MM. DE HUMBOLDT ET VALENCIENNES
AVR RER AASS
Dixs l'état actuel de nos connoissances, les poissons qui habitent les rivières et les mares d’eau douce de la zone torride fixent, comme les coquilles terrestres et fluviatiles, l'attention des zoologues sous un double rapport. Ces animaux, incapables de traverser les bassins des mers, donnent aux continens et aux grandes îles, selon la distribution géographique des espèces , un caractère particulier : 1ls intéressent aussi l’histoire naturelle descriptive, parce qu'ils ont été jusqu'ici beaucoup plus négligés que les espèces des mêmes classes qui appartiennent à l'Océan ou qui se trouvent dans des eaux saumâtres à l'embouchure des fleuves.
Le catalogue des êtres vivans, publié par Gmelin, sous le nom de Systema Naturæ*, renferme 400 mammifères, 2600 oiseaux, 345 reptiles et 826 poissons. Parmi ces derniers, il y en a 200 de fluviatiles, savoir 163 de la zone tempérée, et 37 de la zone torride. Par les travaux réunis des voyageurs et des naturalistes sédentaires, les richesses de nos collections se sont prodigieusement augmentées depuis trente ans; mais cette augmentation, loin d’être la même dans tous les groupes d'animaux, a été très-inégale dans les diverses régions du globe dont les unes sont restées presque inaccessibles, tandis que d’autres ont été habituellement parcourues. Nous connoissons aujourd’hui près de 500 espèces de mammifères, 4000 oiseaux ?, 700 reptiles et 2200 poissons :
! Pendant les années 1788-1790.
? M. Illiger, dans un travail sur la distribution géographique des oiseaux, en comptoit, en 1812, déja 3800 espèces. (Mém. de l’Académie de Berlin , 1806, p. 236.) En comparant les dénombremens des espèces faits à différentes époques, on observe parmi les naturalistes deux tendances diamétralement opposées. Tantôt
Zoologie, Tom. IL. 19
cependant le nombre des poissons fluviatiles de la zone torride, rapportés en Europe, est encore si petit que laëmagnifique collection du Jardin des Plantes à Paris n'en compte que cent espèces sur un nombre total de 2000 poissons fluviatiles et pélagiques.
Quoiqu’on n’ait examiné jusqu'à ce jour qu’une très-petite partie des habitans des rivières situées entre les tropiques, on peut pourtant admettre que, par l’inégale répartition des terres et des mers sous les différentes zones, le: nombre des poissons fluviatiles de la région tempérée excède, dans la nature, le nombre des poissons fluviatiles de la région équinoxiale. Une très- petite portion du continent de l'Asie s'étend au-delà du tropique du Cancer : l'archipel de l'Inde n’offre que les débris d’une terre engloutie dans les flots; et, si l’on divise en 1000 parties toute la surface des terres fermes équatoriales, on trouve que 114. parties appartiennent à l'Asie, 124 à la Nouvelle-Hollande et à l'archipel de l'Inde, 301 à l'Amérique et 461 à l'Afrique. Nous ne connoissons encore que les poissons de quelques rivières de l'Inde, du Brésil, de la Guyane et de l'Afrique occidentale. L’aridité de la Nouvelle-Hollande et de l'Afrique orientale, au sud du Niger, peut même faire croire que, bien que les terres comprises entre les tropiques soient dans l’ancien et le nouveau continent dans le rapport de 7 à 3, ce dernier continent n’est pas inférieur au premier par le nombre des espèces. Aucun zoologue instruit n’a encore décrit les poissons de l'Orénoque, de l'Amazone, du Paraguay et du Rio Grande de la Magdalena. Les observations ichthyologiques que j'ai réunies dans ce mémoire ne peuvent être considérées que comme des fragmens peu importans, en les comparant aux travaux immenses qui restent à faire sur cette partie de l’histoire naturelle. L’Amazone a un cours de 080 lieues de 20 au degré : c’est la double longueur du Gange. On peut exécuter, sur l'Amazone, le Rio Negro et l’'Orénioque, une navigation non interrompue de 1400 lieues , sans sortir du domaine des établissemens monastiques et sans avoir d’autres difficultés à surmonter que le passage à travers le Pongo de Manseriche et les deux grandes Cataractes d’Atures et de Maypures *. Jai insisté plusieurs fois dans mes écrits sur les des espèces distinctes sont réunies comme synonymes, tantôt de simples variétés sont élevées au rang des espèces. Ces erreurs, presque également funestes, produisent une sorte de compensation numérique. Nous connoissons aujourd’hui près de 7700 animaux vertébrés, 44000 insectes et 40000 plantes phanérogames. Je développerai
dans un autre endroit des vues générales sur les lois que l’on observe dans la distribution des formes organiques de la zone tempérée et de la zone torride.
