‹ Recueil d'œuvres de Léo ErreraChapitre 6 sur 31 · LETTRE SUR LA VÉGÉTATION · texte numérisé non relu

LETTRE SUR LA VÉGÉTATION

DES ENVIRONS DE NICE (i)

Cher Monsieur,

Vous avez bien voulu me demander, avant mon départ, une lettre de Nice. Vous voyez que je tiens ma promesse, et c'est avec un vif plaisir que je vous envoie ces quelques mots à propos de toutes les belles choses que j'ai vues.

Je ne me souviens pas d'avoir jamais passé des vacances de nouvelle année aussi délicieuses. Avoir chaud, tandis que vous grelottez, contempler un soleil radieux et bienfaisant au lieu de votre atmosphère froide et brumeuse, aller se plonger dans les flots tièdes de la Méditerranée alors que pour vous toutes les eaux sont des glaçons^ quitter la neige blanche et monotone pour une végétation verte, variée, fleurie, échanger, en un mot, Thiver pour le printemps, voilà un programme qui, certes, ne manque pas des attraits les plus alléchants !..-

Vous savez sans doute que tout le littoral de la Méditerranée est déchiqueté en baies irrégulières affectant la forme d'un croissant, décomposé à son tour en d'autres croissants plus petits. Nice est au fond de l'une de ces baies, qui a pour extrémités le Cap d'Antibes vers l'ouest et le Cap Ferrât vers Test.

(î) Cette lettre, at3ressée au Secrétaire de la Société royaîe de Btitanique de Belgique, a paru danâ le t, XXV, p, sog^ du Bulletin de tS75,

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Entre ces deux limites, s'avance la pointe du Mont Boron qui sépare Nice de sa voisine, Villefranche.

Cette partie de la côte est des plus superbes. D'abord, tout le long, les flots calmes et bleus, miroir sans ride d'un ciel sans tache, bordés de leur frange d'écume, qu'on croirait une dentelle blanche sur les rochers du rivage, tantôt couverts de verdure et doucement déclives, tantôt sombres, nus et descendant à pic, La plage n'est point occupée par du sable comme chez nous, mais bien par une infinité de petits cailloux sur lesquels vient clapoter la mer et qui, échappant sous les pieds, rendent la marche fort pénible. Puis vient Nice avec ses quais et ses promenades, son torrent du Paillon séparant Tancienne ville pittoresque aux ruelles sombres, étroites et tortueuses, aux escaliers et aux montées, aux masures délabrées et noircies, de la ville nouvelle, aux rues larges et droites, aux maisons blanches, aux jardins et aux squares tirés au cordeau. Ensuite, derrière tout cela, s'étend la campagne toujours belle et riante, et enfin pour arrière-plan à ce tableau, pour fond à toutes ces teintes diverses, se dressent les premiers contreforts des Alpes.

Sur le galet de la plage, à Tembouchure de ce Paillon, qui, paraît-il, n'a plus gelé depuis plus de deux siècles — ce qui n*a rien d'étonnant puisqu^il est presque toujours à sec ^ à son embouchure, dis-je, on voit des femmes agenouillées dans des paniers d'osier, pour ne pas se blesser sur les petites pierres. Ce sont les blanchisseuses : elles profitent des quelques gouttes d'eau du torrent pour y plonger et y laver le linge sale-., en public. Après quoi elles le suspendent à des cordes au bo^^d de la mer, immédiatement en dessous de l'élégante et célèbre Promenade des Anglais. Ici, toutes les belles dames, avec leurs éblouissantes

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toilettes, avec le frou-frou de leurs robes de soie; là, un autre frou-frou<.. celui du linge sale de ces dames ciue Ton blanchit ; c'est, vous le voyez, le dessous des cartes, le revers de la médaille !,,• Tandis que dans la ville nouvelle s*etale tout le luxe des étrangères au teint blanc et rose — de poudre de riz et de fard, — dans ranciennc Nice s'agite toute la population indigène à Taspect déjà très méridional et au teint hâlé. Ensuite, au fond, la campagne est toute plantée d'Oliviers et parsemée de villas ; les montagnes sont couvertes de Pins à leur base; puis, à mi-côte, la végétation décroît petit à petit, se rabougri t^ les rochers apparaissent dénudés et enfin, tout en haut, le sommet s'encapuchonne de blanc dans ses neiges éternelles!

Laissez-moi vous faire remarquer en passant que la réputation de la fameuse Promenade des Anglais est bien surfaite. Figurez-vous une très longue allée, sans ombre, où même en plein janvier l'on rôtit au soleil, en ayant pour condiment une poussière blanche et aveuglante soulevée par les traînes des robes et le roulement des nombreux équipages! En fait de verdure^ très peu de chose : une haie basse et glauque d' A triplex Halimm; de place en place, un Nerium Oleander, un Quercus Ilex dont Taspect grisâtre rappelle rOlivier, un Ckamaerops aux feuilles en éventail, un T^mariV défeuillé, quelques petits Caroubiers et enfin un arbre très insignifiant dont le tronc épais et nu est terminé par une tête monotone^ avec des feuilles grandes et un peu glaucescentes : le Phytolacca dioica. Seulement ce qui rachète beaucoup de ces défauts, c^est Tadmirable situation de la Promenade des Anglais : d'une part la Méditerranée, de rautre une suite ininterrompue de charmantes villas, précédées

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toutes d'un joli jardinet. Là fleurissent en plein air les plantes des contrées les plus chaudes : sans parler des Citronniers^ des Orangers, des Lauriers d'une taille et d'une vigueur qui nous sont inconnues, je vous citerai, entre mille autres, une Térébinthacée, le Faux Poivrier {ScMniis nioile)^ avec ses rameaux flexibles et ses ravissantes grappes de baies qui passent par tous les tons^ en allant du vert au jaune, et du jaune au rouge le plus vif; le Yucca^ dont les fruits, d'une saveur assez agréable j mûrissent parfaitement à ciel ouvert, alors que nos serres les plus chauffées ne peuvent les conduire à maturité; les Mimosées d'Australie tout en fleurs, avec les étranges phyllodes longs et pendants, qui leur donnent l'aspect de certains de nos Saules, et enfin Tun des arbres les plus beaux et les plus utiles, les plus gigantesques et les plus gracieux, l'arbre peut-être qui, entre tous, réalise au plus haut degré la devise : utile dulct^ le splendide, le bizarre, le majestueux Eucalyptus globuÎHs, Nous nous figurons connaître cette plante lorsque nous en avons vu les chétifs échantillons qui végètent dans nos serres : erreur profonde! Ce serait juger un géant d'après un nain, un colosse d'après un pygmée. Rien, en effet, n'est plus différent que PEucalypte d'une année ou deux que nous voyons seul chez nous — nos exemplaires s'arrêtant bien vite dans leur croissance, — et TEucalypte de quinze, vingt, trente ans que l'on admire ici. C'est qu'il se produit chez ce végétal un phénomène d'hétéromorphisme des plus curieux. La plante que nous connaissons est herbacée ou, tout au plus, frutescente; celle des jardins de Nice est un arbre de vingt-cinq à trente mètres de haut, dont le tronc a près d'un mètre de diamètre; la plante de nos serres a des feuilles sessiles, opposées, très glauques, presque

