DE LA FAMILLE DES PASSEREAUX
Par À. DE HUMBOLDT.
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Les missions des Indiens Chaymas, situées dans la partie montueuse de la province de Cumana, renferment une caverne célèbre par l’innombrable quantité d'oiseaux nocturnes qui l’habitent. Ces oiseaux , qu'on appelle Guacharos , fournissent une graisse fluide , inodore et plus transparente que l'huile d'olive. Les Indiens de Caripe, et les religieux qui vivent réunis dans le couvent de ce nom, n'emploient d'autre graisse pour préparer leurs alimens que la manteca del Guacharo. Îls pensent que cet oiseau ne se trouve dans aucune autre région de l'Amérique. Cette assertion est probablement inexacte; cependant, à l’exception des montagnes du Cuchivano , près de Cumanacoa , et par conséquent peu éloignées de Caripe , on n'a point encore découvert des oiseaux de la même . espèce.
Le Guacharo forme non seulement un nouveau genre, il est aussi le seul oiseau nocturne que l’on connoisse dans la famille des Passereaux dentirostres établie par M. Cuvier. Il se rapproche par ses mœurs , mais non par sa forme , à la fois de l’'Engoulevent et du Choucas des Alpes, qui nichent souvent dans les fentes des rochers. Je suivrai, dans ce mémoire, la même marche que j'ai adoptée dans la Monographie du plus grand des oiseaux de proie, le Condor des Andes. Je donnerai d’abord la description systématique de l'oiseau ; je discu-
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terai ensuite la place qu’il doit occuper, selon la disposition naturelle des genres, et je finirai en exposant tout ce qui a rapport à ses mœurs et à l'utilité dont il est pour les Indiens.
Les montagnes calcaires de la Nouvelle-Andalousie, dont la hauteur n’excède pas celles du Jura , ont été si peu visitées par les naturalistes, qu'avant le voyage que nous fimes , M. Bonpland et moi, aux missions des Chaymas, au mois de septembre 1799, la caverne de Caripe étoit encore inconnue en Europe :. Le Guacharo, qui donne son nom à cette caverne ?, et à un groupe de montagnes ? de 2000 mètres de hauteur , a la taille d’un coq, la gueule large des Engoulevents et le port de ces vautours, dont le bec crochu est entouré de pinceaux de soie très-roides. Son plumage est d’une couleur sombre , gris brunâtre, mélangée de petites stries et points noirs ; de grandes taches blanches en forme de cœur, et bordées de noir, marquent les plumes de la tête, comme les pennes de la queue et des ailes. Le dos de l’oiseau n’en offre aucune trace. Le bec est profondément fendu, comme dans l'Engoulevent et le Procnias, trèsfort, dépourvu de cire, comprimé par les côtés, droit, crochu à son extrémité ( plus que dans le Lanius), et marqué de chaque côté de deux incisions qui forment de petites dents. Il est entouré de poils roiïdes et longs, qui, comme dans les Caprimulgus et dans plusieurs mammifères nocturnes , servent peut-être de tentacules. L’œil est grand et offusqué par la lumière du jour. La membrane triangulaire , qui réunit les deux branches de la mandibule inférieure , est mince et toute blanche. Les ailes sont formées de 17 à 18 pennes rameuses (remiges). Leurs pointes atteignent à peine le commencement de la queue; cependant l’envergure totale de l'oiseau est de 3 pieds 6 pouces. La queue n’est pas fourchue ; elle est composée de 7 à 8 pennes rectrices, dont celles du milieu sont d’un tiers plus longues que les pennes latérales. Les tarses sont courts et entièrement dénués de plumes. Les pieds , d’une couleur gris-cendré , indiquent peu de force. Les ongles sont foiblement courbés et dépourvus de dentelures. Trois doigts sont dirigés en avant ; le quatrième l’est en arrière, et presque latéral.
* Les auteurs qui en ont parlé depuis n’ont pas visité la vallée de Caripe. Ils ont donné au Guacharo le nom de Caprimulgus, parce que, dans plusieurs de mes lettres, publiées pendant mon séjour à l’Orénoque, J'avois désigné préalablement cet oiseau sous le nom d’Engoulevent. Voyez Dauxion Lavaysse, Voyage à la Trinité, 1813, T. IL, p. 233; mon Tableau géologique, dans le Journal de Physique, 1801,T. LIT, p. 57, etmes Obs. astronomiques , 1810, T. 1, p. 296.
3 Cueva del Guacharo.
5 Sierra del Guachuro.
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Les phalanges n'offrent aucun rudiment de membranes qui les réunissent. Les caractères que l’on peut tirer de la forme du bec sont très -importans pour assigner au Guacharo sa véritable place parmi les Passereaux. Le mâle ne diffère pas sensiblement de la femelle.
Je fais suivre ici la description systématique, d’après la terminologie de Linné. J'avois d’abord donné à ce nouveau genre le nom de Cymindis, qui, comme ceux de Piynx et de Cychramek, désignent chez Aristote un oiseau nocturne. Mais le Cymindis étoit un oiseau de rapine :, et j'ai préféré, à cause des mœurs du Guacharo , qui est indubitablement frugivore, un nom qui fait allusion à la graisse fluide que l’on tire du péritoine des jeunes oiseaux.
