‹ Recueil d'archéologie orientaleChapitre 188 sur 213 · Sançta sinagoga Naron... arcosinagogi... etc · texte numérisé non relu

Sançta sinagoga Naron... arcosinagogi... etc

inscriptions qu'elle contient 1 ; mais ces inscriptions sont toutes en latin, tandis que celle de Kefr Kenna est en hébreu.

Cette mosaïque a été découverte par les Franciscains dans une fouille pratiquée par eux à l'intérieur d'une chapelle qu'ils ont construite, il y a déjà quelques années, à Kefr Kenna, sur les ruines d'une ancienne basilique recouverte en partie par leur couvent. Le P. Ronzevalle, de Beyrouth, a bien voulu m'en envoyer une photographie d'après laquelle a été exécutée la gravure qu'on trouvera planche IL Bien que la photographie soit assez bonne en soi, le déchiffrement du texte n'en est pas moins fort ardu, par suite de diverses circonstances : les caractères, photographiés obliquement, sont déformés par la perspective * ; de plus, ils ont été exécutés avec une certaine négligence par le mosaïste, peut-être d'origine grecque, qui ne devait pas être très familier avec ce genre d'écriture et reproduisait machinalement un modèle qu'il ne savait pas lire ; enfin, la mosaïque a beaucoup souffert matériellement des injures du temps et aussi de la main des hommes. Malgré ces difficultés, je crois être arrivé néanmoins à déchiffrer d une façon à peu près satisfaisante tout ce qui reste de ce texte précieux. Pour dissiper les quelques doutes qui peuvent encore planer sur certains points, il faudrait avoir le contrôle d'une copie fidèle; je n'ai pas jusqu'ici réussi à l'obtenir.

L'inscription comptait, au moins, deux colonnes, ou registres, (I et II) séparés par une ligne verticale et encadrés peut-être dans un grand cartouche à oreillettes triangulaires, dont je crois bien discerner encore des traces à l'extrémité droite.

Voici ce que je lis :

lï I

"U HOU 2ub 13H 1

irai rou ia Dirai 2

[?nb](2)o nin

1 p) nrn

1. On peut se rendre compte de la valeur de cette déformation optique par

En bon souvenir; Yôseh (= Joseph), fils de Tanhoûm, fils de Bitah (?),et ses

fils, lesquels ont fait (?) cette TBLH; que soit pour eux la bénédiction.

cette T[BLHÎJ bénédiction pour' (?) [eux, ou: pour toujours?]

L'écriture est l'alphabet 'hébreu carré des premiers siècles de notre ère; la langue, cet hébreu aramaïsant, parfois peu correct, qui était concurremment en usage chez les Juifs, à la même époque.

La formule initiale est connue; elle peut s'appliquer aussi bien à un ex-voto qu'à une épitaphe, et, si je ne me trompe, c'est au premier cas que nous avons affaire ici. On remarquera la forme aramaïsante 13n = ist « souvenir » ; le yod est un peu surprenant; peut-être cette orthographe a-t-elle été influencée par la vocalisation de la forme hébraïque ynrr 1 ; et, aussi, par le désir de distinguer ce mot de son sosie 137 = id? « mâle. »

Les deux premiers noms propres, nDi'et airon, sont d'une lecture certaine, et ils sont fréquents dans l'onomastique juive de l'époque. L'identité de la forme abrégée et populaire hdv, Yôseh, pour *|Dli, Joseph, est un fait depuis longtemps mis hors de doute; on en a justement plusieurs exemples dans la région même de Galilée \

Dans le groupe de caractères... ma, qui suivent le patronymique Tanhoûm, on pourrait être tout d'abord tenté de reconnaître le titre de beribbi, beribi, qui est souvent porté par les docteurs juifs et dont j'ai trouvé plusieurs exemples dans les épitaphes de

l'angle que font entre elles les lignes d'encadrement et d'intercolonnement, lignes qui naturellement, doivent être parallèles sur l'original. Peut-être môme pourrait-on arriver ainsi à la calculer et à la corriger.

1. Ou peut-être mieux : (n)riD"Q, « la bénédiction », comme à la ligne 4. , 2. A comparer, du reste, l'orthographe plene de ce mot (irran), dans l'ancienne épitaphe, en hébreu carré, de la nécropole de Joppé que j'ai publiée dans les Proceed. of the Soc. ofBibl. Arch., March, 1884.

