une patente spéciale pour les pièges à rats?

—Volontiers.

a) PATENTE.—La patente est la contribution annuelle que paye tout commerçant. Le prix de la patente est variable selon la nature du négoce, En me demandant si javais une patente spéciale pour les pièges à rats, j'ai compris que vous me demandiez si j’avais le droit de vendre ces articles.

—Je comprends la confusion. Au Canada, d'où je viens, dit M.

Laurent, on appelle

b) PATENTE — le droit garanti par l'Etat à tout inventeur d'exploiter exculsivement son invention ou sa découverte. —Ici, dit le marchand, cela s'appelle un

BREVET.—Le». vet d'invention est délivré par le gouvernement à l’auteur d’une invention, pour lui en assurer la propriété pendant un certain nombre d'années, soit quinze ans au maximum. —D'autre part, ajouta M. Laurent, la contribution que vous

payez pour exercer votre commerce et que vous nommez patente

se nomme chez nous. :

LICENCE.—C'est le droit d'exercer un commerce ou une industrie moyennant l’acquit d’un droit variable, comme ici. Un commerçant, patenté en France est un commerçant licencié au Canada.

LT nn eneencenmenn en

—Le mot licence existe aussi en France, dit le marchand, mais dans le sens de privilège ou de grade universitaire. On obtient aussi une licence exceptionnelle pour importer des marchandises prohibées. Un

LICENCIE — est celui qui a obtenu une licence de cette nature ou un second grade dans une faculté. Il y a des licences en droit, en belles-lettres, en sciences, en philosophie, etc. C'est le grade qui suit celui de bachelier et qui précède le grade de docteur.

M. Laurent a donné une brillante soirée à laquelle assistaient la colonie canadienne et un grand nombre de personnalités appar-

‘tenant à la haute société parisienne,

Pour des raisons d'intérêt et non par vanité, il voudrait que cette fête fût signalée dans un grand journal. 11 se rend à la-rédaction d’un quotidien élégant, fait passer sa carte, est introduit et demande à faire insérer dans les échos nn petit événement social.

—Nous ne nous occupons guère de ces graves questions, lui répond le secrétaire de la rédaction. Cependant, pour complaire À un étranger, nous ferons exception à la règle. Veuillez me dire de quoi il s'agit.

M. Laurent s’expliqua.

—Ah! pardon! je me reprends, dit le journaliste. Ceci est tout à fait intéressant pour nous. J'avais mal interprété votre demande.

—Vous-y mettez beaucoun de courtoisie, Monsieur, car j+ crois plutôt que c'est moi qui avais mal présenté ma requête. ‘Je sais que j’emploie souvent des mots, des expressions qui prêtent à l’équivoque, et vous m’obligeriez vraiment en me disant ce que vous aviez compris.

—Eh bien, Monsieur, puisque vous le désirez, voici: Vous m'avez demandé l'insertion d’un petit événement social, alors qu'il s'agissait d’un événement mondcin, ce qui n'est pas du tout la même chose.

—Ayez donc la complaisance de me fixer sur la différence qu’il Y a entre ces deux termes, Au Canada, nous n'en faisons pas entre eux.

SOCIAL.—C'est le terme employé pour désigner tout ce qui concerne la société, prise dans son ensemble, c'est-à-dire l'état des hommes vivant sous des lois communes. Un événement social est un incident susceptible d'affecter les lois, les règles qui régissent la société et les intérêts généraux de ses membres,

MONDAIN.—C'est le terme qui s'applique aux manifestations élégantes de cette partie de la société qui constitue le monde, c’està-dire la haute société, le grand monde, par opposition au petit monde, qui est composé des gens du commun.

. M. Laurent est intéressé dans une entreprise minière canadienne, dont le siège principal est à Paris, et il est le mandataire d’un groupe d'actionnaires canadiens fixés dans la capitale française. Il alla un jour trouver le directeur de cette entreprise et lui exposa que les intérêts qu’il représentait, ainsi que ses intérêts personnels exigeaient une audition des comptes.

—Selon le rapport de l'auditeur, ajouta-t-il, les actionnaires canadiens, dont j'ai la procuration, participeront ou ne participeront pas à la nouvelle émission.

Le directeur, étonné, répondit :

— Audition des comptes? Auditeur? Qu'est-ce que cela veut dire?

—Cela veut dire, repartit M. Laurent, que notre groupe d’actionnaires veut connaître exactement la situation de la compagnie, et qu’il m'a chargé de faire auditer les comptes.

—Voyons, Monsieur, dit le directeur, expliquons-nous clairement. Je ne comprends pas du tout ce que signifie, dans l'espèce, audition, auditeur et encore moins audit :

— 11 s'agit de connaître exactement la situation financière de la société.

REOTIFICATION DU VOCABULAIRE 107

—C'est donc une vérification des comptes que vous désirez?

—Justement.

—C'est facile. Je me tiendrai à votre disposition pour cette opération quand vous voudrez. Mais que viennent faire là-dedans les auditeurs et les auditions?

