‹ Recueil d'observations géodésiques, astronomiques et physiques, exécutées par ordre du Bureau des longitudes de France, en Espagne, en France, en Angleterre et en Écosse pour déterminer la variation de la pesanteur et des degrés terrestres sur le prolongement du Méridien de Paris, faisant suite au troisième volume de laChapitre 3 sur 237 · X INTRODUCTION · texte numérisé non relu

X INTRODUCTION

Le gouvernement espagnol nous adjoignit deux commissaires , MM. Chaix cl Rodriguez; le premier, astronome déjà connu par plusieurs travaux uiiles; le second, plus jeune, venu d’Espagne en Franco par le seul désir d’étudier l’Astronomie et les' hautes Mathématiques, à l’Observatoire et au Collège de France, s’était depuis long-temps acquis notre estime et notre amitié. L’empereur ordonna l’expédition, et accorda libéralement tous les fond» nécessaires pour l’exécuter. L’Espagne nous donna un vaisseau, l’Angleterre un saufconduit.

L’opération que nous allions reprendre était suspendue depuis trois ans. Pour profiter du travail de Méchain , il fallait retrouver ses stations, rassembler les inslrumcns qu’il avait laissés en Espagne, et qui étaient déposés dans les villages où -.il avait séjourné. 11 fallait réunir le plus qu’il serait possible de données positives sur la configuration du pajs où nous allions établir nos triangles. Nous devons exprimer ici notre reconnaissance au fils et à la veuve de Méchain, qui voulurent bien nous confier le journal particulier de cet astronome. Nous devons également beaucoup à notre* ami M. le Chevalier, l’un des conservateurs de la Bibliothèque du Panthéon , qui s’est empressé de nous donner sur le même sujet tous les renseignemens dont il était possesseur. Animé par le seul désir de voir un pays célèbre, en contribuant à une entreprise utile, M. le Chevalier avait accompagné Méchain dans son premier voyage, et avait partagé avec lui tout ce qu’un séjour habituel sur des montagnes désertes entraîne de fatigues et de privations.

En arrivant en Espagne, notre premier soin fut de visiter toute la chaîne des montagnes sur laquelle nous devions nous

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établir. Une difficulté, surtout, nous occupait et méritait toute notre attention. Pour lier l’îlc d’Yvice à la côte d’Espagne, il fallait former un triangle dont le sommet fut dans l’île, et la base sur le continent. Or, d’après la distance d’Yvice à la cote d’Espagne, il était clair que ce triangle n’aurait pas moins de 1 42,ooo mètres, environ trente-cinq lieues de base, et. qu’un de ses côtés aurait plus de iCo,ooo mètres, environ quarante et une lieues de longueur (1). À de si grandes distances,des signaux de jour auraient été complètement invisibles. On devait y suppléer par des lampes à courant d’air, derrière lesquelles on plaçait de grands miroirs de métal poli, pour rélléchir la lumièrç, et toutes les observations devaient se faire de nuit. Mais, malgré tant de précautions, la chose était-elle possible, et la clarté de quelques lampes pourrait-elle percer à travers une si grande profondeur d’air? Voilà ce qui n’était nullement certain, et ce dont nous n’avions malheureusement que trop de raisons de douter.

Quelque efïrayans que fussent ces obstacles, nous ne perdîmes point courage : nous résolûmes d’établir nos stations sur les montagnes les plus hautes, d’où les feux pouvaient le plus aisément être aperçus ; d’y rester obstinément plusieurs mois, s’il le fallait, et d’attendre tout du hasard, d’une nuit favorable , d’un tempe calme , d’un ciel parfaitement serein.

(■) II s'agit içi de lieues de 2000 toises. La valeur des lieues étant tout-àfait arbitraire, je n’ai employé celle dénomination vague que pour rendre sensible 11 l’esprit la grandeur de nos triangles , par des évaluations encore habituelles pour beaucoup de personnes , mais que , sans doute , avec le temps, on finira par abandonner pour les évaluations métriques qui ont sur les autres l'avantage d’avoir toujours, et partout, la même signification.