3. Cf. Renan, Mission de Phémicie, pp. 767, 768, 770, 779, 856*, 871*. Je serais tenté d'en reconnaître un nouvel exemple dans un fragment d'inscription monumentale provenant d'une ancienne synagogne de El-Koka et relevé par L. Oiiphant(Pal. Ezpl. Fund, Quart. Slat., 1886,76). Malheureusement la copie est très insuffisante. Néanmoins, je crois y lire, après quelque formule initiale analogue à celle de notre mosaïque et se terminant également par 2ûb ( « en

bon »), le nom de HDV, Yôseh, suivi de 12 « fils de », et d'un patronymique

commençant par ...Sn, ou peut-être ...bn (= [S]7n Mlle I e !).

la nécropole juive de Joppé 1 ; mais on s'attendrait plutôt alors à l'orthographe usuelle, unn, mu; en outre, on ne saurait plus que faire, dans ce cas, des caractères restants. Il me semble donc plus naturel de chercher là un troisième nom propre, précédé du mot "a, « fils », et continuant la généalogie. Ce nom, tou? roia?* , rappelle celui de rran, iiau, Bit ah, Bito, qui apparaît dans la vieille catacombe juive de Venosa * et semble n'être autre chose qu'une transcription du latin Vita (orthographe vulgaire Bita) k «vie », lequel est lui-même une traduction du nom juif très répandu, N^n*, D"n, Haiya, Hiya, Hayem etc. (même sens) et a donné naissance aux dérivés onomastiques barbares Bit us, Bit tus. On peut être un peu surpris, il est vrai, de rencontrer en pleine Galilée un tel nom si profondément marqué au coin occidental. Mais le fait paraîtra moins surprenant pour peu que l'on réfléchisse aux rapports ininterrompus qu'avaient entre elles les communautés juives de la diaspore, d'un bout à l'autre du monde antique. Il n'y aurait rien d'inadmissible, après tout, à ce que notre Joseph de Galilée eût eu un grandpère originaire d'un pays de langue latine.

A noter, à la fin de la ligne 2, la forme aramaïsante 'm= TO, « ses fils », au lieu de la forme hébraïque classique T02.

La ligne 3 doit contenir la partie essentielle de l'inscription, à savoir le mot, précédé de l'article démonstratif féminin mn*,

1. Clermont-Ganneau, Procted. of the Soc. of. Bibl. Arch., March, 1884, et Recueil d'Archéologie Orientale, vol. IV, p. 141. Cf. Byjpe6î.

2. Le second caractère parait un peu long pour un yod et pourrait passer & la rigueur pour un vav; mais cette apparence lient peut-être à une disjonction accidentelle des cubes de mosaïques qui semble s'être produite à cet endroit.

3. Ascoli, herizioni di antichi sepolcri giudaici del Napolitano, n° 21 ; cf. n" 15, 18, 19.

4. Cf. le nom de Bîxa, porté par une femme, peut-être bien juive, dans une inscription de Gallipoli (Corp. inscr. graec. 2014).

5. Cf. le nom de N"n, transcrit Ei'aç (prononcez las) dans une épitaphe bilingue de la nécropole juive de Joppé que j'ai expliquée plus haut, p. 143.

6. PourNTH, avec une orthographe hébraïsante de la forme araméenne. Même orthographe hébraïsante, plus loin, dans imru pour KIWI. Cf. nro!>Q = Nrpbo « la reine », dans l'inscription bilingue du sarcophage de la reine

qui définit l'œuvre même exécutée par Fauteur de la dédicace, en commun avec ses fils. Malheureusement, ce mot est d'une lecture douteuse; le doute porte principalement sur la 3* lettre, dont la valeur réelle dépend de la coloration plus ou moins blanche d'un petit cube de la mosaïque. Il y aurait là une vérification importante à faire sur l'original. Il semble que ce mot, quel qu'il soit, devait être répété dans les mêmes conditions, c'est-à-dire précédé du même pronom démonstratif mn, au deuxième registre (commencement de la ligne 7). Mais cette répétition ne nous est d'aucun secours, le mot étant ici entièrement détruit à partir de la deuxième lettre.