AUDITION.—C'est l’action d'écouter, d'entendre, soit la déposition d’un témoin, soit l'exécution d'une oeuvre, soit la séance

d'essai d'un artiste lyrique ou dramatique.

AUDITEUR.—C'est la personne qui écoute, soit un discours, soit une lecture, soit une leçon. Certains fonctionnaires aspirants à la Cour des comptes ou au Conseil d'Etat, font un noviciat au grade de conseiller en se bornant à entendre les débats sans y prendre part. Au Conservatoire, il y a également ‘les novices, nommés auditeurs, qui assistent aux cours sans participer aux leçons. Mais le verbe

AUDITER — n'est pas français et ne peut être compris de personne en France.

—Je n'insiste pas sur ces termes, répliqua M. Laurent. Au Canada ils sont compris, mais je vois, par vos définitions, qu'il n'en est pas de même ici. En résumé, je réclame un examen sérieux de la comptabilité, suivi d’un rapport sur lequel nous nous baserons pour effectuer de nouveaux versements ou pour nous en abstenir ; peut-être même pour provoquer la liquidation de la société,

—Vous n'avez pas tort, répondit le directeur, de vous entourer de précaution, mais, alors, demandez une vérification, un contrôle, un examen, une surveillance, une censure, une expertise, un rapport, des comptes. Demandez tout ce que vous voudrez, excepté une audition. L'audition d’une comptabilité, c'est comme si vous prétendiez écouter, entendre les chiffres d’un addition. Cela se voit, se constate, se prouve, se discute, mais cela ne s’entend pas.

Depuis longtemps, M. Laurent avait l'intention d'aménager dans son appartement une chambre d'ami, et il songeait à réaliser ce projet lorsqu'il reçut par hasard le catalogue illustré d'une fabrique de meubles, sur lequel il vit le dessin et le prix d'un magnifique lit de cuivre. Comme cette fabrique était établie hors de Paris, M, Laurent fut obligé de traiter par correspondance, I! écrivit donc:

“Veuillez m'envoyer au plus tôt une couchette de cuivre, modèle 222 de votre dernier catalogue. Paiement à votre gré.”

Par retour du courrier il reçut la réponse suivante :

“Nous n'avons pas en magasin de couchette de ce modèle. Nous serons obligés de la faire sur commande, sans augmentation de prix, et nous pourrons vous la livret huit jours après la confirmation de votre demande. Nous nous paierons par une traite à vue.”

M. Laurent accepta ces conditions.

Dix jours après, il recevait un meuble exigu, qui ne pouvait lui convenir. Il refusa d'en prendre livraison et écrivit à la fabrique en motivant un peu amèrement son refus.

La maison répondit qu’elle avait exécuté ponctuellement et exac- ‘tement la commande; qu’elle la tenait pour bonne et valable. En

Conséquence, elle annonça que la traite serait présentée à M. Laurent dans la huitaine,

Avant de pousser plus loin la résistance, M. Laurent alla consulter un avocat, et il apprit qu’il avait encore une fois fait mauvais emploi d’un mot.

En effet, il avait Cemandé une couchette; alors qu’il aurait dû demander un lit ou un châlit du modèle 222.

COUCHETTE.—Ce mot est le diminutif de couche, pris dans le sens de lit. Le diriautif, comme son nom l'indique, diminue ou adoucit là forci du mot dont il est formé. Fillette, signifie petite fille; femmélette, une femme faible; maisonnette, petite maison; clochette, petite cloche; couchette, petite couche ou

petit lit. (fig. 58).

En commandant une couchette couforme au modèle 222, qui représentait un lit, M. Laurent demandait un article spécial dont il spécifiait très clairement la dimension réduite.

LIT.—Meuble en bois, en fer ou en

cuivre sur lequel on se couche pour

se reposer ou pour dormir. Il y a

le lit d'enfant, le lit d'une ou de

deux personnes. On désigne ce dernier sous le nom de grar.d lit. (fig.

59). La couchette est ou un lit d'en-

fant, ou un lit d’adulte, très étroit.

CHALIT.—C'est le bois du lit ou la charpente quelconque sur laquelle reposent tcus les effets de couchage. - Devant l'évidence de son er-

reur, M. Laurent dut entrer en arrangement avec son fourmisseur, qui y mit du reste beaucoup de courtoisie, La couchette fut échangée pour un grand lit, et M. Laurent fut plus contrarié de la confusion qu’il avait faite que des légers frais additio:….els qu’elle avait entrainé.

P10. 58,—Couchette,

+ + * F10. 59.—Grand lit,

—Justine, dit M. Laurent, un de nos compatriotes, M. Demers, ingénieur à bord d’un paquebot qui fait le service entre Montréal et Liverpool, va venir passer le temps de sa vacance avec nous. Cela occasionnera un peu de trouble ici, mais je vous en dédommagerai.

—Si Monsieur prévoit que la visite qu’il m’annonce doit apporter du trouble dans la maison, il ferait mieux de se dispenser: d'inviter son ami; attendu que Monsieur et madame en souffri-. ront plus que moi.