STEATORNIS.
Rostrum lateribus compressum, apice aduneum, mandibula superiore subbidentata, dente anteriori aculiori. Rictus amplus. Pedes breves, digitis fissis, unguibus iniegerrimis.
STEATORNIS Caripensis, ex cinereo rufescens , maculis albis rhomboidalibus notatus.
Rostrum crassiusculum , ex nigro rufescens, convexum, descendens , apice aduncum, nudum, pennis haud tectum. Mandibula superior subbidentata, dente anteriori majori. Mandibula inferior edentata , porrecta , plana, superiori brevior.
- Nares magnæ, circa mediam longitudinem rostri sitæ, triangulares, haud tubulosæ. Cera nulla.
Vibrissæ cils rostro longioribus nigris, rigidis, ad faucis marginem exteriorem; quibusdam brevioribus, post apicem mandibulæ inferioris sitis.
Rictus amplissimus. Membrana mandibulæ inferioris crura tegens, plana, tenuis, nudiuscula, triangularis, alba.
Oculi magni, rotundi, laterales, cæruler.
Aures magnæ, plumis tectæ.
Lingua tenuis, acuta, integerrima, apicem versus in membranam dilatata, rostro brevior.
Caput vertice depressum. Capistrum , orbitæ et genæ concolores, ex rufo cinerascentes ; pileo ,collari , pectore et abdomine rufis, singula penna 1-3 maculis
* Jlias, lib. xiv, v. 251. Arist., Animalia, L. 10, c. 12. Plin., x, 10. Sur le Chalcis ou Cymindis, voyez les recherches savantes de M. Schneider dans son édition d’ Aristote, T. IV, p. 92.
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ocellatis albis rhomboidalibus , inferne nigro-marginatis notata. In axillis et hypochondris maculæ albæ, frequentiores, latiores.
Dorsum totum ex cinereo fuscescens, striis et punctis nigrescentibus variegatum , maculis albis carens.
Alæ apice caudam attingentes. Tectrices sextupli serie dispositæ, dorso concolores, excepta serie intermedia , cujus pennæ singulæ macula unica alba cordata notatæ sunt. În quacunque serie tectrices 12813 , apice rotundatæ.
Remiges 17-18, dorso concolores, rhachi nigra, primoribus quatuor : longioribus quam alteræ, maculis sparsis minoribus insignitis. Remiges intermediæ (octava, nona et decima), latere exteriori ocellis maximis albis subrotundis pictæ. Alæ subtus cinerascentes albidiores. Alularum pennæ 3, rigidiusculæ, concolores , excepta penna exteriori, quæ bimaculata.
Cauda cuneata, pedibus duplo longior, rectricibus 7-8. Pennæ intermediæ æquales , lateralibus © longiores, dorso concolores. Pennæ laterales duæ breviores, externe ocellis 4-5 albis rhomboidalibus notatæ.
Pedes breves, graciles. Femora subnuda, paucissimis pennis tecta, carnosa. Tibicæ tendinosæ, cum digitis ex albo cinerascentibus. Digiti omnes fissi, quorum tres anteriores , quarto postico sublaterali triplo longiores. Ungues acuti,
subadunci, integerrimi nigri.
Hauteur de loiseau assis, 11 pouces.
Longueur, depuis le sommet de la tète jusqu’à l'extrémité de la queue, 21 pouces.
Partie du bec dénuée de plumes, 1 pouce 2 lignes. Longueur des remiges, 14 pouces.
Longueur des rectrices, 8 pouces.