Si la lecture rteo, vers laquelle je penche, était admise, il resterait encore à déterminer le sens de ce mot. Il y a bien, en hébreu rabbinique, un substantif identique, nSzr, abre, qui est la transcription du latin tabula f et en a gardé toutes les acceptions. L'expression « cette tablah » pourrait donc, à la rigueur, désigner la mosaïque elle-même, dont l'ensemble constituait une sorte de tabula tessellata. Mais il se pourrait aussi que nSiia fût à rattacher à une autre souche lexicographique : bzc, « plonger dans l'eau, baigner »; nbuc, Krniso, «Vira, etc. « bain », spécialement le bain lustral lavant des impuretés rituelles, et aussi ce véritable baptême auquel étaient soumis les néophytes juifs. Dans ce cas, l'expression s'appliquerait non pas au pavement même de mosaïque, mais à quelque édifice ou à quelque salle dépendance de synagogue, à une sorte de baptistère juif* dont notre mosaïque aurait tapissé le sol. J'aurai à revenir tout à l'heure sur cette question délicate, qui en soulève d'autres plus délicates encore.

A la ligne 4, le déchiffrement et la traduction que j'ai donnés

(Hélène d'Adiabène?) ensevelie aux Kouboûr el-Moloùk de Jérusalem, C. I. S., II, n* 156.

1. La transcription hébraïque n'a pas été faite directement du latin tabula, mais par l'intermédiaire de la forme grecque tdtéXa.

2. A noter, à ce point de vue, dans l'hypothèse naturellement que Kefr Kenna serait le représentant authentique de la Cana évangélique, que, selon saint Jean, (n, 1) les six fameux vases ou hydries de pierre servaient, en réalité, aux purifications juives : xotxà xaOapiapbv tûv 'IouSatwv.

350 RECUEIL D'ARCnÉOLOGIE ORIENTALE

comportent des lettres restituées en partie et peu distinctes sur la photographie. La formule ainsi obtenue a l'avantage de rappeler celle qui se lit, en toute certitude, dans l'inscription gravée sur une colonne dans les ruines d'une ancienne synagogue galiléenne, àEl-Djîch (Gischala) «. Le mot nroTi semble réapparaître également à notre colonne II (ligne 8), dans une nouvelle formule qui marque peut-être la fin de l'inscription, à moins que celle-ci ne se continuât encore en une ou plusieurs autres colonnes totalement détruites.

Quel que soit le sens que Ton prête au mot obscur TBLH, mot essentiel de l'inscription, la première idée qui se présente, et la plus naturelle, c'est assurément que cette mosaïque, qui n'a, en tout cas, rien de funéraire, provient de quelqu'une de ces anciennes synagogues dont on a constaté l'existence sur divers points de la Galilée* et dont on fait remonter la construction aux premiers siècles de notre ère (vraisemblablement n° et 111 e ). On pourrait donc à la rigueur s'en tenir là, et ce serait peut-être le plus sage.

Cependant, à la réflexion, il me vient quelque doute sur ce

1. Renan, op . c, p. 777 (pi. LXX, n° 3) : nj"D12 (ou : yirh ?) nS T\HT), « que la bénédiction vienne sur lui (ou : sur eux?) »• Selon Renan, il s'agirait, dans cette inscription, d'une « arche »(pK); malgré ses répugnances, il vaut peutêtre mieux lire et comprendre ytNiï], « ceci ».

Puisque j'en suis sur ce chapitre des inscriptions hébraïques des synagogues de Galilée, j'en profiterai pour dire que celle de Kefr Ber'em (op. c, p. 764, pi. LXXn 2), sur laquelle on a tant discuté, est peut-être à lire tout simplement : Y1V "12 TwSn « Eléazar fils de Youdan ». Le nom de Youdan, est

bien connu dans l'onomastique talmudique, et j'en ai trouvé plusieurs exemples en hébreu et en grec, dans la nécropole juive de Joppé. Quant au début, si difficile, il faut peut-être voir, dans la seconde lettre, un ain.

Pour ce qui est de l'inscription de Safed (op. c, p. 782, pi. LXX, n<> 4), elle me semble commencer par les mots : ....D*P[2 l]3p3, « a été enterré le x m * jour

du mois de Eloul, l'année ». C'est une simple épitaphe et, je crois, de date

très récente.