1 Nous avons fait, M. Bonpland et moi, en 75 jours, sur les cinq grandes rivières de l’Apure, de l'Orénoque, de l’'Atabopo , du Rio Negro et du Cassiquiare, plus de 500 lieues en canot.
avantages que les cabinets de l'Europe tireront un jour de ce dédale de rivières, en faisant parcourir à des collecteurs habiles, dans des canots appropriés au transport des objets, la‘région du globe la plus riche en productions végétales et animales.
On pourroit croire que les fréquentes bifurcations des fleuves et les communications extraordinaires des eaux courantes sur une immense étendue de pays, s'opposent, dans l'Amérique du Sud, à la distribution variée des espèces. Le Cassiquiare, par exemple, forme une ligne navigable entre deux bassins de rivières (l’Amazone et l'Orénoque) dont l’area est de 190,000 lieues carrées. Cependant il s’en faut de beaucoup que, sur toute cette vaste surface de terrain, les poissons fluviatiles soient les mêmes. La température, la profondeur et la vitesse des eaux, leur limpidité, leurs propriétés chimiques, le lit des fleuves, tantôt vaseux , tantôt rempli d'écueils, influent puissamment sur l'organisation animale. L’Orénoque, entre les 4° et 8° de latitude, a généralement une température de 27°,5 et 29°,5 du thermomètre centigrade : la fraîcheur des eaux du Rio Negro, au contraire, égale, sous l'équateur, celle du Rio Congo. Je l'ai trouvée constamment au-dessous de 24°. Parmi les affluens de l’'Orénoque et de l'Amazone, il y a des eaux noires et des eaux blanches , et j'ai développé, dans un autre ouvrage *, comment les crocodiles, plusieurs reptiles, et même les insectes tipulaires fuient ces eaux que le peuple appelle noires (aguas negras), quoiqu'elles ne soient que brunâtres par réflexion et foiblement jaunâtres par transmission. Mais ce qui caractérise le plus le Nouveau-Continent,. c'est l'influence de la configuration du sol sur la variété des productions. Les rives de l'Amazone, là où je les ai visitées dans la province de Jaen de Bracamoros, au pied des Andes de Loxa, ont déjà 200 toises de hauteur au-dessus du niveau de l'Océan ; mais une autre rivière très-considérable, le Rio Cauca, conserve, dans une partie de son cours entre Carthago et Buga, une hauteur absolue de 500 toises. A cette élévation, on ne trouve en Europé que des ruisseaux ou des mares d’eau stagnante. Pour faire mieux sentir les contrastes qu’offrent nos climats avec la partie équinoxiale de l'Amérique, je vais rapporter ici les observations d’un savant qui réunit aux connoissances variées du naturaliste les grandes vues du physicien et du géologue. M. Ramond a bien voulu me communiquer ce que son long séjour dans la chaîne des Pyrénées lui a fait recueillir de plus certain.
