SCENE K
LUCAS, SUZANNE
SUZANNE, près de lui et riant. Eh! vraiment oui, c'est moi I hi, hi, hi!
LUCAS. Oh ! c'est ça! c'est bien ça! — V'ià ma rieuse de Coutances !
SUZANNE. Eh ! embrasse-moi donc.
LUCAS. T'embrasser?.. Pas si vite! faut me dire auparavant comment je me trouve avoir un confrère conjugal... Ca me tient en souci, vois-tu.^ et me v'ià tout-à-coup avec une sueur froide, jarnigoi !
SUZANNE. Ah! que tu es drôle avec ta grimace I mais tu vas rire comme moi... et premièrement, tiens, voici une bourse avec vingt louis d'or que l'on m'a donnés.
LUCAS. Pourquoi faire ?
SUZANNE. Pour être tout bonnement pendant quelques jours la femme du monsieur que tu viens de voir.
LUCAS. Sa fenune pendant quelques jours ? Via un drôle de bail à ferme !
SUZANNE. Eh! laisse-moi donc finir!...
Ce monsieur est le chevalier d'Orgeville, le nourrisson de feu ma mère, autrement dit mon frère de lait.
LUCAS. Bah ? ce brave gentilhomme qui t'envoya de Versailles un présent de noce ? SUZANNE. Tout juste. Il est arrivé l'autre soir à notre village pour me dire comme ça : Ma petite sœur, je suis amoureux d'une marquise qui veut rester veuve; mais elle a tant de peur de me trouver trop aimable et de in'épouser en dépit d'elle-même, que sa prudence me défend l'entrée de son château tant que je serai garçon ; tu vas donc être ma femme et venir chez elle avec moi. Que je puisse être auprès de ma belle seulement huit jours, et je suis sûr de m'en faire adorer. Rendsmoi service, mon enfant; entré dans la maison, le reste me regarde. Allons, tu es gentille, assez rusée ; voilà de belles robes; fais vite toilette, montons dans ma voiture, et fouette, cocher!... Et nous voilà, mon homme.
LUCAS. A-t-on jamais vu!.... mais c'est que ça te va bien tout de même, tes allures de grande dame.
SUZANNE, yoi/anf de l'éi>eniail. Oh î parli!...ça ni'est venu tout de suite,
PREMIER COUPLET
Quand on est dans sa voiture,
Crac, on prend au même instant
Yanite, noble tournure
Et regard impertinent.
Oh ! j'ai fait sans flatterie
Grand honneur au chevalier !
On dirait c(ue de ma vie
Je n'ai fait d'autre métier !...
Etre dame de la ville
Quand on a minois genti,
Ah! mon Dieu! que c'est facile,
Ah[! mon Dieu! que c'est joli!
DEUXIÈME COUPLET
Près de noble demoiselle Un galant s'en vient tout bas Lui jurer d'être fld'le, De mourir pour ses appas !
Quand elle ne sait que dire, Elle n'a pour tout travail Qu'h lui faire un doux sourire En ouvrant son éventail!,.. Etre dame de la ville Quand on a minois genti, Ah ! mon Dien! que c'est facile !
Ah ! mon Dieu ! que c'est joli !
LUCAS. Oh! queu manigance, ventregoi!... comme il est rusé ton chevalier! on voit bien que c'est le nourrisson d'une Basse-Normande !
SUZANNE. Oh! c'est un séducteur! il dit que la marquise va devenir folle de lui.
LUCAS, riant à part et regardant le balcon (le la marquise. Ah! ben oui! je t'en souhaite. . . et quand je pense à notre grimpeur d'échelle ! . . ,
SUZANNE. Hein.^ que dis-tu?
LUCAS, riant plus fort. Rien! rien...
SUZANNE. Et tu vois bien que tout ça te fait rire aussi !
LUCAS. Il y a de quoi, jarni !
Ils rient très-fort tous deux.
SUZANNE. Mais pas si fort, Lucas! on me croit endormie ; il ne faut pas qu'on nous entende.
LUCAS. C'est vrai , éloignons-nous un peu de la maison : viens l'asseoir par ici.
SUZANNE, allant aoec lui sous le berceau. C'est ça, nous serons mieux.
SCEINE XI.
Les Mêmes, LA MARQUISE.
LA MARQUISE , de loin. Il faut pourtant que je m'informe de cette migraine subite.
Elle va vers le pavillon.
SUZANNE, assise. Là, mon petit Lucas, te voilà tranquille, à présent?
LUCAS , riant, assis près d^elle. Y^i de plus très-content , ma noble et belle dame !
LA MARQUISE , s"" arrêtant. Hein !
SUZANNE. Quelle rencontre que la nôtre!
LUCAS. C'est comme un coup du sort I
LA DOUBLE ÉCHELLE
LA MARQL'ISE , écoutant. C'est elle, avec Lucas.
si'ZVNMî. Nous voilà réunis, et ça me fait plaisir.
LL'CAS, rùint. C'est un honneur pour moi, madame la clievalière !
SUZANNE. Et tu n'es plus jaloux, j'espère?
LA MARQUISE, j-wr/jm^. Comment, jaloux?
LUCAS, riant. Non , non ; et à présent, je m'en gausse de ce mari-là !.. IMais pourtant, faut le dire, dans le premier moment , j'étais mal à mon aise, et je ne savais pas ce biau mariage, moi.