2. Kefr Ber'em, Kasyoun, Nabartein, El-Djîch, Meirôn, Tell Hoûm, Kerâxè, Irbid, Safsâf, etc. Sur ces synagogues, voir Renan, op. c, p. 761, qui penche pour le ui° siècle J. C., comme époque moyenne ; et les importants relevés de Wilson, Kitchener, Conder, etc., dans Palest. Explor. Fund, Memoirs in-4°, Spécial Papers, pp. 294-305; Quart. Statern.* 1878, p. 32 et suiv., p. 123 et suiv.; 1886, p. 75.

point, et ce doute m'est inspiré, tout d'abord, justement par le fait matériel, jusqu'ici unique, que notre inscription hébraïque est exécutée en mosaïques. On n'a jamais constaté, dans aucune de ces anciennes synagogues galiléennes, relativement nombreuses, la présence de traces de pavements en mosaïques ; tous les pavements consistaient en dallages.

Sir Charles Wilson, qui a fait d'excellentes études sur ces synagogues, remarque expressément (Palestine Exploration Fund, Spécial Papers, p. 296) que « their floors are paved with slabs of white limcstone ». Il semble que cela ait été une règle générale 4 . On peut dire qu'en Syrie les pavements de mosaïques, avec ornements et inscriptions, sont le propre de l'architecture chrétienne et de l'époque byzantine.

Aussi, est-ce à cette dernière époque qu'on serait amené a priori, en bonne critique, à reporter notre mosaïque à inscription hébraïque. Mais alors, si, d'autre part, on l'attribue à une synagogue juive, on se heurte à de graves difficultés historiques. On comprend fort bien que, sous les empereurs romains du m* siècle, qui se sont montrés tolérants , et même, parfois, franchement favorables aux Juifs'; qui avaient reconnu et confirmé les privilèges des patriarches de Tibériade dont le pouvoir spirituel, et même temporel — sous le rapport de l'argent, au moins — s'étendait sur toutes les communautés juives de l'Occident ; on comprend, dis-je, qu'on ait pu construire alors en toute liberté, dans les principales villes de la Galilée, grâce aux riches offrandes recueillies au loin par l'activité des Apostoli y les belles syna-

1. Je signalerai à ce propos un passage assez curieux du géographe juif Esthori ha-Parchi (Asher, The Itinerary ofRabbi Benjamin of Tudela, traduct. Zunz, vol. II, p. 422) qui, parlant de l'ancienne synagogue de Yakoûk, dit : « We also saw there a synagogue with an ancient pavement... » Il serait intéressant de vérifier dans le texte hébreu original que je n'ai pas à ma disposition, quels sont exactement les termes employés. Je ferai remarquer incidemment que notre auteur juif (op. c, p. 401) a encore vu à Betsàn les restes d'une ancienne synagogue qui ne semble pas avoir été relevée par les explorateurs modernes (à moins que ce ne soit l'édifice à trois niches sommairement décrit dans les Memoirs, vol. II, p. 109).

2* Notamment Antonin le Pieux et Alexandre Sévère.

gogues dont nous admirons les restes. Mais, aussitôt le christianisme érigé à la hauteur d'une religion d'État, aussitôt Constantin venu, la scène change du tout au tout. C'est, alors, une floraison de basiliques et d'églises sur toute la surface de la Terre Sainte. Tout ce que nous savons de cette époque et de celles qui Font suivie nous montre que le fanatisme chrétien n'eût été guère disposé à tolérer désormais la construction de nouvelles synagogues en Palestine, et, particulièrement sur un site qui rappelait un des plus importants souvenirs évangéliques, si tant est que Kefr Kenna représente bien la Cana de Galilée, témoin du premier miracle de Jésus. Nous aboutissons donc ainsi à une antinomie des plus embarrassantes : d'un côté notre mosaïque semble bien, par son inscription hébraïque, avoir appartenu à une synagogue; mais, d'un autre côté, parle fait même qu'elle est une mosaïque, elle se classe à une époque où il est bien difficile d'admettre que des Juifs aient être autorisés à élever en Terre Sainte un édifice public consacré aux besoins de leur culte.

