SCÈNE III
GUSTAVE, OSCAR, puis ANKASTROM.
GUSTAVE, à Oscar.
Que je sois seul !
(Au moment [de se retirer, Oscar aperçoit Ankastrom qui entre par la porte à gauche ; il va à lui et lui dit à demivoix :
OSCAR
Le roi ne voulait voir personne; Mais le comte Ankastrom, mais son meilleur ami, A toujours accès près de lui.
(Il sort en lui montrant le roi qui est près de la table, la
tête appuyée dans ses mains.)
ASKASTROM.
Quel air sombre et rêveur!
GUSTAVE , à part.
A toi je m'abandonne, Amélie ! Amélie!...
(Levant les yeux et apercevant Ankastrom qui s'incline devant lui.)
0 ciel ! c'est son mari !
A>KASTR0M.
Quel désir en son cœur pourrait former Gustave, Quand l'empire desczars qu'il menace et qu'il bra-
[ve% Et quand l'Europe entière admirent sa valeur ?
GUSTAVE. [heur.
C'est beaucoup pour la gloire et rien pour le bon-
DUO
ANKASTROM.
G Gustave ! ô mon noble maitre!
O vous qu'en mon cœur je chéris !
Mon zèle ne peut-il connaître Et partager tous vos ennuis ?
GUSTAA^E.
Une vague mélancolie.
Des tourmens cruels et secrets Consument lentement ma vie, Qui me fatigue et que je hais!
* La célèbre bataille de Svensk-Sund où Gustave commandait en personne la flotte suédoise, et ou il remporta une victoire complète sur Pe3cadre russe commandée par l« prince de Nasîau,',
ANKASTROM.
De grâce! achevez...
GUSTAVE
Ah! je n'ose.
(A part.)
Craignons de rougir à ses ycu\ !
ANKASTROM.
Eh bien! et quoique je m'eipose En vous faisant de tels aveux.
De VOS chagrins je sais la caus«.
GUSTAVE , avec effroi.
0 ciel !
ANKASTROM, froidement.
Je la sais.
GUSTAVE
Toi? grand Dieu!
GUSTAVE , ANKASTRO.M.
GUSTAVE
Par sa seule présence Je tremble humilié ; Car malgré moi j'offense L'honneur et l'amitié!
ANKASTROM.
Je romprai le silence ;
Car je suis sans pitié,
Alors que l'on offense
L'honneur et l'amitié !
ANKASTROM , à demi-voix.
Sachez donc qu'ici même, et je vous le confle. Parmi vos courtisans, vos amis, vos flatteurs. Il se trame un complot pour vous ôter la vie!...
GUSTAVE, avec joie.
Ah! ce n'est que cela?
ANKASTROM.
J'en connais les auteurs ; Je les ai devinés.
GUSTAVE, de même.
Grâce au ciel! je respire!
ANKASTROM.
Dans l'ombre je veillais et je puis tout vous dire..
GUSTAVE
Non, non, tais-toi.
AîiKASTROM.
Parler est mon devoir.
GUSTAVE
Il faudrait les punir ; je ne veux rien savoir!
ENSE.MBLE.
GUSTAVE, ANKASTROM.
GUSTAVE, à part.
Qu'un amour qui l'offense Par moi soit oublié :
Dans ma reconnaissance Respectons l'amitié.
ANKASTROM.
Ah ! c'est trop de clémence I Non, jamais de pitié.
Alors que l'on oflense L'honneur el l'aniitic !
GUSTAVE III
GUSTAVE
Ne cherche pas dans ton zèle A punir d'obscurs complots , Quand la gloire nous appelle A de plus nobles travaux.
ENSEMBLE
GUSTAVE et ANKASTROM.
Oui, le fier Moscovite Aux combats nous invite !
Marchons et contre lui dirigeons nos soldats. Si je meurs, que ce soit au milieu des combats : La victoire me doit un semblable trépas !
ANKASTROM.
Oui, le fier Moscovite Aux combats nous invite;
Marchons et contre lui dirigez vos soldats.
Il est beau de mourir au milieu des combats ;
El la gloire vous doit un semblable trépas !
Mais ces conspirateurs dont le bras vous menace,
Comment, sans les punir, déjouer leurs projets?
GUSTAVE
Qu'ils sachent que je les connais, Cela seul suffira.
ANKASTRO.M.
C'est doubler leur audace.
GUSTAVE
Je sais que leurs poignards sont levés sur mon sein ; Mais redouter toujours le Ter d'un assassin, C'est mourir mille fois ! et, bravant leur atteinte, J'aime mieux m'y livrer sans défense et sans
[crainte; Peut-être ils n'oseront !.. La main tremble, crois-
[moi.
Quand on veut immoler et son père et son roi ! (Oscar rentre par la porte du fond.) OSCAR, à Gustave.