—Votre réponse, Justine, me donne à croire que j'ai encore mal traduit ma pensée.

—Que veut donc dire Monsieur ?

—Simplement ceci: par sa présence, M. Demers vous occasionnera un supplément de soins et de travail contre lequel vous seriez en droit de murmurer, si ce service extra ne vous valait pas une juste compensation.

—Ah! Monsieur, ce n’est pas du trouble cela. C’est un surcroît d'ouvrage, un accroissement de fatigue, un peu plus de mal, un pes plus de peine, comme vous voudrez. Mais le

TROUBLE.—C'est une agitation constante, c'est la mésintelligence, l’émoi, l'inquiétude, la désunion dans la maison. Le trouble, c’est l'opposé du calme. Çe n’est donc pas la petite augmentation de travail que je rencontrerai dans mon service. —Oh! soyez tranquille, mon ami ne va rien révolutionner ici.

Tout ce que je veux dire c'est que tant que durera sa vacance vous

aurez un peu plus de travail.

—Cela n'est en. Mais Monsieur veut-il me dire ce qu’il entend par la vacance de son ami?

— J'entends le congé de vingt jours auquel il a droit tous les ans.

—Je me doutais bien, dit Justine en souriant, qu’il y avait une équivoque sous roche.

VACANCE.—Au singulier, cela se dit de l’état d’une charge, d’une place, d'une fonction, d’un emploi non occupé ou sans titulaire fixe. On dit: il y a une vacance au ministère, au musée, au collège, etc., c'est-à-dire qu’il y a une place vacante, Mais

VACANCES — prend toujours la marque du pluriel quand il s’agit du congé, du repos annuel accordé aux écoliers, aux employés, aux étudiants, aux tribunaux. On dit alors les vacances dureront deux mois. Avez-vous passé de bonne vacances. Votre ami passera ici ses vacances et non sa vacance.

Après cette nouvelle leçon, dont M. Laurent avait pris note, suivant sa coutume, Justine se hasarda à questionner.

—Monsieur vient de me dire que son ami naviguait entre Liverpool et Montréal, en qualité d'ingénieur; Monsieur serait bien

RECOTIFICATION DU VOCABULAIRE 111

obligeant s’il voulait satisfaire ma cw-!.1é: quel service permanent un ingénieur peut-il avoir à re :9lir à bord dr paquebot ?

—Comment quel service perman :nt? :nais c est lui qui surveille, dirige et répare les engins.

—Les engins ?... quels engins?

—Les:machineries.

—Monsieur désigne ainsi, sans doute, les machines motrices du bateau ?

—Précisément.

—Eh bien, Monsieur, permettez-moi de vous faire observer que M. Demers n'est pas ingénieur, qu'il ne dirige aucun engin, et ne surveille aucune machineries.

—Eh bien, ma bonne Justine, dit M. Laurent piqué et amusé, prouvez-moi cela.

—C'est facile.

INGENIEUR.—On nomme ainsi l'homme qui conçoit et qui fait exécuter, à l’aide des mathématiques appliquées, des travaux d’art, tels que la construction d’un pont, d’un chemin de fer, de grands édifices publics, d’un tunnel, d’une tour, etc. Selon leur spécialité, on les classe parmi les ingénieurs civils, ou les ingénieurs des mines, ingénieurs des ponts et chaussées, etc. M. Demers n’est donc pas ingénieur ; il est

MECANICIEN.—On donne ce nom à celui qui possède la science de la mécanique, qui invente ou construit des machines, depuis la serrure d’un petit meuble jusqu'aux grues à vapeur. Mais le nom de mécanicien s'applique spécialement à celui qui dirige une machine, et particulièrement celle d’un navire ou une locomotive.

Il y a aussi l

INGENIEUR MECANICIEN.—C'est celui qui dresse les plans des machines à construire, ;

ENGIN.—On nomme ainsi tout instrument, arme, piège, ustensile propres à un usage déterminé: les engins de chasse, de pêche, de guerre. Le canon est un engin destructeur.

MACHINERIE.—La machinerie est constituée par l'ensemble des machines qui donnent le mouvement à une usine, par exemple.

Ainsi la machinerie d’une filature, d'une usine, peut se composerd’un nombre indéterminé de machines, ce sera toujours /a ma. chinerie, au singulier. On nomme également ainsi l'endroit où. sont logées les machines dans un navire: l’eau a envahi /a ma chinerie. (fig. 60).

FIG. 60.—La machinerie d'un navire,

MACHINERIES — au pluriel, n'est pas français,

Les rayons supérieurs de la bibliothèque de M. Laurent sonttrop élevés pour sa taille ; il ne peut y atteindre qu’en se servant d’une chaise. Pour obvier à cet inconvénient, il charge Justine de-

be

commander un escabeau à cet usage. Il désire que cet escabeau soit léger, élégant, verni, afin de pouvoir rester en permanence dans son cabinet de travail sans déparer l’ameublement par sa rusticité.