Il n'y aurait guère qu'un moyen de concilier à peu près les choses, ce serait de supposer que la mosaïque de Kefr Kenna aurait été exécutée dans la courte période de détente, et môme de réaction anti-chrétienne, que représente le règne de Julien. On sait combien cet empereur, en haine du christianisme, se montra favorable aux Juifs. S'il a conçu le projet de leur laisser réédifier le Temple de Jérusalem, il aurait pu, à plus forte raison, leur permettre de bâtir des synagogues sur d'autres points de la Palestine, et l'idée d'en voir une s'élever, comme une bravade contre un des souvenirs les plus chers aux chrétiens, sur le site évangélique de Cana même ne pouvait que lui plaire. On s'expliquerait assez bien, dans ce cas, qu'on eût construit l'édifice juif dans le goût et selon le style de l'époque, en le décorant d'un de ces pavements de mosaïques dont la mode commençait alors à se répandre en Syrie. Mais ce qui s'expliquerait moins c'est comment les chrétiens, redevenus définitivement maîtres de la situation après la mort de ce dernier et éphémère adver-

sairc officiel de leur foi, n'auraient pas fait disparaître jusqu'à la dernière trace de l'abomination juive qui souillait le sol d'un de leurs principaux sanctuaires. Sans doute, notre mosaïque a souffert; mais, somme toute, une partie notable en a été conservée, ce qui, dans ce cas, ne devrait pas être, semble-t-il.

Ces considérations, et d'autres encore qu'il serait trop long d'exposer, m'ont amené à me demander si, malgré les apparences, l'auteur de la dédicace n'aurait pas été, par hasard, un Juif converti au christianisme et si la mosaïque n'aurait pas appartenu au culte chrétien. Je ne me dissimule pas le caractère paradoxal que peut offrir une telle hypothèse et les objections de tout genre qu'elle soulève. Force nous est bien, pourtant, en face de toutes ces difficultés, de l'envisager et de voir si elle est réellement si incompatible avec les vraisemblances.

Saint Épiphane qui, comme on le sait, était lui-même d'origine juive 1 et a été témoin du triomphe officiel du christianisme avec l'avènement de Constantin, nous raconte 1 en détail, une histoire bien curieuse à tous égards, celle d'un personnage, qui était doublement son coreligionnaire, Juif d'origine comme lui, et comme lui, converti au christianisme. C'était un certain Joseph, de Tibériade, qui, sur la fin de ses jours, avait fixé sa.résidonce à Bethsan-Scythopolis, où saint Epiphane a eu avec lui des relations personnelles. Joseph était sensiblement plus âgé que saint Épiphane, puisqu'il avait soixante-dix ans à l'époque où celui-ci l'a connu, c'est-à-dire en 356 ; il était né, par conséquent, vers 286. Les renseignements que nous donne sur lui saint Épiphane présentent donc toutes les garanties d'authenticité et d'exactitude.

Ce Joseph occupait primitivement, avant sa conversion, une haute situation à Tibériade, auprès du patriarche juif Ellèl (Hillel) résidant dans cette ville, véritable capitale de ce qui restait de la nation juive, à l'état aggloméré, dans la Galilée son dernier bou-

1. Il était né vers l'an 3i0, dans un village des environs d'Eleutheropolis.

2. Saint Epiphane, Adv. haeres., collection Migne, t. XLI, colonnes 410-

Recueil d'Ahcueologik orientale. IV. Octobre 1901. Livr. 23

levard. Il était un des Apostoli, assistants du patriarche. Inclinant déjà secrètement vers le christianisme par suite de diverses circonstances trop longues à rappeler, il fut envoyé en Cilicie par le patriarche Judas, successeur de Hillel, pour y procéder, selon l'usage, à la collecte des aumônes parmi les communautés juives disséminées çà et là. En Cilicie sa vocation se confirma sous l'influence d'un certain évêque chrétien, si bien que ses coreligionnaires scandalisés de son apostasie patente, le précipitèrent dans le Cydnus pour le noyer. 11 n'échappa qu'à grand'peine aux eaux du fleuve; cette noyade manquée fut pour lui un véritable baptême ; il abjura définitivement la foi de ses pères et embrassa celle des chrétiens. 11 y trouva, d'ailleurs, aussitôt son compte, au point de vue temporel. Il fut accueilli à bras ouverts par Constantin, qui le combla d'honneurs et de faveurs, et alla même jusqu'à lui conférer la haute dignité de comte avec tous les avantages et les pouvoirs inhérents à cette charge. Comme tous les prosélytes, notre nouveau comte de Tibériade déploya une ardeur de néophyte; il semble s'être donné surtout pour tâche d'agir sur ses ex-coreligionnaires. A cet effet, il demanda et obtint de l'empereur l'autorisation et probablement aussi les moyens pécuniaires, de construire des églises en Galilée, au centre même de ce dernier foyer du judaïsme. Ici, il convient de citer textuellement saint Épiphane :