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Pour exécuter ce plan avec sûreté et promptitude , nous nous partageâmes les préparatifs. M. Arago alla établir notre cabane et nos cercles sur la montagne du Desierto de lus P aimas y que Méchain avait choisie pour l’un des sommets du grand triangle. On appelle ainsi cette montagne, parce qu’il y croît en abondance une petite espèce de palmier à feuilles en éventail, que les botauistes nomment le chaîne vrops humilia. Pour moi, je passai dans l’ile d’Yvice avec M. Rodriguez. Nous parcourûmes toutes les montagnes qu’elle présente au nord , et d’où la cote d’Espagne peut être aperçue par un temps serein. Méchain en avait choisi une dont la position se prêtait au double projet qu’il avait formé de faire arriver la draine des triangles dans Yvice, par Mayorque, ou par la côte de Valence ; mais maintenant que l’on s’était décidément arrêté à ce dernier projet, on pouvait trouver sur la. cote d’Yvice d’autres montagnes plus favorablement situées pour cette destination particulière. Nous en distinguâmes une appelée Campvey, qui réunissait les avantages d’être plus au nord que toutes les autres, d’être aussi plus élevée, plus isolée, et dont le sommet chauve, tout formé d’un calcaire blanchâtre, devait être surtout facile à reconnaître de loin. Du haut do cette montagne, on voyait aussi la petite île de Forme niera , dans le sud, â vingt-cinq minutes de distance. En liant cette île à' nos triangles, on prolongeait l’arc de toute cette quantité. Nous y allâmes, M. Rodriguez et moi, afin de reconnaître par nous - mêmes la possibilité de cette jonction , et aussi pour déterminer le point de la côte d’Espagne sur lequel on pourrait établir le sommet de ce dernier triangle. Ce plan arrêté, nous fixâmes notre dernière station dans la partie la plus montucose de l’ile, et

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nous ] ou dînes, pour cet objet, la maison d’un pauvre paysan, bien étonné de voir des étrangers venir de si loin chercher une pareille habitation. De retour dans Yviee, on jiorla les réverbères sur le sommet de Campvey; on y dressa une tente et une petite cabane en planches, que Méchain avait fait construire à Barceîonne, et qui pouvait se monter et se démonter à volonté. Nous avions trois de ces cabanes pour les trois sommets du grand triangle, où nous devions séjourner long-temps ; faible abri contre les coups de vent et les tempêtes auxquels nous avons été si souvent exposés sur nos montagnes. Le temps, couvert et nuageux, ne laissant pas voir la côte de Valence, nous dirigeâmes de notre mieux les miroirs des lampes avec une boussole, d’après la position que les cartes donnaient au Desierlo de las P al mas , où M. Arago était déjà placé. M. Rodriguez resta dans File avec quatre matelots, pour veiller à l’entretien des réverbères, et à ce qu’ils fussent exactement allumés toutes les nuits. Ce n’est qu’après avoir vu ces lieux sauvages, que l’on peut apprécier tout ce qu’il faut de zèle et de dévouement pour se résoudre à passer ainsi un hiver entier dans une pareille solitude, n’ayant pour compagnons que des matelots, pour nourriture que les alimens les plus grossiers , pour promenade que des débris de rocs, pour perspective que la vue uniforme et monotone de la mer. Et, ce qui achevait de rendre cette situation pénible, M. Rodriguez n’avait pas même la satisfaction de savoir si nous apercevions çcs signaux ; il devait ignorer pendant plusieurs mois s’il nous était utile, ou si ses soins, ses veilles et sa: persévérance étaient perdus. Ce ne sont pas là les seules preuves de constance que les deux commissaires espagnols , MM. Chaix et Rodriguez, nous ont

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données : leur conduite, dans toute la durée de l’opération , a établi entre eux et nous une liaison d’estime et d'amitié inaltérables, dont ils ont fidèlement maintenu les droits dans les circonstances les plus périlleuses. Que n’en a-t-il été de même des autres personnes qui ont pris parta nos travaux ! M. Arago n’aurait pas eu à souffrir les ennuis et les peines d’une longue captivité.

Après avoir établi à Campvey M. Rodriguez, je repassai en Espagne. Pour avoir voulu trop tôt y revenir, peu s’en fallut que je n’y revinsse jamais. La tempête nous jeta sur une petite île sablonneuse et abandonnée que l’on appelle l’Espalmador. Il n’y avait pour habilans qu’une pauvre famille de pécheurs , et le vieux gardien d’une tour défendue par quatre soldats malades, que l’on relevait tous les mois. Jamais on ne vit de plus profonde misère; mais, dans cette misère même, il y avait encore de la vanité : le gardien de la tour méprisait beaucoup les pauvres pécheurs.