Le seul genre d'oiseaux nocturnes auquel on puisse être tenté de rapporter le Guacharo, est celui des Engoulevens. L’habitude de se cacher pendant le jour, la conleur du plumage et le bec fendu jusqu'au-delà des yeux , sont communs au Guachero et au Caprimulgus; ces rapports sont les seuls que ces oiseaux présentent. Ils diffèrent d’ailleurs par tous les caractères qui ont servi jusqu'à ce jour aux Ornithologues à constituer des genres. Le Caprimulgus a le bec extraordinairement petit, horizontalement aplati, presque caché sous les plumes qui couvrent la face, et dépourvu de dentelures. Le Guacharo se distingue au contraire par un bec très-grand, nu jusqu’à la base, et garni par dessous de deux dents qui sont éloignées l’une de l’autre. Les narines du Caprimulgus sont deux tubes divergens situés sur la base du bec ; celles du Guacharo sont placées vers le
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milieu ; elles sont triangulaires et nues. Dans le Caprimulgus, les doigts du pied sont réunis par une membrane, le long des premières phalanges. Le Guacharo, au contraire, a les doigts fendus comme les oiseaux de proie nocturnes, dont il diffère d’ailleurs entièrement par la forme des ongles, qui sont à peine arqués. La même planche présente le pied de l'Engoulevent d'Europe , que j'ai copié sur un dessin de M. Cuvier, et le pied du Guacharo que j'ai dessiné sur les lieux. Il est intéressant de comparer, dans les passereaux, la force du bec à la foiblesse des pieds. Ce contraste si remarquable se retrouve dans le Guacharo comme dans le Corbeau et le Cephalopterus, décrit récemment par M. Geoffroi de Saint- Hilaire. Je n’insisterai pas sur la dentelure du doigt du milieu, parce qu’elle manque au Caprimulgus grandis de Cayenne et aux espèces d'Afrique figurées par M. Levaillant :. La forme de la tête est beaucoup plus aplatie dans l'Engoulevent que dans le Guacharo. Leur physionomie diffère essentiellement, et certes, dans aucune langue, le nom de Crapaud volant n’aurôit été donné au Steatornis. Le Caprimulgus a un petit cri plaintif qu'il fait entendre assez rarement; le Guacharo a la voix rauque et aiguë comme le Corbeau et la Pie-grièche , ce qui prouve une grande différence dans la conformation du larynx. Le Caprimulgus se nourrit d'insectes, de lepidoptères et de coleoptères lamellicornes. Le Guacharo, au contraire , recherche des fruits très-durs , comme font plusieurs espèces de corbeaux, par exemple le Corvus glandarius, et le C. cariocatactes ou Cassenoix. L'organisation des becs feroit deviner ces différences dans les mœurs, lors même que lon ne connoïtroit pas la nourriture da Guacharo, par le nombre de fruits durs et de péricarpes osseux qui sont disséminés dans la caverne de Caripe, et que l’on trouve dans le jabot des petits lorsqu'on les tue.
Ces observations suflisent sans doute pour prouver que, d’après son organisation et son régime, le Guacharo de la caverne de Caripe diffère autant du Caprimulgus que celui-ci des oiseaux de proie nocturnes. Le Guacharo, par la forme de son corps, le volume de sa voix extraordinairement aiguë, sa nourriture, sa prédilection pour les grottes et les rochers, se rapproche plutôt du Choucas des Alpes, Corvus Pyrrhocorax , que M. Labillardière a retrouvé sur le sommet du Liban, et que l’on désigne aussi sous le nom de Corbeau de nuit. On seroit presque tenté de dire que c’est un Choucas ou Pyrrhocorax nocturne, qui a le plumage des Engoulevents. Mais dans une classification qui se fonde sur la
1 Oiseaux d'Afrique, nu. 47 et 49.
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structure du bec et des doigts du pied , le Guacharo doit être placé également loin des Engoulevens et des Choucas, parmi les Passereaux dentirostres, où nous trouvons déjà le genre Procnias, qui a également le bec fendu jusqu’à l'œil ?, Lorsqu'on réfléchit sur l'affinité entre Procnias et Hirundo, de même que sur la direction du pouce dans le Guacharo et les Martinets ?, on reconnoît avec satisfaction l’enchainement de plusieurs groupes qui paroissent, au premier abord , assez éloignés les uns des autres.
Le Guacharo fuit la clarté du jour, ses grands yeux en sont éblouis. Il sort pendant la nuit, surtout d’abord après le coucher du soleil, quoique le crépuscule soit presque nul sous cette latitude. Buffon ? observe que, dans nos climats, les oiseaux que l’on appelle nocturnes sont plutôt des oiseaux de crépuscule , et qu'ils ne chassent guère dans des nuits très-obscures. Cette observation très-juste avoit déjà été consignée par Aristote, dans le neuvième livre de son histoire des animaux *: elle se trouve confirmée dans le Nouveau-Monde, par les habitudes des Guacharos. Les Indiens Chaymas m'ont affirmé que, dans ces régions montueuses , on les rencontroit surtout par un beau clair de lune; et ce fait doit nous étonner d'autant moins, que la clarté de la lune même, à l’époque de son opposiüon, est encore 300,000 fois plus foible que la lumière du Soleil. D'ailleurs les oiseaux dont les yeux offrent en général des modifications si diverses dans l’organisation du peigne ou de la bourse noire, dans la transparence plus ou moins grande de la membrane clignotante et le mouvement presque spontané de l'iris, peuvent s’habituer à des alternatives bien brusques de lumière et d’obscurité. On a vu des chouettes chasser en plein jour; et beaucoup d'oiseaux qui ne sont pas nocturnes , couvent leurs œufs et nourrissent leurs petits, comme les rongeurs et les serpens, dans les plus grandes ténèbres. Je me bornerai à citer l'Hirondelle de rivage (Hirundo riparia), et la Corneille de nos Alpes (Corvus pyrrhocorax ), qui, semblables au Guacharo de la caverne de Caripe, nichent dans des grottes souterraines *.
Ampelis carunculata, Gmelin ; Hirundo viridis du Catalogue de M. Temminck. 2 Cypselus, Illiger.
$ Histoire naturelle des Oiseaux, T. VI, p. 517.
& Hist, Animal., Lib. 1x, ce. 34.
Annales du Muséum d’Hist, nat., T. XVIII, p. 445.