Il reçut l'autorisation de construire une église du Christ à Tibériade 1 môme, et aussi à Diocésarée, à Capemaoum et autres villes (col. 410, § IV).

Il ne demanda rien autre (à l'empereur qui lui offrait de lui accorder ce qu'il voudrait), que cette grande grâce d'être autorisé, par édit impérial, à construire des églises pour le Christ dans les villes et les villages des Juifs, là où personne n'avait pu en construire, aucun Grec, Samaritain ou chrétien n'étant supporté au milieu d'eux ; principalement à Tibériade, à Diocésarée, à Sepphoris, à Nazareth et à Kapharnaoum, où les Juifs veillent avec soin à ce que qui que ce soit d'un autre peuple n'habite avec eux (col. 426, § XI).

11 construisit aussi (des églises) à Diocésarée et autres villes (col. 427, § XII).

1. Saint Epiphane raconte en détail les incidents qui se produisirent au cours de la construction de cette église de Tibériade, élevée par le comte Joseph, sur les murs d'un temple païen inachevé, TAdrianeion, malgré l'opposition des Juifs de la ville qui voulaient le transformer en bain public.

LA MOSAÏQUE HÉBRAÏQUE DE KKFR KENNÀ

On voit par ces passages la conjecture qui se dessine, une conjecture assez tentante, mais que je ne formule, du reste, qu'avec beaucoup de réserve. Parmi toutes ces églises de Galilée, édifiées par le zèle du comte Joseph, à qui Constantin avait donné pleins pouvoirs, n'y en aurait-il pas eu une à Kefr Kenna? Je ne veux pas aller jusqu'à dire que le Yosehde notre inscription, bien qu'homonyme de notre Joseph de Tibériade, soit identique avec lui, quoique la chose puisse, à la rigueur, se soutenir, puisque nous ne connaissons pas le nom du père de celui-ci; mais l'exemple a pu être contagieux; d'autres coreligionnaires, y trouvant des avantages matériels, ont pu imiter la conversion de l'ex-aposlolus juif et le seconder dans son entreprise de multiplier les églises sur le sol de la Galilée. Si l'auteur de la mosaïque de Kefr Kenna était un Juif converti, on s'expliquerait assez bien la singularité de l'apparition d'une inscription hébraïque dans une mosaïque qu'on peut dire chrétienne par définition et par destination. Étant donné le but spécial poursuivi par le comte Joseph ou par ses émules possibles, — la lutte directe contre l'élément juif local, avec une arrière-pensée probable de propagande chrétienne — l'emploi de l'hébreu, do la langue môme de ceux qu'on visait par cette sorte de croisade entreprise sous les espèces de l'architecture, serait tout à fait justifié: rien n'eût été plus propre à faire impression sur l'esprit de ces incorrigibles réfractaires du judaïsme galiléen.

L'hypothèse est fragile, je le reconnais. Elle prendrait un peu plus de solidité, si Cana figurait dans rénumération des localités où s'était exercée l'activité du comte Joseph. Elle n'y figure pas ; mais il faut dire que l'énumération de saint Épiphane n'est pas complète, et que Cana peut être virtuellement comprise dans l'expression dont il se sert à deux reprises : « et autres villes ou villages(xal toTî oXXaiç) ». S'il n'y avait que cette objection, on pourrait y répondre en invoquant un autre témoignage qui, bien qu'indirect et beaucoup plus tardif, est de nature à suppléer, néanmoins, au silence ou plutôt au laconisme regrettable de saint Epiphane. Ce témoignage, c'est celui de l'historien byzantin Nicéphore Cal-