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pmineuses, largement ovales; la plante développée a des feuilles à long pétiole^ alternes, vertes, lancéolées et que leur pointe recourbée rend même falciformes, UEucalypim globnlus a d*ailleurs un aspect tout particulier avec son écorce qui se détache et met à nu le liberp avec ses rameaux pleureurs, ses feuilles fortement résineuses, ses fleurs sans corolle, mais peuplées d'innombrables étamines jaunes et entourées d'un calice ligneux et blanchâtre qui perd son opercule à Tan thèse. Eh bien ! malgré le développement déjà magnifique que cet Eucalypte acquiert ici, il paraît que Tarbre des tropiques diffère encore plus de celui-ci, que celui-ci ne diffère de nos maigres spécimens, puisqu'il est, dit-on, le plus élevé de tous les végétaux, au point de dépasser même le Séquoia et de pouvoir — selon une belle expression de M* PLANCitON — ombrager encore le sommet de la plus haute des pyramides !

Quant à ses usages, ils sont innombrables : je vous rappellerai seulement qu'il a doté la pharmacie de remèdes nouveaux et salutaires, la table d'une liqueur excellente, la menuiserie d'un bois sans rival et les jardins d'un ornement splendide.

Si maintenant nous remontons jusqu'au commencement de !a Promenade des Anglais, nous arrivons, le long du Paillon, au quai Masséna qui est garanti du soleil par de robustes Eucalyptus, alternant avec ce beau Palmier qu*on nomme Phoenix dactylifcra. Sa tête qui s'épanouit brusquement au sommet d'un tronc épais, ses feuilles longues et pennées qui retombent avec grâce, ses folioles étroites et repliées sur ellesmêmes en forme de gouttière, ses grands régimes de dattes jaunes entourées d*une spathe presque ligneuse, lui donnent une apparence fort singulière. Malgré la

^Sjvres de botanique générale

température si douce qui règne sur ce littoral, de tous les Dattiers de Nice et de ses environs, un seul, m'a-t-on raconté ^ parvient à faire mûrir ses fruits. C*est celui qui est placé en face de la préfecture. On ne sait trop la cause de cette bizarrerie ; peut-être faut*il rattribuer à la chaleur des luttes politiques dont la préfecture est Tobjectif et qui suppléent ainsi à la chaleur solaire insuffisante.

Si nous quittons un peu la ville pour la campagne, le paysage est ici ravissant : et que reste-t-il donc à désirer lorsqu'on trouve réunis les flots transparents, le ciel bleu, les rochers majestueux, cette trinité grandiose d'où sortent toutes les splendeurs de la Nature!

Pour le botaniste, cette région est un vrai paradis. Il y voit se succéder sur un espace de quelques lieues les climats les plus différents, depuis le littoral, véritable sanctuaire du solei! où la neige profane n'ose jamais pénétrer et où s'épanouit la végétation luxuriante de l'Afrique septentrionale, jusqu'aux montagnes qui nous offrent la flore alpestre de la Suisse et jusqu'aux sommets froids où se montrent les plantes glaciales de rislande.

Je ne puis malheureusement explorer un peu que la zone maritime, mais la part est belle et je n'ai pas à me plaindre. Malgré la saison si défavorable et quoiqu'au cœur même de Thiver, je vous avouerai que je m'attendais à beaucoup; eh bien I j'ai trouvé davantage. Après un séjour d'environ trois semaines^ je ne rapporterai pas moins de deux cents espèces, dont un grand nombre en fleurs et la plupart étrangères à notre pays. Je dois la plus grande reconnaissance à rinépuisable amabilité de M. Tabbé Montolïvo, bibliothécaire de la ville de Nice. Ce botaniste actif, auquel pas un coin des Alpes-Maritimes n'est inconnu,

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veut bien guider mes recherches et c'est à lui que je dois la récolte de mes meilleures plantes.

L'étude de la flore niçoise a ceci de difficile, que Texcellent climat permet à la plupart des végétaux de se naturaliser et de se propager avec une rapidité incroyable. Aussi est-il très malaisé de distinguer les espèces indigènes des subspontanées t tous les rochers sont décorés d'une très belle plante» originaire du Mexique et qui ne fut introduite en Europe que dans le courant du xvi« siècle, V Agave americana. Ses grandes feuilles glauques, armées de redoutables épines, atteignent parfois ici une telle longueur qu'elles se replient vers le milieu pour retomber élégamment en arrière» tandis que, du centre de la rosette radicale, s'élève, haute et majestueuse, la hampe nue dans le bas et terminée par la pyramide étalée des rameaux fleuris. Je vous citerai encore plusieurs Mesembryanthemum du Cap de Bonne-Espérance qui abondent dans ces parages et surtout le fort étrange Cactus Ficus imiica, avec sa tige formée d'articles épais, charnus et elliptiques, superposés bout à bout en tous sens, avec ses faisceaux d'aiguillons sétacés qui remplacent ses feuilles et dont la piqûre est des plus désagréables, avec ses fruits pourprés qui ont tout à fait Taspect de la figue ^ mais une saveur bien moins délicate* Cette Cactée, quoique non indigène, est ici tellement commune que M* MoNTOLivo me raconte en avoir trouvé sur des rochers inaccessibles au milieu de la mer^ à une distance considérable de toute habitation.

Mais sans s'occuper de ces hôtes étrangers, la flore est déjà bien assez riche et bien assez intéressante. Ce qui frappe tout d'abord dans la campagne niçoise, ce que Ton voit planté partout, la note dominante, le signe caractéristique, c'est l'Olivier. UOlea europaea est

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un arbre de six à dix mètres, ordinairement tortueux, qui, déjà à peu de distance du sol, se divise irrégulièrement en branches dont les zigzags bizarres s'étendent en tous sens. Son tronc sinueux, son écorce sombre et gercée, ses petites feuilles elliptiques, coriaces» roulées par les bords, d'un vert cendré en dessus, tout à fait argentées en dessous, ses ramuscules décombants et pleureurs, tout son fcuillage enfin parsemé de taches noireSj qui ne sont autres que les olives mûres, lui donne une teinte grise et monotone, conduisant droit à la mélancolie. Heureusement que tout le reste du paysage est un préservatif, un antidote suffisant. D'abord la cueillette des olives forme déjà une scène des plus animées. Au pied de Tarbre on a étendu un grand drap en toile épaisse, tout rapiécé. Dans l'arbre, un jeune et robuste gars secoue les branches les plus voisines, frappe d'un grand bâton les plus éloignées et fait tomber ainsi une vraie pluie d'olives que des femmes accroupies ramassent et jettent ensemble, Une fois mis dans des sacs, ces fruits sont envoyés au moulin à eau où la trituration en extrait Thuile* Les olives, telles que nous les connaissons, sont des fruits cueillis avant leur maturité et salés.