Le grandjsurintendant qui dirige la fête A \otre majesté veut parler sur-le-champ.
GUSTAVE, à part, souriant.
Mon Gustave Wasa' qu'aujourd'hui l'on répète I
* Gustave était lui-même un écrivain dramatique élégant et spirituel. Il eùl été probablement un des premiers acteurs de la Suède el incontestablement 8on meilleur directeur de théâtre. Il créa et protégea Topera suédois. Les décorations égalaient , si elles ne surpassaient pas ce qu'il y avait de plus beau dans ce genre en Europe. Elles étaient dessinées sous son inspection immédiate : car il était en état de donner des leçons aux premiers maîtres. Le goût et la magnificence régnaient dans les costumes.
Si un étranger avait vu le roi entouré de ses chanteurs, de ses danseurs et de ses costumiers, il l'aurait cru tellement absorbé par son goût pour le théâtre qu'il ne lui restait pas le temps de s'occuper d'affaires plus importantes. Mais après avoir écouté une répétition et avoir donné d'utiles leçons aux acteurs, Gustave donnait audience tantôt à un archevêque à qui il donnait son avis sur une nouvelle version de la Bible; tantôt à un ingénieur qui venait le consulter sur les travaux de Carlscroen , de Sweabourg, ou de Trulhatta ; tantôt à des manufacturiers de toute espèce, ptc , etc.
Cniin (lu .Vo/rf, lom. ir, pajîi- 2-40. 1
OSCAR
Le maître des ballets l'accompagne et prétend Qu'on ne peut rien en votre absence.
GUSTAVE
Je ne puis cependant sortir en ce moment ; Alors qu'il viennent tous, et le chant et la danse!
(Mouvement de surprise d'Ankastrom.)
La salle d'opéra que ma main fit bâtir Attient à ce palais : ainsi tout se compense ; Ainsi près des ennuis j'ai placé le plaisir.
(Oscar, qui était sorti, rentre avec le maître des ballets; tous les acteurs et danseurs habillés en paysans dalécarliens entrent aussi ; le grand surintendant, le maréchal du palais et un chambellan se placent derrière le roi.)
(Au matlre des ballets.)
Voici tous nos acteurs. Devant nous qu'on com-
[mence !
(A Ankastrom , lui faisant signe de s'asseoir à droite à côté de lui.)
Toi, tu peux critiquer sans façons, sans égards , Car il n'est plus de rois où régnent les beaux-arts !
(Se tournant vers les seigneurs de la cour qui sont derrière lui.)
Nous sommes dans les champs de la Dalécarlie, Où Gustave Wasa, dont les jours sont proscrits. Vient chercher un asile*.
ANKASTROM.
Et sauver son pays...
Comme vous, sire...
GUSTAVE, l'interrompant, et s'adressant au maître des ballets.
Allons, commençons, je vous prie.
(Le maître des ballets prend les ordres du roi et la répétition commence au milieu du saton. Paraît d'abord un acteur représentant Wasa ; il est en costume de paysan dalécarlien : poursuivi et accablé de fatigue , il peut à peine se soutenir. Des valets de pied ont apporté de la salle d'opéra un banc de gazon. Wasa s'y assied ets'endort; une musique harmonieuse se fait entendre, des songes heureux viennent entourer Wasa et lui montrent le Génie de la Suède qui lui apparaît et lui promet la victoire. Le roi se lève et fait au maître des ballets des observations sur la manière dont les groupes sont formés; il demande d'autres poses, d'autres pas que l'on exécute. Les songes disparaissent, et les jeunes danseuses qui les représentaient viennent recevoir les complimens du roi et des seigneurs qui l'entourent. — Deuxième entrée: une musique joyeuse annonçant une noce dalécarlienne ; à ce bruit, Wasa se réveille; les paysans et paysannes lui offrent l'hospitalité el le font asseoir à leur table; il accepte : l'on danse. Pendant ce temps le roi a expliqué aux seigneurs qui l'entourent les différentes scènes du ballet. — Troisième entrée. Les ouvriers qui travaillent aux mines arrivent, et l'un d'eux reconnaît Wasa; il le monlre à ses compagnons, qui tombent à les pieds et jurent de le prendre pour chef, de le défendre, et de le suivre. — Ankastrom et les seigneurs de la cour applaudissent.— En ce moment paraît au milieu du salon le ministre de la justice tenant à la main plusieurs ordres à signer. A sa vue, le roi se lève, interrompt la répétition et fait signe au maître des ballets et aux acteurs de se retirer.)
'Gustave III a composé un opéra de Gustave TVasa, qui fut représenté à Stockholm avec un grand succès, et que Ton peut voir dans le recueil de ses OEwres imprimées à Pari?, chez Scliœll, en iXOo.