Deux sommets de notre grand triangle étaient déterminés; îl fallait fixer le troisième. Celui que Méchain avait indiqué, élait la colline du cap Collera, qni n’a que aoo mètres ( 100 toises) d’élévation, et du haut de laquelle il n'était pas même siir îilors que l’on découvrît l’ile d’Yviee, quoique nous en ayons reconnu depuis la possibilité. A une journée "de là, dans l’ouest, il y avait une autre montagne, appelée le Mongo, trois fois plus haute, singulièrement remarquable par son sommet arrondi , par ses arêtes taillées à pic, et surtout par la manière dont elle s’avance dans la mer, à l’extrémité du cap Saint-Antoine. U’Yviza, on apercevait le Mongo par un temps serein, même étant dans une chaloupe au niveau de la mer : à plus forte raison, devait-on le découvrir

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du haut des montagnes. Déterminé par eea circonstances favorables , je n’hésitai point à y établir une station. Il n’y avait pas de chemin pour arriver au sommet : on en tailla un dans le roc même ; mais ensuite, lorsque l’on connut mieux la montagne, on en trouva un autre un peu plue commode dans le fond d’un ravin creusé par les pluies et par les éboulemens des neiges. Ce fut à travers ce raviu , à peine praticable pour des hommes , que l’on monta, non sans peine, les caisses des réverbères, les miroirs, une tente et les planches de la cabane; mais ces faibles abris étant incapables de résister aux terribles coups de veut auxquels cette montagne est exposée, à cause de sa hauteur cl de son isolement dans la mer, on fut obligé de construire une petite maison en pierres sèches dans une anfractuosité du rocher. Là, des matelots s’établirent et passèrent la moitié de l’hiver au milieu des ouragans et des neiges, allumant nos signaux toutes les nuits, jusqu’à l’époque ott nous vînmes nousmêmes les remplacer avec nos cercles, et porter eu ce point le centre de nos observations. D’autres matelots étaient chargés de leur apporter des vivres, et jusqu’à de l’eau, qui manquait sur ce sommet isolé : car c’est ainsi , avec de pauvres matelots et des paysans espagnols volontairement engages à notre service, et dévoués à notre entreprise , .que nous avons exécuté toute l’opération. Ce moyen était le seul praticable, à moins de se jeter dans des dé,penses excessives; et, pour oes pauvres gens eux-mêmes, c’était l’attachement que nous avions réussi à leur inspirer , et l’espèce de gloire qu’ils mettaient à vaincre tous les obstacles, bien plus que l’attrait d’un modique salaire, qui pouvait les engager à •quitter leur paisible chaumière pour 1a misérable vie que

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nous menions avec eux. Mais ces résultats ordinaires d’uir long séjour et d’une grande connaissance du pays, nous avions eu le bonheur de les obtenir dès notre arrivée, grâces à l'extrême bienveillance des autorités espagnoles, et à celle de quelques Français depuis long-temps domiciliés en Espagne. Nous devons nommer ici MM. Morand , consul de France à Dénia; Lanusse, consul à Valence, et Lapètre, négociant de Cullera : ce sont eux qui nous ont donné les secours de tout genre qui nous étaient nécessaires , et qui nous ont procuré tous les renseignemens dont nous avions besoin : eux-mêmes s’étaient chargés de veiller et de fournir à l’entretien de nos stations; et lorsque, par l’effet du retard des courriers , nos opérations auraient pu se trouver suspendues, ils nous ont souvent avancé des sommes considérables. Hélas ! ils se sont trouvés depuis plongés dans de bien grands malheurs ! Les deux premiers, abandonnant leur maison, leur famille et une fortune honorablement acquise, sont venus se réfugier en France. Le troisième , le plus excellent des hommes, a été massacré par des furieux auxquels il n’avait jamais fait que du bien ; mais du moins notre amitié sera fidèle à sa mémoire, et nous n’oublierons jamais l’attachement qu’il eut pour nous.

Dès que je fus de retour en Espagne , je courus retrouver M. Arago sur le sommet du Desierto de las Palmas. J’espérais qu’il aurait déjà vu et observé plusieurs fois nos signaux ; mais cette espérance était vainc, et nous devions attendre long-temps encore avant de les apercevoir.

Cette épreuve était d’autant plus fâcheuse, que les nuits avaient été très claires , et que l’on avait vu plusieurs fois , au coucher du soleil, les montagnes d’Yvice s’élever dans le

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lointain, au-dessus de l’horiïon de la mer, distinctes et bien terminées. Si l’on n’avait pas vu les feux, il V avait bien sujet de croire qu’ils n’étaient pas visibles, et qu’on ne Ica découvrirait jamais davantage. Pour surcroît de malheur, un de nos cercles que nous avions apporté de Paris , «'était . trouvé brisé quand on avait voulu le déballer sur la montagne. 11 ne nous en restait plus qu’un seul, construit par M. Lenoir : c’était le plus grand, à la vérité, elle meilleur pour observer à de grandes distances; mais, en supposant que nous pussions observer les feux d’ Yvioe., si ce dernier cercle venait aussi à briser en le transportant sur d’autres montagnes , tout était iini, et l’opération était perdue. Ainsi , les circonstances les plus défavorables se réunissaient contre, nous.