Justine s’acquitte de sa commission et fait choix d’un escabeau très coquet. Elle s'attendait à des compliments, elle n’éveilla que le mécontentement de M. Laurent, à fui on livra un

ESCABEAU — c’est-à-dire un siège de bois, sans bras ni dossier, (fig. 61) comme il y en a dans les magasins, dans les bureaux, et dans certains buffets de chemins de fer, de forme ronde ou carrée, à l’usage des employés et des clients.

Les sièges qui servent aux pianistes, nommés tabourets, sont des sortes d’escabeaux. On dit aussi une escabelle.

—Mais ce n’est pas cela qu’il me faut, pro-

testa M. Laurent. Une chaise ordinaire aurait

aussi bien fait mon affaire. F10. 61.—Rscabeau, —Monsieur m'a pourtant commandé d'acheter un escabeau.

—C'est vrai, confessa M. Laurent. Puis il reprit avec une pointe d’impatience :

—Quel diable de pays, aussi, où il semble qu'on ait changé à plaisir les noms de presque tous les objets.

Mais sentant que là mauvaise humeur n'était pas de mise en l'occurence, il se mit à rire de sa mésaventure.

—Ce que je veux, c’est un escabeau à échelons, une échelle si vous préférez.

—Mais c’est justement le nom de ce que Monsieur désire. Il y a des échelles légères, élégantes, spécialement construites pour cet usage et que l’on nomme échelles de bibliothèques où de lbrairies. ë

ECHELLE.—C'est un appareil qui se compose de deux montants reliés entre eux par des échelons cylindriqres ou plats fixés À petite distance l’un de l’autre. Il y a des échelles simples, des échelles doubles, affectées à des destinations spéciales. Ce que

114 LESONS PRATIQUES DE FRA NQAIS

Vous nommez escabeau est une échelle de ménage ou échelle articulée. (fig. 62).

—Justine, dit Mme Laurent à sa bonne au moment où celle-ci sortait Pour faire quelques Courses, voulez-vous remettre cette lettre à l'église Saint-Augustin et attendre la réponse.

—Bien, Madame.

Justine jeta les yeux sur l'enveloppe et lut: “Au révérend M, Thomas, curé de Saint-Augustin.” TASER -—Madame, fit observer Justine, veuillez refaire l'adresse, car la qualité de révérend que vous attribuez à un prêtre catholique le surprendra beaucoup. —Est-ce possible ?

—Oui, Madame.

REVEREND.—C'est un titre d'honneur donné à certains religieux ou à certaines religieuses et plus particulièrement aux Pasteurs ou ministres protestants.

— Alors, comment dois-je le qualifier ?

—Simplement, M. abbé Thomas, curé de Saint-Augustin,

—Donnez que je refasse non seulement l'enveloppe, mais aussi la lettre. Car je lui donne du révérend partout. Dans notre pays, voyez-vous, on nomme révérend et souvent messire tous nos curés.

Justine continua:

MESSIRE.—C'est un titre honorifique complètement tombé en désuétude. Il signifie Monseigneur. On donna jadis re titre aux personnages de haut rang, puis à tout homme noble, Plus tard les prêtres, les médecins et les gens de robe l’accoèrent à leur nom. Mais aujourd’hui il n’est plus porté par personne en France, et on ne le donne que par dérision.

Au retour de la grand’messe, M. et Mme Laurent se répandent

en louanges sur le choeur de chant de la paroisse, qui a exécuté avec un art admirable une messe de Palestrina.

Usant de la liberté qui lui a été conférée, Justine fait remarquer ‘que CHOEUR DE CHANT — est un affreux pléonasme, puisque, dans cette acception, choeur signifie troupe de musiciens qui chantent ensemble, C’est comme si l'on disait l'orchestre des instrumentistes a joué un air de ballet. Au lieu de dire: l'orchestre a joué un air de ballet.

—Alors, demanda Mme Laurent, comme faut-il désigner les personnes qui chantent sn choeur dans une église ou ailleurs.

CHOEUR — tout bonnement. Le choeur du Conservatoire, le choeur de l'Opéra, le choeur de Notre-Dame. On dit aussi

MAITRISE.—C’est l’école où l’on formait autrefois les enfants de choeur au chant de la musique sacrée. On appelait aussi maîtrise l’ensemble de ces enfants eux-mêmes. Aujourd’hui les chants sacrés ne sont plus exécutés par les enfants de choeur, mais par des chantres adultes professionnels. Ce choeur, bien stylé, c'est la maîtrise. Celui qui en a la direction est le “Maître

de chapelle”.

Pendant l'absence de M. et Mme Laurent, il est venu un visiteur inconnu qui a paru dépité de ne pas les trouver au logis. Il s’est informé s’il les rencontrerait dans la soirée. Sur la réponse affirmative de Justine, il a annoncé qu’il viendrait le soir même, refusant de dire son nom afin de leur ménager une surprise.

Cette visite mystérieuse intrigua M. Laurent.

—Pouvez-vous me donner la description exacte de cet homme ? demanda-t-il à Justine.

