II. — Empédocle et le Livre de la Création
J'ai dit plus haut que la doctrine d'JEmpédocle, au moins dans ses grandes lignes, était restée suffisamment familière à l'apologétique gréco-byzantine et syriaque. C'est par l'intermédiaire des œuvres de cette dernière qu'elle a dû parvenir à la connaissance des auteurs arabes, qui y font d'assez fréquentes allusions. Aux exemples que nous possédions déjà de ce fait vient s'en ajouter un nouveau que je relève dans le Livre de la Création, récemment publié par M. Huart 1 . Voici le passage tel qu'il est traduit par l'éditeur; je me borne à y souligner les points qui appellent la discussion :
Empédocle n'admettait pas les quatre éléments qui sont Peau, le feu, l'air et la terre, et disait qu'il y a deux principes, l'amour et la force; Tune produit la création, l'autre la division.
Ce passage me parait devoir donner lieu à deux observations.
D'abord Empédocle, à l'inverse de l'opinion que l'auteur arabe lui prête, ou a l'air de lui prêter, admettait parfaitement l'existence des quatre éléments primordiaux ; c'était même là, nous l'avons vu, une des bases fondamentales de son système de philosophie cosmique. M. Huart n'a pas manqué de relever en noie cette erreur, mais il n'en fournit pas d'explication.
Je crois qu'on peut décharger l'auteur de cette apparente bévue et en faire remonter la responsabilité à quelque copiste. Le texte porte, en effet» dans son état actuel :
« qu'il n'admettait pas les quatre principes ».
Il suffit de supposer que l'auteur avait, en réalité, écrit : V
iA oLik-Vt [VI] £J m « qu'il n admettait que les quatre principes » (par opposition, peut-être, à d'autres systèmes philoso-
1. Huart, Le Livre de la Création et de l'histoire, d* Abou-Zetd Ahmed ben Sahl El-BalkM, t. I, p. 139 du texte arabe, p. 128 de la traduction (Publications de l'École des Langues orientales vivantes, Paris, 1899, IV e série, vol. XVI).
sophiques, qui en admettaient un nombre différent) *. La répétition consécutive des deux groupes ... VI VI, graphiquement identiques, présentait des conditions éminemment favorables à la naissance d'un bourdon, bourdon qui a pu amener la disparition de 'un des deux groupes, et, par suite, changer le sens du tout au tout. D'ailleurs le soin même que Fauteur arabe prend d'énumérer les quatre éléments en question montre bien que sa phrase primitive était construite pour l'affirmative et non pour la négative.
La seconde observation porte sur les rôles respectivement attribués aux deux grands principes antinomiques qui, selon Empédocle, régissent le jeu des quatre éléments : « l'amour
et la force ». On remarquera, en passant, que l'expression <Ap
comporte une idée péjorative de violence et, en même temps de violence victorieuse (teip^iv), idée bien conforme aux définitions, grecques et syriaques, de ce point de l'hypothèse empédoclienne telles que je les ai exposées plus haut. La « force » donc,
produit la division (^j**) «les éléments — ce qui est parfaitement exact au regard de rempédoclisme; tandis que l'amour produirait la création — ce qui Test moins, ce qui môme ne se comprend guère. En effet, ce que le parallélisme des idées appelle, ce que la doctrine même d'Empédocle formule expressément comme étant le résultat de la force appelée « amour », ce n'est pas la création, c'est Y union, soit le contre-pied de la division. D'ailleurs à ce stade de l'évolution de la matière, il ne doit plus èlre question de « création »; l'existence des quatre éléments primordiaux, créés ou incréés, est déjà chose acquise et il ne s'agit désormais, pour Empédocle, que d'expliquer leurs multiples combinaisonspar voie, soit d'association, soit de dissociation.
i. Il est à noter que Chahrestàni (éd. Cureton, p. 263) souligne nettement, dans son exposé <\? la doctrine d'Empédocle, le rôle des quatre éléments à l'exclusion de tous autres : [^ ±^\ ^ Uljj ^ 4>U *>jl\ CLJ^^S....
Le texte arabe, il est vrai, porte bien en toutes lettres ^l^VI
et, si Ton maintient la leçon, la seule traduction quelque peu plausible est celle qu'a donnée M. Huart: la création; encore que
^W soit la « création » au sens étroit plutôt qu'au sens large
du mot; c'est aussi o l'invention ».
Mais la leçon du manuscrit est-elle correcte? Il est permis d'en douter, si, tenant compte, d'une part, des raisons générales que je viens de mettre en ligne, d'autre part, de l'extrême ressemblance paléographique des mots ->^;V1 et jl^YI, on suppose
que cette dernière leçon était la leçon primitive, altérée ultérieurement par un simple déplacement dans la répartition des points
diacritiques. Or, jl^Vl « l'union » a l'avantage de nous fournir justement l'expression que tout, a priori, nous faisait attendre; c'est bien l'antonymie logique de **J» y « la division »; et
cela seul suffirait à légitimer la correction, importante pour le fond, bien que graphiquement des plus légères, que je crois pouvoir proposer.