Nous demeurâmes dans cette- incertitude depuis le milieu du mois d’octobre jusqu’au milieu de décembre, restant obstinément sur notre montagne , veillant toutes les nuits ; n’ayant le jour d’autre société que quelques aigles qui venaient planer autour de notre habitation , ou de pauvres chartreux d’un couvent sitbé à deux cents toises au-dessous de notre ermitage, qui s’échappaient quelquefois dans leurs promenades pour venir causer un instant avec nous. Déjà nous avions vu passer l’époque à laquelle nous aurions dù*nous rendre dans Yviaa pour faire les observations de latitude. Il était déjà décidé que cette opération, que l’on avait espéré terminer dans un hiver, durerait au moins deux années, ri pourtant elle était possible.

Combien de fois, assis au pied de notre cabane, les yeux fixés sur la mer, n’avons-nous pas réfléchi sur notre situation, et rassemblé les chances qui pouvaicut nous être iavo-

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râbles ou contraires ! Combien de fois, en voyant les nuages s’élever du fond des vallées , et monter en rampant sur le flanc des rochers jusqu’à la cime où nous étions, n’avonsnous pas recherché dans leurs oscillations les présages heureux ou malheureux d’un ciel couvert ou serein ! On a dit, avec vérité, que l’aspect des lieux prend une couleur agréable . ou sombre , selon les sentimens dont l’àme est agitée. Nous l’éprouvions bien fortement alors. De la porte de notre cabane nous avions une des plus belles vues du monde : à notre gauche; mais, fort au-dessous de nous, le cap Oropexa élevait dans les airs ses aiguilles qui servent de sigftaux aux navigateurs; derrière nous, en se prolongeant dans l’ouest, s’étendaient les chaînes de montagnes noirâtres, qui , comme un rideau, abritent le royaume de Valence du côté du nord, et conservent à cet heureux climat la douce température dont il jouit. Sur notre droite, à l’autre extrémité du golfe, le Mongo sortait du sein de la mer , semblable à une île éloignée; tandis qu’à nos pieds, dans une enceinte déplus de trente lieues, on voyait, le long de la mer, ces belles et fertiles plaines de Valence, vaste jardin entrecoupé de mille ruisseaux, et tout couvert d’oliviers, d’orangers, de citronniers, dont la verdure éternelle formait le plus doux contraste avec les sommets blancs des montagnes ncigées. Plusieurs villes et de nombreux villages embellissaient encore et variaient cette perspective, par leurs formes diverses ou par les souvenirs qu’ils rappelaient. A quelques lieues de notre désert, nous voyions Caslillon de la Plana, où Méchain est mor t, et cùeston tombeau. Plus loin, l’ancienne Sagou le, aujourd’hui Murviedro, dont les habitons se brûlèrent autrefois, avec leurs familles, pour ne pas tomber en esclavage.

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et dont la cottme, théâtre et témoin muet des révolutions des âges, porte à sa base des restes de monumens romains, sur sa pente des ruines de fortifications arabes, et sur sa cime des ermitages chrétiens. Plus loin encore , on découvrait les tours de la brillante ville de Valence, heureux séjour du peuple le plus insouciant et le plus frivole. Mais ces beautés, que notre imagination nous retrace aujourd'hui avec tant de charmes, n’avaient alors pour nous aucun utlruit. Tout remplis de la seule idée qui nous occupait, nous ne songions, nous ne pouvions songer qu’à nos travaux, et aux invincibles obstacles qui, nous arrêtant au Commencement de notre entreprise, nous ôtaient les moyens et jusqu’à l’espoir de la terminer. Tantôt nous pensions que les miroirs avaient été mal dirigés , ou que quelque coup de vent avait emporté la cabane et l’avait jetée dans la mer; car nous avions déjà perdu plusieurs tentds par de semblables accidcns, et nous n’avions pu en préserver notre pauvre cabane qu’en passant par-dessus des câblés, et la liant au rocher. Quelquefois l’approche d’une belle nuit nous remplissait d’espoir; mais cet espoir était toujours trompé. *

Enfin, après deux mois de séjour et de tentatives, nous imaginâmes un moyen simple et décisif pour lever toutes nos incertitudes, et pour découvrir sûrement nos signaux, si toutefois il était possible qu’on les aperçût. Nous plaçâmes le plan de notre cercle dans une situation horizontale ; puis , au coucher du soleil, un soir que le ciel était parfaitement serein, et qnc lé beau temps et l’absence de la lune promettaient une nuit profondément obscure , nous promenâmes lentement Tune de nos lunettes le long de l’horizon de la mer, jusqu’à ce qu’elle rencontrât les montagnes d’Yvice qui s’élevaient

