IR ÉDUCATION
L'enseignement primaire à tous, l’enseignement moyen au grand nombre, l'enseignement supérieur à ceux-là seuls qui en sont dignes et qui y sont aptes, c'est-à-dire à l'élite. Soyez très large à la base, très
sévère au sommet. En bas, le compelle intrare de l'instruction obligatoire, mais, une fois le premier pas fait, mettez sur la route de l’élève des filets à mailles de plus en plus serrées : les plus capables seuls
doivent pouvoir arriver jusqu’au bout.
Mai 1890.
Devise du professeur :
Quis vetet apposito, lumen de lumine toll :
Mille licet capiant, deperit inde mhl.
(Inscription sous une gravure de Rubens représentant un enfant qui allume sa bougie à celle d’un homme d’âge mûr et dont voici le sens : « Qui interdira d'emprunter de la lumière à une lumière placée près de soi? Ouand même mille personnes en prennent, elle n’en est affaiblie en rien. »)
MÉMOIRE ET ÉDUCATION. — La mémoire, j'entends la mémoire verbale, et très terre à terre, doit-elle-être bannie de l'éducation? Oui, s’il s’agit de recourir à elle seule, de borner l’enseignement à la mémoire, comme le pratiquent les petits-frères, qui font répéter une phrase, sans l’expliquer, dix fois, vingt fois de suite, jusqu’à ce que l’élève sache la réciter machinalement — simple chapelet de mots dont le sens lui échappe. Mais je tiens que la mémoire est utile, légitime, si l’on s’en sert seulement comme d’un auxiliaire et d’un moyen. Et ici je pense que certains de nos modernes théoriciens de la pédagogie sont allés trop loin dans leur juste réaction contre l’abus de la mémoire.
De petites phrases comme : Credo deum esse sanctum, turba ruit où ruunt, etc., ne vous imprègnent sans doute point du génie de la langue latine; elles ne vous en font point saisir la structure intime. Mais elles gravent fortement dans l’esprit certaines tournures typiques, certaines règles essentielles, dont il n’est pas mauvais d’être bien pénétré. Et voilà pourquoi je ne vois pas de mal à les faire apprendre et répéter souvent.
Jai su jadis un peu de grec. Je l’ai beaucoup oublié, mais parmi les quelques souvenirs qui surnagent, il y a, par exemple, un quatrain tout ce qu’il y a de plus scolastique, donnant les cas régis par les diverses prépositions. Cela ne me suffit pas pour lire couramment Pindare, sans doute; mais c’est une notion utile, et elle m'est restée grâce à un de ces artifices mnémotechniques tant décriés aujourd’hui.
Mais arrêétons-nous. Car je finirais par insinuer que le jardin des racines grecques avait du bon.
Allevard, septembre 1891.
NÉCESSITÉ DES ÉTUDES SUPERFLUES. — Ceux qui recommandent le /atin à un point de vue utilitaire sont tout à fait à côté de la question. On vous dit que le latin, compris de tous les lettrés, leur permet de s'entendre malgré la diversité des langues modernes. Eh! sans doute. Cela peut arriver quelquefois. Mais ce serait bien rabaisser la question que de s'appuyer sur de tels arguments. Et puis, on court risque de voir cet argument se retourner contre soi. Tenez, je me rappelle une scène amusante à laquelle j'ai assisté, 1l y a pas mal d'années, sur un bateau à vapeur qui naviguaïit le
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long des côtes de Norvège. Deux hauts personnages de l’église protestante se trouvaient à bord : l’évêque de Bergen et je ne sais plus quel doyen d’Angleterre. Ils eussent beaucoup désiré causer ensemble et échanger leurs impressions. Mais comment faire? L’un ignorait l’anglais et l’autre ne savait pas un traître mot de norvégien. Ils pensèrent qu’il y avait une solution toute simple : parler latin — /afine loqu. Et ils s’y mirent bravement. Mais 1ls se comprirent tout aussi peu qu'auparavant. Pour déjà, l’un disait dyèm et l’autre ïam, le navire s'appelait chez l’un névis cum veporé, et navis coum vapôré, chez l’autre. Et ainsi de suite. Et ce fut, je m’en souviens, un petit juif de ma connaissance qui, entendant à la fois le norvégien et l’anglais, servit d’interprète à ces deux princes de l’église protestante.
Gardons-nous d’être des #7anchots intellectuels.
Rien ne se grave mieux dans notre cerveau, que ce que nous voyons : le meilleur véhicule de l’enseignement, c'est la vue. Expérimenter, faire voir, voilà ce qu'il faut. Aussi — s’il est vrai de dire que l’oreille est le chemin du cœur — peut-on dire avec non moins de raison que l’œ1l est le chemin de la mémoire.
Il ne suffit pas dans le haut enseignement d’aligner des faits. [1 faut encore remuer des idées et provoquer des œuvres.