SCÈNE III
Un tort.
.E MAUOUIS, limidemenl.
involontaire.
M"" DE MARNEUF.
Involontaire ?.. vousl'avez fait exprès!..
LE MARQUIS, s'en défendant.
Ah!..
Oui , Monsieur... llnieraudc était si gracieuse, si jolie, si spirituelle !.. c'était pour vous une rivale trop redoutable , dont la supériorité vous alarmait...
LE MARQUÏS.
Du tout, du tout!., j'ai l'amour-propre de croire...
M"*" DE MARNEUF.
Laissez-moi !.. Je n'aurais pas dû vous la faire connaître... j'aurais dû l'aimer en secret, loin de vos regards jaloux... C'est un apprentissage... une femme doit toujours cacher ses afl'ections... Si j'avais agi ainsi , Émeraude ne serait pas en fuite, perdue à tout jamais, morte peut-être !.. Ah! cette idée!..
(Elle pleure et tombe assise près de la cage.) LE MARQUIS, à part.
Si je pouvais pleurer aussi... (Haut.) Croyez bien... je vous jure que... (A part.) Je ne peux pas. (Haut et poursuivant.) que mon cœur est brisé, et que, s'il fallait monter sur les toits, sur les arbres de votre jardin , pour ressaisir cette ingrate perruche...
M"' DE MARNEUF.
Qu'osez-vous dire!..
LE MARQUIS
Oui, je le répète, une ingrate, qui a pu s'éloigner de son adorable maîtresse... que vos tendres caresses n'ont pas enchaînée à vos genoux. (H s'approche peu à peu en traînant un siège.) Mais VOUS avez d'autres amis, moins... légers... Émeraude s'est envolée... et, moi, je ne m'envole pas... (Il essaie de s'asseoir près d'elle , un regard d'elle l'en empêche et il tient toujours la chaise.) Sauf, cependant, quand j'accours près devons... car, alors, l'impatience et l'amour me donnent des ailes. . . (Nouvelle tentative pour s'asseoir. ) CORALINE, à part.
Il ne s'asseiera pas d'aujourd'hui.
LE MARQUIS, tenant toujours la chaise.
Je me faisais fête de vous porter les nouvelles les plus fraîches de la cour. . .
M^^DE MARNEUF.
Elles m'intéressent fort peu.
LE MARQUIS, continuant.
De vous apprendre l'anecdote du jour, les bons mots de la veille...
M"* DE MARNEUF.
Ils sont moins spirituels, à coup sûr, que ceux qu'Émeraude disait si bien.
LE MARQUIS, à part.
Toujours Émeraude!.. (Haut.) De vous raconter l'aventure scandaleuse...
M"* DE MARNEUF, l'interrompant.
Je vous en dispense.
LE MARQUIS, achevant.
Arrivée à la présidente Desbassins.
LA PERRUCHE
M""* DE MARNElJF, vivement.
La présidente Desbassins !
CORALIXE , à part. Bon!., notre ennemie de cœur!
M""' DE MARNEUF, d'un air (le satisfaction. Une aventui-e scandaleuse , dites-vous?., quoi donc?., contez-moi vite cela.
LE MARQUIS, empressé.
A vos ordres. (A part.) J'ai touclié la corde sensible.
M"* DE MARNEUF.
Cela ne m'étonne nullement... Une femme, dont la coquetterie et l'impertinence m'ont toujours indignée... que je hais, que je déteste!.. Oh! ce doit être une chose affreuse... Mais parlez donc.
(Elle lui fait signe de s'asseoir. — Il obéit avec empressement.) CORALINE , à part.
Il y est arrivé !
M"' DE MA[\NEUF, approchant son fauteuil.
Vous disiez que la présidente Desbassins...
LE MARQUIS
Avait pris à son service, depuis huit jours, un petit jardinier joli , bien fait... pomponné, enrubanné... un vrai jardinier de "Watteau , comme en voici un, au-dessus de cette porte... Depuis ces huit jours , la Présidente ne quittait plus sou jardin , où elle passait toutes ses soirées.... personne ne pouvait s'expliquer cet amour des fleurs et des plantes , qui avait tout-à-coup succédé à... d'autres amours.... Mais voici qu'hier matin , le Président entre par hasard dans la cabane du jardinier.... Qu'est-ce qu'il y trouve?... je vous le donne en mille... Un uniforme complet de mousquetaire rouge!
Qu'entends-je!
CORALOE , à part.
Un uniforme !
LE MARQUIS
Le beau jardinier n'était autre qu'un certain chevalier de Favières...
M"^ DE MARNEUF.
Est-ce bien possible?..
LE MARQUIS
Qui avait pris ce déguisement, pour se mettre à l'aise dans la maison... Et le plus curieux, c'est que la découverte de cette ruse a donné l'éveil sur plusieurs autres travestissemens déjà mis en usage par lui... On a de violens soupçons sur un jeune piqueur qui n'est resté qu'une semaine au service de la vicomtesse de Séranne ; et le baron de Richepanse est fort inquiet au sujet du dernier coureur de sa femme... Tout porte à croire que l'un et l'autre était ce même chevalier de Favières , qui , à l'heure qu'il est , a sans doute pris un autre costume, pour exercer ailleurs le même emploi.
M"* DE MARNEUF.
J'espère que le Président assemblera un conseil de famille et provoquera une séparation.
Nous en verrons plus d'une... car il paraît que le Chevalier a des prosélytes, des imitateurs... Aussi, l'inquiétude est générale... l'alarme est au sein de tous les ménages... pas un mari , à Versailles , qui n'ait les yeux sur les gens de sa maison: soit le perruquier, soit... que sais-je?... la fille de chambre... car tout est possible... Et moi-même, pour ma part, si je voyais rôder de ce côté-ci quelque manant suspect. . .
M"" DE MARNEUF.
Monsieur!..
LE MARQUIS, vivement.
Je suppose un amoureux , et non pas un amant... Je me tiendrais sur mes gardes, je tâcherais de voir passer le bout de l'uniforme rouge , et par la sambleu ! . .
M""* DE MARNEUF, se levant.
Gardez pour vous. Monsieur, vos suppositions et vos menaces... elles ne seraient permises, tout au plus, qu'à un mari, et vous oubliez que vous n'êtes pas encore le mien.
LE MARQUIS
Hélas! non... mais bientôt,..
M"" DE MARNEUF.
C'est ce qui vous trompe, monsieur le Marquis... La fuite d'Ëmeraude est la rupture de notre mariage.
LE MARQUIS
Grand Dieu!..
Je l'ai juré... je ne vous épouserai, que si vous réparez le mal que vous avez fait... mais, ne vous représentez devant moi qu'accompagné d'Ëmeraude... Adieu. (Elle sort à gauche.)