INTRODUCTION, au-dessus de cet horizon à d’inégale» hauteurs. Après les avoir long-temps examinées, nous choisîmes la plus haute , la plus au nord, celle dont le sommet nous paraissait le plus découvert, celle , en un mot, dont l’aspect et lu forme ressemblaient da\ antage à ce que j’avais remarqué dans la montagne do Ctuupvcy. Certains que c’ctail là le lieu précis où étaient placés nos feux, nous lixâiues la lunette dans celte position, et nous attendions avec une vite impatience que 1a nuit, devenue tout-à-fait sombre, nous permît de les distinguer. Celte fois notre espérance fut satisfaite : nous aperçûmes dans le champ de la lunette un point lumineux, très j>etit, presque imperceptible , semblable à une étoile de cinquième, ou sixième grandeur, mais qui se distinguait d’une étoile par son immobilité. C’était donc -à cela que se réduisait la vive et brillante lumière de nos lampes : pouvions-nous être surpris de ne l’avoir pas distinguée clans nos lunettes, en les promenant au hasard sur le ciel pendant la nuit? et an contraire Veut-il pas été surprenant qne nous eussions pu la remarquer? Ce n’était donc pas une impossibilité physique qui avait arrêté nos observations; c’était une difficulté désormais connue et facile à surmonter, en traçant sur notre cercle des indices qui pussent nous faire retrouver justement cette direction au milieu de l’obscurité la plus profonde. C’est ce que nous fîmes en dirigeant la seconde lunette de notre renie sur un autre signal de feu placé seulement à dix lieues de distance, et qui était visible presque toutes les nuits à cause de sa proximité. En lisant sur le cercle l’angle compris entre les deux lunettes, cet angle , une fois connu , permettait de diriger exactement l’une d’elles sur le signal d’Yvicc dès que l’autre l’était sur le signal voisin. Je ne saurais exprimer

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l’émotion qao nous éprouvâmes , lorsqu’après lant île peines et tant de doutes, nous eûmes enfin la certitude de réussir. En vain voulûmes-nous commencer une série d’observations, cela nous fut impossible : nous faisions mille fautes, nous •nous trompions sans cesse; et bientôt de légères vapeurs, s’élevant du sein de fa mer, voilèrent la faible clarté de nos •feux. Mais cela ne nous inquiétait guère : la réussite était désormais certaine, et n’exigeait plus que de la constance.

Ce fut alors que je montrai à M. Arago une lettre de Mécbain que l’on m’avait confiée, et dans laquelle il exprimait les doutes qu’il avait conçus contre la possibilité de l’opéra- •tion , « dont le succès (ce sont ses propres termes) lui paraissait plus qu’incertain; et, ajoutait-il, même en supposant ce succès possible, l’éloignement du terme où il pourrait être effectué est si grand, qu’il m’accable, me tue, et que je n’en puis supporter l’idée. Cette malheureuse commission, dont le succès est si éloigné, beaucoup plus qu’incertain, sera plus -que probablement ma perte. » Ces doutes, d’un si bon observateur, je les connaissais en entrant en Espagne; mais ils étaient trop propres à nous décourager tous, pour que je voulusse en faire part à mes compagnons avant l’cvènement. •Si l’on pouvait penser que nous avons exagéré en quelque chose les difficultés de l’entreprise, ces craintes d’un observateur si exercé et si patient suffiraient pour nous justifier.

Depuis cette heureuse époque, notre opération ne nous parut plus qu’un travail ordinaire, et les observations continuèrent sans interruption. Nous eûmes pourtant encore quelques obstacles à vaincre. Souvent la tempête emportait nos tentes, déplaçait nos stations. M. Arago, avec une consr -tance infatigable, allait aussitôt les rétablir, et replaçait les