Ce qui sert encore puissamment à atténuer Teffet morne produit par VOlea europaea^ c'est le voisinage d'autres arbres dont la nuance est toute différente. Car derrière les plaines s^élèvent les montagnes, dont les ondulations profondes servent de lit aux torrents méandreux se frayant un chemin parmi les pierres, bavant sur les roches et bordés de Scirpes, de Joncs, de Carex, d'Eqidseimn aux tiges fines, des longs rameaux grêles du Coriaria myrtifolia et surtout du magnifique Roseau méridional à tige élevée, à feuilles larges, à épi étroit et serré, VArufido Donax, Or, comme

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je l'ai déjà dit, les monts sont pour la plupart plantés de Pimts halcpetisk^ bel arbre élevé, dont la tète toujours verte, au haut du tronc incliné et divisé vers la cime, s'élargit en un ample parasoL Par-ci par-là se dresse un QuercHs Ilex aux petits glands bistrés, un Nerium Oleamier sauvage avec ses feuilles lancéolées et presque toujours disposées trois par trois; plus loin, dans cette anfractuosité du rocher, apparaît un grand Ccratonia Sîliqna femelle, tout à fait spontané, avec ses feuilles impari pennées, à folioles orbiculaires et luisantes, à courtes grappes de fleurs fort curieuses avec leur petit calice rougeâtre, leur stigmate sessiie sur un ovaire allongé et recourbé qui deviendra la gousse. Cette gousse, la caroube, qui a une quinzaine de centimètres de long sur deux de large, est charnue, tapissée intérieurement de substance pulpeuse où sont enchâssées les graines lisses et arrondies. Ce fruit, à goût fort agréable, passe dans le pays pour n'être aimé que des chevaux et des Russes : j*avoue que je me sens, sur ce point, sujet du Tsar ou membre de la race chevaline.

Le Caroubier mâle, avec ses fleurs portant cinq étamines, sevoit beaucoup moins souventquele Caroubier femelle; cela provient de ce que les paysans tendent toujours à substituer celui-ci à celui-là, parce qu'il leur rapporte et qu'un pied mâle suffît à féconder un nombre considérable de pieds femelles* J'ai même vu dans une course avec M, Tabbé Montolivo un arbre staminé que Ton avait, par greff'e, rendu pistillé : on voyait ainsi tout à la base naître sur le vieux bois quelques grappes mâles alors que, sur tout le reste de la plante, les fleurs n'étaient munies que d'ovaires. C'est également dans cette excursion que ce même botaniste m'a fait remarquer, parmi les Oliviers, une branche de Ficus provenant d'une graine tombée accidentellement sous

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l'écorce d'un O/m» de façon qu'une moitié de I*arbre portait des figues et l'autre des olives.

Puisque nous voilà par hasard sous les Oliviers, cherchons par terre quels végétaux leur ombre abrite. Il y a surtout là, avec ses feuilles en fer de lance et sa spathe pourprée, une Aroïdée, la peste des plantations niçoises — mais une jolie peste — VA mm Arisarum ou Arimmm vulgare. A côté, l'on aperçoit quelque reste flétri de la charmante Nigelle de Damas fort commune ici, un pied fané d'Helioiropium europaeum, ou une Bourrache aux pétales bleus, ou bien la teinte verte sombre des grandes et amples feuilles de VAnmi iialkum. Au Cap Ferrât (dont le nom provient des minerais de fer qui constituent sa masse), sous les Oliviers de la magnifique propriété de M. Pollonnais, fleurissent déjà le Narcissiis nivem Lois. (N . papyracem Gav^rL), aux feuilles élancées, aux superbes fleurs blanches et odorantes, et le joli Oxalis libyca Viv, (O, cemtm Thunb.) aux longues corolles jaunes. C'est une plante du Cap de Bonne- Espérance qui s'est très abondamment naturalisée à certaines places des Alpes-Maritimes,

Tout près du Cap Ferrât, à sa droite et à sa gauche, se dressent près de la mer les rochers couverts de leur végétation si particulière, si caractéristique, si profondément niçoise. C'est là qu'on voit le mieux la différence de cette flore avec la nôtre. Des familles, qui dans nos espèces indigènes n'offrent que des plantes herbacées, y présentent des sous- arbrisseaux ou même des arbrisseaux véritables. Ainsi les Cistinées de notre calcaire ne nous donnent aucune idée des Cistus que l'on trouve partout ici ; c'est le C/^^/i5 albidm aux feuilles tomenteuseset sessiles, leCistiissalviaefolius aux pétioles presque connés, le Chîus nmnspeliensh entièrement enduit de substance visqueuse. Les Papilionacées de

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Belgique sont bien mesquines à côté d'arbrisseaux tels que le Coronilla Emerus aux pétales d'un beau jaune, ou le remarquable AnihylUs Barba-Jovis aux capitules jaunâtres, aux feuilles imparipennées d'un blanc d'argent et dont le tronc atteint plusieurs doigts d*épaisseur. Nos Labiées et notre humble Globularia vuîgaris ne préparent guère au Rimnarînm officinalis, le romarin robuste et fortement parfumé qui atteint plus d'un mètre de haut, ni au Ghbuiaria Alypimi, plante non moins élevée et ornée de fleurs d'un violet ravissant (i). Nos Euphorbiacées ne renferment rien non plus qui ressemble à V Eupborbia dotdraiden, l'Euphorbe frutescente, au feuillage clair, gai et compact, qui tapisse tous les rochers du département, en compagnie de ses sœurs VE, segetalis, VE. sphiosa, VE. sernitaf VE. Characias et le très rare £. Nicaeensis AIL Enfin aucune de nos Asparaginées n'acquiert le développement du Rîiscus aculeatus aux cladodes épineux ou de l'élégant Smilax a.spera, cet ornement de toutes les haies du Midi, dont les tiges grimpantes portent des feuilles cordées, aiguillonnées et souvent parsemées des plus capricieuses panachures.

Outre ces plantes, les rochers sont encore garnis de Rlmmnus Aîaicrmis qui fleurit dès janvier ; de trois Térebinthacécs, le Cmorum îrkoccmnf les Pistacia Tercbinthus et P. Lentisciis, dont j'ai conservé un curieux hybride (2) et des formes de feuilles fort embarrassantes ; à*Alyssum maritinmm aux gentilles fleurs blanches; de Ccnlranihiis ruber aux beaux corymbes rouges; de petits Ononis mmatissima; de Myrte vert et

(i) J'en ai trouvé un pied à fleurs blanche, variation qui, je crois, ti*a pas encore été signalée.

