‹ Rectifications à propos de la question de l'aphasieChapitre 2 sur 3 · La Presse Médicale, 1906, 17 Novembre et 22 Décembre · texte numérisé non relu

La Presse Médicale, 1906, 17 Novembre et 22 Décembre

riées frontales. Ces coupes ont été exécutées, mais il ressort d’une lettre de M. Ladame à M. Dejerine, datée du 2 Juin 1906, que l’étude détaillée et méthodique des coupes sériées n’avait pas encore été pratiquée. M. von Monakow s’était borné à examiner quelques-unes de ces coupes, pour pouvoir utiliser le cas dans la nouvelle édition de son important ouvrage sur la Pathologie du Cerveau, , et n’avait, dans ce livre, indiqué que les lésions les plus importantes, en y joignant le dessin (purement macroscopique) de deux de ses coupes (fig. 287 et 288 de sa Gehirn Pathologie).

Telle était la situation lorsque, en Juin 1906, M. Dejerine, se faisant le champion des doctrines classiques sur l’Aphasie, entreprit de combattre les opinions que je venais d’émettre sur le mode de production de l’Aphasie de Broca. Comme aux faits que j’avais apportés il voulait en opposer d’autres et qu’il n’en possédait aucun1, il pensa que l’observation Ladame-Monakow pourrait remplir son but, et il en prit possession, non sans quelque violence, à en juger du moins par les réclamations des deux auteurs contre lui.

La correspondance échangée entre M. Dejerine et M. Ladame est vraiment bien instructive. M. Dejerine écrit à M. Ladame pour lui demander confirmation de certaines lé-

1. J’ai donné les raisons pour lesquelles l’observation de F. Bernheim, loin d’être contraire à mes idées, en est la confirmation pure et simple.

sions indiquées dans la relation de M. von Monakow. Notre distingué confrère de Genève répond, avec beaucoup de modestie mais aussi de fermeté, que l’étude de ce cas est encore loin d’être complète puisque l’examen des coupes sériées n’a pas encore été achevé.

Là-dessus, que fait M. Dejerine? Il décide qu’il passera outre et utilisera quand même l’observation.

Comment ! dans ce cas Ladame-Monakow l’examen microscopique n’est pas encore achevé, rien n’a été publié sur ce sujet, et les auteurs prennent soin d’en prévenir M. Dejerine ! Peu importe, il a besoin pour sa polémique de citer ce cas et il l’utilisera malgré tout, bien que sachant que les coupes n’ont pas été méthodiquement examinées.

Notre collègue, si exigeant pour autrui sur le chapitre des « coupes microscopiques sériées », se contentera fort bien pour luimême des deux figures du livre de von Monakow, figures dessinées à grands traits et qui n’ont aucune prétention d’ordre microscopique.

— Pourquoi donc alors M. Dejerine réclame-t-il avec tant d’insistance des « coupes microscopiques sériées » ?

Mais je n’en ai pas fini avec l’histoire du cas Ladame-Monakow. Nous avons dit que M. Dejerine avait décidé de s’en servir contre

moi, malgré tous les avertissements amicaux de M. Ladame ; voyons quel usage il a fait de ce cas.

Dans sa demande de renseignements adressée le 28 Mai à M. Ladame (mon article de la Semaine médicale avait paru le 23 Mai), M. Dejerine disait à notre distingué confrère : « Je serais très heureux si vous pouviez me confirmer l’intégrité des noyaux centraux et de la capsule interne dans les régions en arrière de celles qui sont figurées dans von Monakow. »

M. Ladame répondit quily avait une lésion dégénérative de la capsule interne et une atrophie secondaire du noyau externe du thalamus.

Le 18 Juillet, dans son article de La Presse Médicale , M. Dejerine n’hésitait pas à déclarer que « les noyaux centraux sont intacts , ainsi que la capsule interne » ( Presse Médicale , 1906, p. 456, 3e colonne, et p. 457, lre colonne).

