SCÈNE IV
Les Précédents, REYNOLD.
REYNOLD
Eh bien! eh bien! que signifie tout ce tapage? Êtes-vous rassemblés pour vous quereller? Comment! vingt contre un!
DICK, se dégageant des mains de Tony.
Ce n'est rien, monsieur le forestier, ce n'est qu'une plaisanterie... Nous riions, nous chantions , et Tony s'est fâché... II a de l'humeur.
RICHARD
Ce n'est pas sans sujet! on ne perd pas l'espoir d'obtenir une bonne place et une jolie femme sans que cela chagrine.
REYNOLD
Et comment perdrait-il cet espoir? le vainqueur, au tir de demain , ne doit-il pas obtenir la survivance de ma place de forestier?
DICK
C'est vrai.
REYNOLD
Milord, votre maître, ne m'a-t-il pas fait promettre de donner ma fille Anna en mariage a mon successeur?
RICHARD
Nous le savons, monsieur Reynold.
REYSOLD.
Et Tony n'est-il pas incontestablement le plus adroit tireur de tout le comté d'Yorck?
RICHARD
Jusqu'ici nous l'avions cru comme vous ; mais ce soir, dans un tir d'essai tjue nous avons fait pour nous exercer, non seulement Tony a manqué le but , mais il a trouvé son maître.
ACTK. I, SCftNE IV
llhVîSOl.K.
Tony ! l'oiiy, mon élève, a iiian(|ué le l)iit !... Srrait-il vrai, mon parron ?
TONY
Je ne sais ce que j'avais... I.()i-S(|uc j'ai voulu tirer, un Irenibleuient eunvMl,<il m'a saisi...
r.EYNor.n.
Et quel est le vainqueur?
TONY
Un inconnu.
Biciunn, a pan.
Je le connais, moi.
TONY
Il a paru toiit-à-coiip parmi nous; a rejeté un iarjje manteau noir qui l'envelopjjait, et, soulevant dédaigneusement une lourde carabine, a fait tomber le but sans paraître l'avoir visé... On admirait encore ce coup étonnant, (piil était déjà disparu.
DICK , montrant la bourse.
Non sans laisser des traces de son passage.
REYNOLD
Allons, ce n'est qu'un tir d'essai ; il faut espérer que tout se passera différemment demain, et Tony prendra sa revanche... Lui qui ne manque jamais son coup!
TONY
Oui, lorsqu'il s'agit d'abattre un chevreuil... mais quand mon bonheur est le but, adieu mon adresse!
BEYNOLD.
Au fait, il faut avouer, mon pauvre fjarçon, ([ue depuis quelque temps tu as un malheur incroyable... rien ne te réussit.
TONY
Parents, amis, fortune, j'ai tout perdu... Une seule espérance me restait...
REYNOLI).
Justement fondée sur ton adresse reconluie...
Un tremblement... un vertige vient me la ravir.
RICHARD
Tiens, camarade, je gagerais qu'on t'a jetc un sort.
REYNOLD
Un sort! sottise que cela.
RICHARD
Sottise tant que vous votulrez, monsieur le forestier; mais je lui conseille, moi, d'aller dans le carrefour de la forêt, aux ruines de Saint-Dunstan, et là, d'appeler trois fois \\o- Bis DES Bois, le grand chasseur.
(Tout le monde recule avec effroi.)
DICK. , effrayé.
Robin des Bois ! le roi des braconniers ! Dieu
l'en prései've ! c'est l'aide-de-eamp de Lucifei-.
Macduff h; bûcheron s'était donni; ;< lui ; pt^i-
dant trois ans il fut heure u.\... Ah! dam! des
héritages , des rK^hcsses , (jii'oii ue savait d'cjii (m'Cj-'a venait... Mais un beau jour, di.spaiii... c'était Robin des Hois qui l'avait emporté... Il n'arrive cpie du mal de toutes ces sorcelleries.
(^ii'cn sais-tu ?
REYNOLD
Silence, Richard! Si je t'entends encore donner de paicils conseils, je te chasse... H court sur ton compte certains bruits... Prends garde que mes soupçons ne s'éclaircissent.
DICK
Ah! çà, monsieur Reynold , d'oîi vient donc cet usage de mettre ainsi au concours la place de forestier?
