‹ Recueil d'œuvres de Léo Errera (volume 3)Chapitre 39 sur 60 · A VERSAILLES · texte numérisé non relu

A VERSAILLES

S1 je fais des vers pour te rendre Grâäces de tes bontés pour moi, Chère Cousine, 1l faut t’en prendre Au Grand Siècle. et surtout à toi :

Aux divinités de Versailles

On n’a jamais parlé qu’en vers! — Près d’un jardin dont les broussailles N'ont pas un seul pli de travers, Où les 1fs sont plantés en lignes

Et prennent des airs résignés,

C’est le moins que tu te résignes

À souffrir des mots alignés.

Que d’ailleurs le Ciel me préserve De parler sur un ton badin

Et sans une extrême réserve

De ce vénérable jardin!

Certes, un parc anglais a ses charmes; On y voit pousser au hasard

Les chênes, les bouleaux, les charmes :

« Ce désordre n’est pas sans art »,

— Pour citer un auteur antique

Du nom de Nicolas Boileau,

Oui, pourtant, dans l’Art Poétique, Ne disait pas ça du bouleau,

N1 d'aucun autre arbre quelconque. —

Donc, le parc anglais a son prix.

Mais, pour voir sortir d’une conque Vénus, tandis que, tout surpris,

Les dauphins par leurs deux narines Font des jets d’eau, que les Tritons Soufflant dans leurs trompes marines, La célèbrent sur tous les tons,

Et que le vieux papa Neptune,

En lorgnant la jeune beauté,

Songe à quelque bonne fortune

Avec cette divinité ;

Pour voir des vases et des bustes

Et des effets... très attendus;

Pour voir des régiments d’arbustes, Bien symétriquement tondus,

Dans d’interminables allées

Se dresser à la queue leu leu;

Pour voir des bordures réglées

Où le rose, le vert, le bleu Alternent en strophes correctes; Pour voir, pour contempler tous ces Combles de l’art des architectes —

Il n’est que les jardins français!

De même dans la poésie

Le nombre immuable des pieds Rive au cordeau la fantaisie.

Semblables à de vieux troupiers, On voit les syllabes connexes Former le vers — ce régiment —; Et puis les rimes des deux sexes Se suivre imperturbablement.

Une rime en appelle une autre Que d’avance on prévoit déjà; Ainsi, dans le parc que Le Nôtre

Pour Louis XIV arrangea,

Le rose fait pendant au rose,

Les ifs verts riment aux ifs verts...

Les jardins anglais, c’est la prose;

Les jardins français sont les vers.

Voilà donc qui me justifie

S1 pour dire un simple « merci ! », Cousine, je te versifie

Ces très méchantes rimes-c1.

M'excuser? Est-ce nécessaire D'ailleurs ? Si le ton est moqueur, La reconnaissance est sincère :

Voix de la Muse, voix du cœur!

Et pour terminer, je n'hésite Nullement à te menacer :

Je suis ravi de ma visite.

Et tout prêt à recommencer.

éntpis sida chose tetiraie:

Fallait moins bien nous recevoir! — Et là-dessus, Cousine, agrée

Mes baisers pour tous,

au revoir.

Le rer octobre 1880.

Pt OC MOPREMrISS3

A Moxsreur ET MADAME FÉLIX DELHASSE, POUR LEURS NoczEs D'OR

Or, je dis à ma Muse : — « Écoute un peu, ma vieille. Sors de ton coin. Tu dors depuis Dieu sait combien; Tu vas trop engraisser, 1l est temps qu’on t’éveille. Viens! Laisse-moi juger de ta mine. — C’est bien : Les mites ne t’ont pas encor toute mangée,

Et même ton péplum est à peu près intact.

Rajuste ton chignon, avale une gorgée

De nectar et va-t’en sur la route de Haecht!

Prends le tram : je te paye une première classe. Emiretdiscrètement par le srand corridor :

Tu trouveras Monsieur et Madame Delhasse,

Dignes et bons vieillards fêtant leurs noces d’or.

Porte-leur tous nos vœux, chante le douze octobre! » — La Müse dit : « Compris! Des vers alexandrins : Quelque chose à la fois d’élégant et de sobre,

Et de vieux sentiments sur de nouveaux refrains ! »

La Muse prit son vol. Elle revint confuse.

— « Pas trouvé! Sur, 1ls sont couchés ces pauvres vieux. Je n’ai vu qu’une dame, ayant — me dit la Muse —

De la jeunesse au cœur, de la douceur aux yeux;

Et puis, un tout jeune homme, actif comme une abeille, Joyeux comme un pinson, — jambe leste, habit court, Le feutre mou perché crâänement sur l’oreille —

Et qui chante, qui rit, qui va, qui vient, qui court.»

Je répondis, jurant par tous les dieux du Pinde : — « Muse, tu ne seras donc jamais qu’une dinde :

Mais ce sont là les vieux fétant leurs noces d’or! »

Et la Muse meénvest pas revenue encor.

Vivier d'Oye, le 12 octobre 1883.

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