‹ Recueil d'archéologie orientaleChapitre 25 sur 213 · I. — Empédocle et les Manichéens · texte numérisé non relu

I. — Empédocle et les Manichéens

A propos des origines de la secte des Manichéens 2 , l'auteur syriaque est amené à parler d'un des précurseurs de Manès, un certain hérésiarque qu'il appelle Sqoû{n)thi(an)oûs \ et qui n'est autre que le 2xu(havfç de saint Epiphane. Il nous dit que ce Scythianos avait étudié les littératures grecque et égyptienne, ainsi que les écrits de Pythagore et de Proclus (?).

Tout en rétablissant en Proclus le nom écrit en syriaque une première fois : DvVipra Proûqoûltoûs, une seconde fois : DlSpTtS Proûq lotis, M. Pognon fait observer avec raison, qu'en tout cas, il ne saurait être question ici du philosophe néo-platonicien Proclus, né au v e siècle J.-C, et, par conséquent, de beaucoup postérieur à Manès. « J'ignore, ajoute-t-il, quel est l'auteur ou le philosophe que Théodore désigne sous ce nom de Proclus. »

La façon étroite dont ce nom énigmatique, et incontestablement estropié, de Proûqoûlioils, Proùqloâs, est associé au nom de Pythagore me paraît indiquer a priori qu'il doit nous cacher non pas celui de quelque personnage plus ou moins obscur, mais celui de quelque autre ancien et célèbre philosophe digne d'être mis sur le même rang que l'illustre chef de l'école italique. Cette impressionne peut être que fortifiée par le fait que Théodore attribue une importance particulière à l'influence qu'auraient exercée sur les idées manichéennes celles de ce philosophe inconnu.

1. C'est vers cette date qu'incline M. Pognon. 2.1b\d„ p. 125 et p. 181.

3. Le texte porte DVEJflpD; mais la restitution D^mpD, admise par M. Pognon, ne saurait faire le moindre doute.

Le passage de Théodore contient à cet égard un trait caractéristique qui, de plus, me semble propre à nous mettre sur la voie de la vérité : « Scythianos, nous dit-il, enseigna la théorie des deux principes, l'un bon, l'autre mauvais, comme ProûkotUtotis; il donnait la victoire au mauvais principe, et au bon le désir et l'amour. »

Si je ne m'abuse, ce que nous avons là, c'est en gros, le système essentiel du fameux Empédocle qui admettait, en effet, l'existence de deux principes primordiaux, — de deux forces, comme nous dirions aujourd'hui, — l'un mauvais, l'autre bon : la Haine (Neïy.c;), qui divise les quatre éléments constitutifs de la nature (^.ÇcijjLaxa), et Y Amour (<ï>tX»a, «Êiaot/;;) qui unit ces éléments. C'est, en somme, comme on le voit, l'hypothèse de la répulsion et de l'attraction universelles.

On comprend sans peine tout ce qu'une pareille conception métaphysique pouvait avoir de séduisant pour Scythianos et son disciple Bados (Boudda de saint Épiphane), les précurseurs de Manès, quand on songe au rôle prépondérant que joue dans le dogme manichéen la théorie mazdéenne du dualisme. Cette théorie, ils la trouvaient ou la retrouvaient ainsi formulée comme à souhait dans l'hypothèse dynamique du philosophe d'Agrigente... si tant est, toutefois, qu'ils aient jamais vraiment connu les doctrines et même le nom de celui-ci, et que le rapprochement ne soit pas tout bonnement du fait de l'auteur qui prétend nous raconter leur histoire. Mais ce dernier point, bien qu'il ait assurément son intérêt, et même un très grand intérêt, laisse intact le petit problème spécial que nous avons à résoudre : Qu'est ce que peut être ce mystérieux Proiïqoultoàs?

Malheureusement, le texte de saint Épiphane, qui est le guide ordinaire de Théodore, ne nous est en cette occurrence d'aucun secours. Le Père grec 1 , parlant des doctrines «le Scythianos, se borne à dire que celui-ci avait emprunté ses arguments à Pytha-

1. Migne, Patrol. f/r., vol.XLII.col.32 : >aowv rcapàrMayopou ta; 7rposa<xei;. Cf. col. 8'j8, pour les «U'ux principes de Scythiauos, h*, mauvais et le bon (novrjpav ts xoù «YaOr,v).

gore; il n'est pas question d'un autre philosophe correspondant au Proùqoûlîoùs que Théodore adjoint à Pythagore.

