LA MARQUISE, LE SÉNÉCHAL
LA MARQUISE, vwement. Eh bien, monsieur , qu'est-ce que cela signifie ? voilà donc comme vous êtes parti I
LE SÉNÉCHAL. Impossible 1 cet homme était sur mon chemin ; j'ai tourné une allée, et j'ai fait semblant d'arriver au lieu de partir; voilà tout.
LA MARQUISE. Et, pour appuyer votre mensonge, me voilà forcée de vous garder ici, de vous faire un gracieux visage et de vous sourire agréablement, tandis que j'ai beaucoup d'humeur! oh! je vous déteste aujourd'hui.
LE SÉNÉCHAL. Voilà une déclaration bien agréable pour un mari !
LA MARQUISE , toujours vh'ement. Oh !
taisez-vous, monsieur, taisez-vous! ce mot
est toujours dans votre bouche un
mari !.. eh! mon Dieu! oui, vous êtes le mien, je le sais de reste.
LE SÉNÉCHAL, dowereusement. Mais, ma charmante , ma toute adorable , vous êtes
injuste! en votre qualité de présidente du bailliage, vous devriez mettre plus d'équité dans vos arrêts , ma requête déviait être appointée par vous , et mes conclusions ont droit de vous toucher ; car enfin n'est-il pas contraire à la coutume que votre légitime époux ne puisse comparoir au domicile conjugal qu'en se cachant de vos gens, en entrant par une fenêtre, et en prenant une échelle pour escalier? Ce ma-' nége est fatigant, et un sénéchal n'est pas obligé par le Digeste et les Ordonnances d'avoir la légèreté et les habitudes d'un écureuil.
LA MARQUISE. Tout ce qui vous plaira ; mais, monsieur, nous avons fait nos conventions et un traité solennel, n'est-il pas vrai ?
LE SÉNÉCHAL. J'en demeure d'accord ; j'ai promis de garder le secret de notre union ; mais les raisons que vous m'avez données pour cela...
LA MARQUISE. Elles sont sans réplique.
Quand j'ai quitté Versailles , je venais de perdre un mari qui m'avait rendue la femme la plus malheureuse de la cour; j'ai juré vingt fois devant le roi et M'"«= de Pompadour que je mourrais plutôt que de renoncer au veuvage; ils m'en ont défiée, et ils avaient raison , car à peine arrivée dans ma terre , la solitude , l'ennui, vos visites, votre passion, l'tspoirde trouver dans un homme de robe la douceur, la soumission, enfin les qualités qui manquaient à mon premier mari , tout cela m'a parlé pour vous ; j'ai violé mon serment et j'ai fait la folie de vous épouser lorsque j'avais encore à porter le deuil pendant trois moisi... et pour prix de ma complaisance, quand j'ai bravé pour vous cette terrible loi de l'étiquette, vous voulez que je le déclare, que j'essuie les brocards de la cour et de toute la noblesse du pays?... Oh! non, monsieur, non pas! je frémis d'y songer! attendez le délai : je réclame l'ajournement , pour parler votre jargon de président; et on ne m'appellera madame la sénéchaleque dans vingt jours trois heures et quelques minutes.
LE SÉNÉCHAL , soupirant. Loin de vous toute la journée!... c'est que je suis jaloux quand je ne suis point ici !
L.A MARQUISE , tirant Une lettre de sa porhe. Eh bien! monsieur, restez-y, et votre jalousie va s'en donner tout à son aise ; j'attends aujourd hui même et à chaque instant mon cousin le chevalier.
LE SÉNÉCHAL. O ! ciel! ce mauvais sujet dont vous m'avez parlé souvent, et qui a été amoureux de vous toute sa vie ?
LA DOUBLE ÉCHELLE
L\ MARQUISE. Oui, monsieur; écoutez. Voici connue il s'annonce; je vous cachais sa lettre pour vous épargner des liélas I mais vous voulez r(\sler, vous voulez enrajjer, fort bien; vous allez voir. {Elle lil.) « Adorable cousine! objet constant de ma » tendresse! depuis votre veuvajje, qui ra- » nima mon espoir, j'ai fait mille tenta- » tives pour pénétrer dans votre château ; » mais votre cruauté m'en a fermé les por- » tes, et, pour comble de barbarie, pour » n'avoir plus à redouter les transports de » ma flamme et mes supplications de ma- » riage , vous m'avez ordonné d'épouser » une autre belle ; à ce prix senlen)ent » vous m'admettrez chez vous, pourvu que » j'y amène ma chère et honorée compa- » gne... j'ai obéi , marquise; je me suis » marié, voyez si je vous adore!... »
LE SÉAÉCnAL. Comment! il se marie pour vous faire sa cour? mais c'est un scélérat que ce cousin-là !
LA MARQUISE. Ecoutez la fin. {Lisant.) « Je me suis immolé ; j'ai choisi une bonne » campagnarde , orpheline et riche , qui » n'a jamais quitté le manoir paternel ; » ses naïvetés vous divei liront ; c'est une » innocente à faire plaisir. Demain , dans » la journée, elle sera chez vous, et son » époux à ^'os pieds. »
LE SÉNÉCHAL. Yoilà un homme à pendre ! et je le veux décréter pardevant mon présidial.
LA MARQUISE, regardant à droite. Tenez !... un carrosse dans la cour.
LE sÉKÉr.HAL. Je vais bien m'amuser.
LA MARQUISE. Oh! poiiU d'étourderie , monsieurlesénéclial! {Regardant. )Lq voilà, c'est bien \\n...{Au sénéchal., en riant.) Allons , monsieur , vous n'êtes plus qu'un voisin qui me rend visite. Soyons, tenezvous droit, le chapeau sous le bras, le ton respectueux, le regard plein de grâce et la bouche en cœur.