—Certes oui, répondit-elle. Mais je préfère vous donner son signalement.

—Oh! oh! fit M. Laurent en souriant. 11 paraît que description n’est pas le mot convenable.

—A la rigueur, si. Mais l’autre est préférable. DESCRIPTION.—C'est dépeindre par l'écriture ou par la parole

l'apparence d’un objet, d’un paysage, d’un être quelconque. en

employant des termes assez précis pour évoquer aux yeux de

ceux qui lisent ou qui écoutent la réalité de la chose ainsi dé-

crite.

Lorsqu'il s’agit d’un homme, la. description de ses traits, de sa taille, de ses vêtements prend le nom de

SIGNALEMENT.—C'est la mention aussi exacte que possible de la caractéristique de son visage, de la nuance de ses yeux, de la coupe de ses cheveux, de la taille de sa barbe, du son de sa voix, de sa stature, etc. Employer description pour signalement n'est pas une faute contrr la langue, mais c'en est une contre l'usage,

Ceci dit, Justine donna à M. et à Mme Laurent un signalement: si parfait de leur visiteur qu’ils n’hésitèrent pas à le reconnaitre: pour un Ciaadien de leurs amis, survenant à Paris sans crier gare.

—Mais c’est l'ami Turgeon, s’écrièrent-ils d’une seule voix.

Et c'était en effet l'ami Turgeon.

Au cours de la visite que leur fit le soir même M. Turgeon, Justine apprit, tout en faisant son service, qu’il avait marié Mile: Sicotte de Québec, st que pour vivre dans l'intimité conjugale il avait résigné son emploi de voyageur de la maison Crook and Co.

Lorsqu'il fut parti, Justine demanda la permission de signaler: deux grosses fautes commises par le visiteur, permission qui lui fut accordée avec empressement,

—Ce monsieur a d’abord dit qu’il avait marié une jeune fille de Québec. Il l'a épousée, oui, mais mariée, non.

MARIER.—C'est unir deux personnes par le lien conjugal: le prêtre & marié M. Turgeon à Mile Sicotte. — C’est donner un époux à sa fille, ou une épouse à son fils: M. Sicotte a marié sa fille à M. Turgeon. M. Turgeon n’a pas marié Mlle Sicotte,. il a été marié à elle, il l’a épousée. En disant qu’il l'avait mariée, il a, sans le vouloir et sans le savoir, usurpé les fonctions du. père et du prêtre,

SE MARIER.—C'est s'unir par le mariage, qu’un ministre de l’église bénit et consacre.

—Ce que vous dites est fort juste, interrompit Mme Laurent. Nous connaissons cette distinction chez nous; mais l'empire de

habitude est si fort, que nous commettons presque toujours cette faute grossière.

—Et la seconde faute? questisnna M. Laurent.

—M. Turgeon a dit qu'il avait résigné son emploi. Par les détails qu’il vous a donnés, j'ai compris qu’il avait démissionné, mais non résigné.

—Ces deux mots n’ont donc la même signification ?

—Pas du tout.

RESIGNER.—C'est se démettre d’une charge, d’un bénéfice, d’une fonction dont nul ne peut vous priver, en abandonnant ses privilèges en faveur de quelqu'un que l'on a le droit d'imposer comme successeur.

RESIGNATAIRE.—C'est celui au profit de qui on a résigné une charge. Le seul fait que le bénéficiaire de cette charge, le successeur imposé et acepté, porte un nom dans le répertoire des mots français prouve que la

RESIGNATION — ou abandon de ses droits en faveur d’une personne spécifiée, établir un droit strict. La preuve, c'est que le décès du résignataire, ou son incapacité, autoriserait le

RESIGNANT, c'est-à-dire celui qui à résigné son office, à reprendre sa charge.

DEMISSIONNER.—C'est se démettre volontairement de sa charge, de sa fonction, de son emploi, pour des raisons souvent très honorables et en emportant le regret des chefs, mais sans avoir la faculté d'imposer ou même de désigner son successeur. J'ajoute que dans les grandes administrations, dans l’armée et dans la marine, les officiers démissionnaires ont accompli un acte définitif qui leur interdit la réintégration, même si leur emploi reste vacant, tandis que celui qui a résigné a fait cet acte en vertu d’un droit qui lui permet de reprendre son office dans des cas prévus.

—$i ‘e président de la République voulait résigner en taveur de son fils, le pourrait-il?

—Non. Ni en faveur de son fils, ni en faveur de qui que ce soit. Il devrait se contenter de démissionner, comme Grévy et

Casimir Perrier, ou comme un simple bourgeois.

—Et le roi d'Angleterre, pourrait-il résigner en faveur du prince d: Galles?

—Oui, à la condition toutefois que les Chambres et le peuple ne mettent pas opposition à son désir ou à sa volonté. Seulement, dans ce cas, ce ne serait ni une démission, ni une résignation, ce serait une

‘ ABDICATION.—Abdiquer, c'est renoncer à l'autorité souveraine, soit volontairement, soit par la force. Napoléon a abdiqué deux fois malgré sa volonté. Déchu par le Sénat, il dut abdiquer à Fontainebleau en 1814; vaincu à Waterloo, il abdiqua une seconde fois à Paris en 1815.

