‹ Recueil d'œuvres de Léo Errera (volume 2)Chapitre 31 sur 66 · SYMPHONIE EN BLANC MINEUR · texte numérisé non relu

SYMPHONIE EN BLANC MINEUR

Sur le clavier harmonieux où Théophile Gautier jouait ses beaux morceaux, Fugues, scherzos.

Je viens tenter, hiver, tandis que le train file. Ma symphonie en blanc mineur.

En ton honneur.

Autour de nous, neige partout, et partout neige; Plus de tronc noir, plus de pré vert ; Tout est couvert D'un bonnet blanc, d'un blanc bonnet ! ... I lélas! que n'ai-je De la céruse en masse, à flot.

Pour mon tableau ?!

Les toits sont blancs, les talus blancs, les plaines blanches! La canipaj^nc a son capuchon Et son manchon;

Des rameaux nus vient à pleuvoir une avalanche De gros flocons, au moindre vent Les soulevant !

Sur les coteaux le genêt raide à tige étroite

Prend des aspects de polypier;

Et chaque pied

De pissenlit, à tête ronde, à hampe droite.

Est perruque de blancs amas

Comme à frimas ! !

Plus loin la ronce entrelacée aux clématites Forme un réseau touffu, grimpant.

Où se suspend La neige humide et congelée en stalactites Dont les zigzags capricieux Sont gracieux ! !

Jusqu'au brin d'herbe, ici tout a ses pendclo(iues : Car s'il pleut c'est des flocons blancs Tombants, volants Et pour rosée on a du givre; et les breloques Ne sont donc plus un signe accjuis Aux vieux manjuis!... —

Les peupliers, spectres tout blancs, à membres roides, Laissent suinter de gros grêlons.

De leurs bras longs ; Défeuillé, triste, un saule pleure à larmes froides. Car c'est de neige, aux blanches fleurs, Que sont ses pleurs ! . . .

Il pleure, et son lacrymatoire est une flaque D'eau... mais l'étang, grâce à l'hiver, Est recouvert D'une blanchâtre, épaisse, mate et terne plaque De glace... donc l'eau même ici Est blanche aussi ! !

Partout dans l'air autour de toi, locomotive, La vapeur sort à flots bruyants Et tournoyants; Et la machine — oiseau d'airain — volant captive Porte à son front, et sur ses flancs Des nimbes blancs! —

Et la fumée en tourbillons s'élève, danse.

Reste en flocons tant qu'elle peut, \'a peu à peu

Dans l'atmosphère, où tout se mêle et se condense En brouillard blanc, qu'on voit nager Et voltiger !

Même le ciel n'est point d'azur; ses lourdes nues D'une éternelle, âpre blancheur Sont sans fraîcheur...

Mais, à la fin, ces fades cieux, ces terres nues. Et tout ce blanc, sans coloris...

On en est gris !!

Mn chemin de fer près de !*aris, décembre iHj.\.

Ol

Nous étions côte à côte à la même fenêtre

A regarder passer une procession ;

Nous étions côte à côte; et moi, sans la connaître,

Je sentis dans le cœur la tendre émotion

Qui dit : « Nous n'avons pas trente-cinq ans ensemble!

Elle est jeune, elle est belle! Eh bien ! si c'est ici

Sans doute, un pur hasard qui tous deux nous rassemble,

Un doux je ne sais quoi nous y retient aussi !...

Oui, oui ma foi, je l'aime!... et que les gens moroses

Disent que c'est bien vite et viennent me blâmer!...

Il faut cueillir la rose à la saison des roses,

Il faut cueillir Tamour à la saison d'aimer!! »

Je l'aime! elle a Tœil vif, elle a de blondes nattes; On entend résonner, gaîment quand elle rit, Les claviers de sa voix en magiques sonates : Elle a la grâce, elle a le charme, elle a l'esprit.

Elle a la grâce, elle a le charme, elle a Tesprit. Et je ne me lassais pas d'écouter le trille Mélodieux et pur de son rire joyeux, De mêler mon regard à son regard qui brille Et d'éblouir mes yeux à l'éclair de ses yeux !! Mais la procession finissait; nous partîmes Chacun de son côté. L'instant sitôt joui N'était plus; et pourtant dans mes fibres intimes Je garde encor l'écho du rcve évanoui !

Car un cœur jeune est comme une corde tendue Qui vibre au moindre choc; le choc vient à finir Mais la note vibrante est encore entendue :

Cette vibration s'appelle : souvenir!!

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