(£] Cf. De Sa porta et MAJaoN : Sur hh hybride spontàni du Téribintkt H du LtMlisque, Parla ^ îBj2*

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embaumant; de Bttia dont le parfum n*est pas précisément aussi agréable; de nombreux Sedum; de Cotylédon ' Umbiiîcus (UmbiHcus pendu linm)^ le Nombril-de-Vénus avec ses feuilles en cornet et ses grappes brunâtres; de Riièm peregrifia qui s'accroche partout; de Semcio Cineraria {Cineraria maritma)^ grande Composée toute blanchâtre avec ses nombreuses calathides jaunes; de Phagnnlon saxatile; de Statice cordaia et d'Andropogon enfin, longuement aristé...

Autre part, on aperçoit des champs plantés d'Orangers^ avec leurs têtes toutes constellées de l'or de leurs fruits et où se mêle harmonieusement au vert intense des vieux rameaux la teinte pâle et presque blanche des jeunes pousses. A leur pied et dans les cultures voisines, s'étalent les grappes serrées du Fiwtaria caprcolata sur lequel M. Jordan a exercé sa verve infinitésimale, la grande Pâquerette, Bellis sylvesiris, à la hampe élevée, aux feuilles parcourues par trois nervures et les fleurons ' jaunes du Calendula anmisis^ le seul souci que connaisse le botaniste, comme dit la chanson.

Plus loin sur les terres labourées, rampent l 'Ecballutm Elaterium [Momordica Elateruim)^ Cucurbitacée à corolles jaunes, à fruits élastiques quand ils sont mûrs, et l'adorable Veronka Cymbalaria aux fleurettes blanches, tout à côté de Seiaria parfois difficiles à déterminer, ainsi que d'une Crucifère et d'une Résédacée particulières à cette région : le Reseda Phyteunia^ remarquable par son grand calice accrescent et le Diplotaxis enicoidcs aux pétales teintés de violet. J*ai aussi rencontré assez souvent sur le bord des chemins vers Villefranche, près de Nice, une autre Crucifère extrêmement rare et dont ces environs sont la seule habitation française. Je veux parler du S inapis pitbescens L. {Brassica pubescem Ardoino) avec ses grappes jaunes.

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ses feuilles inférieures pinnatifides à segment terminal très ample et ses feuilles supérieures ovales. Une autre plante fort intéressante et que j'avais déjà rencontrée du côté de Venise est le Verbasami sîmiainm aux feuilles onduleuses. Il croît assez fréquemment ici dans le voisinage de la mer^ à côté d'une forme curieuse de Cakile maritima Scop., caractérisée par la grande taille des appendices cornus de sa silicule : M. Jordan a élevé cette variété au rang d'espèce, inutile de le dire, et Ta baptisée du nom de Cakile litioraiis.

J'en aurais encore pour longtemps à vous énumérer toutes les merveilles qui se donnent rendez-vous dans cet Eden de TEurope. Je vous peindrais les environs de Nice : la riante Villefranche avec sa jolie rade; tout en bas près de la mer, le tiède Beaulieu où viennent mourir les ondes bleues et tranquilles de la Méditerranée, et tout en hautj perchée sur la cime de son roc abrupt, le front dans les nuages, Ezc la sombre; et le tortueux Vallon de Magnan ; et la sauvage grotte de Saint-André, cette voûte que le torrent s'est frayée à travers le granit et que tapisse la plus ravissante des fougères, le délicat Adianthe Cheveux-de- Vénus; et le grandiose Vallon Obscur, qui semble une brèche fantastique taillée dans les rochers immenses par Tépée d'un géant; et les découpures capricieuses du Baus- Rous avec ses Hellébores verts, ses Andropogon brunâtres, ses Lavatères violacées, ses Centaurées roses, ses Asphodèles blancs; et Saint-Jean avec son bois de Pins d'AIep rempli de sa belle Bruyère frutescente, VErica multiflora, aux fleurs d'abord blanchâtres, puis roses, puis rouges, puis brunes et dont on observe là au moins douze formes, depuis la corolle dont les divisions atteignent la base et la rendent polypétale, jusqu'à celle dont les dentelures s'aperçoivent à peine ;

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et enfin Monaco, la principauté microscopique, assise au sommet de son bloc de roches, Monaco avec sa citadelle et ses soixante-douze soldats dont soixante et onze officiers, Monaco avec ses murailles ornées des grandes fleurs violettes du Campanula 77iacrorrhiza et ses piles de boulets soudés entre eux par les Lichens et les Polytrics, Monaco le plus charmant des États et que régit un prince aveugle, dont pour surcroît de bizarrerie, la liste civile se compose de la rente que M. Blanc, le concessionnaire de la roulette, veut bien lui servir, Monaco ce coin neutre entre la France et l'Italie, Monaco ce nid d'aigles, habité tout au plus par des moineaux!

Voilà tout ce dont j'aurais encore à vous parler, cher Monsieur, mais je ne veux pas plus longtemps abuser de votre patience.

J'espère vous revoir bientôt à mon retour pour vous montrer les richesses végétales que je rapporte d'ici, et vous prie, en attendant, d'agréer l'assurance de ma respectueuse confraternité.

Nice, le i8 janvier 1875.

L'AGRICULTURE ET L'HORTICULTURE EN NORVÈGE (i)

A propos du travail Je F* C, ScHu bêler : Dit Pfiitn^tin^dt Xorwegen's

Lafontaine a dit un jour : // nom /aut du nouveau , n'en fût-il plus au monde! Et si Ton se borne à considérer notre vieille Europe, il est certain que les pays du midi et du centre de ce continent nous sont tellement bien connus dans leurs traits essentiels qu'ils ne sauraient nous offrir beaucoup de « nouveau >>; à moins qu'on ne s'attache, avec la ténacité du spécialiste, à quelque point de détail. En cst*il autrement pour les contrées septentrionales? Je suis porté à le croire; et r intéressant ouvrage dont je veux entretenir un moment les lecteurs de la Revue, me semble avoir jeté un jour inattendu sur cette admirable Norvège que j*ai eu la bonne chance de visiter Tété dernier- Peu de pays sont aussi mal jugés et aussi peu connus chez nous que celui-là,

La Norvège? Que peut-on nous dire de la Norvège? Nous nous figurons, sous ce nom frileux, une contrée où n'habitent que TOurs, leLoup,le Lapon et le Renne et où la teinte grise des rochers et le tapis blanc de la neige éternelle ne sont interrompus que rarement par le vert sombre des Conifères. Et c'est dans ce pays-là qu'on veut nous parler d'agriculture et d'horticulture? — Sans doute.

(i) Ce travail a paru dane la Rivuê de l*HQtifiuliurâ hiîgê #1 iirangtrt, 1B77.