«Les truites sont, dit-il, les seuls poissons que j'aie observés dans les lieux élevés. Voici les points les plus remarquables:
1 Voyez ma Relat. histor., Tom. Il, p. 336, 403.
1.0 La truite saumonnée (Salmo Trutta) habite les eaux inférieures tant courantes que dormantes. On la pêche dans le Gave, depuis Lourdes, à 230 toises au-dessus du niveau de la mer, jusqu’au lac de Gaubel situé entre Cuers et la montagne de Vignemale, à une hauteur que j'ai trouvée de 917 toises. Elle y est mêlée avec l'espèce suivante:
2.0 La truite commune (Salmo Fario). On la pêche en abondance dans tous les lacs jusqu'à la limite d'environ 1170 toises. Je citerai pour exemple les suivans :
Lac de Liéou, entre le Pic du Midi et la vallée de Bagnères, élévation Si RNA NRnErnUE enr MEN INR AMOR
Lac d'Escoubous , au-dessus de Barège ...................... 1053*
3. La truite des Alpes, où truite noire (Salmo alpinus ?). Cette espèce habite des eaux encore > plus élevées. On la trouve notamment dans le lieu suivant :
Lac noir au-dessus de celui d'Escoubous; élévation. .....,...... 1162"
C’est de la couleur de ces truites qué le lac tire son nom.
Le lac d'Oncet, au pied du Pic du Midi, n’en contient point. Somélévationtéstide MATE AURA ES MAR AGEN ARR MEN Tr One mais on y trouve en abondance des Salamandres aquatiques; et, quant à ces dernières, je crois qu’elles disparoissent à une plus grande élévation. Je ne me rappelle pas en avoir aperçu dans le lac du Mont-Perdu, dont l'élévation est DERARANETNRQUE SNL A Re Re EE O2
«Les Hautes-Pyrénées renferment un très-grand nombre de lacs dont la hauteur absolue excède celle du lac d'Oncet; élévation où l’on ne rencontre plus de poissons. La seule région de Néouvielle présente 13 lacs par étages, et dont le dernier est placé immédiatement au pied du grand pic. Ce sont des amas d'eau qui ont souvent plusieurs centaines d’arpens de superficie, et une profondeur considérable. Jai plusieurs fois plongé le thermomètre dans ces eaux. Les observations que j'ai faites sont du nombre de celles que j'ai perdues; mais elles ne sufliroient pas pour conclure la température moyenne des lacs où le poisson cesse d'exister. Je réduis toutes mes observations à une seule fort simple et qui n’a rien de scientifique : je n’ai jamais vu de poissons dans les lacs dont la surface est glacée en entier durant cinq ou six mois de l’année. Le lac d’Oncet est gelé environ six mois; le lac du Mont-Perdu l'est environ neuf mois; les lacs supérieurs de Néouvielle ne dégèlent que durant un mois ou deux : il y en a même un qui ne dégèle pas tous les ans, et que je n’ai vu débarrassé de glace qu’une seule
fois en plusieurs années. Il: est tout simple que les poissons ne puissent vivre dans des eaux où ils seroient privés trop long-temps de l'influence de l'air atmosphérique. »
« Voilà ce que j'ai vu dans les Hautes-Pyrénees. La partie orientale de la chaîne, plus voisine de la Méditerranée, moins haute et placée à une latitude un peu plus méridionale, n’offriroit peut-être pas précisément les mêmes limites , mais elle nous fournit un fait très-curieux rapporté par Le Monnier et recueilli par M. de Lacépède, dans son article S'almone truite. À 300 toises environ au-dessous du sommet du Canigou, c’est-à-dire 1140 toises au-dessus de la mer, se trouve un lac plein d’eau en été et sec vers l’équinoxe d’automne. Il est peuplé de truites durant la saison où il se remplit; elles disparoïissent quand il se dessèche, et reparoissent quand l’eau y revient. Il me paroît évident que le poisson se réfugie dans des réservoirs intérieurs où la température est plus élevée, et cette circonstance expliqueroit sa présence, même sil se trouvoit à une plus grande élévation. Il résulte de l’ensemble de mes observations que, dans la haute chaîne des Pyrénées, on trouve des poissons jusqu’à l’élévation de 1170 toises, et qu'audessus il n’y en a plus. »
Nous venons de voir, d’après les belles recherches de M. Ramond , quel est le maximum de hauteur auquel on rencontre des poissons sous la zone tempérée boréale, par les 420: à 439 de latitude, où la température moyenne des plaines est de 15° à 16° du thermomètre centigrade. Si les eaux des Cordillères équatoriales nourrissoient les mêmes espèces de poissons que les eaux des Pyrénées, il est probable que le phénomène que nous discutons ici ne seroit modifié, dans ces régions éloignées, que par la distance à laquelle se trouvent situés les lacs alpins de la Zone isotherme zéro, c'est-à-dire d’une couche d’air dont la température moyenne est le point de la congélation. Or, cette ligne est, selon mes recherches, de plus de 1300 toises plus élevée sur le dos des Andes de Quito que dans la chaîne desPyrénées . Il s’en faut de beaucoup que la différence des hauteurs auxquelles on cesse de trouver des poissons sous les zones tempérées et équatoriales soit aussi considérable. Aucune espèce du genre Salmo n’habite les Andes que j'ai parcourues : les derniers poissons que l’on y rencontre dans les ruisseaux et les lacs, à 1400 et 1600 toises de hauteur, sont des Pœcilies, des Pimelodes et deux genres d’une forme bizarre?