SUZANNE. Oli ! pardi! j'ai bien vu I et si je ne t'avais pas coupé la parole, tu allais trahir notre connaissance intime,., ça aurait tout gâté...
LA MARQUISE. Qu'cst-ce que cela veut dire ?
SUZANNE. Va, ne t'inquiète pas ; gardons notre secret. Qu'est-ce que ça te fait qu'on m'appelle madame d'Orgeville ? ça ne t'enlèvera pas un brin de mon affection... je me souviens que je n'avais pas seize ans quand tu me dis, à la danse du village, que j'étais la plus jolie de toutes les filles qui étaient là. Oh I dami on n'oublie jamais son premier danseiu. Sois sage, sois discret, et je te promets que mon nouveau titre de madame ne te portera pas malheur.
LA MARQUISE , riavt, à pari. Bravo I vivent les éducations de campagne I
LUCAS. Tout va le mieux du monde ; et maintenant une embrassade , comme d'habitude.
SUZANNE. A la bonne heure !
Lucas donne deux grosbaisers à Suzanne.
LA MARQUISE , ù part. Ah ! miséricorde !
SUZANNE ,se Icoant. IMais soyons prudens; on peut venir, et il faut que je me retire.
LUCAS , la suivant. Un instant donc !
nous avons tant de choses à nous raconter !
SUZANNE. C'est vrai ; mais attendons que tout le monde soit couché.
LUCAS. Et alors?..
SUZANNE. Eh bien ! ne vois-tu pas qu'on m'a logée dans ce pavillon qui est planté tout seul dans le jardin ? qu'est-ce qui m'empêche de t'en venir ouvrir tantôt la porte bien doucement?
LA MARQUISE , qui s'est cachée sous le herccmi. De plus fort en plus fort!
LUCAS. Vrai?.. Ah çà ! mais quand j'y pense... qu'est-ce que va devenir l'autre?
SUZANNE. Qui, l'autre? — M. le chevalier? oh! il n'y sera pas. Je ne comprends pas ce qui l'occupe, et où il veut courir pendant toute la nuit ; mais il m'a
dit bonsoir jusqu'à demain matin, et me voilà toute seule.
LUCAS, riant. Oh ! par ma fi! v'ià un homme bien aimable I
SUZANNE, riant. Hein! est-il bon mari, celui-là ?
Ils rient trcs-fort tous deux.
LA MARQUISE , à part. Quel ménage , bon Dieu ! virnt s'établir chez moi !
LE CHEVALIER, de loin. Mais où estelle donc, M""" la marquise?
LUCAS, vivement. On vient!
SUZANNE , de même. Je rentre vite ! à tantôt.
LUCAS. Je crois bien !
Suzanne rentre dans le pavillon. Lucas disparaît dans le feuillas^e.
LA MARQUISE, r/«ni. Ce pauvrechevalier!
SGEIVE XII.
LA MARQUISE, LE CHEVALIER, LE SÉlNÉCHAL.
LE CHEVALIER. Nous quitter brusquement au milieu du souper!
LE SÉNÉCHAL, Il pari. Il la poursuit partout !
LA MARQUISE , riant. Me voici , cher cousin.
LE CHEVALIER. Pourquoi cette gaîté ?
LA MARQUISE. C'est que je viens de voir votre aimable compagne; et, comme vous disiez, elle est d'une candeur, d'une naïveté!..
LE CHEVALIER, riant. N'est-ce pas? Et sa migraine, elle va mieux ?
LA MARQUISE. Oh! très-bien! à merveille! elle a un petit babil très-réjouissant, et sa conversation vous aurait diverti.
LE CHEVALIER. Oh ! oui, je le sais bien , c'est à mourir de rire! Mais, s'il vous plaît, cousine, c'est avec vous que je veux causer; j'ai mille choses à vous dire... j'attends avec impatience un premier téteà-tête... et ce sera bientôt, j'espère, car M. le sénéchal vous cherchait pour vous dire adieu. (^Bas à la marquise.) Renvoyezle donc à ses procès.
LE SÉNÉCHAL, à part. Il me donne congé ! c'est d'une impertinence !..
LA MARQUISE. En effet, sénéchal, vous arriverez tard à Falaise, et seul, à pied, par cette nuit sombre...
LE CHEVALIER. Cela n'est pas prudent pour la magistrature.
LE SÉNÉCHAL, à part. Quel homme insupportable !
LA MARQUISE , bas au sénéchal. Partez donc! {Haut.) Bien des choses chez vous. (Bas.) Restez au fond du parc. . (Haut.) A votre bonne tante, à votre jolie sccur.. .
MAGASIN THEATRAL
LE SÉNÉCHAL , saluant. Madame , recevez...
LE CHEVALIER. Boiisoir, monsieur.
LA MAnQuiSE. Bonsoir.
LE CHEVALIER. Votie promenade sera charmante.
LA MAUQUISE. Le temps est magnifique.
LE SÉIXÉCHAL, avec humeur. Très-humble serviteur.
LA MARQUISE et LE CHEVALIER. Bousoir, monsieur, bonsoir.
LE SÉMÉCHAL, s'en allant, et à part. Je suis martyrisé de toutes les manières !