Il est à supposer que Théodore avait puisé ce renseignement complémentaire à quelqu'une des autres sources, encore indéterminées, qu'il utilisait concurremment avec le texte de saint Épiphane. Eu tout cas, il n'est pas indifférent de constater que ce dernier, dans une autre de ses œuvres 1 , a été amené à consacrer à Empédocle une brève notice suffisant à prouver tout au moins que le nom et la doctrine de ce philosophe étaient demeurés assez populaires dans le milieu des connaissances familières à l'apologétique chrétienne pour que la mention que j'en soupçonne se cacher chez Théodore devienue très vraisemblable. Les termes même dont se sert saint Épiphane, résumant la doctrine d'Empédocle, concordent remarquablement avec ceux que j'ai relevés chez Théodore parlant de la doctrine du prétendu Proùqoûlîoùs :

« Empédocle, écrit-il, admet quatre éléments primordiaux (TupcoToyova awyjXx) : le feu, la terre, l'eau et l'air; et il dit que, d'abord, la haine (lyfipzv) dominait (0-apxeiv) les éléments; ceux-ci séparés par elle à l'origine, sont maintenant unis entre eux par Y amour (?iXa>8£vxa àXX-rçXo'.ç). Il y a donc, suivant lui, deux principes ou puissances : la haine et V amour (sydpa /.a» ?iX»a)... »

Il est vraiment impossible de ne pas être frappé de la visible affinité de cette théorie, ainsi présentée par saint Épiphane, avec celle, attribuée en commun par Théodore à Proùkoûlîoûs et à sou imitateur Scylhianos : les deux principes, l'un mauvais, qui a la victoire (cf. uwap/eiv), l'autre bon, consistant dans le désir et Tamour.

Cela posé, étant donné que nous avons bien affaire, comme je crois l'avoir montré, à la doctrine empédoclienne, nous sommes conduits à nous demander si les deux leçons syriaques DvSlpns et Dlbpns ne seraient pas tout bonnement des altérations du nom grec 'EiATCsooy.Xîjç.

Le désaccord qu'offrent entre elles ces deux leçons syriaques,

i. Exposilio Filei, dans Migne, PalroL gr., vol. XL1I, col. 792.

également bien que différemment déformées, à mon avis, est déjà un premier indice de nature à motiver sur leur compte une légitime suspicion. C'est sur la seconde leçon que je m'appuierai tout d'abord pour essayer de donner une explication paléographique rationnelle de la faute que je suppose avoir été commise soit par Théodore lui-même, soit par un de ses copistes. Je m'occuperai ensuite de la seconde leçon.

Qu'on veuille bien comparer la transcription syriaque normale du nom 'E|JiTCe8oxX9jç= h\ » N nauSiain^ telle qu'elle nous est connue par ailleurs *, à notre leçon vMnNnqiAj on voit qu'il a suffi, somme toute, d'un simple déplacement du point diacritique du daleth pour transformer celui-ci indûment en rech et pour défigurer ainsi le nom de la façon la plus grave. Grâce à cette correction, qui est tout à fait bénigne, nous obtenons les éléments PDOUQL(OU)S, représentant aussi fidèlement que possible les syllabes ...7:6ÎoxX(fj)<;. Resterait à expliquer, il est vrai, la disparition de l'élément graphique représentant la première syllabe: 'Efx.... — soit on. Mais, d'après les errements du syriaque, il se peut fort bien que la transcription de cette syllabe ait été, d'emblée, réduite à un seul n, par suite de l'insertion phonétique de la naso-labiale m dans le phé qui la suit et qui est susceptible d'être virtuellement redoublé; dans cette hypothèse, le nom se serait tout d'abord présenté à cet état : DlSpns» " (cf. ]VS« = pse» 'Ajjlç(oiv). Quant à l'élimination ultérieure de ce simple aleph, elle a pu, en l'espèce, être favorisée par l'aspect du mot ^kt « aussi », qui précède immédiatement Dlbpns (= Déplia) et qui, terminé

i. Voir le Thésaurus Syr.

2. Cette partie de ma conjecture se trouve être maintenant matériellement confirmée par un nouveau document syriaque qui arrive fort à point pour l'appuyer. Dans le premier fascicule de la Chronique de Michel le Syrien, dont M. Chabot vient de commencer la publication, notre philosophe Empédocle est mentionné plusieurs fois (p. 105, 100, 110 de la traduction, p. 60, 67, 69 du texte). Or son nom est écrit d^ux fois : D*6(p)"nSN, DV5(p)TI2N (avec une faute de copie portant le p confondu avec *i), formes dans lesquelles £tf = f K|tic; je rappelle pour mémoire seulement les autres variantes : D"Op"nS*K et, peut-être