* De la distribution de la chaleur sur le globe, p. 122-136.
? Voyez plus haut, Tom. 1, p. 19, PL vret vir. (Lisez dans ce mémoire, p. 17, ligne 2 , mètres pour toises ; p.18, ligne 23, lisez 4 barbillons au lieu de 6.)
que j'ai décrits sous les noms d’'Eremophilus et d'Astroblepus. Ce sont, pour ainsi dire, des Loches (Cobitis) apodes, des types de nouvelles familles aussi peu connus aux naturalistes de l’Europe que le sont jusqu’à ce jour la plupart des productions animales et végétales des hautes Cordillères. À 1800 ou 1900 toises de hauteur, les lacs alpins, sous l’équateur, ne renferment plus de poissons ; car je fais abstraction ici des Preñadillas * qui, dans les tremblemens de terre qu’on observe constamment avant les éruptions du Cotopaxi et du Tunguragua , sont jetés par milliers, morts et enveloppés d'une boue argileuse, par des crevasses qui se trouvent à plus de 2500 toises d'élévation. Ces poissons vivent dans des bassins souterrains, et les indigènes ont observé depuis long-temps qu'entre Otavalo et San Pablo, par exemple dans le Desague de Peguchi, on ne peut les pêcher que par des nuits très-obscures. Les Preñadillas ne sortent pas des cavernes du volcan d'Imbaburu tant que la lune est sur l'horizon.
On ne sauroit attribuer, dans les Andes équatoriales, la disparition totale des poissons à 1800 ou 1900 toises de hauteur, aux glaces qui couvrent les lacs. L'air, à cette élévation, a encore une température moyenne de + 9°,5. Dans les Pyrénées, il règne probablement, à 1200 toises de hauteur, là où se trouvent les dernières truites, une température moyenne de + 1°à + 19,3, et M. Ramond y a vu les lacs gelés pendant plus de six mois de l’année, nd que la Laguna de Mica?, dans le plateau de l'Antisana, à l’est de Quito (plateau habité à 2100 toises d'élévation ), est libre de glaces presque dans toutes les saisons. L’extinction, ou plutôt la cessation de la vie animale dans les eaux des hautes régions, ne tient pas partout à desimples circonstances climatériques; et les causes qui ont restreint chaque espèce dans des limites plus ou moins étroites, sont couvertes de ce voile impénétrable qui cache à nos yeux tout ce qui a rapport à ns des choses, au premier développement des êtres organisés.
«On me demande, dit le célèbre historien des Pyrénées *, d’où viennent ces poissons confinés dans les lacs supérieurs, et s'ils ont pu y arriver en remontant les ruisseaux , les torrens, les cascades qui s’en échappent? Dans plusieurs localités, cela se peut; dans plusieurs autres, c'est difficile à concevoir, à moins que l'on n’admette que la configuration des terrains a pu changer, que des amas d’eau , actuellement séparés, ont pu être réunis et continus, que les ruisseaux ont
” 1 Pimelodes Cyclopum, Z. c., p. 21.
Voyez le plan topographique que j'ai levé de ce plateau dans lA/4as géogr. de la Relat. hist., PL. xxvr.
