PENSÉE D'ESTACADE
Dédiée a mes amis Anspach
J'étais sur Testacade, au bout. Ciel gris. Mer grise. Le vent n'était pas fort et cette faible brise N'imprimait guère aux flots qu'un léger ondoîment... Et, rapide, voguait un pesant bâtiment.
Pour le pousser, il n'a pourtant, le gros navire, Rien que ce souffle, qui semble à peine suffire, Roseaux du marécage, à vous faire ployer, A vous faire osciller, feuilles du peuplier!
Mais voyez! ses trois mâts portent, comme autant d'ailes, Des voiles d'un tissu sombre. Chacune d'elles Se tend, se courbe, s'enfle et prend sa part du vent,.. Le lourd colosse alors cède et vogue en avant !
IIQ
Je sais une autre mer... Sur Tocéan immense Du Temps, dont la surface et finit et commence Dans un lointain brouillard qui plane épaissement, Chaque siècle qui passe est un simple ondoîment.
Or, pareil au bateau que la vague ballotte, Sur cette mer sans fin notre Humanité flotte. Le souffle du progrès la pousse avec effort, Car la masse est pesante et le vent n'est pas fort.
Mais, si faibles que soient les souffles qui la mènent, Elle marche... Et tous ceux qui pensent et qui peinent, — Oue ce soit l'ouvrier, l'artiste ou le savant — Voilà les voiles où peut s'engouffrer le vent !
Oh! ne carguons jamais les voiles! Point de lâche Défaillance. Courage! à l'œuvre, sans relâche! Et notre long effort, sans cesse répété Fera bien avancer la lourde Humanité.
Nieuport, août 1877.