AVEC UN BUSTE DE VOLTAIRE
A toi qui lis Monsieur Desnoireterre
— Livre excellent, malgré quelque longueur
J'offre, ma chère, un buste de Voltaire.
Que dit-il bien en son rire moqueur?
On voit chez lui d'étranges amalgames, Et le plaisant s'y mêle au sérieux.
Songerait-il à « Ce qui plaît aux dames » ?
Tu te souviens, ce conte un peu scabreux Du chevalier qui, trouvant fort gentille Et de son goût la fringante Marthon, Le lui prouva de trop claire façon.
Il fut jugé pour cette peccadille, Et condamné, tout simplement, à mort.
Mais, par bonheur, Berthe, la douce reine,
En le voyant, prit pitié de son sort
Et décida qu'on commùrait sa peine :
Pour peu qu'il eût d'esprit, bien entendu.
Le beau Robert ne serait pas pendu.
— « Il suffira qu'il parvienne à nous dire
» Ce que la femme en tous les temps désire;
» Mais il faudra qu'il explique le cas
» Très nettement, et ne nous fâche pas. »
Or, tu sais bien comment finit l'histoire,
Et ce n'est pas ce que l'on pourrait croire.
Voltaire dit que le huitième jour
Le beau Robert reparut à la cour :
« Je sais, dit-il, votre secret, mesdames.
Ce qui vous plait en tous lieux, en tous temps,
Ce qui surtout l'emporte dans vos âmes,
N'est pas toujours d'avoir beaucoup d'amants;
Mais fille, ou femme, ou veuve, ou laide, ou belle.
Ou pauvre, ou riche, ou galante, ou cruelle,
La nuit, le jour, veut être, à mon avis,
Tant qu'elle peut, la maîtresse au logis.
Il faut toujours que la femme commande.
C'est là son goût; si j'ai tort, qu'on me pende. »
Tels sont ses mots, et Voltaire conclut Qu'il parlait d'or et qu'il touchait au but.
Est-ce à cela que songe notre buste Énigmatique? — On ne sait pas au juste.
Car, d'autres fois, il juge, en vérité,
Tout autrement, sur ces graves chapitres —
Témoin le conte où se trouve cité
Ce que saint Paul proclame en ses Épîtres
(Et que, depuis, on a bien désappris) :
« Femmes, soyez soumises aux maris ! »
Est-ce à cela que songerait le buste Énigmatique? — On ne sait pas au juste...
Le 3i décembre 1890.