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signaux, ne se donnant, pour cela, de repos ni jour ni nuit. Étant tombé malade de la fièvre , je fus obligé , pendant douze jqurs, de quitter la montagne pour aller me rétablir à Tarragone. Durant cet intervalle, M. Arago resta seul chargé des observations, les continua saus relâche ; et bientôt nn des commissaires espagnols, M. Cbaix, vint nous joindre au désert et partager notre habitation. Nous quittâmes cette première station à la fin de janvier, après y être restés trois mois et demi , et nous revîmes avec quelque plaisir la ville de Valence. Nous nous transportâmes de même aux antres sommets du grand triangle, observant à chacun d'eux tous* les angles dont il était le centre. Comme nous désirions nous procurer toutes les vérifications possibles de celte grande mesure, M. Arago alla établir une nouvelle station sur une chaîne de hautes montagnes que l’on appelle la Favaretta ; mais nous fûmes obligés d’y renoncer, à cause de l’abondance des neiges qui couvraient presque tout-à-fail les tentes, et aussi parce que les brigands, maîtres de ces montagnes, exigeaient que l’on fit un traité avec eux ponr avoir le droit d’y séjourner. Heureusement nous obtînmes la même vérification d’une autre manière; et la base du grand triangle, calculée ainsi par trois combinaisons absolument indépendantes les unes des autres, s’accorda pour donner des valeurs qui ne différaient que de deux mètres sur cent quarante mille, environ une toise sur trente-cinq lieues. Au mois d’avril 1807, tous les triangles des îles étaient terminés. Je revins à Paris pour faire construire un autre cercle qui remplaçât celui que nous avions perdu, et qui pût servir l’hiver suivant pour les opérations de latitude. Pendant ce temps, M. Arago, assisté des deux commissaires espagnols , continuait les opéra-

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fions géodésiques sur le continent, et rattachait nos triangles à ceux que Méchain avait déjà observés en Catalogne. Celte jonction, qui se lit pendant l’été, au milieu des chaleurs les plus dévorantes, fut extrêmement pénible. Exposés à toutes les ardeurs du soleil , aux pluies, aux orages si fréquens et si terribles dans ce climat sur les hautes montagnes, ils eurent beaucoup à souffrir; plus d’une fois la foudre glissa sur la toile humide qui les couvrait. Mais rien ne put leur faire abandonner leur entreprise; et avant la fin de l’automne toute la chaîne des triangles était terminée.

Je revins alors en Espagne avec le nouveau cercle qui devait servir aux observations de latitude; il avait été construit par M. Fortin. Dans mon premier voyage, j’avais été à portée de faire quelques expériences curieuses sur les poissons qui vivent dans des eaux profondes. Les petites îles d’ Y vice et de Formentcra , n’étant ftaur ainsi dire que des rochers isolés au milieu de la mer, offraient une occasion singulièrement favorable pour observer et déterminer les espèces de ces animaux qui appartiennent particulièrement à la Méditerranée. Ces motifs engagèrent le Ministre de l’Intérieur à joindre un naturaliste à l’expédition; et, sur la demande des professeurs du Muséum d’Histoirc naturelle, il désigna, en cette qualité, notre ami M. François de la Roche, jeune médecin très versé dans ce genre d’étude, et connu de l’Institut par plusieurs mémoires intéressans. Lorsque nous eûmes rejoint nos compagnons à Valence , nous allâmes tous ensemble passer l’hiver dans notre observatoire de l’ilc de Formentcra. Nous y primes plusieurs milliers de hauteurs de l’étoile polaire, et de 6 de la petite Ourse, pour déterminer la latitude. Nous observâmes aussi beaucoup de passages du aoleilat des étoiles

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« la lunette méridienne. En même teins nous mesurions la longueur du pendule à secondes pour connaître l’intensité de la pesanteur à celle extrémité australe de notre arc; et nous observions razimuth du dernier côté de la chaîne des triangles, c’est-à-dire l'angle que ce côté forme avec la ligne méridienne, résultat nécessaire pour orienter notre opération.

D’autres auraient pu se trouver malheureux dans notre situation ; ils auraient pu regretter quelques agrémens de la vie, que nous étions loin d’avoir dans cette île isolée et sauvage; mais pour nous, qui n’avions pas encore oublié l’hiver de l’année précédente, nos sentimens étaient bien diflerens. Nous avions alors le vivre et le couvert ; nous avions surtout fa certitude de réussir, et le plaisir de voir tous les jours notre travail s’avancer. Cette position, qui eut été ennuyeuse pour d’autres, n’était pas pour nous sans douceur.

