PHILOSOPHIE
Pour réussir dans la science, 1l faut douter; pour réussir dans la vie, 1l faut être süûr.
Age quod agis. Fais ce que tu fais, dis ce que tu dis, va où tu vas.
La vérité est sur une courbe dont notre esprit suit
éternellement l’asymptote.
Octobre 1879.
La vérité ne diffère de l'erreur qu’en deux points : elle est un peu plus difficile à prouver et beaucoup
plus difficile à faire admettre.
Décembre 1880.
Dieu, c’est le voile mystérieux sous lequel nous cachons notre ignorance de la cause première.
LES LEUCOCYTES ET L'ESPRIT DE SACRIFICE. — I] semble, d’après les recherches de De Bruyne (Phagocytose, 1895) et de ceux qui le citent, que les leucocytes des Lamellibranches — probablement lorsqu'ils ont phagocyté, qu'ils se sont chargés de résidus et de déchets, qu'ils ont, en un mot, accompli leur rôle et bien fait leur devoir — sortent du corps de l’animal et vont mourir dans le milieu ambiant. Ils se sacrifient. Après avoir si bien servi l’organisme par leur activité, ils le servent encore par leur mort en faisant place aux cellules nouvelles, plus jeunes.
N'est-ce pas la parfaite image du désintéressement le plus noble, et n’y a-t-1l point là un exemple et un modèle ? Il faut s’en :inspirer : commeeurs #10 sommes les unités d’un grand corps social; comme eux, nous pouvons le servir et envisager la mort avec sérénité, en subordonnant notre conscience indivi-
duelle à la conscience collective.
Le 30 janvier 1806.
Altruisme des sylviculteurs pouvant servir de devise à l'humanité en général : « Nous récoltons ce que nous n'avons pas semé. Nous semons ce que nous ne récol-
terons pas. »
Cité par Bismarck, le 28 janvier 1886.
Tenez, laissez-moi vous raconter un sujet de poème qui m'est venu en tête l’autre jour, tandis que je marchais vers le Gothard, près du pont du Diable,
dans la vallée de la Reuss. Vous saisirez sans peine par où 1l s'applique à d’autres histoires que celles qu'il semble raconter. Cela s’appellerait l'épopée du fleuve.
Le fleuve naît dans la montagne. Il est pur et limpide. Il est fils des nuages et des neiges.
Mais, voilà tout à coup que son lit devient inégal et rocailleux. Il écume, 1l s’agite, 1l se passionne, il heurte ses rives, 1l tombe impétueux, de chute en chute.
C’en est fait de son repos. Il semble que jamais il ne pourra ressaisir ce calme qu’il a perdu, que jamais son eau ne reprendra sa surface unie et son cours tranquille.
Et pourtant, voyez-le, en bas, dans la plaine. Ce qui paraissait impossible s’est réalisé. Il est rentré dans ses bords, 1l a repris une allure calme et majesmuense Plécume qui le couvrait a disparu : la tache n'était pas indélébile et 1l l’a effacée.
Voilà ce que je vous aurais mis en alexandrins, si j'avais le temps et le talent d’être poète. Et j'aurais commencé à peu près de la sorte :
Dites, connaissez-vous la sublime épopée Que le fleuve murmure aux brises du couchant, Comme il franchit la plaine immense, enveloppée
De brume et de repos, attentive à son chant ?
Il vient d’en haut. Il est frère de l’avalanche, Il est l'enfant des monts et des plateaux déserts, Le fils des glaciers bleus et de la neige blanche,
Issu du ciel, sortant immaculé des airs !.….
La foi qui nie est aussi éloignée de la science
véritable que la foi qui affirme.
; Février 1881.
Je ne connais pas de raillerie plus spirituelle de la vieille erreur que l’on a récemment décorée du nom nouveau d’anthropocentrisme que le Sermon prêché devant les puces : « Mes chères puces, vous êtes l’ouvrage chéri de Dieu et tout cet univers a été fait pour vous. Dieu n’a créé l’homme que pour vous servir d’aliment, le soleil que pour vous éclairer, les étoiles que pour vous réjouir la vue, etc. »
(Voltaire, Le Sottisier, publié par Léouzon-Leduc, 1880, page 58).
La Nature ne paraît simple qu'à la suprême 1ignorance ou à la science suprème : l'une nee toutes les variables du problème, l’autre les domine toutes. Mais lorsqu'il est entre ces deux états opposés, l'esprit reste confondu de la complication des phénomènes naturels, des énigmes qu’ils nous posent, des
impasses où 1ls nous acculent.
Avril 1880.
Que faisons-nous 1c1-bas? Nous préparons les floraisons de demain. Nous sommes tous du fumier d’huma-
nité future.