justement parles deux lettres ^, identiques aux deux premières du nom DlbpTTS(a), prêtait à un facile bourdon. Pour ce qui est du fait que la terminaison normale %ç de 'EfjwceSoxXfjç est rendue par Dl, au lieu de d^ qu'on attendrait, ce petit détail ne saurait faire difficulté; on sait qu'en syriaque on en prenait souvent fort à son aise avec la valeur vocalique des désinences grecques. Notre passage lui-même nous fournit un exemple topique, et certain celui-là, de ce genre de méprise; deux lignes plus haut, nous y voyons le nom de IïuÔaYûpaç, orthographié dtwjtd Pîihigoûroûs, barbarisme qui forme un digne pendant à E(m)pedonqlous, pour E(m)pedoûq/és, E{m)pedoiîqlis.

J'arrive maintenant à la seconde leçon ovbipTis Proùqoûltoûs, qui, selon moi, nous offre encore un autre mode d'altération du nom d'Empédocle. Elle a en commun avec la première leçon la disparition de la syllabe initiale Em et la transformation du daleth primitif en rech> par le déplacement du point diacritique, faits dont je crois avoir rendu compte d'une façon satisfaisante. Mais, de plus, elle intercale entre le qoph et le lamed un waw parasite qui a dû se glisser par là par la suite de quelque inadvertance ; et, surtout, elle donne au nom une désinence en tous au lieu de oûs (elle-même pour es, îs), qui, au premier abord, ne laisse pas de surprendre. Cette dernière singularité n'est cependant pas inexplicable; et même, en y réfléchissant, j'inclinerais à y voir une confirmation indirecte de ma conjecture sur l'identité du nom. En effet, j'estime qu'il faut considérer DVb<i>pTT5(QN) comme la transcription littérale non pas du nominatif 'Ejjlfte3oxX?£, mais bien du génitif 'EfjiTreScxXsouç, cas auquel ce nom devait apparaître en cet endroit, dans la source greccjue, soit immédiate, soit plutôt médiate, que Théodore avait sous les yeux. La construction, dans le premier passage où nous lisons ce nom, semble, en réalité, impliquer le génitif: « les écrits de Pythagore et de Proûqoûlîoùs (corr. (Em)pedoiiqléoûs) » wbipnsTi DTwrrcn «aroi. Le texte grec devait porter : nuGayopou xal 'EfÀ7:e8oy.Aeojç; le traducteur syriaque, d'une part, aura conclu du génitif Uj^àpoj à un nominatif nuGo-ppoç, au lieu de

IIuOaYopaç — d'où son barbarisme Pithigoûroùs *; d'autre part, considérant peut-être le génitif 'Ejj^socxXésj; comme une forme invariable, il l'aura transcrit servilement, lettre à lettre.

La conjecture que je viens de développer ci-dessus, et que j'avais exposée dans une communication à la Société asiatique (séance du 12 janvier 1900), peut être considérée aujourd'hui comme une quasi-certitude, grâce à un passage, encore inédit, delà Chronique do Michel le Syrien que M. Chabot veut bien me communiquer au moment où s'impriment ces lignes.

Michel (p. 117 du texte, col. 1) rapporte, à peu près dans les mêmes termes que Théodore bar Khouni, et apparemment d'après les mômes sources, les origines du manichéisme. « Scythianos, dit-il, avait été instruit dans les doctrines des Egyptiens et il propagea parmi les chrétiens l'hérésie [sic) de »4&^ccrivâ. et de Pythagore. » Le nom du philosophe associé à Pythagore,et mentionné en premier lieu, correspond visiblement à celui que Théodore mentionne ensecond ; et, ici encore, ce nom ne peut être que celui d'Empédocle. Il est vrai qu'il est également estropié; mais il l'est d'une façon différente et tout à fait probante pour ma thèse : Pddoûmîs; il suffit de dissocier les deux éléments constitutifs du mern, pour obtenir les deux lettres distinctes qoph et lamed : crp'.iNS, P>}rh)i)qli$. On remarquera qu'ici aussi, la première syllabe Ejjl a été victime de l'aphérèse dont j'avais admis l'existence par hypothèse; il est possible que le aleph qui suit le phe doive Être rétabli devant lui; dans ce cas, la leçon primitive aurait été D^pvrsa, EpdnnqlU :=Eppedoùqlîs = E[m)pedoi)qlis, conformément à l'observation que j'ai faite plus haut sur le remplacement de la naso-labiale par la réduplication de la consonne qui la suit.

1. Il est à remarquer que le nom de Pythaçore réapparaît sous cette môme forme dans deux autres endroits du texte de Théodore (p. 110 et 115), et que, la aussi, la construction de la phrase implique le génitif.

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