‹ Rectification du vocabulaire [microforme]Chapitre 21 sur 39 · EE · texte numérisé non relu

EE

Après avoir lu le journal parisien, M. Laurent prit un journal canadien et s'arrêta sur une cause criminelle qui avait passionné l'attention publique peu de temps avant son départ de Montréal.

Le journal, qui annonçait l'ouverture du procès, relatait les faits en ces termes:

“Le 11 août dernier, un journalier à l'emploi du Grand Tronc, se rendant à son ouvrage fit une sinistre trouvaille. Un homme

était étendu en travers de la voie, xposé à se faire broyer par

un train. Pensant que c'était un ivrogne endormi, il s'approcha

et constata avec horreur que ce corps n'était plus qu’un cadavre

rigide, lacéré de coups de couteau. On transporta le cadavre à la ” morgue, et l'enquête, immédiatement ouverte, découvrit que la

victime était un colporteur syrien et que le meurtrier était un

rôdeur redoutable nommé Pierre Gontier. Il avait attiré le mal-

heureux Syrien dans un guet-apens, l'avait criblé de coups et lui

avait enlevé une somme de $60.

“Cette affaire sera jugée demain. Cet après-midi on a procédé à la formation du jury, opération qui s'est trop prolongée pour permettre l’audition des témoins.

“L'indictement se lit ainsi:

“Pierre Gontier, vous êtes accusé d’avoir, dans la nuit du 10 au 11 août dernier, malicieusement et illégalement assassiné Toboco Xima pour le dépouiller de la somme de $60 dont il était porteur.”

“L’accusé plaïda non coupable, et la cour fut ajournée.”

—Eh bien, Justine, dit M. Laurent, voys qui trouvez, peut-être avec raison, que nos journalistes canadiens sont trop prolixes, que dites-vous de cette information.

—Cette fois, répondit Justine, je n’ai rien à dire. On annonce simplement l’ouverture: des débats d’un procès criminel avec une discrétion iréprochable. Il est seulement regrettable que ce petit morceau contienne quelques expressions impropres qui le gâtent.

—Voulez-vous me les signaler ?

—Volontiers.

Justine prit le journal et parcourut des yeux l'information.

—11 y a d’abord: “ug journalier à l'emploi du Grand Tronc.”

A L'EMPLOI.—Cette tournure est très peu usitée en français. On ne s’en sert que lorsque l’on ne désigne pas l'employeur d’une façon précise : “11 est à l'emploi d’un entrepreneur,” Mais si l’on désigne l'employeur, l’usage veut qu’on dise: “Il est employé chez M. Radis, entrepreneur de serrurerie.”

1 fallait dire “un journalier employé au Grand Tronc”, ou mieux encore, un journalier du Grand Tronc, mais non à l'emploi

du Grand Tronc. J'ajoute que cette faute choque plutôt l'oreille que la raison.

Maïs voici qui est plus grave. Le rédacteur de l'information dit que ce journalier a fait une sinistre trouvaille.

TROUVAILLE.—Ce mot s'applique exclusivement aux découvertes heureuses. Celui qui découvre un trésor fait une frouvaille. Le compositeur de musique qui trouve un motif original nouveau, fait une trouvaille. Le poète et l'écrivain qui ont des inspirations hors de la banalité peuvent dire qu’ils ont fait des trouvailles. Il ne peut y avoir que d’heureuses, de riches, de bonnes, d’agréables trouvailles. 11 ne peut pas plus y avoir de sinistre trouvaille qu’il ne peut ÿ avoir de malheureux bonheur.

DECOUVERTE.—C'est l’action de découvrir, de trouver une chose que l'on ne connaissait pas, un objet dont on ignorait l'existence, un être ou un état inconnu. Trouver un cadavre sur son chemin, c’est une découverte sinistre, émouvante, troublante, excitante, etc., mais ce n’est pas une trouvaille.

Une autre faute est l'emploi du mot meurtrier pour désigner celui qui a frappé sa victime avec préméditation. Le seul mot qui convienne c’est le mot

ASSASSIN.—L'assassin est celui qui tue son semblable de dessein prémédité ou par trahison. Qu'il soit poussé par la vengeance, la cupidité, la passion, peu importe, Dès qu'il a conçu son crime, ou qu’il s’est placé dans des conditions telles qu'il sait que ce crime peut devenir inévitable Pour assurer sa propre sécurité, s’il tue, c’est un assassin et non un meurtrier.

