INTRODUCTION
±jes voyageurs qui visitent TOrient ont le choix de la voie de terre ou de mer. Beaucoup d'entr'eux s'arrangent de manière à faire les deux routes ; néanmoins il est beaucoup plus avantageux d'aller gagner la Turquie par terre que par mer ou môme que d'en revenir par le Danube. En employant la voie marine on ne voit que quelques côtes et quelques villes maritimes et on passe tou -à-coup de l'Europe à l'Asie, tandis que le voyage par terre rend beaucoup moins brusque ce changement complet dans la population y les habillemens, les habitations « les usages et les mœurs*
L'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie et la Servie forment de véritables étapes entre la civilisation de l'Europe occidentale et colle de l'Orient. Si l'Allemagne est liée assez intimement à l'Ouest de TEurope, c'est déjà moins le cas pour l'Autriche et surtout poui sa partie bordant sur la Hongrie. Le bassin de Vienne est le limite de la flore et de la faune germanique , comme il est aussi le mur de séparation entre les coutumes et les mœurs des Allemands et des Hongrois. Le manque de pavé dans beaucoup de rues des faubourgs, la forme pyrîfomie des clochers, la tète des femmes encapuchonnées de mouchoirs comme les Orientales, la quantité de
monstnches, le méinnge de tous les costumes orientaux à Vienne, tout montre à l'étranger qu'il se trouve déjà à la porte de la vie asiatique.
En deçà de Presbourg les gros villages n'ont déjà plus autant de ressemblance avec des bourgs ou des villes de l'Europe occidentale, comme c'est le cas dans la basse Autriche. En général ce ne sont plus que des amas de rez-de-chaussées entremêlés de jardins et d'arbres comme en Turquie, mais les rues en sont régulières et les maisons proprement blanchies. D'un autre part le costume et les vêtemens de l'habitant slovaque ou hongrois diiSFérent déjà considérablement de ceux en usage dans l'Ouest de l'Europe. L'étranger est surtout frappé de la coupe asiatique des manteaux slaves blancs (Bjelatsche) et de l'absence fréquente des cravates comme en Orient, tandis que le costume magyare caractérise particulièrement ces anciens habitans des Steppes avec leurs nombreux troupeaux de chevaux et de bestiaux.
Au milieu de ce monde demi-asiatique on est ébloui de la beauté extérieure de Pest, vis-à-vis de l'ancienne ville royale de Bude. On partage l'orgueil du Magyare, lorsqu'il compare sa capitale traversée par un beau fleuve à celle de l'Autriche arrosée seulement par un petit bras du Danube. Mais en mettant pied à terre, on remarque tout de suite à côté de la régularité et du goût moderne des bâtisses, la rareté des pavés et des promenades, ainsi que la solitude particulière des steppes asiatiques aux environs de Pest. Les rives du Danube du côté de Bude sont couvertes d'ordures, la rivière y fait en partie l'office des balayeurs de rues comme en Turquie et un bain y reçoit encore ensemble, hommes et femmes du bas peuple, comme du temps des Romains. Enfin on y trouve un Teké de Dervischea et une colonie de Serbes au pied du Blocksberg et même jusqu'à Saint -André au-dessus de Bude.
Au-desBOUs de Pe8t on ne voyage plus qu'au milieu de ce dernier peuple de la Turquie mêlé aux Magyares et aux Vallaques. C'est là qu'on voit pour la première fois les feux des bivouacs remplacer les auberges, les paysans préférer coucher en ëtié à la belle étoile ou sous leur Véranda ou Tschardak plutôt que dans leurs maisons , tandis que nos souliers ou même les bottes du Hongrois sont remplacés par des Sandales ou Opankes du moins chez les habitans non magyares. Cette population est sur une échelle un peu plus élevée dans la civilisation que les habitans de la Turquie en ce qu'ils connaissent et employent en partie certaines choses utiles de notre vieille Europe occidentale. D'un autre côté ils ont perdu souvent les bonnes qualités naturelles de TOrient pour n'adopter des Européens que leurs vices.
Avant d'atteindre la Save on traverse un vaste pays serbe avec tous ses usages et sa religion grecque ; les villes de Neusatz et de Semlin sont déjà même à moitié turques par le genre de leurs boutiques, mais en franchissant le Danube on est enfin tout-à-fait hors de l'Europe, lors même que Tancienne quarantaine pour la peste ait été supprimée.
Les rues, les maisons, les auberges, les boutiques, les professions diverses sont la plupart turques, les chapeaux ont disparu et sont remplacés par le Fesa ou le Turban , les habillemens sont dans le goût oriental. Si même la domination ottomane n'était pas indiquée par le croissant de la forteresse et les habitans turcs, on ne pourrait manquer de reconnaître l'Asie dans les mœurs, les coutumes , les goûts et les idées des Slaves de Fancienne IIlyrie. Le Mahométan asiate au milieu de ces derniers forme en tout un contratite beaucoup moins frappant que l'Européen à côté des S^bes ou des Bulgares. Notre civilisation européenne ne fait que prendre pied à Belgrade, mais hors de là on n'en voit guère
plus que quelques traces ca et là dans l'intérieur des pays turcs, tandis que Fétat de ces derniers se rapproche en certains points de celui de l'Europe au moyen âge. Si c'est là que gît l'attrait des voyages en Orient, dans ses rapports avec cette partie du globe l'Europe oublie trop souvent qu'elle ne peut pas espérer de plier tout-à-fait et surtout promptement à sa civilisation on monde si particulier et si entiché de la sienne; son caractère national et dimatérique lui restera toujours.