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Il appartenait à un homme aussi haut placé par sa science, aussi érudit, aussi expérimenté que F. C- ScHÛBELER, de dissiper nos préjugés à cet égard* Professeur de botanique à PUniversitc de Christiania, directeur du Jardin botanique de cette ville, il était mieux placé que personne pour nous dire quelle est la vraie situation de son pays, quels résultats on y a obtenus et quels enseignements la science peut tirer des observations qui y ont été faites.

Le livre de Schùbeler est surtout destiné à Tétranger, comme il le dit lui-même dans sa préface, et c'est pour ce motif qu*il Ta publié, non pas en norvégien, mais en allemand. Il écrit du reste cette langue avec autant d'élégance que de pureté. Ce remarquable ouvrage, qui contient plus de 460 pages in-4^, avec i5 cartes et de nombreuses gravures, se compose de deux volumes : le premier date de 1873; il traite des conditions générales de la culture en Norvège; le second, qui a paru en 187 5 j s'occupe en particulier des principales espèces. Ainsi que je Pai dit, nos idées sur la péninsule Scandinave sont en général si incomplètes ou si inexactes, qu'il ne sera peut-être pas sans intérêt d'esquisser ici les grandes lignes du tableau si fidèle que nous a peint Se h u bêler.

Si la Norvège j dont la partie la plus méridionale est à peine plus au sud que la pointe du Groenland et dont l'extrémité boréale dépasse de beaucoup la latitude de r Islande et atteint celle de la Nouvelle-Zemble, est habitable et civilisée» elle le doit sans contredit au Gtdf'Strcam, On sait que ce courant d'eau chaude part de la Guinée, sur la côte occidentale de T Afrique, traverse POcéan pour venir frapper de Tun de ses bras le continent américain dans le golfe du Mexique, de là franchit une seconde fois l'Atlantique, se dirige vers

l'agriculture et l'horticulture en NORVÈGE 21

r Europe et envoie une partie de ses flots vers les côtes norvégiennes, â travers le détroit qui sépare l'Islande de la Grande-Bretagne. L'étude du Gulf-Stream présente donc la plus haute importance pour comprendre la température et par conséquent la végétation de la Scandinavie,

C'est avec raison que Schû bêler a rassemblé soigneusement les preuves concluantes que nous avons de son existence et de sa direction. Des bouteilles jetées à l'eau au milieu de l'Océan, des épaves, des Algues de la côte africaine, des graines tropicales, des poissons exotiques trouvés sur les côtes de la Norvège, enfin et surtout des expériences directes sur la température de la mer, tout démontre jusqu'à l'évidence qu'il existe réellement un courant marin venant de l'équa* teur vers le pôle et qu'il suit la route indiquée plus haut, L* influence du Gulf-Stream dans des régions aussi septentrionales que la Norvège est considérable. C'est grâce à lui que la température y est élevée en plein hiver de lo, i5, 20 et même 23"^ C. au-dessus de ce qu'elle est normalement sous ces latitudes, anomalie thermique dont n'approche aucun autre pays du globe. C'est grâce au Gulf-Stream que le thermomètre ne descend presque jamais au-dessous de — 20^ C, le long des côtes de Norvège (y compris le Cap Nord, le point le plus boréal de l'Europe), qu'au Romsdal par 63^ de lat. N. il n'atteint jamais — 10° C*, alors que dans l'intérieur des terres, où l'influence du courant chaud ne se fait plus sentir, on observe jusqu'à 5o° audessous de zéro !

Après avoir examiné d'une manière approfondie la température des diverses parties du pays, l'humidité, la pression barométrique, les vents régnants, les isothermes marins, bref tout ce qui se rapporte au

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climat, d*après les données de Téminent météorologiste de Christiania, le professeur H, Mohn, — l'auteur de la Pflanzenwelt Nomwgen's nous indique la date de la floraison à Christiania d'environ 1,200 plantes, telle qu'elle résulte de vingt années de patientes observations* Une autre donnée était encore nécessaire : la date de Tarrivée des oiseaux voyageurs. Un zoologue norvégien qui a également cultivé avec succès la botanique, R, CoLLETT, s'est chargé de la fournir- La centième partie, à peine, de la Norv^ège est livrée à ragriculture- Mais cette proportion semblera certes moins minime, si l*on se souvient que seules les portions échauffées par le Gid/Stream, c'est-à-dire, guère plus que les côtes, sont cultivables; que d'ailleurs la popu* lation, subjuguée par cette sorted'attractionfascinatrice que rOcéan exerce sur tous ceux qui vivent le long de ses rivages, préfère généralement le filet du pécheur à la bêche du cultivateur et la barque légère à la lourde charrue,

Et pourtant les résultats actuels ne sont pas à dédaigner : Tagriculture s'est avancée peu à peu jusque vers le 70^ degré de latitude, c'est-à dire à 20 degrés du pôle seulement; et plus au nord, sur les bords mêmes de l'Océan glacial, où les céréales ne mûrissent plus, le jardin survit au champ et l'habitant isolé iait croître encore autour de sa hutte de bois, quelques légumes et quelques fleurs,

ScHû BELER a même tout récemment (i) attiré de nouveau l'attention de ses compatriotes sur Tavantage qu'il y aurait à multiplier ces petits jardins dans les provinces les plus septentrionales; il a proposé pour

(t) HavedyTknÎQgens V»rd <ig Nytte, dans le Morgfnhladit des 3 et 6 janvier 1877.

L'AGRlClTLTrRE ET L^HORTÏCl^LTURE EN NORVÈGE 23

l*enseignement un système de jardim seoiaires (Skolehave) que nous ne ferions peut-être pas mal d'adopter en Belgique-

Les détails les plus complets de Touvrage se rapportent à la Capitale et aux beaux résultats obtenus au Jardin botanique, sous Tintelligente impulsion de ScHû BELER- Christiania (5g° 55' lat,} a une température moyenne annuelle de 5^2 C. Le thermomètre y accuse en janvier une moyenne de — 5"l ; en juillet, de 16^5 et pour la période du i^ mai au i^^ septembre de 14^* Ce n'est donc pas sans surprise que nous apprenons qu'on y cultive avec succès, en plein vent, 70 variétés de Poires, 35o variétés de Pommes (ij et même T Amandier qui gèle complètement à St-Pétersbourg; le Momordica Elaterium, petite Cucurbitacée de la région méditerranéenne, y mûrit chaque année ses graines; les Pêches et les Abricots en espalier y donnent ordinairement des fruits tout à lait mûrs.

Même en dehors de la capitale, SchCbeler est parv^enu à réunir des données fort complètes sur la culture. Il y est arrivé en installant par-ci par-là, dans tout le paj^s et principalement le long des côtes, de nombreuses stations d*essai dues tout entières à l'initiative privée. Sur ses indications, des plantes y sont mises en expérience, les températures y sont observées et tous les résultats sont consignés dans des rapports qu'on lui adresse. Il a de cette façon obtenu des détails très précis sur les limites polaires auxquelles les

(1] L« Poiner réussit stir les côtes de Norvège jusque vo^ le 64^ degré et le pommier jnaque vers le 66v, toujours grâce à Tinfluenee du GuthSirt^tm.