MEURTRIER.—C'est celui qui commet un meurtre, c’est-à-dire qui tue son semblable, mais sans avoir prémédité son action. Un homme surprend un voleur chez lui et le tue net. C'est un meurtrier. Les circonstances dans lesquelles il aura accompli son action lui fourniront peut-être des excuses. Mais si, prévoyant-la venue d’un voleur, il s’est embusqué pour le tuer alors qu’il pouvait prévenir la police, c’est un assassinat, non un meurtre qu’il a commis.

Celui qui, involontairement, tue son semblable est qualifié

HOMICIDE.—Deux hommes se battent. L'un d'eux porte un coup de poing qui fait tomber son adversaire sur le sol où il s'assomme. Il meurt, et le meurtrier sera poursuivi et puni pour homicide, c'est-à-dire pour un acte ayant occasionné la mort: sans intention de la donner. Un cocher imprudent renverse un passant avec sa voiture et le tue, c'est un*homicide. Un contremaître fait monter ses ouvriers sur un échafaudage dont il n’a pas constaté la fragilité. L'échafaudage s'écroule et ïl y a mort d'homme. C’est un homicide.

—Je vois plus loin, continua Justine, le mot indictement que jene comprends pas mais que je devine par ce qui suit, et que jetraduis par acte d'accusation.

C'est exactement. la traduction de ce mot anglais, dit M. Laurent.

—Alors pourquoi le rédacteur, dans un journal français, nel'a-t-il pas traduit en français? 1

—Hélas! Justine, vous touchez là une question affligeante à tous les égards. .:ous sommes dans un pays bilingue et nous négligeons trop la traduction. Nous nous comprenons fort bien chez nous, mais je conçois que l’on nous comprenne plus malaisé-. ment en France.

—Éh bien je passe, reprit Justine, et j'arrive à cette accusation étrange portée contre Gontier, d’avoir malicieusement et illégale-. ment assassiné un homme pour le voler.

MALICIEUSEMENT.—Dans l'espèce, cela signifie méchamment. Qu'on reproche à l'assassin d’avoir tué un homme pour le voler ; que le vol soit un nouveau grief à sa charge, c'est bien. Mais lui reprocher de l'avoir assassiné malicieusement, méchamment, c'est reconnaître implicitement qu'il aurait pu avoir des intentions plus pures. plus humaines en conmettant son forfait, par exemple le tuer avec regret, en lui faisant des excuses.

Quand au second adverbe : illégalement, son emploi est véritable- . ment scandaleux et macabre.

ILLEGALEMENT — signifie toute action accomplie d'une manière illégale, c’est-à-dire contrairement aux prescriptions de la loi. Reprocher à un homme d’avoir assassiné un autre homme :

ne . Je On jf

‘ECTIFICATION DU VOCABULAIRE 129

illégalement, cela sous-entend qu’il existe au moins un moyen

d’assassiner légalement.

Ces deux mots bizarres devaient céder la place à un autre, très clair et très expressif :

PREMEDITATION.—C'est l’action de préméditer, c’est-à-dire de résoudre d'avance, avec réflexion, ce que l’on veut exécuter. L'acte d'accusation, pour être concis et en bon français, aurait dû reprocher à Gontier d’avoir, avec preméditation, assassiné un homme pour le voler.

* * * Dans la maison occupée par M. Laurent, il y a, au fond de la

cour, un magasin inoccupé depuis fort longtemps. Depuis longtemps aussi M. Laurent a l'intention d’acheter un cheval et une

FIG. 63.—Etable,

voiture et de prendre un groom qui aura soin de l'équipage, tout en aïdant Justine, vraiment trop occupée.

Il cause de ce projet à Mme Laurent et se propose de demander à son propriétaire de lui louer le magasin sans utilité, pour le transformer en étable pour le cheval et en hangar pour la voiture.