Lorsqu'il s’agit de très hautes fonctions auxquelles on renonce, de gré ou de force, on emploie figürément le mot abdiquer, mais, au propre, l’abdication désigne l’acte de retraite des souverains,

M. Laurent constate avec étonnement que la pendule de la salle à manger est arrêtée,

—Tiens, quel caprice a donc cette pendule ?

—Elle a peut-être besoin d’être remontée, insinua Justine.

—Je l’an remontée hier.

—En es-tu bien sûr, mon ami, dit Mme Laurent. Je sais que tu en as manifesté l'intention en constatant qu'elle battait lentement; mais nous sommes sortis si précipitamment que tu as pu oublier cette petite corvée.

—Oh! non. Je suis positif de l'avoir remontée.

—Vois-donc toujours, mon ami.

M. Laurent ouvre la pendule et constate qu’elle est remontée à fond. 11 donne un petit coup au balancier, et la pendule se met en marche.

—Monsieur est positif, dit Justine malicieusement, d’avoir remonté la pendule hier, mais il n’est pas si positif d’avoir mis le balancier en mouvement.

—Vous, dit M. Laurent à Justine en la menaçant du doigt, je vous vois venir avec une nouvelle leçon. S'il en est ainsi, allez, je vous écoute.

RBOTIFICATION DU VOCABULAIRE 119

—Eh bien, Monsieur, on ne doit pas dire, sans commettre un gros barbarisme: je suis positif de... , il faut dire: je suis sûr, Je suis certain. je suis positivement convaincu de...

POSITIF.—C'est la certitude d’un fait. Je suis certaine que Dieu est bon, parce sue sa bonté es. un fait avéré, prouvé, incontestable, positif. C'est le fait seui de la bonté de Dieu qui 2st positif. Je ne puis, moi, qu'être positivement convaincue de cette bonté. Un être humain n’est positif que lorsqu'il s'attache au côté matériellement profitable des choses de la vie.

—Mais pour exprimer la certitude absolue où l’on est de la

réalité d’une chose, comment faut-il dire pour lever tous les doutes ?

—Dites que vous êtes CERTAIN, ou CONVAINCU, ou SUR, ou es ASSURE.

Ces adjectifs établissent suffisamment la torce de votre affirmation, sans que vous ayez besoin de recourir à d’autres vocables.

Après une absence de quelques jours, absence nécessitée par un voyage d’affaires, M. Laurent rentrz chez lui un peu moulu. Il s’écrie avec conviction:

—Oh! qu'il fait bon de réintégrer le domicile conjugal !

Justine l'interrompit:

—Ne dites pas cela, Monsieur. Si l’on vous entendait, les personnes malveillantes ne manqueraient pas de supposer, et de colporter partout, que vous aviez abandonné madame pour aller courir la prétantaine.

—Pas possible! .

—C'est vrai, pourtant:

Re nn OP

REINTEGRER.—Dans le sens où vous employez ce verbe, cela signifie s'établir de nouveau dans son domicile, Or, vous ne l'aviez pas abandonné. Vous l'aviez quitté momentanément et bien malgré vous. Vous ne réintégrez donc pas le domicile, vous y revenez avec bonheur, sachant que les joies pures vous y attendent. On réintègre le domicile conjugal par force, par persuasion, ou par raison, après l'avoir quitté délibérément sous l'empire de la colère ou d’une passion moins avouable.

— Alors, comment aurai-je dû dire pour exprimer la satisfaction de mon retour?

—Tout simplement: Ah! qu'il fait bon de rentrer chez soil... sans plus allonger la phrase.

Depuis quelques jours, un chien errant a adopté M. Laurent. Chaque fois qu'il sort, il trouve à la porte le roquet qui le suit, sans indiscrétion du reste. Comme l'animal a l'air très éveillé et très fin, M. Laurent s'amuse de son manège, sans pourtant re compromettre par des relations plus intimes. Il se laisse suivre, rien de plus.

Ce matin-là, ie chien suivit le sillage de M. Laurent. Au moment ou il passait devant la porte d’une maison sur le seuil de laquell= se tenait la concierge et son chat, le roquet abandonné se jeta sur le félin et l’étrangla net. a

La concierge, en furie, interpelle M. Laurent et ameute la foule autour du pauvre homme, qui se défend d’être propriétaire du chien,

Un agent arrive, et sur la dénonciation de la maîtresse du chat défunt, conduit M. Laurent devant le commissaire de police.

Quelques passants, témoins du drame, s'étaient rendus volontairement chez le commissaire pour témoigner que, selon les apparences, le chien appartenait bien à M. Laurent.

Le commissaire était assez embarrassé.

—Mais enfin, dit-il, il est patent que le chien vous suivait. Or, les chiens ne suivent ordinairement que leur maître.