ŒUVRES DE BOTANIQUE GÉNÉRALE

espèces peuvent être cultivées et sur les modifications qui surviennent à mesure qu'on s^avance vers les contrées plus boréales. Un des résultats les plus positifs et certes des plus intéressants qu'il a ainsi dégagés d'expériences variées et multiples, c'est Tinfluence indéniable de la lumière prolongée que reçoivent en été les contrées circumpolaires.

On n'ignore pas que si, pendant Thiver, ces régions sont plongées dans une complète obscurité, pendant Tété, au contraire, les journées y ont une longueur inconnue dans nos climats. En cette saison, dans le nord de la Norvège, par exemple, le soleil ne descend pas un instant sous Thorizon durant deux mois à deux mois et demi. De là certains phénomènes particuliers, exceptionnels^ que la végétation présente. Plusieurs fois déjà, on avait reconnu une certaine influence de cette clarté continue, et Alph, de C an do l le, entre autres, en parlait, en i855, dans son intéressante Géographie Botanique raisomtée (i). Mais c'est à coup sûr ScHû BELER qui a examiné le premier cette question sous toutes ses faces et qui a reconnu tous les effets principaux de cette influence. Résumons ici ses conclusions essentielles (2),

Tout d*abord>par l'action decette lumière prolongée, les diverses espèces se développent au moins aussi vite que sous nos latitudes, quoique la température soit plus élevée chez nous. Si Ton compare le temps que mettent les plantes à croître dans des endroits situés entre Téquateur et les régions tempérées, on voit que, plus la température est élevée, plus le développement

(i) VoL I, pp. 2a3, 26cK26ï, 35o, 4ri3 et paasim*

(2) ScHÙJBELEU, Vaextlivet i Norge, pp. 55-57, et Viridarium norvégicuin, p. 147. Fearnley» Stillyseta Fordeling paa JordoverfUcJen, i ForhanàUngtr * Vîdenfkabs^êîskiihtt i Clirttfiiftiia, 186B, pp* 345- 5o*

l'agricuïSÛb^^^^ortÎcÛSur^^norvège 25

rapide, indépendamment de la latitude. Au contraire, dans les régions polaires, où les très longs jours interviennent^ le développement s'accélère malgré le froid, et cela, à température égale, d*autant plus, qu'on avance davantage vers le Nord» Nous citerons un seul exemple, parce que nous espérons étudier plus longuement cette question dans un autre travail, et nous choisirons ici I*Orge, puisque de toutes les céréales c'est celle qui s'avance le plus vers le Nord. Voici les résultats des recherches de Schu bêler rapprochés de ceux que donne Boussingault (r).

Au Caire, l'Orge met go jours à mûrir j par une température moyenne de 21^ C; à Bechelbronn en Alsace et à Kingston (4i<^ 5o' lat, N,), aux Etats-Unis, elle emploie 92 jours par une température moyenne de ig*^ C*; à Santa Fé de Bogota, dans la Nouvelle- Grenade, près de Téquateur, mais à une altitude considérable, il lui faut 122 jours par 14^7 C*de température. — Passons aux côtes de la Norvège. Dans Tîle de Halsnô (59*^47 lat.N.), il faut 117 jours par îi^6 C. de température moyenne; à BodD (67^ 17% il en faut loi à 102 par 9^7 C, de température; à Strand (68*^ 46') et à Ski botte n (69*^ 28'}, il en faut g8 par une chaleur de 10^8 C*; enfin dans le Syd-Varanger au 70^ degré de latitude environ, il faut 76 jours seulement par 11^ C de température moyenne!

La moyenne de Christiania n'est pas facilement comparable aux chiffres que nous venons de citer, à cause du climat relativement continental qui y règne; sous une latitude de Sg^ 55', égale à celle de Halsno par conséquent, il y fait en été 14° C. en moyenne, aussi rOrge y mùrit-elle en 8g à 90 jours.

(îj Étùttpmitritrtile.

ŒUVRES DE BOTANIQUE GÉNÉRALE

A côté de cette importante observation, il convient d'en consigner une autre, que Schu bêler a également mise nettement en lumière. Des graines provenant de contrées septentrionales ou de montagnes élevées, sont extraordinai rement précoces pendant les premières années, quand on les sème dans un lieu plus méridien aL Un seul exemple : de TOrge provenant d'Alten, tout au nord de la Norv'ège (70** lat, N.), n'a employé à Christiania que 55 jours depuis le moment des semailles jusqu'à celui de la maturité complète! On voit aisément quel immense parti l'agriculture et l'hor* ticulture peuvent tirer de cette particularité : veut-on des primeurs, on fait venir des graines du Nord ; veut-on au contraire des produits tardifs, on se procure des semences du Midi, L'importance de ce fait a du reste attiré dans les derniers temps l'attention des spécialistes ; A, DE Candolle en faisait, il n'y a pas longtemps, l*objet d'une note à l'Académie des sciences de Paris (i), et tout dernièrement Wittmack a institué une série d'expériences comparatives dont la Botanische Zeitung vient de donner le résumé (2). Ces deux savants ont pleinement confirmé, au sujet de cette précocité des graines du Nord, les observations de Schu bêler (3),

Il est encore d'autres faits que l'auteur de la Pflaii" zenweit Norwegen's rattache à l'influence des longues

(i) Comptes rendus de T Académie des sciences, 7 juin i^j5.

(2) Armée 1876, n^ 52 (29 décembre), p. SaJ, et Landu'ii^thHihtjittclu JùhrhiUhtr V%

(3) V^oir aussi : Anhives dis scùncts p/iysiqHis et natunlUs de Gené\'e, i 5 janvier 187S ; A. DE Candolle, Sur Vexi^ttifci dt races j^kysifh^iques dans Itâ ispéfês végéta lis â lé hit spoHtiifté. — *?t !e tra%'ail de Naudiw el Raiïlkofek que DH Candolle cite. — H, Hiloebranusson dît à ce sujet : Cette marche âingulière des différents isothermes explique cette particularité du développement de la vé|^élatiou le lon|( des <:ôtes suédoises de la Baltique, d'être de plus en plus rapide vers le Kord à mesure que le printemps s'avancej ce qui n'est pas le cas à riatéricur du contiBent, (Cité dans CUl it Terre, i5 avril i88j, p, S8.)

l'agriculture et l'horticulture en NORVÈGE 2/

journées du Nord. L'accroissement, en volume et en poids, des graines, que l'on constate en comparant les produits norvégiens à ceux de l'Europe centrale et méridionale, n'est pas le moins remarquable. De la Laitue {Lacluca saiiva)^ venant d'Erfurt, a présenté en Norvège une augmentation de 5o ^/o dans le poids de ses graines j du Thym, originaire de Lyon, 71 ^/o; de la Phléole des prés, provenant du Canada, 45 à 61 ^tof du Froment, également du Canada, 8 ^/o; enfin, en comparant les graines de la Bourse à pasteur sauvage en Allemagne, à celles de la même plante sauvage en Norvège, on a trouvé chez celles-ci un poids supérieur d'environ 9 ^/a* Les expériences inverses ont conduit au mime résultat : des graines de Nor\ ège ont perdu notablement de leur poids par la culture à Breslau. Les études de J. Sachs au sujet de l'influence qu'exerce la lumière sur la formation de l'amidon et les travaux de Laskowsky ont, depuis, confirmé Popinion de Schûbeler; toutefois, les dernières recherches de WiTTMACK (i) ne semblent point aussi favorables à cette manière de voir.