Justine, questionnée sur l’accueil probable du propriétaire à cette proposition, répondit que, vraisemblablement, le propriétaire consentirait à transformer ce magasin en écurie et en remise, mais non en éfable et en hangar. :

ETABLE.—C'est le lieu destiné au logment des animaux domestiques, aux bestiaux de la ferme, comprenant les chevaux, mulets, ânes, boeufs, vaches, veaux, etc. Les étables n'existent qu’à la campagne. (fig. 63).

ECURIE.—C'est le lieu destiné au logement des chevaux. (fig. 64). A Paris, il n'y a pas d’étables, parce qu’on n’a pas le droit de tenir des bestiaux. Exception est faire pour certains

NOURRISSEURS. — On nomme ainsi des industriels qui nourrissent des vaches pour vendre leur lait et qui engraissent du bétail pour la boucherie. Le lieu où ils logent leurs vaches est une éfable, soumise à des conditions hygiéniques très sévères. Mais à Paris cette étable prend le nom de

VACHERIE.—C'est dans cette étable à vaches que l’on fait la traite et que l’on vend le lait. C’est dire que les vacheries sont tenues dans un état de propreté qui confine au luxe.

—Donc, Monsieur, ajouta Justine, ne demandez pas au propriétaire de transformer son magasin en étable et en hangar, mais en écurie et en remise.

HANGAR.—C'est une construction ouverte sur les côtés et destinée à abriter des n archandises, des matériaux, etc. (fig. 65).

REMISE.--Lieu où l’on loge les voitures et leurs accessoires. Les écuries et les remises, dans les maisons parisiennes, sont établies avec un luxe relatif et agencées de telle façon qu’elles n’incommodent personne.

Un individu nommé Léon Lemaire, qui avait habité Montréal pendant quelques années, s’est introduit chez M. Laurent

. et, par son bagout et ses manières délurées, a réussi à lui en imposer.

Il arrive un jour, très affairé, chez M.

en ts Laurent, et lui raconte tout d’une haleine

qu'un jeune Canadien, étudiant à Paris, venait de renverser avec sa bicyclette lancée trop rapidement une femme âgée, qu'il avait très grièvement biessée. Le maladroit bicycliste était en prison,

où il demeurerait jusqu’à son procès, c'est-à-dire deux mois, s'il ne pouvait fournir dans les ving-quatre heures un cautionnement en espèces de 500 francs ($100). Léon Lemaire était chargé, disait-il, par des amis du jeune homme, de réunir immédiatement cette somme à l’aide des souscriptions qui seraient ultérieurement remboursées. Bref, il parla si éloquemment, il montra si à propos une liste où s’étalait les noms des principaux membres de la colonie canadienne, que M. Laurent, ignorant les usages policiers de Paris, versa 50 francs ($10) entre les mains de l’aventurier, qui se retira pour aller faire d’autres dupes.

Le lendemain, M. Laurent rencontra un de ceux dont il avait vu le nom sur la liste de souscription que lui avait présenté Léon Lemaire, et lui demanda si on avait réuni à temps la somme libératrice,

Etonnement de son interlocuteur. Explications et découverte Àe la vérité, savoir que M. Laurent avait été grossièrement Abusé.

En rentrant chez lui, M. Laurent dit à fustine. —Si ce petit sauteur de Léon Lemaire remet les pieds ici en

mon absence, je vous prie de le mettre rudement à la porte, en le prévenant que s’il se trouve jamais sur mon chemin, je le fais arrêter pour faux prétexte.

— our faux prétexte! qu'est-ce que Monsieur entend par là?

FAUX :PRETEXTE.—On nomme ainsi, au Canada, tout vol, toute action malhonnête accomplie à l’aide d’un mensonge, d’une manoeuvre, d’une tromperie. Ce gaillard-là, m'a arraché 50 francs sous le prétexte mensonger de secourir un compatriote dans la peine. Voilà ce que c’est qu’un faux prétexte.

—Eh bien, Monsieur, je ne l'aurais pas deviné.

—Comment qualifiez-vous cette action, alors?

—Cela s'appelle une escroquerie, délit qui peut valoir à son auteur cinq ans de prison. Mais je ne puis m'empêcher de faire observer à Monsieur que faux prétexte est bien la plus singulière expression qi soit.