M. Laurent se défendait de toutes ses torces. Poussé à bout, il eut recours à un mot énorme.

REOTIFICATION DU VOCABULAIRM 121

—Monsieur le commissaire, dit-il d'une voix solennelle, je vous déclare emphatiquement que ce chien n'est pas à moi!

—Gardez votre emphase poùr une meilleure occasion, répondit le magistrat en fronçant les sourcils. Je vais tirer la chose au Clair.

11 prit le nom et l'adresse de M. Laurent, fit faire une brève enquête qui établt que le maître de Justine n'avait jamais eu de chien.

L'affaire en resta là.

Mais l'apostrophe du commissaire intriguait M. Laurent, qui renseignemets pris, s'expliqua pourquoi l'adverbe qu'il avait employé avait fait si fâcheuse impression.

EMPHASE.—C'est un défaut grave du discours, ou s'étale la pompe inutile, la phrase ampoulée, la boursoufflure des mots, le ton doctoral intempestif, bref tout le ridicule qui caractérise les pédants et les sots.

EMPHATIQUEMENT.—C'est parler avec emphase,

De ce qui précède, on peut conclure aisément comment on accueïlle, en France, un homme qui déclare une chose emphatiquement. ‘

M. Laurent fut fort humilié de ce lapsus. Il avait voulu dire, d'après le mot anglais, qu’il déclarait fortement, énergiquement, expressément, que le chien ne lui appartenait pas.

Au Canada, on ignore généralement la valeur exacte de ce mot. "On dit d’un bon orateur qu’il a parlé avec emphase, lorsqu'on veut lui faire un compliment et exprimer qu’il a mis de la force, de la couleur, de l'énergie dans son discours. Devant un tribunal, un témoin ou un avocat qui veut faire un déclaration indubitable, ne manque pas de dire qu’il déclare emphatiquement que le fait qu'il affirme est rigoureusement vrai.

Cette faute est une des plus grossières que l'anglais nous ait légué. Nous la signalons tout particulièrement à l'attention des gens qui ne sont indifférents ni à la langue française, ni aux blessures d’amour-propre.

* Ok *

Mme Laurent rentre fortement émue. Elle a été bouleversée par

nes ee SOON

un accident mortel qui a eu lieu sous ses yeux. Lorsqu'elle est ur peu remise de son émotion, elle raconte qu’un homme a été rué par un un cheval et qu’il a eu la poitrine défoncée,

Lorsqu'elle fut tout à fait calmée, Justine lui fit observer qu'en faisant du verbe neutre ruer un verbe actf, elle commet une faute impardonnable,

—Le verbe actif, dit-elle, exprime une action qui se dirige direcment vers son objet, tandis que l'action du verbe neutre n’aboutit vers l'objet qu'indirectement, c'est-à-dire à l’aide d'une préposition. D'où il suit que le verbe neutre n'a jamais de régime direct, de même qu’il ne peut jamais adopter la voix passive, puisqu'il n'y a que les verbes qui aient un régime direct qui en soient susceptibles. C'est pourquoi agir, marcher, ruer, et tous ceux de ce genre sont des verbes neutres, puisqu'ils ne peuvent être suivis des mots quelqu'un où quelque chose, et qu'ils ne peuvent pas non plus se tourner par le passif. Agir quelqu'un, marcher quelqu'un, ruer quelqu'un, être agi, être marché, être rué, ne sont d'aucune langue.

RUER — serbe neutre.—Se dit d'un cheval qui jette avec force en l'air ses pieds de derrière,

On dit: ce cheval vient de ruer dans les brancards; de ruer contre le mur ; de ruer sur la porte ; de ruer dans la poitrine d'un homme. Mais on ne peut pas dire, il a rué les brancards, il a rué le mur, il a rué la porte, il a rué un homme.

Dire qu’un homme a été rué, c’est donner un régime direct à un verbe qui n’en peut avoir.

—Vos raisons sont excellentes, Justine, mais comment faut-il dire pour exposer qu'un cheval, en ruant, a tué un homme?

—Mais vous venez de le fort bien dire; en ruant, il a tué un homme. Cependant il y a une autre tournure, L'action de ruer se nomme RUADE.—On peut donc dife : cet homme a été tué par une ruade

de cheval. Ou: il a reçu une rwade mortelle. Mais jamais on ne peut dire: il a été rué, * *X *

M. Laurent a rassemblé un certain nombre de coupures de journaux, qu *l désire coller dans un album. Il lui faut pour cela de la

colle de pâte. 11 appelle Justine et lui demande s'il y a dans le voisinage un marchand de fleur.

—Oui, Monsieur.

—Veuillez donc aller en acheter une livre.

—Une livre de fleurs? fait-il, au comble de l'étonnement. —Mais oui.

—Est-ce qu'en Amérique les fleurs se vendent au poids? Ici, on les vend par tige, à la botte, au bouquet, au pot.

—Je ne vous prie pas d'aller chercher des fleurs, mais de la fleur.

—Qu'est-ce que c'est ?