La pigmentation plus forte des graines, la grandeur et la coloration plus intense des fleurs et des fruits, la saveur plus prononcée de tous les produits végétaux — comme l'avait déjà remarqué, entre autres, Wahlenberg {2) ^ — en même temps que la diminution dans la proportion du sucre chez les plantes, sont autant de faits que Schûbeler démontre dans son ouvrage et qu'il croit pouvoir rapporter a la longueur des jours

(i\ BûfiiHis^fis ZtitHnj;. 1876, n'J 32 ^29 décembre), jj, S^5, (ï) Bâccae in alpibus (lapponkls multum grandlores et sapidlores svint quojn iti sylvis, itaque a LappuDibus minime âpernuntur. «r Les baies sont licaucoup plus p^randes et plus savoureuses dans les montagnes de la Laponie que daiis les forêts : aussi les Lapons en font-ila grand cas. m Fler& lappomiâf Berlin, 1812, p. 274-

ŒUVRHS DE BOTANIQUE GENERALE

arctiques. Car, dit-il au sujet des deux dernières observations, « je pense que la lumière répond à rarome, comme la chaleur à la richesse en sucre »*

En présence de faits aussi remarquables, auxquels très probablement les rayons chimiques de la lumière solaire ne sont pas étrangers, on ne peut que regretter que Tétude de ces rayons soit actuellement si peu avancée et que notamment Tactinomètrie soit tout à fait négligée dans les observ^atoires météorologiques.

Nous avons ainsi examiné rapidement le contenu du premier volume de la PflanzenwvU Norwegen's. Le second qui, nous T avons dit, passe une à une en revue les principales espèces sauvages et cultivées, ne se prête point» par cela même^ à être résumé. Nous dirons seulement qu'il renferme, comme le premier, une foule de renseignements qui, pour être plus spéciaux, n'en sont pas moins intéressants. Il sera même consulté avec fruit par les hommes adonnés aux branches les plus diverses. L'horticulteur pourra y v^oir, par exemple, quelles espèces résistent le mieux aux froids intenses; l'agronome y trouvera des renseignements multiples sur le rendement des différentes cultures et sera certes étonné des beaux l'é^suliats obtenus en Norv^ège avec la Pomme de terre; l'arboriculteur y lira, entre mille autres passages, une notice instructive sur la reproduction du Sapin par rhizomes; le phytographe y remarquera les diagnoses de quelques formes nouvelles, telles que Prunus spimjsa variété mhior^ Prunus spinosa variété major et Prunus borealis; le géographe et Thistorien y puiseront de précieux renseignements; te jurisconsulte y verra de curieux extraits d'anciennes lois Scandinaves ; le philologue y trouvera les noms norvégiens, suédois, islandais, féroïens, lapons, des principales plantes et y appren-

l'agriculture et l'horticulture en NORVÈGE 2g

dra, par exemple, rorigine du nom de V acide litmiquc^ qu'on extrait de la teinture de tournesol ; l'ethnographe enfin y rencontrera à chaque pas des détails intéressants ou bizarres sur les mœurs, les croyances, les préjugés norv'égiens et les traces que Ton remarque encore, dans ce pays, de l'ancien culte païen,

Ce que nous avons dit de la Pjhinzamelt Norwegeu's suffira, nous l'espérons, pour qu'on en apprécie la valeur et Timportance- Schû bêler, dont le savoir, Texpérience et les nombreux travaux de vulgarisation ont déjà rendu tant de services à sa patrie, a fait par ce livre, pour l'agriculture et Thorticulture norvégiennes, ce que A. Blytt vient de faire pour la botanique descriptive de ce pays, par son bel ouvrage N orges Flora, C'est une vaste entreprise que ces deux hommes ont menée à bonne fin, grâce à cette ténacité, à cette ardeur au travail qui semblent les signes caractéristiques des peuples obligés de lutter contre la nature et d'être, dans toute la force du terme, les artisans de leur propre fortune* Aussi notre admiration doit-elle croître en raison même des obstacles vaincus, et quand nous voyons un pays produire des hommes aussi distingués et des travaux aussi remarquables, quand nous voyons un pays qui confine à l'Océan glacial donner l'exemple de Tinstruction au monde civilisé et ne pas renfermer, d'après les dernières statistiques, 2 ^'/o d^illettrés, n'est-ce pas le moment ou jamais de répéter ce mot célèbre :

« C'est du Nord aujourd'hui que mus vient la lumière ! «

SUR LA STRUCTURE ET LES MODES DE FÉCONDATION DES FLEURS (i)

Vheerer it \eA î^ belle ve Oiat ipcfiet ptp mutAbh^ ttill do gooû dcrvitç \>y contctf ntîtiii») v

Le travail que nous avons l'honneur de présenter à la Société a eu pour origine quelques observations entreprises par nous en 1876 et en 1877, Ces recherches ont été commencées à propos d'une conférence que Tun de nous fit au Cercle des Jeunes Botanistes^ en mai 1876, sur « les Insectes et les Plantes ».

Cette note est divisée en trois parties. La première traite d'une façon générale de la structure des fleurs dans ses rapports avec leur fécondation* Nous avons tâché d^y résumer les résultats des intéressantes études poursuivies à ce sujet, pendant les dernières années, dans les diverses parties du globe, et auxquelles les admirables travaux de Ch. Darwin ont si magistralement tracé la voie. Plusieurs de nos confrères de la Société de Botanique nous ont demandé cet aperçu et nous sommes heureux de répondre à leur désir; car les travaux sur cette matière sont disséminés dans de nombreuses publications, souvent très difficiles à réunir, et écrites en plusieurs langues. Il était donc utile d'en résumer ici les principales conclusions.

fi) Ce travail a pam dans le Buîkti» di la Soctiti rùyah éi Btktamqtu it Bdgiqué. t. XVïl. pp. 38'248, 1878, stîus le tilre suivant : Sur la stnict^re et les modes de fécondation des fleurs et en particulier sur Thètérùstylie du Primutd thiliûr. par Lâo Erxeju et Gustave Gevaeet. Première partie. Avec un appendice siu les Pitthitmott gentùmoidés et Ptnhttm&tt Huiriwtgh par Léo EftStERÀ.

