‹ Recueil d'œuvres de Léo Errera (volume 2)Chapitre 3 sur 66 · TU SE LO MIO MAESTRO E IL MIO AUTORE · texte numérisé non relu

TU SE LO MIO MAESTRO E IL MIO AUTORE

Dante, Inftrno, I, 85.

Tout autour de Milan dans la plaine fertile, On cultive en plein air la Vigne et le Mûrier : On a même — unissant l'utile avec l'utile — Coutume de les joindre et de les marier.

Est-il rien de plus beau que de voir ces deux plantes Mêler leurs fleurs, leurs fruits dans leurs embrassements. Et l'arbre de la soie et l'arbre aux succulentes Grappes, serrer leurs bras dans leurs enlacements?

• Professeur de littérature française à l'Athénée de Bruges. Il dirigea l'éducation littéraire de Léo Errera pendant plusieurs années.

La teinte d'or du pampre en guirlandes s'allie

Au ton blanchâtre et mat des feuilles du Mûrier...

Or à leur ombre, un jour, sous le ciel d'Italie,

Je rêvais... j'entendis le cep se récrier :

« O Mûrier, je t'en prie, arrête tes louanges!

Non, ce n'est pas à moi que la gloire en revient,

Si mes rameaux sont forts, si, le jour des vendanges,

Mon raisin fait courber ses branches, et devient

Du plus beau violet! Car si ton tronc robuste

Ne m'avait soutenu, depuis que je suis né,

Hélas! je ramperais sur le sol, humble arbuste.

Foulé par tous les pieds, brisé, déraciné!

Ou, quand je parviendrais à me lever de terre,

Mes grappes casseraient leurs branches bien souvent,

Je plierais sous la brise à d'autres salutaire,

Eî je retomberais à peine encor vivant!

Tu me vis à tes pieds, sans force, sans défense,

Tu m'offris un support et tu me défendis !

Tu guidas mes rameaux dès ma plus tendre enfance,

Et c'est en m'appuyant sur toi, que je grandis!

Je grandis à ton ombre et te prends pour modèle :

Je dirige partout mon tronc auprès du tien.

Aussi veux-je à ta voix être toujours fidèle,

Etre ton ornement, si tu fus mon soutien!

Sans toi, je serais là, me traînant dans la fange!... Toi, tu m'as dit : « Sursum » !... je dois tout au Mûrier! Si jamais mon raisin mérite une louange, O Maître, c'est à toi qu'appartient le laurier!! »

Cher monsieur, ne pensez pas que je vous encense ;

Non ! c'est mon cœur qui parle et dicte cet élan ;

Et voyez, c'est un cri de ma reconnaissance.

Le seul cri que je trouve au jour du nouvel an !!

Croyez-moi, de vos soins je serai toujours digne;

De même que le cep, je voudrais m'écrier :

« Je serai toujours votre Vigne, Mais soyez toujours mon Mûrier!! »

Bruxelles, le 3i décembre 1873.

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