‹ Recueil d'expériences et d'observations faites sur différens travaux exécutés pour la construction du pont de Nemours, pour celle de l'arsenal et du port militaire d'Anvers, et pour la reconstruction du port de Flessingue; dans lequel on a traité la théorie de l'équilibre des voutes;Chapitre 3 sur 37 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

Plus la théorie des mathématiques est exigée de ceux qui, par état, doivent la réduire en pratique, plus il est nécessaire de faire connaître les résultats de son application déduite de l’expérience. 11 faut en convenir, les meilleurs théoriciens ne sont pas ceux qui appliquent toujours le plus facilement leurs connaissances, lorsqu’il s’agit de résoudre par le calcul une question relative aux travaux d’art : on peut être fort bon géomètre sans avoir le talent d’appliquer les mathématiques; c’est un don, pour ainsi dire, inné chea ceux qui le possèdent; l’étude le donne diflicilement.

Dans l’application du calcul aux travaux d’art, la première chose à déterminer pour arriver à la résolution d’une question est souvent une hypothèse, et comme elle est le principe qui fait la base du calcul, les résultats de celui-ci sont nécessairement la conséquence de l’autre. Or, si l’hypothèse est juste, les résultats sont justes; si l’hypothèse est erronée, on peut juger du danger de les adopter : mes expériences sur la stabilité des voûtes feront preuve de ce que je viens d’avancer.

La théorie peut donc conduire à faire de grandes fautes lorsqu’on se confie à elle seule; j’ajoute qu’elle pourrait être très-dangereuse, parce qu’on peut s’en servir pour soutenir et faire prévaloir une idée fausse, un système mal conçu et

composé de principes faux. Nous savons bien que ce danger n’est pas pour ceux qui sont en état de juger ou de résoudre eux-mémes la question; mais combien d’autres, qui ne sont pas dans cette heureuse position, et qui peuvent avoir un grand intérêt à connaître la vérité, ne sont -ils pas exposés à être trompés! C’est ainsi que s’abusant soi-même, celui qui adopte de bonne foi un faux principe arrive au même point que celui qui l’adopte sachant qu’il est faux. Concluons de ce qui précède que la théorie, qui doit faire la base de l’instruction d’un ingénieur, est insuffisante sans la pratique, et que le meilleur guide qu’il puisse avoir est l'expérience. Cette opinion pourra trouver des contradicteurs, surtout parmi certains jeunes ingénieurs; mais qu’ils comparent ce qu’ils ont fhit avec ce qu'ont fait leurs anciens, et qu’ils soient de bonne foi. Je suis loin d’avoir l’intention de choquer les amours-propres, et de méconnaître le vrai mérite, personne ne l’estime plus que moi chez les hommes de tout âge; mais je ne peux me tromper au point de croire que la science fait tout, et que l’expérience de longues années n’est rien; qu’il suffit d’être entré dans une carrière, à partir de telle année, pour être capable de tout faire, et que ceux qui sont entrés avant cette époque dans la même carrière sont tous , ou àpeu-près, incapables de remplir les places auxquelles l’ancienneté et l’utilité de leurs services les ont fait arriver.

Je ne crains pas de le dire, ce serait un grand mal qu’une telle opinion influât sur le choix des sujets; mais nous n’aurons point à en déplorer les conséquences; ce choix sera toujours, comme il doit l’être, la récompense du mérite et des services rendus; il entretiendra l’émulation générale; il fera

naître l’espérance chez les uns et la soutiendra chez ceux que la justice regrette de ne pouvoir appeler au but qu’elle présente à tous. Le simple boa sens ne dit-il pas assez que l'étude élémentaire ne suffit pas dans toutes les professions, dans tous les états? que l’expérience, qui ne s’acquiert que par le temps, façonne et complette l’instruction? que celle-ci doit servir de mesure à la conûance qu’il faut nécessairement accorder aux hommes chargés d’intérêts particuliers, ou des intérêts de l’état ? et ceux qui aujourd’hui voudraient si injustement écarter, ou pour le moins devancer leurs anciens, ne pensent donc pas qu’ils seront anciens à leur tour?

Nous avons dit que la théorie est insuffisante pour un ingénieur , et qu’elle a besoin d’être éclairée et guidée par l’expérience. C’est dans cette vue que nous donnons ce recueil. On se tromperait si l’on croyait que nous avons une autre pensée que celle d’être utile aux jeunes gens qui doivent entrer dans les rangs d’un corps estimé dans toute l’Europe, et dont ils gont appelés à soutenir et augmenter la réputation par leur conduite et leurs travaux. Destinés euxmêmes à projeter à leur tour et à diriger de grands ouvrages d’art, ils suivront mon exemple : je n’ai que l’ambition de leur montrer la route. Ce qu’ils auront recueilli d’observations servira de matière à quelqu’un d’entre eux pour rédiger un cours élémentaire de constructions appuyé sur l’expérience. Cet ouvrage si nécessaire manque aux ingénieurs; son utilité sera sentie, et mon vœu sera rempli.

Ce Recueil d’observations et d’expériences est divisé en trois parties; la première comprend : ‘

i®. La description abrégée du pont de Nemours en

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