Le dimanche était notre jour de*fete. Ce jour là, le bon curé de la partie de l’ile que nous habitions venait dîner avec nous, s’informait du progrès de nos observations; et cet excellent homme, beaucoup plus instruit que ne l’est ordinairement la classe inférieure du clergé en Espagne, prenait à tout ce que nous faisions un véritable intérêt. Souvent aussi des habitans venaient solliciter la permission de voir nos instrumens; et lorsqu’on les avait introduits, en petit nombre, dans la chambre où nous les tenions renfermés, ils témoignaient, en les voyant, tout l’étonnement de vrais sauvages. Quelquefois ils venaient en troupe le soir, l’alcade à la tète, danser dans notre cabane, avec mille cris et mille postures bizarres; les hommes sautant, ou plutôt trépignant, d’une manière moitié européane, moitié africaine, tandis que les femmes, ayant leurs cheveux serrés en longues queues pen-*

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liantes, ordinairement postiches, tournaient et pirouettaient , pieds dus, sans quitter la terre, comme des poupées à ressorts. Le tout était accompagné d’une musique analogue, formée d’une espèce de fifre, d’un tambourin , et du cliquetis d’une grande lame d’épée que l’alcade frappait eu mesure avec un morceau de fer. Lorsqu’on venait à passer do ces aniusemens sauvages dans la chambre silencieuse où sc faisaient les observations, ce contraste de la civilisation et de la barbarie, des connaissances les plus sublimes et de la plus profonde ignorance, avait je ne sais quoi de grand et de pénible qui a ficelait l’âme d’uue manière que je ne saurais exprimer.' . . • ’ .

Lorsque nous eûmes fait deux mille observations de l’étoile polaire, lorsque nous eûmes achevé les expériences du pendule, je quittai Forme n ter a pour revenir en Espagne, rapportant avec moi ces résultats. M. Arago resta «fans l’ile avec MM. Chaix et Rodriguez pour observer le passage supérieur de C de la petite Ourse , et en même tems il ajouta aux passages de la polaire six cents observations nouvelles, qui, jointes aux précédentes, donnent à la latitude do ce point toute la certitude que l’on peut désirer. Mais le principal objet du séjour de M. Àrago était l'exécution d’une autre entreprise que nous avions méditée ensemble. Eu voyant, de notre station de Campvey, l’ile de Mayorque à l’orient sur n*tre droite, et la côte d’Espagne à l'occident sur notre gauche, nous avions reconnu la possibilité de les joindre ensemble par un arc de parallèle qui nous aurait donné la mesure de trois degrés de longitude. Cet arc, situé à l’extrémité australe delà méridienne, déterminait plus complètement la courbure de cette partie du sphéroïde terrestre , eu la me-

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surant dans deux directions perpendiculaires. I\ devait faire connaître si les parallèles terrestres sont elliptiques comme les méridiens, ou s’ils sont circulaires, et par conséquent ai la terre est, ou n’est pas, un sphéroïde de révolution. Pour résoudre ces questions importantes , M. Ârago avait entrepris et commencé la mesure des triangles qui devaient lier May orque à la côte d’Espagne, en s’appuyant sur Yviec et Formentera. ’

Ne voulant pas interrompre ces observations, je laissai h M. Arago le sauf-conduit anglais, le bâtiment espagnol; et je m’embarquai, pour revenir en Espagne, sur un petit cbebeck algérien que je trouvai par hasard en relâche à Y vice. Je fus pris en route par des pirates de Raguse , qui avaient momentanément arboré pavillon anglais. Après avoir bien visité notre petite embarcation, ils nous déclarèrent de bonne prise, et vouîurent nous emmener à Oran; mais, en m’autorisant du sauf- conduit anglais dont ils avaient connaissance, et que toutefois je n’avais point, en leur montrant mes instrumens qui attestaient ma destination, surtout en leur abandonnant quelques onces d’or que j’avais sur moi , comme, d’ailleurs une si chétive proie était pour enx plus embarrassante qu’avantageuse, je me tirai de leurs mains, nioi et mes compagnons, et je dois convenir que , pour des pirates, ils en ont usé fort honnêtement. J’en fus quitte pour une courte quarantaine qu’il me fallut faire à Dénia dans uiwvieux château ruiné, autrefois la résidence dos ducs de Médioa- Cœli dan9 le tems de leur puissance, mais où, de cette ancienne grandeur, il ne restait plus d’autre trace qu’une vieille statue de guerrier couchée sur l’herbe, qui me servait d« pupitre pour écrire à mes amis.

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Lorsque les observations eurent été remises au Bureau des Longitudes, une commission lut chargée de les examiner et de les calculer. Le résultat de ce travail, comparé aux observations de M. Delambreù Dunkerque, donna nnc valeur du mètre presque exactement égale à celle que les lois françaises ont fixée , d’après les premières déterminations. La différence est au-dessous d’un dix millième de ligne : elle ne produirait que quatre dixièmes de mi tre, environ 176 lignes, sur la longueur totale de l’arc terrestre compris entre les parallèles de Dunkerque et de Formeutera. Une si petite erreur a réellement de quoi surprendre; elle aurait pu être quarante ou cinquaute fois plus considérable, qu’il n’eu serait jamais résulté aucun inconvénient sensible dans les opérations les plus délicates des arts. Cet accord prouve que le mètre, déduit de la grandeur de la terre, est désormais bien connu ; et que les autres opérations de ce genre que lion pourra faire jiar la suite, si toutefois on en exécute jamais d’aussi considérables , ne pourront y apporter aucun changement?