ŒUVRES DE BOTANIQUE GÉNÉRALE

En outre, la plupart des ouvrages généraux les plus récents sur la question n*ont pas encore été traduits en français (r), et c'est, croyons-nous, la première fois que des études paraissent en Belgique sur les dispositions florales considérées au point de vue de la fécondation par du pollen étranger. Nous serons trop heureux si nous parvenons à engager quelques botanistes belges à s'occuper aussi d'une portion de cette branche vaste et nouvelle qui nous réserve encore tant de découvertes (2)- L'étude de la botanique descriptive a atteint dans notre pays un haut degré de perfection, et la grande ardeur que Ton a mise de toute part à explorer notre sol a conduit à une connaissance fort complète de notre flore phanérogamique. Ne serait-il pas temps de tourner les yeux vers la biologie végétale, qui — sauf quelques rares et éclatantes exceptions — a été jusqu'ici bien peu cultivée en Belgique ?

La première partie a surtout pour but d'établir Tétat actuel de la question. Afin d*en abréger la lecture à ceux qui sont au courant de tous les travaux publiés dans les dernières années sur la fécondation des plantes par les Insectes, nous allons indiquer les passages où nous énonçons des observations ou des opinions soit neuv^es, soit opposées à la manière de voir courante. Ils méritent peut-être un coup d'œil, même de la part des spécialistes : La variabilité est-elle limitée? {§ 2)- — Terminologie {^ 3}. — Quelle valeur faut-il accorder au croisement entre fleurs du même pied? (S 4)* ^ Poids des graines chasmogames et cléistogames de VOxalis Acetosella (§ 7). — Les

II) Parti cul iêremcDt ïe dernier livre de Ch. Darwik et les ♦oeuvres de

HERM^MN MVt-t-EIî» HlLDEBHAXD, DeLPLVO, AXELL et KfKNER,

(2) Un de ncîs savants dîslingués, J,-]. KiCKXj a aussi récemment {Rnw di l'HortiattitirÊ hdge d Hriîiîi;in,m^\ 1877, p. loo) appelé ratlentînn but T importance et rintérèt de cette partie de la science.

plantes cléistogames ont souvent des capsules projectiles (g 7), — Fleurs hémi-cléistogames {^ 7)- — Pédoncules floraux colorés (§ 7), — Comment les couleurs et les odeurs agissentelles sur les Insectes? {§ 7), — Observations sur la fécondation des Mmcari botryoïdes, Limiria striata, Tritoma Uvaria, Hedychinm wranan'um, Teiicriuntf Plaif^anihus fruticosits, Coleus Blumci, Monarda ciliata^ Géranium phaeum, LobcUa Dortmanna, Allhan fhtulosum, Gladîolns f^Hindmwnsis, Yucca {sp, aff. W filamentosac), Vcninka hn^i/ûlia et espèces voisines. Gagea spathacea, Prunus Laurocerasus {^S). — Specularia (§8).^ — Lychnis{%8), — Poids et nombre des graines che2: les fleurs q et les fleursçde Thymus Serpyllum et Planiago lanceohiia {% 8), — Observations sur les Plantago (§9). — Sur les causes qui déterminent les caractères des êtres organisés {^ 10).

Dans la deuxième partie de notre travail, nous examinerons de plus prés ce que l'on sait sur rhétérostylie en général f et en particulier sur celle que présentent les Primevères.

Dans la troisième partie, nous exposerons le résultat de nos recherches personnelles sur les Primula ; les unes ont pour objet la confirmation ou la rectification de points déjà étudiés, les autres l'examen de quelques points nouveaux, M pourra paraître téméraire de nous aventurer sur un terrain parcouru par les maîtres de la science moderne^ et, comme la question de Thétérostylie des Primula a été spécialement traitée par Darwin j il y reste peu de chose à élucider pour ceux qui viennent après lui, ainsi que le faisait déjà remarquer J. Scott (i). Cependant, il ne faut point

(1) J&nrmaî ofiht Froctidings &J thiLinmam 5arf>fVtVllï» 18G4, Botâûy, p» 86.

34 ŒUVRES DE BOTANIQUE GÉNÉRALE

roublier, dans cette étude toute contemporaine, il n*est pas superflu de confirmer des faits acceptés avec défiance de divers côtés et vérifiés seulement par un très petit nombre de naturalistes, Hermann Mûller et Hugo de Vries (i) ont insisté avec raison sur la nécessité qu'il y a de contrôler ce genre d*observations dans des pays diflférents, afin d'arriver à quelque chose de positif sur les particularités de structure, le mode de fécondation et les Insectes fécondateurs des fleurs. Enfin, nous nous permettrons encore de rappeler que, parmi les trois espèces principales démembrées de l'ancien Prîmula veris de Linné, les P, oj^cinalis et acaulis ont été beaucoup plus étudiés au point de vue de leur fécondation que le P. elatior : et c'est sur cette dernière espèce que nos observations ont surtout porté. On trouvera sous forme d'appendice à la première partie de ce travail, une étude biologique et morphologique sur deux espèces du genre Penîastemon.

Bnjuielles» i"^ juillet 1878 (a).

(i) Herm. Muller, Dit Bt/rHehinng dtr Blumcn durch iHsektni und àii gtgiM* sHtigiti Anpasuitigtn Beidtr* Etn Btifrat; lur Erhtnntttin drs ur^SthlùhiH ZnHifnmtnhanges m dtr ùtgâniichtn Natur\ Leipzig, 1S73, p* 21. — Hugo de Varies ^ XtdrrïaJidsch huidknudig Archief, 1875, II, i, p. 66, — IIildeuranu, Btttiinischt ZiitHnii, 1864, n^ i, pp. i et 4,

(2) Depuis la première publication du présent ouvrage, Léo Ekrïïr\ avait comiîxué à rassembler toutes les notes bibliographiques nouvel les sur la biologie florale, et diverses additions manuacrîles étaient faites en mnrge de son eîcempîaire. L'ouvrage de P, Knuth : Handbuch der BlUtcnhhhfji^ie (Leipzig, 1898*1905), renferme nne bibliographie très complète delà q^iestinn et dispense d'eu rééditer une ici. Quant aux additions indiquées pour le texte même, elles ont été reprises dans la nouvelle édition et placées entre crochets.

Ce travail datant d*il y a trente ans, plusieurs chapitres, notamment ceux qui traitent de la variabilité et de l" hérédité, ont vieilli considérablement. Mais il ne nous appartient pas de les remanier r nous nous contentons de renvoyer le lecteur à des travaux plus récents dans lesquels Léo Errera a résumé ses idées sur l'évolution des organismes et sur la variabilité des structures florales : Une h^on étémtntairt j«r te Daruintsme et Sur hi (àta^t/res héiémsfyliqites tec&ndûires des Pfimtvèfii, travaux qui font partie de la présente publication.

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