—De la fleur avec quoi on fait la pâte, avec quoi on fait le pain. —C'est de la farine alors que Monsieur désire ?

—De la farine, soit. C’est pour faire de la colle.

—Il ne s’agit que de s'entendre, conclut Justine.

FARINE.—C'est le grain de blé, où de maïs, ou d'avoine, réduit en poudre, Pour la farine de blé, dont on fait le pain, on n'ajoute aucune distinction et on la nomme farine tout court. Pour les autres, om désigne la matière première d'où elles sont tirées: farine de maïs, farine d'avoine, etc.

—C'est la même chose chez nous, répondit M. Laurent. A cette différence près que nous appelons

FLEUR — la farine de blé destinée à faire le pain et les pâtisseries. Les autres farines sont désignées sous des noms divers. —Nous avons en français, dit Justine, une appellation analogue.

FLEUR DE FARINE.—Au figuré, on nomme fleur la partie la plus fine, la meilleure de quelques substances ou de quelques catégories d'êtres, qui forment l'élite. Fleur de farine signifie farine de premier choix, c'est-à-dire la fleur ponar le meilleur, telle que la fleur de la jeunesse, la fleur de l’armée, etc. Mais on ne pourrait dire fleur, tout court, que s’il ne pouvait y avoiz d'équivoque. Par exemple si on demandait à un marchand: — Combien le sac de farine? — Tant. — Bon, et ia fleur? — Ii ne

DER mA ne dore

pourrait y avoir d'erreur, car il comprendrait qu’il s'agit de la fleur de farine.

En lisant un journal parisien, M. Laurent tombe sur ces lignes :

“Mme Veuve Gallion, si généreusement dévouée à toutes les bonnes oeuvres, vient de mourir dans sa retraite de Bellevue, à l’âge de 78 ans.”

—Qu'’est-ce que c’est que Mme Gaïlion, demanda Mme Laurent.

— Une femme très riche, éminemment charitable, C’est la veuve de feu le banquier Gallion, aussi renommé pour sa fortune que Pour sa dureté au pauvre monde.

En entendant la réponse de son maître, Justine, qui seryait le thé au salon, ne put s'empêcher de rire.

Déconcerté, M. Laurent la regarda sans rien dire.

—Excusez-moi, dit-elle, mais Monsieur vient d’accoupler deux expressions si inattendues, si bouffonnes même, que je n'ai pu me retenir.

—Lesquelles, s’il vous plait?

—Veuve de feu le banquier Gallion.

—Mais je ne vois pas.

—Que Monsieur me permette de lui donner la définition exacte de ces deux mots:

VEUVE.—Se dit d’une femme dont le mari est mort. Pour désigner son état, le mot veuve suffit. Il n’est pas besoin-de dire, par exemple: “C'est une veuve qui n’a plus de mari”, attendu que si elle avait un mari, elle ne serait pas veuve.

FEU — est un adjectif qui signifie défunt depuis peu, On ne peut donc pas l’employer à l'égard des personnages morts depuis fort longtemps. Il serait absurde de dire ou d'écrire, feu Charlemagne, qui est mort au commencement du neuvième siècle, à moins que l’on emploie cette expression dans un discours ou dans une pièce burlesque.

On dit très correctement: — “M. Achille Benoit, fils de feu

“Charles Benoît, continuera l’entreprise de son père” Mais si

REOTIFICATION DU VOCABULAIRE 125:

Charles Benoit était mort depuis de longues années, il ne conviendrait pas d'employer cette tournure, et il faudrait dire: “M. Achille Benoît, fils de Charles Benoit, décédé, va épouser Mlle Blanche Jolicoeur.”

J'ajoute qu’en France, sauf dans les actes de l’état civil et certains actes publics, on ne mentionne que très rarement la filiation des sujets exposés, pour une raison quelconque, à la publicité.

Quand il s’agit de personnages très connus ou célèbres, on ne mentionne jamais, sous aucune forme, leur état de défunt. On ne dirait pas, sans verser dans le ridicule: feu Casimir-Perrier, feu Pasteur, feu le général Boulanger, etc. Aussi ai-je été étonnée de lire dans les journaux canadiens que Monsieur reçoit: “La fêtede la feue reine Victoria sera célébrée avec pompe le 24 mai prochain.” Comme si le monde entier ne savait pas que la respectable et digne souveraine est morte. C’est une question de convenance, de goût et de logique. :

Il en est de même lorsqu'il s’agit des funérailles.

FUNERAILLES.—C'est l'ensemble des cérémonies qui s’accomplissent à l’occasion de la sépulture d’une personne, On ne doit donc pas dire, les FUNERAILLES de FEU Grégoire, puisqu'il s’il n’était pas feu,. c'est-à-dire défunt, mort, on ne lui ferait pas de funérailles, VEUVE de FEU — Gallion. Si Gallion n’était pas dans l’autre-

monde, Mme Gallion ne serait pas veuve, et après la mort de sa. femme c’est lui qui serait veuf.

Ces tournures sont vicieuses et ridicules,

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