Les expériences que nous avions faites à Formentera sur » la longueur du pendule à secondes , expériences que nous avons répétées, M. Mathieu et moi, à Paris, à Bordeaux, à Figeac, à Clermont cl à Dunkerque, ont fait connaître l'intensité de la pesanteur et ses variations sur les diverses parties de notre méridienne. Ces mesures ont donné pour l’aplatissement de la terre une valeur extrêmement peu différente de celle qui sc déduit de la mesure des degrés de latitude, et l’on sait, par la théorie, que cette différence tient à la nature des procédés. Nos expériences, faites avec des appareils que Borda a imaginés, mais xjue nous avons rendus plus portatifs et plus simples, donnent, pour la

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longueur du pendule à Paris, la même valeur que colle qu’il assigne; et leur extrême accord, soit entre elles, soit avec celles de cet illustre physicien, en atteste la précision.

Ce résultat étant exprimé en parties du mètre, il suilirait de le connaître pour retrouver le mètre, base de toutes nos mesures, ai tous les étalons qui fixent sa valeur exacte venaient à se perdre par la suite des temps. En effet, si l’on se rappelait seulement le nombre qui exprime la longueur du pendule à Paris, par exemple, il suffirait d’observer exactement cette longueur par l’expérience, et, en la comparant au nombre qui la représente, le mètre serait aussitôt retrouvé. Par là on connaîtrait aussi toutes les mesures de rapacité qui dérivent du mètre, suivant des proportions très simples et exactement décimales. Ensuite, en pesant avec des balances très exactes le poids d’un centimètre cube d’eau pure , prise à la température où sa densité est la plus grande possible, c’est-à-dire vers quatre degrés du thermomètre centésimal , on retrouverait pareillement le gramme, et par conséquent toutes les mesures de poids. Voilà les avantages que l’on a eus en prenant pour base du» système métrique des données fixées par la nature et liées entre elles suivant l’ordre décimal ; ce sont des avantages que n’avaient point les mesures arbitraires dont les anciens se sont servis, dans l’impossibilité où ils étaient d’en déter- , %iner de plus exactes. Aussi, les étalons de ces mesures s’étant perdus par l’effet des révolutions des peuples, leur valeur précise s’est perdue également pour toujours; et les expériences auxquelles elles ont été employées ne peuvent .plus servir que de sujet aux recherches des érudits.

Les observations d’histoire naturelle que M. De Laroche

INTRODUCTION, avait recueillies dans son voyage, ayant été pareillement rendues publiques, ont confirmé la plupart des faits que j’avais remarqués dans mon premier voyage, et leur ont ajouté plusieurs circonstances nouvelles. Les recherches de ce jeune naturaliste ont aussi donne Une connaissance plus exacte et plus complète des poissons de la Méditerranée , principalement de ceux qui vivent dans des eaux profondes. Ses expériences et les miennes conduisent également à cette conséquence singulière , c’est que la vessie natatoire des poissons contient d’autant plus de gaz oxigène, qu’ils habitent à des profondeurs plus considérables , quoique l’air contenu dans l’eau de la mer, afioo mètres ( 1800 pieds) de profondeur, soit égale, peut-être même un peu inférieur en pureté à celui qui en imprègne la surface, comme je m’en suis assuré par des expériences directes. Nous avons également remarqué que lorsqu’on retire des poissons du fond de ces abîmes, l’air contenu dans leur vessie natatoire, n’étant plus comprimé par l’énorme colonne d’eau qui pesait sur eux, se dilate tellement, qu’il déchire la vessie , renverse leur estomac, et les étoulTc avant qu’ils aient at-* teint la surface des eaux.

Enfin , notre opération aura peut-être dans l’avenir des conséquences plus étendues. Si jamais la civilisation européenne parvient à s’établir sur les eûtes d’Afrique, rien ne sera plus facile que de traverser la Méditerranée par quelques triangles, en prolongeant notre chaîne dans l’ouest jusqu'à la hauteur du cap de Gâte; après quoi, remontant la cote d’Afrique jusqu’à la ville d’Alger, qui se trouve sous le méridien de Paris, on pourra mesurer la latitude, et porter l’extrémité australe de notre méridienne, sur le sommet du mont Atlas.

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