Le 28 novembre 1903.
LE SURNATUREL. — À voir la ténacité avec laquelle les plus étranges superstitions refleurissent, on serait tenté de s’écrier : « Chassez le surnaturel, 1l revient
au galop. »
Le 12 décembre 1903.
FOI ET MORPHINE. — Il en est de la foi comme de la morphine : ce n’est pas un aliment, c’est même un poison, mais c’est aussi un soporifique, et certains organismes torturés par la douleur peuvent y trouver une consolation, un adoucissement passager à leurs maux.
Tout en laissant les marchands d’opium qu’on appelle des prêtres, débiter tranquillement leurs drogues, on ne peut nier qu’il ne s’agisse là d’un toxique puissant, et que, dès lors, 1l y ait lieu d’en surveiller le commerce, et surtout l’abus.
Oui, la foi est une morphine intellectuelle : c’est son mérite et aussi son danger. Et gare les morphino-
manes.
Le 16 mai 1904.
PALIMPSESTE DE LA SCIENCE. — À propos des conceptions scientifiques qui se succèdent, A. ]. Balfour, dans son « Presidential address » de Cambridge, 1904, parle (page 6) des « New drawings on the scientific palimpsest ». Le mot est heureux, et on pourrait définir l’esprit scientifique : un palimpseste perpétuel.
Il n'est pas de signe plus certain de faiblesse intellectuelle que l’intolérance, car elle prouve seulement que l’on est incapable de comprendre que d’autres puissent penser autrement que soi. .
L'utopie, c'est bien souvent de la graine de réalité.
FA #k *% Le paradoxe, c’est de la graine de vérité. Il suffit d’un terrain propice pour que cela germe, fleurisse et fructifie.
La civilisation, c’est l’art de se créer des besoins inutiles.
Un outil est toujours devant cette grave alternative : s'user ou se rouiller. Savoir s’en servir en évitant ces deux écueils, voilà toute la sagesse, que l'outil
s'appelle pioche ou cerveau.
Août 1880.
« Le génie n’est qu’une longue patience », a dit Buffon. Cela est bien incomplet. Le génie, c’est l’impatience dans les idées et la patience dans les
faits : une imagination vive et un jugement calme; quelque chose comme un liquide en ébullition dans un vase qui reste toujours froid.
Le 15 septembre 1870.
Le génie, c’est l’impatience dans la conception,
avec la patience dans l'exécution.
La foule est comme un portrait composite moral de la nation, dans lequel les traits communs de brutalité native et de simplisme enfantin s'ajoutent, se supeiposent et se renforcent, tandis que les qualités personnelles, les supériorités individuelles, tout ce qui dépasse, proémine, s'élève, vient nécessairement à se neutraliser et à disparaitre : totalisation des platitudes et effacement des élites.
Août 1898.
Le fameux : « impossible n’est pas français », de Napoléon, rappelle fort ce vers de Sénèque : Ouod non potest vult posse, qui nimium potest. Celui qui a trop de pouvoir veut que ce qui ne se peut, soit possible.
Le 7 février 1875, à 8 h. 55 du soir, j'ai soutenu que l’on a deux manières pour combattre les absurdes préjugés qui forment presque toute la base de nos relations sociales actuelles, savoir :
1° Les combattre par la parole, tout en s’y confor-
mant par les actes, afin que l’on voie bien que ce n’est pas par intérêt personnel;
2° Les combattre par les actes, afin que l’on voie bien qu’on peut être honnête et honorable tout en battant en brèche ces préjugés sociaux!
À revoir, le 7 février 1885, à 8 h. 55.
Nous condamnons toujours les autres, en vertu du code de l’humanité abstraite, et nous trouvons le moyen de nous absoudre nous-mêmes en vertu des circonstances atténuantes de l’humanité concrète.
L’individu est dans l’océan des êtres, ce que l’instant
est dans l'océan des temps.
Le 21 décembre 1878.
La témérité, c’est plus que le courage, et ce n’est pas encore la folie : c’est le’ courage insensé ele folie courageusel."Æa téménité est l'écuellniens bravoure, comme la lâcheté est l’écueil de la prudence. L'homme téméraire ne reste jamais au niveau des autres, 1l grimpe parfois au sommet, mais ce n’est
que pour tomber dans l’abime.
Juillet 1874.
L'’ami doit guider l'ami et non l’encenser, 1l doit être toujours — comme une seconde conscience — prêt à lui dire : « Ici tu fais bien et là tu fais mal! »
Juillet 1874.
3% * * Qu'est-ce que le progrès? De l’utopie tempérée par de la résignation.
%X * * « Easy come, easy go, is a saying as applicable to knowledge as to wealth ». De là se déduit à mon sens : Il faut de l'effort. Science must not be made too easy.