3 Note manuscrite de M, le baron Ramond.
DE L'AMÉRIQUE ÉQUINOXIALE. 151 pu avoir plus de volume, que tels obstacles, opposés aujourd'hui à leur cours, pouvoient ne pas exister à l’époque de la migration primitive de ces habitans des eaux. Mais j'attache peu d'importance, ajoute-t-il, à ces solutions hypothétiques, et je demanderai à mon tour d'où viennent les truites de nos rivières, comment elles ont sauté, des fleuves qui tombent dans l'Océan, dans ceux qui se déchargent dans la Méditerranée ou la Mer Noire. Il n’est pas plus aisé de se figurer une création limitée à un seul point, qu’une création embrassant à la fois tous les lieux semblablement disposés. Les végétations spéciales du cap de Bonne- Espérance, de la Nouvelle-Hollande, de Madagascar et de l'Amérique méridionale, les quadrupèdes, les amphibies spécialement affectés à certains lieux , ne déposentils pas plus hautement que les traditions et les systèmes en faveur de la seconde opinion ? Dans l’état actuel de nos connoïssances, n'est-il pas plus raisonnable de croire qu’au moment où la puissance créatrice s’est manifestée sur notre planète, elle a répandu à la fois, dans toutes ses parties, des types dont l’organisation est assortie à la condition physique de chaque localité. »
Les formations d’eau douce qui couvrent des terrains d'une étendue considérable prouvent sans doute que d'immenses lacs intérieurs ont pu faciliter jadis le passage des poissons et des plantes aquatiques d’une rivière à une autre rivière ; mais comment l’Aldrovanda du Rhône est-elle parvenue à travers la crête des Alpes dans le bassin du P6 :? Plus on étudie la distribution des êtres organisés, et plus on est porté, sinon à renoncer à ces idées de migration, du moins à ne pas les considérer comme des hypothèses satisfaisantes, lorsqu'il s’agit de la première apparition de la vie animale et végétale sur le globe. C’est par des migrations sans doute que plusieurs parties de la terre ont été repeuplées, quand des inondations ou des bouleversemens partiels avoient éteint les germes de la vie organique; mais ces migrations ne nous expliquent point l'existence des Gobies fluviatiles dans les îles volcaniques de la mer du Sud?, des Pimelodes et des Eremophiles dans les plateaux de la Nouvelle-Grenade, de ces touffes de Befaria, d’Andromèdes et d’Aralia qui couronnent, à plus de
deux cents lieues de distance, au milieu de l'Océan aérien, les sommets isolés des Cordillères 5.
1! Voyez, article sur la Géographie des Plantes que M. de Candolle a inséré dans le Dicé. des Sciences naturelles ,. Tom. XVIII, p. 406.
? Gobius ocellaris, Brousson. Existe-t-il des poissons d’eau douce dans une des îles Acores? La Faune et la Flore de cet archipel isolé pourroient offir le plus grand intérêt pour l'étude de la distribution primitive des espèces.
$ Voyez ma Relat. hist., Tom. I, p. 602.
Quoique le but principal de ce mémoire soit la description des poissons d’eau douce, jy ai cependant ajouté quelques dessins de poissons de mer. Jai voulu renfermer dans un même travail le peu d'observations ichthyologiques qui se trouvent consignées dans mon journal. Tout ce qui est en latin et marqué par des guillemets est copié textuellement de notes prises sur les lieux. Je ne me suis jamais permis de compléter les diagnoses et de préciser ce qui pourroit paroïtre vague ou impropre dans l'indication des caractères. Il y a quelque chose de naïf et de vrai dans tout ce que l’on écrit à la première vue des objets, et j'aime mieux m'exposer au reproche de n'avoir pas bien compté les dents ou les rayons des nageoires pectorales, que de rectifier mes descriptions d’après l'étude des espèces analogues. Il est des voyageurs qui, croyant reconnoître dans les collections d'Europe tous les objets qu'ils prétendent avoir vus dans des pays lointains, enrichissent leurs ouvrages de figures d'animaux qui appartiennent souvent à des localités entièrement différentes. IL faut se méfier de ces souvenirs des voyageurs comme des souvenirs des peintres paysagistes. Je n'ai point voulu retoucher mes dessins, lors même que je me suis aperçu, pendant la rédaction de mon mémoire, que le trait n'étoit pas tout-à-fait conforme à la diagnose. Je pense que, dans ce cas, la diagnose mérite plus de confiance. J'ai l'habitude de dessiner plus rapidement que je ne décris, et les diagnoses ont généralement été faites sur un grand nombre d'individus réunis. La nomenclature que j'ai employée est celle de la PAilosophia ichthyologica de Gouan. En examinant mes descriptions, le lecteur voudra bien se rappeler qu'à l'époque de mon voyage, le premier naturaliste de notre siècle, M. Cuvier, n'avoit point encore publié son admirable travail sur la classification des poissons. Si d’ailleurs ces fragmens ichthyologiques méritent l'attention des savans, ils doivent cet avantage aux notes de M. Valenciennes, aide naturaliste au Muséum d'histoire naturelle à Paris, dont l'amitié et les connoissances étendues dans toutes les branches de zoologie m'ont été si utiles. Ces notes sont placées entre deux parenthèses pour les distinguer de l'extrait de mon journal.