PRETEXTE.— Un prétexte est une raison apparente pour cacher un motif inavouable, C’est donc un mensonge. On se sert d'un prétexte pour décliner une invitation ennuyeuse. On dit, par

exemple, qu'on est désolé de ne pouvoir s'y rendre parce qu'oir a un malade à la maison, ou parce que le jour de la réception on doit se trouver à la campagne. Ce sont là des prétextes innocents qui ne trompent personne et dont on fait un usage courant. Mais quand on prétexte l’infortune d'autrui pour arracher de l’argent à un bon coeur, le mensonge cesse d’être anodin et se double d’un vol. Le prétexte invoqué aggrave la mauvaise action. Votre escroc est un coquin. Il s’est servi d’un prétexte, il a allégué, inventé un malheur pur vous apitoyer. Il a fait usage d’un prétexte, non d’un faux prétexte, puisque le prétexte est déjà une fausseté, On ne peut pas plus se servir d’un faux prétexte que d’un faux mensonge. Un faux mensonge, si cela pouvait exister, serait une vérité.

M. et Mme Laurent se sont rendus à une fête foraine dans læ banlieue de Paris.

Poussés par la curiosité, ils ont voulu assister aux exercices d’un dompteur de bêtes fauves. Il y avait foule sous la tente. Au cours de la représentation, un des lions fit mine d'attaquer le moderne belluaire et cet incident faillit provoquer une panique.

M. Laurent raconte cet incident à Justing, et termine en disant qu’il n'avait jamais vu un auditoire si excitable. ë

Ce qui est plus curieux, dit-elle, c'est que Monsieur ait pr voir un auditoire dans un pareil lieu.

—Expliquez-vous, Justine.

AUDITOIRE.—On appelle auditoire un groupe, une réunion de personnes qui écoutent, qui entendent un discours, une conférence, un opéra, une tragédie, un orchestre, un phonographe, etc. On ne nomme pas auditoire, mais

SPECTATEURS.—Les gens qui assistent à la représentation d’un cirque ou d’une pantomine, à une course, à üne partie de balle, aux exercices d’un dompteur, etc.

Un auditoire doit être recueilli pour entendre. Les spectateurs peuvent librement causer et rire entre eux; cela ne les empêche

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‘pas de voir le spectacle. Ce sont ou les spectateurs, ou l'assistance, ou l'assemblée, ou la foule, ou le public, comme on voudra, mais ces gens-là ne forment jamais un auditoire.

M. *t Mme Laurent attendent deux de leurs compatriotes: un médecin de Montréal et son fils, un jeune avocat d'avenir.

—Je suis vraiment anxieux de les voir arriver, dit M. Laurent.

—Monsieur a-t-il une raison de supposer qu'il leur soit arrivé maiheur en route?

—Oh! non. La “Savoie”, qui les transporte, n’est due au Häâvre que demain, et j’ai été informé, au siège de la compagnie, qu'elle arriverait à temps. ñ

—Mais alors, qu'est-ce qui peut jeter Monsieur dans l'anxiété?

—Mon grand désir de les voir, tout simplement.

—Ah! vous êtes impatient. Vous trouvez le temps long. Mais ’impatience, le désir ardent, ce n’est pas de l’anxiété. ; ANXIETE.—C'est une sensation d'inquiétude poiguante, un tour-

ment de l’esprit, fait de crainte et d’appréhension. Si vous aviez appris que le navire qui amène vos amis a fait naufrage et qu’une partie seulement des passagers a été sauvée, vous pourriez être anxieux de recevoir des nouvelles certaines, mais vous ne pouvez être et vous n'êtes pas anieux parce que vous êtes pressé de leur donner la franche accolade de l'amitié.

Un homme ANXIEUX — est celui qui est en proie à tous les soucis d’une

grave inquiétude, qui est dans l'attente d’un malheur, d’une

catastrophe presque inévitable. Un criminel est anxieux en attendant le verdict qui doit décider de son sort. Un inventeur est anxieux tant que dure une expérience d’où dépend sa réputation ou sa fortune. Un amoureux fortement épris, qui a déclaré ses sentiments par lettre, est anxieux tant qu’il n’a pas reçu la réponse qui comble ses désirs. Mais un homme n'est pas anxieux parce qu’il attend un ami. Il est simplement

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