(Voir Spencer, Education.) * *k *k La justice ici-bas n’est faite le plus souvent que d’une série d’injustices qui se compensent.
Le hasard, c’est la loi voyageant incognito.
Il en est du mauvais vouloir comme des épines : on risque toujours d’y accrocher ou d’y blesser quelque chose.
Pe.-cœur palpite et sent, l'esprit voit et exprime : et PMénie nest donc que l'harmonie du cœur ét de l'esprit.
La dernière manie est toujours la plus forte.
Bruxelles, le 13 février 1874.
* * Ainsi que les mains après de pénibles labeurs s’endurcissent, de même le cœur, émoussé par les
souffrances, devient, à la longue, calleux.
Mai 1875.
À ceux qui citent peu scrupuleusement, rappelons ce passage de saint Jérôme, qui sert d’épigraphe à un article du Révérend Père Bainvel, sur « les contre-sens bibliques des prédicateurs ». *
Ad suum sensum incongrua aplant testimoma, quasi grande sit, el non vihiosissimum docendi genus depravare sententias, et ad voluntatem suam scripturam trahere repugnantem. Ce que je traduis : Ils adaptent les témoignages à leur gré, comme si c'était une façon noble et non pas abominable d’instruire, que de torturer les phrases et d'imposer de force sa propre volonté à la sainte écriture.
Ne pas jurer sur les paroles des maitres : Nunquam in alicujus viri verba propter vim jurasse, et auctoritates semper posthposuisse rationibus. (Ne pas se laisser contraindre à jurer sur la parole d'autrui et tenir moins de compte des autorités que des raisons.)
(Études sur J. B. Van Helmont, 1868, par Rommelaere, page 45.)
La beauté des objets microscopiques : Admiranda # Etude religieuse, numéro du 15 novembre 1894.
Hibi levium spectacula rerum. Vois, dans de faibles objets, de merveilleux spectacles.
(Virgile, Les Géorgiques, tome IV, volume 3.)
Les encroûtés : ÆEuntes qua itum, non qua eundum crat. (Passant où l’on est passé, non pas où l’on devait passer.)
(Études sur J. B. Van Helmont, 1868, par Rommelaere, page 45.)
*# RCE
On a dit de l’ancien régime en France que c'était un despotisme tempéré par des chansons — une situation mauvaise avec des palliatifs inadéquats. Ce qui était vrai alors du gouvernement, ne l’est-il pas aujourd’hui des mœurs? Côté des hommes : la calomnie quotidienne tempérée par quelques duels; et l’abandon des filles séduites, tempéré par du vitriol. Côté des femmes : l’infidélité tempérée par l’acquittement habituel du mari, lorsqu'il se venge. On avouera que des duels, du vitriol et quelques caprices plus ou moins heureux du jury de la Seine ne sont, pas plus que les chansons de jadis, de suffisants remèdes. Il faudrait : 1° des restrictions efficaces aux abus de la presse et à son anonymat; 2° la recherche de la paternité; 3° la punition sérieuse de l’amant.
Septembre 1892.
* hi *# La poésie est l'élan de l'esprit humain vers ce qui
est hors de son atteinte.
Septembre 1890.
Il n’y a pas de beau absolu, n1 de bien absolu, mais il y à un beau historique, un bien histommes c’est-à-dire de telles notions qui découlent du passé et qui sont adéquates au présent.
Janvier 1891.
L'orgueil le plus hautain sent la modestie.
Les métaphysiciens soutiennent volontiers que la métaphysique est le couronnement de la science. Eh oui! comme la girouette couronne l'édifice!
Août 1880.
VIVISECTION. — Les dévots en veulent d’ordinaire beaucoup plus aux vivisecteurs qu’à la vivisection.
La pêche offre de beaux spectacles d’édification, et il y a là bien des choses à interdire avant de songer à la vivisection. Voici quelques notes prises cet été (1885) dans le Nordfjord, dans une partie de pêche faite avec un Révérend de Newcastle : Un oiseau s’accroche à l’hamecon flottant ; on tire, il tire, il se détache et s'envole. le bec déchiré et ensanglanté.
Un poisson vient-il à mordre? Tantôt 1l se débarrasse en se déchirant toute la bouche, tantôt, s’il reste
accroché, on est obligé de lui taillader le palais à coups de couteau pour détacher l’hameçon et amener la victime à bord.
Tout cela est naturellement permis, sportif, chrétien. Mais sacrifier une grenouille pour étudier la circulation du sang, mais tuer quelques lapins pour guérir l'humanité de la rage, voilà le crime abominable, voilà l’acte impardonnable des savants, voilà la vivisection dans toute son horreur.