Je réunirai dans un autre mémoire tous les renseignemens que j'ai recueillis sur différentes espèces de mammifères, d'oiseaux et de reptiles qui habitent les plaines et les Cordillères de la zone torride, depuis le niveau de l'Océan jusqu’à 2500 toises d’élévation. Je les publierai tels que je les trouve consignés dans mon journal. Je n’ignore pas que des descriptions et des dessins qui n'ont point été faits à la vue des collections de l’Europe, mais le plus souvent en plein air, dans un canot, sont de nos jours regardés avec dédain par un grand nombre
de naturalistes sédentaires. Ce dédain n’est pas fait pour encourager les voyageurs à observer la nature, ni pour les consoler des peines et des privations qu'ils ont endurées. La description d’un poisson récemment pêché dans une rivière peut quelquefois, ce me semble, être aussi exacte que la description d’un poisson tiré d'un bocal rempli d’alcohol. La précision du travail dépend de la sagacité de l’observateur et de l'habitude qu'il a de saisir rapidement les-caractères distinctifs. Le voyageur est réduit à décrire chaque objet isolément ; le naturaliste sédentaire a le grand avantage de consulter des livres, de réunir et de comparer, dans son cabinet, les espèces analogues. Personne n’est plus disposé que moi à reconnoître la supériorité de la plupart des diagnoses faites en Europe par les zoologistes classificateurs, mais j'ai de la peine à me persuader que des descriptions faites sur les lieux même ne puissent être de quelque prix. Le Condor et même de grands mammifères auroient été exclus pendant des siècles de nos catalogues d'animaux , s’il falloit négliger toutes les espèces dont les squelettes ou les dépouilles ne se trouvent point dans nos collections. En restreignant le travail du voyageur aux occupations manuelles du collecteur, on détermineroit les gouvernemens à ne plus faire accompagner leurs expéditions par des naturalistes instruits. Malgré le prix que j'attache aux plantes sèches de nos herbiers et aux peaux bourrées de nos cabinets, je pense pourtant que ceux qui parcourent les forêts et les rivières de la zone torride sont capables de recueillir, sur la physiologie végétale, sur le port des plantes, sur l'insertion et le développement progressif des organes, sur la forme et la couleur des animaux, sur les dimensions qu'ils acquièrent , sur les mœurs qui les distinguent, des observations dont le naturaliste sédentaire peut tirer parti dans ses travaux d’un intérêt plus général. On m'accusera peut-être de quelque partialité en me voyant prendre la défense des voyageurs; mais comment éviter ce reproche dans une carrière que je n'ai point encore abandonnée, qui m'a laissé un souvenir profond de ses délices, et à laquelle seule je dois la bienveillance dont le public honore mes travaux. C'est un grand avantage de pouvoir vérifier les diagnoses,"dans nos cabinets, sur les objets même: mais le voyageur conserve plus facilement les descriptions que les objets; et, dans de longs voyages de terre, il est souvent dans l'impossibilité physique de rapporter ce qu'il a recueilli. Les descriptions de Don Felix de Azzara, les dessins de Marcgrav, de Plumier et de Commerson ont contribué sans doute à étendre la sphère de nos connoïssances zoologiques.