REYNOLD
Par saint George , tu ne pouvais mieux t'adresser ])our savoir cette histoire, car c'est un de mes ancêtres qui en est le héros... Ecoutez : (Il s'assied. On se groupe autour de lui. ) Mon aïeul, dont le portrait se trouve encore dans le pavillon des bois, s'appelait eonune moi Reynold; il était garde-chasse de milord Wentworth, aïeul de notre maître; un jour que ce seigneur se livrait au noble plaisir de la chasse, ses chiens débusquèrent un cerf auquel était attaché un homme : c'était alors, mes amis, le supplice dont on punissait les braconniers. Miiord, quoique chasseur, avait le cœur sensible; il se sentit touché de pitié, et promit à celui de ses garde-chasses ([ui abattrait le cerf sans blesser l'homme la place de forestier de ses domaines. Reynold, excité par l'huinanité autant que par la récompense, se présente, arme son fusil, recommande sa balle à !a Providence; le coup part , le cerf tombe, et le braconnier en est quitte pour la peur.
( IMouvemeut de joie.) niCR.
Ah ! Dieu soit loué ! le pauvre braconnier... II me faisait de la peine.
TOJiY.
Que n'ai-je l'adresse de ce Reynold!
REY^OLn.
Ah! dam! mon neveu, c'était un coup de maître !
RICHARD
Ou un coup de hasard.... Peut-être même... REYNOLD, se levant et regardant Richard.
Dans ce temps-là, comme aujourd'hui, h; mérite trouvait des envieux ; ils essayèrent de persuader à milord qu'il y avait de la magie dans ce coup miraculeux , et que le fusil de mon aïeul était chargé d'une balle enchantée.
RICHARD, vivement.
Je le parierais, moi !
DICK
Ah! oui! les lialles enchantées ! ce sont des pièges du malin... Ma .;',raturmèrc m'a souvent parlé de ces Ijallcs-là... Robin des Bois en
ROBIN DES BOIS
donne Iroisrune d'or, une d'nigent, une de ]>loml). Celle-là lui npjiariienl... il la fait aller où il vcn!... Toujours un malheur ou un crime!
KEYNOLD, continuant son récit.
LordWentwortli ne crut pas à cette calomnie; il donna la place de forestier à mon aïeul, et voulut qu'à l'avenir elle appartînt au plus adroit chasseur. Depuis, elle s'est toujours maintenue au même titre dans notre famille, et aujourd'hui, que l'âf^e me force à y renoncer, j espère que mon neveu Tony ne l'en laissera pas sortir. Voilà ce que vous desiriez savoir?...
niCK.
Grand'merci de voire con'piaisance. Ah çà, nous autres, nous allons employer cette fameuse liourse et boire à la saute du vainqueur d'aujourd'hui... Monsieur Tony, sans rancune , n'est-ce pas ?
To:<Y.
Tout est oublie'.
niCK.
Je suis maintenant fâché de ce badina{;e. Il y avait un peu de pi(]ue de ma part... J'ai été amoureux d'Anna aussi , moi... Elle vous a préféré, et ça m'est revenu, là, toul-à-coup dans l'esprit; mais j'avais doublement tort, puisque votre cousine Nancy m'a vengé des refus d'Anna... Allons, Tony, la paix : je ne vous en veux plus <lu tout.
TONY, lui tendant la main.
Ni moi, Dick, je vous assure.
niCK.
Je vous souliailc demain tout le bonheur possible.
TOSV.
Merci , mon a.nni.
DlCK.
Jusque-là, vive la joie! Prenez une jeune fille, et venez danser avec nous.
r.iCDARn.
11 a raison ; tu es là comme un songe-creux ! Quel est celui d'entre nous, s'il s'avisait de réfléchir, qui n'aurait pas quelque sujet de tristesse?... Mais, bah !... il y a remède à tout. Viens.
TOKV.
Non , je ne puis.
DlCK.
Comme il vous plaira... Mais vous avez tort... La danse et le porter sont les deux meilleurs moyens de s étourdir.
( Cliaque paysan prend une jeune fill e; les musiciens exécutent un air de danse cl tout le monde entre , en sautant , dans I.T taverne. )