M. Dejerine a beau invoquer à ce propos « tous les neurologistes compétents » pour se tirer d’affaire ; — moi, je demanderai à tous les braves gens, compétents ou non, qui lisent La Presse Médicale simplement ceci : Quand un auteur vous dit que, dans son cas, la capsule interne est dégénérée , est-il permis d’écrire qu’il y a « intégrité de la capsule interne »?

C’est ainsi qu’a agi M. Dejerine; toutes ses explications à cet égard ne serviront de rien : les faits sont les faits.

M. Ladame, choqué d’une pareille désinvolture, avait regardé comme un devoir de loyauté de protester, dans La Presse Médicale, contre les singulières assertions de M. Dejerine..Sa lettre rectificative ne fut pas insérée ; c’est là ce qui a donné lieu à la polémique soutenue dans les nos 92 et 102 de La Presse Médicale (1906).

Au cours de cette polémique, M. Ladame et M. von Monakow ont été amenés à apprécier les procédés de discussion de M. Dejerine. Il ne me convient pas d’insister sur ce point; ce sont là des choses sur lesquelles chacun peut se faire une idée personnelle suivant son caractère et son éducation.

Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est moins la manière dont M. Dejerine a mené sa discussion, que sa prétention, émise à trois reprises différentes, d’utiliser l’observation Ladame -Monakow contre moi : prétention que je ne saurais admettre. D’ailleurs, comme on va le voir, cette observation est si peu favorable aux idées classiques dont M. Dejerine s’est contitué le champion que je me demande comment il a été assez imprudent pour faire appel à ce cas.

L’observation Ladame est, nous dit M. Dejerine, « une aphasie de Broca typique, ci symptomatologie excessivement accusée ».

Passons en revue, d’après les auteurs classiques, les symptômes capitaux de l’Aphasie de Broca ou Aphasie Motrice Corticale. Nous emprunterons les principaux traits de cette

définition à M. Dejerine lui-même dans sa « Sémiologie » : — U aphasique moteur cortical a perdu plus ou moins la possibilité de traduire sa pensée par la parole. Le fonctionnement des images auditives est toujours un peu altéré. La lecture mentale est toujours altérée. L'écriture spontanée et sous dictée sont nulles ou très altérées. Le langage intérieur est notablement altéré.

Sont-ce là les symptômes présentés par la malade de M. Ladame, malade chez laquelle on trouva une lésion corticale détruisant le pied de la 3e frontale gauche au niveau de la localisation de Broca? — En aucune façon. Cette femme qui, par suite de la lésion corticale de Fg, aurait dû, d’après les auteurs, être dans l’impossibilité de lire et d’écrire et avoir son langage intérieur nettement altéré, pouvait , au contraire , facilement s’exprimer par récriture et écrivait très facilement sous la dictée. Elle lisait avec intérêt les journaux , suivait les conférences publiques et les concerts. Le seul trouble du langage , chez elle , consistait uniquement en ce qu elle ne pouvait pas parler.

Le tableau clinique qu’a présenté cette malade, nous le connaissons tous : c’est celui que les auteurs classiques désignent sous le nom d’ApHAsiE Motrice Pure et dont la description est excellemment indiquée par M. Dejerine à la page 402 de sa « Sémiologie » : « En somme, dans cette variété d’Aphasie motrice, nous dit-il, le seul phénomène mor-

bide consiste dans l’impossibilité de l'articulation des sons dans tous leurs modes. Mais toutes les autres modalités de langage sont intactes et le langage intérieur s'exécute comme chez l’individu sain. »

Pourquoi donc, sinon pour les besoins de sa polémique, M. Dejerine a-t-il baptisé « Aphasie de Broca typique à symptomatologie excessivement accusée , » cette observation Ladame, alors qu’elle ne présente nullement les caractères de l’Aphasie de Broca,

mais constitue au contraire un cas modèle

à’ Aphasie Motrice Pure ?