liste*. Ce compilateur du xiv'siècle, se faisant l'écho de la légende quiprévalait de son temps, attribue à sainte Hélène la construction d'une série d'églises dont beaucoup, bien certainement, ne sont pas l'œuvre personnelle de la mère de Constantin : l'Anastasis etle Cran ion, sur le lieu de la Passion, à Jérusalem; l'église de la Nativité, à Bethléem, de l'Ascension sur le Mont des Oliviers; celle de la Vierge, à Gelhsemani; celle des Pasteurs; celle de Béthanie; celle de Saint-Jean-Baptiste sur les bords du Jourdain; celle d'Elie le Thesbite sur la montagne. Puis, en Galilée, sur les bords du lac de Tibériade, c'est toujours sainte Hélène qui aurait construit : l'église du Dôdekatrônon, au lieu où Jésus rassasia de pain 4.000 hommes, et d'autres sur les principaux points de la région de Eapharnaoum signalés par des souvenirs évangéliques ; une église à Tibériade même; une autre sur le Thabor; une autre à Nazareth; enfin, une autre à Cana de Galilée 9 .

On remarquera que, parmi ces églises de Galilée mises à l'actif de sainte Hélène, plusieurs concordent avec celles dues à l'initiative du comte Joseph, qui devait s'exercer précisément à la même époque et dans cette même région. La liste de Nicéphore Calliste, ramenée à sa véritable signification historique, pourrait être, en ce qui concerne la Galilée, considérée comme complémentaire de celle de saint Épiphane et, dans ce cas, la prétendue construction par sainte Hélène de l'église de Cana serait, en réalité, à attribuer au comte Joseph et comprise implicitement dans les etc., etc. de saint Épiphane.

Nous voilà donc ramenés à l'idée dont j'ai déjà discuté le fort et le faible. Je n'ose conclure d'une façon ferme; je laisse à d'autres le soin de peser le pour et le contre. Je me bornerai à ajouter que, dans l'hypothèse d'une origine chrétienne de notre mosaïque il y aurait peut-être lieu de tenir compte, pour l'explication du mot énigmatique TBLH, de l'existence, dans l'araméen

1. Nicéphore Calliste, collection Migne, t. CXLVI, colonne 113.

2. Kava 8s xîjç raXt).otiaç, 2v0a 6 toO Kavavttou £t(ia>voc ya|ioç êyévîto, xat il àÎT|Xov poxpvwv otvoç èmqYàÇcTO, olxov Upbv e5etpiaxo &repov.

chrétien, d'un mot similaire, sinon congénère, Nrpbaia, tabltta, signifiant « autel » (proprement la table de l'autel).

Les deux autres interprétations dont j'ai parlé : soit tabula, désignant la mosaïque elle-même, soit « baptistère », demeurent toujours possibles ; cette dernière même prendrait un caractère particulièrement intéressant si nous avions vraiment affaire à une église et non pas à une synagogue.

Pour arriver à une solution satisfaisante du problème, nous aurions besoin de deux données préalables qui nous manquent. Kefr Kenna représente-t-il, oui ou non, la Cana de l'Évangile? Les restes de f édifice antique dans le sol duquel a été découverte la mosaïque sont-ils suffisamment significatifs pour permettre de reconnaître s'ils appartiennent à une synagogue ou aune église?

Pour la première question, la question topographique, je ne saurais rien ajouter à toutes les dissertations contradictoires dont elle a été jusqu'ici l'objet; et c'est plutôt, à l'inverse, la solution même du point spécial que nous cherchons qui pourrait aider à la trancher.

Pour la seconde question, la question archéologique, je n'ai encore que des renseignements insuffisants. Ils ne sont pas, néanmoins, dénués d'une certaine valeur, et je crois utile de les consigner ici, toute réserve faite, d'ailleurs, sur le résultat des investigations plus précises qui, espérons-le, pourront être faites ultérieurement sur place. Je les dois à une obligeante communication du P. Paul de Saint- Aignan, qui ne m'est parvenue qu'après l'achèvement des pages précédentes. Il a bien voulu m'envoyer un croquis des lieux, avec quelques intéressantes explications que je résumerai aussi exactement que possible en les commentant 1 .