L’erreur de M. Dejerine, pour être volontaire, n’en est pas plus explicable, d’autant que c’est sous le nom d’Aphasie Motrice Pure que M. Ladame a publié son Observation, et que, chaque fois que M. von Monakow1 a fait mention de ce cas, il l’a toujours désigné lui-

1. Ladame. — « La question de l’Aphasie motrice souscorticale ». In Revue neurologique , 1902, p. 13. — Von Monakow. In Gehirn Pathologie, p. 873, « Ein wesentlich beschrànkterer, im ganzen aber àhnlicb lokalisierter Herd fand sich in der von Ladame publizierten Beobachtung von reiner motorischer Aphasie ». — P. 875, fig. 286. « Ladam’scber Eall von reiner « suhcorticaler » motorischer Aphasie ». Idem,ûg. 287. — Dans un article récent du Neurologisches Centralhlatt , 1906, p. 1027, en note, M. von Monakow dit expressément, en parlant du cas Ladame : « Dans ce cas, le foyer avait complètement détruit la circonvolution de Broca, la région operculaire, ainsi que des territoires étendus de la substance blanche, et, malgré tout cela, ce n’ était pas (comme on pouvait le croire d’après la doctrine admise), une Aphasie de Broca (Aphasie motrice corticale). C’était une Aphasie motrice pure subcorticale sans agrapbie.

même comme un cas d’Aphasie Motrice Pure ou Sous-Corticale.

M. Dejerine ne peut donc invoquer ici aucune excuse pour l’altération qu’il a, de vive force, voulu faire subir à la dénomination du cas Ladame-Monakow.

D’ailleurs, nous voyons les faits se retourner aussitôt contre lui. — Comment M. Dejerine ne s’est-il pas avisé qu’en citant ce cas Ladame-Monakow, il fournissait à l’appui de ma doctrine un des meilleurs arguments qui se puissent trouver, puisque ce cas est la preuve irréfutable qu’une lésion corticale de la 3e frontale gauche ne détermine pas V Aphasie de Broca , ou Aphasie Motrice Corticale des auteurs classiques et de M. Dejerine lui-même?

Quelle meilleure démonstration peut-on donner de l’opinion soutenue par moi que la 3e frontale gauche ne remplit pas en réalité les fonctions qui lui sont assignées par les auteurs classiques ?

M. Dejerine n’a pas été bien inspiré en utilisant le cas Ladame, même revu et corrigé par lui. Il n’avait pas été mieux inspiré quand il avait cherché à m’opposer le cas F. Bernheim. J’ai montré en effet* que, pour ce dernier cas, là où le résumé de M. Dejerine dit : Pas trace de surdité ni de cécité

1. Révision de la question de l’Aphasie. Que faut-il penser des Aphasies sous-corticales (Aphasies pures?). Semaine médicale , 1906, 17 Octobre.

verbales. Conservation de V écriture. Intelligence complètement intacte , on lit, dans le texte original de M. F. Bernheim, qu’au début de son affection, la malade resta deux mois sans comprendre ce qu on lui disait ; ce ne fut quau bout d’un an qu elle put lire , et qu’au moment où fut prise son observation, elle ne pouvait plus faire une soustraction . Là où le résumé de M. Dejerine dit que la région sensorielle de Wernicke était intacte , on lit dans le texte original de M. F. Bernheim que le foyer s’ étend dans la substance blanche profonde du Gyrus suprdmarginalis , c’est-à-

dire en PLEINE ZONE DE WERNICKE.

De telle sorte que le cas F. Bernheim et le cas Ladame-Monakow, loin de m’être contraires, comme l’a prétendu M. Dejerine, apportent l’un et l’autre, à des points de vue différents, un précieux appui à mes revendications sur la nécessité de reviser la question de l’aphasie.

Jusqu’à présent, M. Dejerine n’a pu trouver d’observations anatomo-pathologiques qui fussent contraires à la doctrine que j’ai exposée. J’ai la conviction que, malgré toutes ses recherches, il n’en rencontrera pas, — dûtil comme il l’a fait avec le cas Ladame et avec le cas Bernheim, torturer les observations pour les forcer à dire le contraire de ce qu’elles signifient en réalité.

Paris. — L. Maretheux, imp., 1, rue Cassette.

LIBRA1HES DE

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