Un premier coup d'œil jeté sur ce croquis semble indiquer l'existence de trois églises d'époques différentes, régulièrement orientées, inscrites en quelque sorte, Tune dans l'autre, et formées parle rétrécissement successif de l'édifice primitif. G est la chapelle actuelle, édifiée par les Franciscains, à l'intérieur d'une

i. Voir la gravure donnée plus loin, p. 360. Pour plus de clarté, j'ai cru devoir introduire dans le plan de nombreuses lettres de référence.

église plus vaste (J) qui, visiblement retouchée par les Croisés mais semblant être cependant antérieure à eux, est englobée ellemême dans l'édifice primitif de dimensions beaucoup plus considérables (K, K', K"). Je me hâte de dire que le tracé de ce dernier est, en très grande partie, hypothétique* et basé sur l'existence de vestiges épars, sur l'interprétation desquels on peut hésiter; l'abside K, notamment, est, je crois bien, purement conjecturale; si son existence, avec l'orientation normale à l'est, se confirme, elle ferait fortement pencher la balance en faveur de l'orgine chrétienne de la mosaïque.

La présence de fragments de mosaïque, constatée au point R, dans le périmètre de J, et au point S, en dehors de ce périmètre, par conséquent dans le périmètre supposé de K, est un fait très important» si l'on parvient à établir que ces fragments sont contemporains de la mosaïque hébraïque centrale. On remarquera aussi les bases de l'ancienne colonnade L— L', qu'on est tenté de considérer comme marquant une des nefs (trois?) dans lesquelles l'édifice supposé K devait se diviser. On a retrouvé un des chapiteaux de ces colonnes; il est, paraît-il, de style corinthien et de bonne facture.

J'arrive à la découverte de la mosaïque hébraïque qui se trouve en Q, c'est-à-dire dans la partie à peu près centrale de cet ensemble, — la chapelle actuelle G et l'édifice intermédiaire J paraissant, en somme, avoir été établis dans ce qui serait la nef médiane de la grande église supposée K. La fouille qui amena cette découverte fut commencée à la hauteur de l'autel actuel O, à un endroit où Ton avait remarqué autrefois les restes d'un mur ancien. On dégagea les assises subsistantes de celui-ci et, aune profondeur de 4 m ,50 environ, on rencontra le seuil d'une porte qui devait donner accès à une sorte de crypte s'étendant vers l'ouest. On poursuivit dans cette direction et, vers le point P, ou trouva, au milieu d'une sorte de chambre, « une urne, ou plutôt un assez large bassin », probablement en pierre, bien que la

1. Il repose surtout sur la constatation des deux fragments de murs ôpaie, parallèles, en M-M' et en N-N'.

matière ne soit pas spécifiée. Je n'ai pas besoin d'insister sur l'importance de cet objet pour les diverses questions que j'ai discutées plus haut. Là, dut s'arrêter le déblaiement, par suite de certaines difficultés matérielles. On se contenta, jusqu'à nouvel ordre, de pratiquer un sondage un peu plus à l'ouest, vers le point Q ; c'est là qu'on eut la chance de tomber justement sur la mosaïque hébraïque qui fait l'objet de cette étude.

Tel est l'état actuel des recherches sous le rapport archéologique. Il serait bien vivement à désirer qu'elles fussent reprises le plus tôt possible et poussées méthodiquement.

rajouterai que, lors des travaux de construction entrepris il y a une vingtaine d'années (dans la région de E, je suppose), on avait trouvé un linteau de porte sculpté, avec des feuilles de vigne et des raisins; il a malheureusement disparu. Ce motif de décoration pourrait aussi bien avoir appartenu à une synagogue qu'à une église ; la question, de ce chef encore, reste donc en suspens. Il en est de même de la décoration d'un autre linteau sculpté dont l'existence au même lieu est attestée au xvn e siècle par un document que me signale le P. Paul de Saint-Aignan. Le P. Mariano Morone daMaleo 1 , qui, ainsi que j'ai déjà eu l'occasion de le montrer ailleurs à plusieurs reprises \ était si remarquablement informé sur l'archéologie de la Terre Sainte, dit avoir vu, sculptés, au-dessus d'une porte, à l'entrée de l'ancienne église, en ruines, de Kefr Kenna, trois vases dans lesquels il veut reconnaître, bien entendu, les hydries des noces de Cana*. Il est inutile de faire observer que ce motif des vases appartient également en commun à la décoration symbolique de l'art juif et de l'art chrétien.

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